‹ Les historiettes du père BroussaillesChapitre 17 sur 25 · CONFESSION DE CORNELIUS FRUCHTLOS · texte numérisé non relu

CONFESSION DE CORNELIUS FRUCHTLOS

Un tdiit petit eonte avant l'histoire :

Deux hommeâ habitaient dails la ihème maison : l'uii à la eave^ où il possédait un grand tonneaii, l'autre, propriétaire d'un petit baril^ avait son logis au gtemer* Bai*il et tonneau étaient également vides» Au reiiouvellement d'une année, l'habitant de la cave s'imposa là tâohe dé descendre chaque jour chez lui cent outtes pleines de vent qu'il dégonflait dans son tonneau. Le locataire du grenier se donna pour devoir d'apporter tous les soirs, à son retour* seulement une cuillerée de vin qu'il versait dans son baril. L'année révolue^ il se trouva que l'un des deux voisins avait sans fatigue empli son baril, tandis que Tautre tombait^ épuisé de lassitude, devant son

tonneau toujours vide. — Ceci est pour dire que nos peines fécondes nous sont seules comptées et qu'il n'y a pas de récompense pour le labeur stérile.

Un jour, dit celui de qui je tiens le récit qui va suivre^ je fus mandé chez un mien voisin, le personnage le plus considérable de notre quartier, lequel à vrai dire n'est guère habité que par des familles d'artisans et par de modestes marchands au détail fournisseurs des petits ménages. Ce voisin considérable, je ne le connaissais que de vue et, certes, je n'avais pas, moi chétif, l'impertinente prétention d'être connu d'un homme de cette importance. Cependant, puisque notre destinée voulait qu'il y eût un jour rapprochement entre nous, et même entretien intime, il fallait bien que, si peu que ce fût, il m'eût remarqué, comme aussi il était indispensable qu'il me fit appeler, attendu qu'aucun prétexte ne pouvait me pousser à me présenter chez lui.

Or, un matin, à ma très-grande surprise, mon éminent voisin m'adressa un messager chargé de

me transmettre sa pressante prière de le venir voir dans le plus bref délai. Il était temps qu'il se décid&t à me faire les avances ; car lorsque, répondant à son désir, je me fis annoncer à lui par sa servante, le moribond, touchant de près à sa fin, n'avait plus même tout à fait une heure à attendre le moment fixé par la volonté divine pour rendre à celle-ci l'âme immortelle qu'elle avait confiée à son corps périssable.

Mademoiselle Roschen, la servante qui le veillait, — j'ai su son nom, — mademoiselle Roschen lui ayant par deux fois annoncé ma présence, il essaya, non sans peine, de secouer la torpeur qui déjà commençait à Tenvahir, afin de me faire bon accueih Puis, ménageant ses paroles, que d'ailleurs il n'articulait plus très-distinctement, ce fut seulement du geste qu'il invita la servante à se tenir à l'écart. Elle ne comprit qu'à demi, ou plutôt elle ne voulut pas tout à fait comprendre l'intention de ce geste, car au lieu de se retirer discrètement au loin, elle se contenta de passer de la tête au pied du lit, où elle posa le gobelet d'argent du moribond. Il s'y trouva en compagnie d'une riche tabatière d'écaillé et d'une belle montre d'or. Ces objets précieux étant là ne we semblèrent pas être précisément à leur place ;

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ils y étaient eefieiidant, eu égard, aiosi qu'on le verra bientôt^ au calcul de madetnoiselle Roschen.

Son maître, voyant qu'elle s'établissait au pied du lit^ comme si elle n*eût été invitée qu'à se déplacer un peu pour me faire place à moi-même, fronça les sourcils, lança & sa servante un coup d'œil sévère, et, d'un geste mieux accentué, il lui répétai a Plus loin! plus loinl » jusqu'à ee que, mesurant des yeux la distance, il put la supposer hors de la portée de nos voix» A voir la mauvaise grâce que Tune mettait à rétrograder vers l'extrême limite de la chambre et l'impatiente insistance de l'autre à éloigner ce témoin importun, il devint évident pour inoi que, d'une part, la crainte d'être entendu était, de l'autre part, surpassée par le désir d'entendre»

Toutefois, ce fut mademoiselle Roschen qui céda. Elle alla se poster le visage tourné du côté des vitres de la fenêtre. Ses yeux semblaient regarder atten* tivement au dehoi*s ) mais ses oreilles étaient si bien tendues au dedans qu'elle ne dut rien perdre de notre entretien. Néanmoins nous parlâmes à voix basse, moi par discrétibu, lui par cause d'épuisement.

— Veus êtes, me dit mon voisin, écrivain, auteur,

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ce qu'on appelle Yulgairement un homme de lettres? — Hélas I soupirai-je^ appuyant Tinterjection d'un signe de tête affîrmatifi

Il comprit ce qu'il y ayait de mécomptes et de désiUusionS) sinon de découragement, dans ce sou« pir, et, lentement, avec effort, coupant ses paroles par de fréquents et longs silences, il reprit :

-^ Oui, vous pressentez qu'au terme de votre car^ riëre il vous faudra vous avouer que vous n'avez été qu'un homme inutile aux autres, partant nuisible à vous-même. Moi, c'est absolument le contraire que j'ai voulu être. Il ne m'eût pas suffi de me croire nécessaire en ce monde, je m'étais flatté de devenir indispensable. Des noteâ écrites par moi à diverses époques de ma vie, et qui renferment ma confession sincère, vous diront ce à quoi je suis parvenu. C'est pour vous faire don de ces notes que je vous ai appelé aujourd'hui près de moi. Ne me remerciez pas; ce serait bien à tort surtout que vous me sauriez bon gré de vous avoir accordé la préférence sur tels autres de vos confrères, je n'en connais aucun. Dési* rant que l'expérience de mon passé ne fût pas i3erdue, je me demandais à qui je pourrais utilement léguer mes paperasses, quand je me suis rappelé que mon ami Zédékias, propriétaire d'une maison

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située dans ce voisinage, m'avait parlé assez avantageusement de l'un de ses locataires dont le métier est de composer des ouvrages pour les libraires et des articles pour les journaux. Je me félicite de ce souvenir qui m'aura permis de trouver un légataire selon mes vœux. Les voici^ ces notes, continua-t-il. — Et à grand'peine, grâce à mon aide, le moribond parvint à tirer de dessous son oreiller une petite liasse de papiers qu'il me tendit. Je m'empressai de la prendre, non par mouvement de convoitise, mais par égard pour sa main défaillante.

Mademoiselle Roschen eut à ce moment un accès de curiosité qui la fit se retourner vers nous et quitter sa place pour se rapprocher du lit.

— Que voulez-vous? lui demanda son maître sourcillant de nouveau.

— Je croyais que Monsieur m'avait appelée, répliqua-t-elle effrontément, mais s'arrètant court.

Sur une réponse négative, la curieuse s'en retourna et continua à inspecter ce qui se passait dans la rue.

Mon voisin reprit, me désignant ses notes :

— Je vous les abandonne ; quoi que vous en tiriez, en votre qualité d'écrivain, vous en ferez toujours meilleur usage que ma servante. Cette fille ne sait

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pas lire, et ma confession ne lui servirait, je le prérois, qu'à allumer le feu de sa cuisine, ou, tout au plus, qu'à se faire des papillotes pour son tour de frisure.

Notre conversation, de laquelle je ne vois plus rien d'intéressant à rapporter^ se prolongea jusqu'au moment où l'affaiblissement progressif du moribond devint tel qu'il ne lui fut plus possible de me répondre. Je jugeai convenable alors de me retirer, afin de ne pas troubler par ma présence la dernière méditation si nécessaire à ceux qui vont entrer dans réternel repos.

Prenant congé de mon voisin, je me penchai vers lui et murmurai : « Au revoir. » Le signe de tête par lequel il me répondit me prouva combien peu il avait l'espoir de me voir tenir ma promesse, et nos regards, qui se rencontrèrent, se dirent adieu. Je partis, ayant soin de fermer discrètement la porte derrière moi.

A peine étais-je parvenu à l'étage inférieur que la porte se rouvrit. J'entendis des galoches piétiner sur mes talons. Mademoiselle Roschen s'était mise à ma poursuite. Elle m'arrêta par cette interpellation :

— Vous oubliez quelque chose. Monsieur l

— Et quoi donc, ma fille ?

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— Mais de me montrer ce que vous emporte2, dit-elle, me désignant du doigt le manuscrit de son maître.

— Cela vous regarde-t-il ? lui demandai-je, peu disposé, bien entendu, à lui donner satisfaction.

— Si cela me regarde I reprit-elle comme blessée de la question; mais personne n'est plus intéressé que pioi à savoir ce que vous emportez de chez nous, surtout si la chose a une valeur quelconque.

•— Mon enfant, lui dis-je^ essayant de ne point me Mcher de la singulière prétention de cette fille à être renseignée sur ce que son maître m'avait confié, certes, je ne me crois pas obligé de répondre à une question que je trouve assez impertinente, pourtant je veux bien vous dire qu'il ne s'agit que de quelques papiers qui seraient sans utilité pour vous, puisque vous ne savez pas lire. Quant à leur valeur, je ne pourrai l'apprécier exactement que lorsque j'aurai pris connaissance de ce qu'ils contiennent.

— Monsieur, me dit la servante avec autant d'émotion dans la voix qu'il y avait d'avidité dans le regard qu'elle attachait sur la petite liasse de papiers, tout le monde dans le quartier dit que vous êtes un honnête homme : aussi, j'en suis certaine, vous ne voudriez pas me faire le moindre tort.

— CerUiaement noo ! Mais qu'y a*t^il de commun entre vos intérêts et les papiers que votre maître m'a donnés?

— Je vous l'ai dit, Monsieur, cela dépend de ce qu'ils valent. Sans doute, le pauvre malade a le droit de disposer de son bien suivant ses idées; mais comme ces ohifFons de papier étaient sous son oreiU 1er, vous n'êtes pas sans savoir que ce qu'il vous a donné devait m'appartenir.

— En vérité, je ne m'en doutais pas.

Visiblement surprise de mon ignorance, elle m'a^

dressa un regard qui voulait dire : « De quel pays êtes-vous donc? » Puis, comme je continuais à la regarder sans la comprendre, elle reprit :

— C'est cependant bien clair, Mon mattre est au plus bas. Si vous n'étiez arrivé chçz nous qu^après sa fin finale, pour avoir ses papiers il vous aurait fellu me les acheter ; car voilà l'usage : Tout ce qui se trouve sur le lit de quelqu'un qui vient de trépasser appartient de droit à celui ou à celle qui a soigné le défunt jusqu'à son dernier moment.

— Fort bien, répliquai-je, me souvenant aussitôt de ces objets que je jugeai d'abord si mal à leur place ; ceci m'explique pourquoi j'ai vu au pied du lit de mon voisin son gobelet, sa tabatière et sa montre.

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— La chaîne y est aussi, ajouta avec une candeur parfaite la prévoyante demoiselle Roschen.

Ne voulant pas perdre mon temps à contester l'autorité de l'usage et la légitimité de la réclamation, je me contentai de féliciter cette fille sur Thabileté de ses combinaisons pour assurer le plus de bénéfices possible à sa petite industrie de garde-malade. Mes félicitations la touchèrent peu; mais elle fut trèssensible à Tappariiion d'un frédéric d'or que je tirai de ma bourse. Je ne le lui avais pas encore oflert, que déjà elle tendait la main pour le recevoir.

— J'entends, lui dis-je, en agir avec vous comme si j'étais arrivé trop tard pour recevoir ces papiers des mains de votre maître. Je ne sais pas quelle est la valeur dç ce que je vous achète : il se peut que je vous le paye trop cher aujourd'hui ; mais le contraire est aussi fort possible. Réglons donc l'avenir. Si, au prix que j'y mets, je dois y perdre, ce sera tant mieux pour vous, je ne vous réclamerai rien; mais s'il arrive que je vous sois redevable de quelque chose, nayez nulle inquiétude, je vous tiendrai loyalement compte du surplus.

Cela dit, je lui donnai le frédéric d'or, qu'elle s'empressa de placer dans un coin de son mouchoir auquel elle fit double nœud; puis, m'ayant souhaité

toutes les bénédictions désirables/ elle remonta chez son maître en même temps que je continuais à descendre l'escalier, emportant ce manuscrit dont j'étais à double titre le légitime possesseur : on me l'avait donné, et je venais de le payer à mademoiselle Roschen.

Ayant vu si âpre à la proie la servante du moribond, je pouvais lui supposer un cœur sec ; je me serais trompé. Ses sanglots, que j'entendis au moment où j'arrivais à la dernière marche, me prouvèrent que cette fille était susceptible d'un mouvement de sensibilité ; par surcroît^ ils m'apprirent que mon éminent voisin n'avait pas attendu le retour de sa servante pour mourir.

C'est donc la confession du défunt que je vais rapporter ici. En la révélant, je ne me rends pas coupable d'une indiscrétion ; la dernière phrase de son manuscrit rassure complètement ma conscience sur ce point. — « Puisse l'exemple de mes jours perclus, a-t-il écrit, inspirer à ceux qui me liront la salutaire résolution de ne pas perdre une heure I »

Non-seulement il m'a légué ses papiers dans l'espoir qu'ils seraient publiés un jour, mais il m'autorise même à faire connaître son véritable nom. Je ne nie permettrai cependant de le désigner que par le

tl LU i«DB8 mnui.

pseudonyme, d'ailleurs assez transparent, de Cïornelius Fruchtlos (Corneille Stirile). Je ne m'imposerais certainement pas cette scrupuleuse vésenre si les confidences écrites par feu mon voisin, Thomnie considérable du quartier, étaient mieux à sa louange ; mais comme en les publiant, selon son désir, elles ne sauraient porter ses compatriotes, les enfcnts de notre bonne ville allemande, k lui garder un bienveillant souvenir, je crois devoir dérober k la malice humaine un nom dont elle ne manquerait pas de faire pAture. On offre de toute part, à cette vorace, assez de réputations à se mettre sous la dent pour que je ne lui donne pas volontairement ceDe de mon voisin à dévorer.

Mais, à propos de ce pseudonyme, une erainte vient h bon droit troubler mon esprit. Peut-être existe-t-il quelque part un véritable Cornélius Fruchtlos. Cela étant, qu'on veuille bien ne pas oublier que rien de ce qui va suivre ne doit lui être attribué* Ceci convenu^ je laisse parler mon voisin^

LRS SB^M PMh^n. 99

• i i J'ai tingt-éinq ans. Je suiâ^ quant au nom patronymique, le dernier survitânt fie tna famille. Mon arrivée en eé motide^ attendue seize ans, et qui deTâit) mpposait'-bn^ mettre tant de joie dans noire maison, j mit un grand deuih Ma naissance coûta la Vie à ma mère; Doncj je n'ai pas eu le bonheur de là eonnaitre ; mais on me Ta si bien dépeinte^ et Von m'a tant parlé d'elle^ qu'elle est pour ainsi dire restée vivante pour moii Voici, touchant SOti jiortriit, que je n'ai pas là prCtentidn d'ëiposer ici, deux traite dé plutne que le {Hinceàu ne traduirait pas t

« Petite brune auï féût vifë bomme deux dia^^ mants noirs ; dans le raybnnëmetlt de son regard éclatait là franehise de son ctisur^ et la dbuee Musique de sa voix d'enfant était l'écho de la paisible harinonie de son âmoi fe

Cette phrase n'est pas de moi ; je l'ai trouvée dans une lettre écrite par mon père plus dé dit ans ^l^^tA la mort de sa fèmme« Mon père ne pouvait ni P^Hèr, ni écrire comihe tout le monde : la nature

l'avait créé artiste. Elle a eu pour moi d'autres. visées qui n'admettent pas, dans mon esprit, les préoccupations du style. Mon père, avec ses accès de sensibilité et d'enthousiasme, dut se borner à choisir entre les professions de poëte, de peintre on de musicien : il fut musicien. Moi, je suis né pour être un homme utile. Je reviens à ma mère.

Laborieuse, prévoyante, sédentaire par goût autant que par devoir, sa sphère d'activité ne dépassait pas les limites de son ménage, dont le personnel se composait, en attendant ma venue, de son mari et d'ellemême, d'abord ; puis, peu de temps après le mariage, de deux jeunes garçons et d'une petite fille, enlants orphelins d'une sœur de mon père.

Facilement aimante, ma mère n'hésita pas à les adopter. Elle se montra heureuse de commencer par eux, et pour leur plus grand bien, son apprentissage de mère de famille. Si elle eût vécu, son enseignement de la vie pratique dont elle avait, dit-on, la parfaite intelligence, leur eût fait prendre une meilleure direction que celle qu'ils furent enclins à suivre par nature, peut-être, mais il leur fallait aussi l'exemple et les leçons d'un autre instituteur.

C'est de mon père que je parle, homme excellent d'ailleurs, mais qui ne voyait le monde qu'à travers

les rêves de son imagination, ce qui le porta à consi* dérer Gonune manifestations d'une vocation qu'il faut respecter les fièvres pernicieuses de la fantaisie. Par suite de cette liberté d'action qu'il voulait pour luimême et qu'il accordait aux autres, il laissa l'alné de mes cousins abandonner l'étude du droit qu'il avait commencée et s'engager comme flûtiste dans la musique d'un régiment. Quant à son frère, qui d'abord se destinait à la profession de médecin, celui-ci s'étani pris tout à coup d'une belle passion pour l'art dramatique, mais ne pouvant exposer à la scène sa trop apparente difformité de l'épaule droite, ne trouva rien de mieux, pour satisfaire «>a vocation théâtrale, que de s'exercer à faire mouvoir les ficelles d'une troupe de marionnettes au service d'un impressario nomade qui allait planter sa tente partout où il y avait une fête foraine.

Malgré son parti pris de ne point tenir compte de DOS distinctions sociales, malgré son principe de tolérance en fait de vocation, principe qui ne lui perinettait pas de reconnaître qu'il pût y avoir mésalliance entre Thommp et la profession qu'il avait voulue, pourvu qu'il l'exerçât honorablement, mon père ne put cependant voir sans déplaisir son neveu le bossu abandonner la position d'apprenti docteur

m LIS JOtJM f B1U)«S.

pour dévitiii' lé ^flgisM d'ttd târâimir à% ^nmHHnL tt Aptes tdut^ flfiiUl par s6 dira phitosopUquè* tnënti si TSfliiée parié au pttblio (le bossti se nommalt T0reti6ê)| s'il monte sur les plauehés pdùr ftlre l'histriëû} il reste du moins eaché derrière la loile dd foDd. DûWl même être anuoneA sur l'aflBebe, notre dignité ne peut pas en souffrir } il s'appelle ikutremetit que nous^ étatit le fils du mari de ma BGâiir t donô ndtre nëm de famille ne sera pâs eompromis, ii

ié ii'tti riéii fe dire de ma ccmsiue Berthe^ glnon qûé Si ce ti'est plus liîie jëûnë fflle^ elle est toujours detiidiseller ï^â^ôiiuée par ma mère auit soins du thénàge^ elle ét&it déjà d'ftge & tenir une maison

qtiàttd je tins au mondé. J'ajoiite qu'elle i&vâit ptmr eela rintelligéncë tieeéËsàire; Ma bâissanee ne lui

donna pas un surcroît dé béSogné^ attendu que je ne pàssëi qtië quelques joiirs sous le tdit paterneL

Ma mftrrsifié, TéuVe d'un emploj^é sup«rièur dins là plus importéntë âdnlihistrétiotl de nôtre fille$ redeutHht pdUr taioi l'influeiicé d'ûiië ftddbatien fotid«è sur le périlleux prltibipé du lâisseii-veûîrj lais^a^ passer et Iàissë2i-Mrè qui la mettait ëU défiafiëë de l'dvënir de ttiès ddtlsilis, résdldt dé itië dérober à une destinée qu'elle pressentait fatalement màUrai^e.

LS8 J0VR8 flftDVBl «08

Me profite de la doiilèur profonde 0I du grand trdttble qu'im nialheur iifrépdrable avait mis dans le emnr et dans l'esprit de mon père pour obtenir da loi qu'il mè eonfiftt à ses sëins; Elle s'engagea à me rendre à mon protecteur naturel lorsque^ mUtueltementy elle et lui reconnaîtraient que la surveillance maternelle ne m'était plus absolument nèées*saire. Ils ne purent jamais tomber d'âcëord sur ce point. Hais comme mbii père avait la liberté de venir me toir ohes elle aussi souvent qu'il le désirait, cotnme elle eut soin de m'envoyer chea lui passer la jdbrnée du dittianohë quand il j eut assez de force dans mes petites jambes pour me pënîiettre de lui rendre les visite^ qu'il in 'avait faiteij au temps où je né marchais pas encore, les années de passèi*ent ; il eessa de me i^dadier, et je demeurai le fils d'adoption de ma marraine) en ihéme temps que ifies cousins ot leur scisur étaient ehèz mon père les en&nts de la maison.

lé hê récrimine point | J'aurais tert de me plaindre : tmii ftit pour le mieut dans l'ordre ordinaire dès ehosës. Mes cousins^ en suivant ce qu'ils appelaient leur vocfttion, auront été deux nullités de plus perdues dans eMte fourmilière d'êtres inutiles qui vivent uniquement poUf vivre et qui passent sdns qu'on se

souvienne qu'ils ont vécu. Moi, je n'ai pas eu de vocation, mais une aptitude générale gui a permis à ma prévoyante marraine de diriger constanmient l'effort de mon intelligence vers un but déterminé,

l'UTlUTÉ.

— L'homme ne vaut, disait cette digne fenune, qu'en raison de ce qu'il ajoute par ses œuvres personnelles à l'œuvre commune. Si tu n'apprends que ce que les autres savent, et si tu ne fais que ce qu'un autre peut faire, tu n'enseigneras rien de plus que ce qu'on aurait pu aussi bien savoir sans toi, et tu tiendras dans ce monde une place à laquelle tu n'avais pas plus de droits que ton prochain ; mais dans toutes les routes que l'esprit humain peut parcourir, il y a des vides laissés en arrière ; il y a en avant des découvertes à faire ou à compléter. L'homme vraiment utile, Cornélius, c'est celui qui comble une lacune de la science, ou qui fait faire à celle-ci un pas de plus ; je veux que tu sois cet homme.

— Moi aussi je veux l'être, répUquai-je, très-fier de seconder les vues qu'avait sur moi ma marraine, mais ne me rendant pas précisément compte de l'objet sur lequel pourrait s'appliquer le plus utilement mon ambition d'être utile. Il n'importe, j'avais le temps d'y penser et de choisir ; car lorsque ma

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marraine me posait cette sérieuse question d'avenir, j'entrais seulement dans ma quinzième année. Aujourd'hui que mes vingt-cinq ans sont sonnés, je ne suis guère plus avancé qu'alors : je cherche, je crois avoir trouvé, j'hésite et ne m'effraye pas d'hésiter encore. Quand on se propose un pareil but, l'importance du résultat justifie les lenteurs de la réflexion. Pour me préparer à bien remplir, quand mon jour serait venu, ma mission d'homme utile, je faisais de mon cerveau ce qu'on appelle un puits de science. Je puis dire que j'ai tout appris, excepté à écrire lisiblement, à orthographier avec une exactitude rigoureuse et à calculer sans erreur. Il n'y a pas de savant complet.

Tenu au courant de mes études, que j'ose qualifier d'encyclopédiques, tant, suivant le désir de ma mère adoptive, elles embrassaient de connaissances, mon père s'avisa un jour de me poser cette question : — Je vois bien qu'on t'enseigne beaucoup de choses ; mais, à part le précieux bénéfice de l'instruction dont on recueille les fruits dans toutes les conditions de la vie, je me demande à quelle carrière ce savoir général peut finalement te conduire. Chacun a une idée dominante, une vocation quelconque; quelle est la tienne ?

iOf LIS I0UB8 ^I1U>G8.

Gomme si ma maminé m'aftt ioufflé ma ftj^ciM, je répondis ayeo cette assurance qui né m'a jamais bit défaut i

~ Ma vocation, c'est d'être un homme utile I

Ma cousine Berthe, oocupée à coudre, lalâsa du même coup tomber son aiguille et Son buvragé; Je la crus frappée d'admiration en etitëUdâiit tin tfiâN mot de quatorze ans parler ainsi j maië uîi ëdat de rire suivit soudain ce premier mouvement dé la sur^ priseï En me désabusant, il m'indigna contre elle; Mon père, qui avait ^ lui^ l'admiration et le rire si faciles, ne m'admira point ; mais il né rit pas non plus : je veux dire d'abord, car un moment après et par la suite, il ne se fit pas faute de prendre mon aspiration à l'utilité pour excitant de sa joyeuse humeur» Ses railleries ne diminuèrent en rien la haute opinion qUe j'avais déjà de nloi-mémeg Deyâisje me décourager et douter de moi^ parce que j'étais méconnu? En cela je ressemblais à bien d'autres I on cite beaucoup d'hommes supérieurs qui n'auraiebt jamais cru à leur inérïte s'ils n'avaient dû en puiser la convictibn que dans l'estime de leur famille^ et cependlint ils ont étonné le monde t Je n'avais que la noble ambition dé le servir.

Il faut croire que mon père supposa qu'il âtâit

LKS leCTRS PB1IBU8. 407

mai entendu ou qu'il qe m^avait pas compris, car il me renouvela sa question, à laquelle naturellement je fis la même réponse ; elle ne lui suffit pas, et, d'an air ii^quiet, je puis même dire attristé, il insista poBi savoir ce que j'entendais par cette profession d'hoiome utile. J^avais trop bien dans Tesprit la défi* mtion formulée par ma marraine pour ne pas répondre catégoriquement. Chose incroyable! mon père me rogarda avec pitié, haussa les épaules et se contenta^ de me dire d'un ton que je n'oublierai jamais :

— A c3 compte-là, je suis un homme inutile. J'a.You0 que la remarque me troubla un peu; je n'avais jamais pensé à cette conclusion.

Ceci ce passait chez nous, quelques moments avant Theure fixée pour le concert qui se donnait tous les dimanches dans le jardin public. Mon père, qui se disposait à passer son habit pour aller jouer sa partie de violon dans ce concert^ s'arrêta subitement, et tendant son habit à Berthe, il lui dit gaiement :

^ TienS) iSMe sans utilité, recouds-moi ce bouton inutile qui vient de me rester dans la main.

Bfi sortant, il dit encore à ma cousine :

««-Veille à ce que Marguerite, notre cuisinière inutile^ n'oublie pas de préparer le souper pendant

i08 LB8 JOUBS PERBCS.

que je vais inutUement faire plaisir aux admirateurs de cet illustre inutile qu'on appelle Mozart.

A dater de ce jour, je ne pus retourner chez mon père sans être exposé à lui entendre appliquer à tout propos et sur toute personne cette épithète d'inutile de laquelle je finis par rire moi-même, non qu'elle me diverttt beaucoup, mais parce que je craignais, en me f&chant, de manquer au respect dont je ne me suis jamais départi envers celui qui avait le droit de pousser contre moi l'abus de la critique jusqu'à la raillerie blessante et même jusqu'à la parfaite injustice.

Je ne continuai pas moins à m'instruire sous Ja direction de ma marraine. L'assiduité à mes études devint telle que j'oubliai quelquefois, pendant plusieurs semaines, de me rendre chez mon père.

Il n'est pas toujours bon de se donner sans répit et d'une façon exclusive à ses devoirs d'étudiant, — ce qui revient à dire qu'il y a pour l'enfant qui étudie d'autres devoirs que ceux qu'impose l'étude elle-même ; — on ne me l'avait pas dit, je ne le devinai pas ; mais j'en eus cruellement la preuve. M'étant tenu éloigné de la maison paternelle pendant plus d'un mois, je pris enfin, un jour, le temps d'aller faire ma visite d'excuse. En arrivant, je trouvai la

vieille Marguerite et ma cousine Berthe tout en larmes. Térence, mon cousin bossu, qui ne faisait plus que de très-rares apparitions à la maison depuis qu'il Tavait quittée pour aller faire danser des marionnettes dans un théâtre ambulant, Térence était venu, dès la veille, s'établir chez nous. Au moment où j'entrais, très-inquiet des pleurs dont on ne m'expliquait pas la cause, je l'aperçus se tenant debout au chevet du lit de mon père. Il pleurait aussi ; c'était de sa part devoir et justice : il regardait mourir le généreux parent qui l'avait adopté.

Son attitude me fit alors comprendre le malheur qui nous menaçait, et je demeurai tremblant d'émotion à l'entrée de la chambre du mourant, Berthe et Marguerite demeurèrent silencieuses et désolées derrière moi.

— Est-ce Cornélius ? demanda mon père d'une voix si défaillante qu'en l'entendant j 'eus un frisson partout le corps.

Térence lui ayant répondu affirmativement, il me fit signe d'approcher : j'obéis, mais avec peine ; mes jambes se refusaient à marcher et même à me soutenir. Parvenu à trois pas du lit, je ne pus aller plus loin. Alors, tombant à genoux, je m'écriai saisi de

iiO LES JOURS PERDUS.

remords, sans me rendre compte cependant des fautes dont j'étais coupable :

— Père, pardonnez-moi I

— Je ne t'en veux pas, me répondît doucement le mourant*

Puis, me désignant Berthe et son frère, il poursuivit avec un sourire où il mit tant de bonté que j'y vis à peine un reproche :

— Je suis bien aise, néanmoins, que tu sois venu assez à temps pour que je puisse te dire que ces deux inutiles-là m'ont veillé toute la nuit. Il est beau, Cornélius, de vouloir être utile aux autres; mais pour en arriver là, il ne faudrait pas oublier son père.

Telles furent ses dernières paroles. L'ébranlement nerveux qu'elles produisirent en moi me laissa longtemps un doute sur l'utilité elle-même de ma prétention à ne vouloir être qu'un homme utile. A la fin, l'ébranlement cessa, le système nerveux se rafiTennît, et avec lui la conviction que je ne pouvais donner à ma vie un plus noble but que celui qu'ambitionnait pour moi la femme supérieure qui m avait élevé.

Je le répète : aujourd'hui, mes vingt-cinq ans sont accomplis; rien de ce que j'ai essayé jusqu'à présent ne peut me conduire où je dois aller. Je ne ra'ac*

LES JOURS PERDUS. ill

corde plus que cette nuit pour y réfléchir. Il faut que demain ma résolution soit irrévocablement prise. Demain, je me le promets, j'entreprendrai quelque chose de grand I

... J'ai eu hier trente^sinq ans. Ainsi, dix années «ont passées depuis qu'un soir je me suis couché en ïne disant : « Demain, j'entreprendrai quelque chose de grand 1 )> La nuit m'a été bonne conseillère ; j'ai conçu le plus vaste projet qui se puisse concevoir dans l'ordre des inventions universellement utiles. Voici l'étonnant problème que je me suis proposé de résoudre : Ramener le genre humain, quant à la facilité de s'entendre mutuellement au moyen de la parole, au point où il en était avant la chute de Babel.

Je n'ai pas entendu reconstruire la langue qu'on pariait alors ; je prévoyais bien que les guides pour ^e telles recherches me feraient défaut. Mais, comme 1^ plus grand service qu'il soit possible de rendre aux liotunes, c'est de leur fournir l'instrument néces*-

ii2 LES JOURS PERDUS.

saire pour exprimer leurs besoins et se communiquer leurs idées par la parole et par récriture, je iim suis dit que l'ancienne langue universelle n'existant plus, il s'agissait d'en créer une nouvelle.

La t&che sera longue, je ne me le dissimule pas ; mais je suis jeune. Quant aux difficultés qu'elle présente, pour beaucoup d'autres elles peuvent être insurmontables ; mais elles ne sont pas, je le sens, au-dessus des forces de mon intelligence. D'ailleurs, je ne marchande pas avec le temps: cette tâche immense et ardue, je me donne dix ans pour Tac* complir. '

Ce que je viens d'écrire ici, je le disais à ma mar-} raine le jour oh j'entrais dans ma vingt-sixième année. I

La digne femme, qui voit en grand et de haut, comprit dès les premiers mots l'utilité pratique àe mon œuvre. Encouragé par elle, je commençai le jour même à dresser la liste des matériaux nécessaires pour construire ce merveilleux monument littéraire par lequel, dans le monde entier, il n'y aura plus qu'un même mot et qu'une semblable émission de voix pour dire la même chose.

On m'a souvent objecté qu'au lieu de créer une nouvelle langue, il serait plus simple dç choisir li

LES JOURS PERDUS. i\3

moins imparfaite parmi celles qui existent et d'en proposer Tétude à tous les peuples de la terre. Mais, butre que cela eût été impolitique, chaque peuple TOuIant la préférence pour sa langue nationale, j'aurais rencontré, rien qu^en Europe, tant d'obstacles Bn ce qui touche l'accentuation et la prononciation uniformes, que ce projet de m'en tenir seulement à Ime langue connue était impraticable. Et puis, conlition essentielle, pour faire un choix parmi les lances européennes il m'eût fallu les savoir toutes, et [e ne sais que l'allemand. Je m'arrêtai à cette idée rimple et radicale : créer moi-même la langue universelle.

Dieu seul a pu faire quelque chose avec rien ; fcnc, ainsi que je l'ai dit, j'avais besoin de matéfiaux pour mener à bonne fiu ma création. Il entrait fans mon plan de les emprunter aux vocabulaires Be tous les idiomes existants. Dans notre ville savante, marchande et maritime, les ressources ne pouvaient me manquer. Quant aux langues qui s'écrivent, notre bibliothèque publique me fournit tout ce que je pouvais désirer comme livres impri- Daés et comme manuscrits. Pour les dialectes qui se parlent seulement, j'étais surabondamment ren- ^igné par les voyageurs du commerce et par les

i\k LES JOURS PKRDUB.

officiers de marine. Je ne négligeais aucun moyen d'investigation : aussi, quelle moisson chaque jour !

Le soir, avec Taide de mon inteUigente marraine, je relevais les notes recueillies durant la journée, dans mes stations assidues à la bibliothèque et dans mes conversations h la Bourse et sur le port. Il m'a fallu sept ans pour réunir cette masse imposante de documents. Sans le secours de ma mère adoptive, j'en aurais employé le double. Grâce à cette infatigable collaboratrice, j'ai pu, en travaillant avec elle quinze et même dix-huit heures par jour, extraire, choisir, et enfin classer les deux cent mille mots indispensables aux hommes dans leurs relations commerciales, politiques et littéraires. Ce prodigieux travail ne nous a demandé que trois années.

Enfin, l'œuvre la plus utile à l'humanité existe : la langue universelle est créée I II n'y a encore que deux personnes qui puissent la parler, moi et ma marraine ; mais elle nous est si familière que nous ne parlons plus que celle-là quand je vais lui rendre visite dans la maison de santé où j'ai dû la conduire, il y a six semaines, pour cause d'aliénation mentale.

Comme je vise à l'utilité pour les autres bien plus

qu'à la gloire pour moi-môme, je veux qu'il soit bien établi, dans le monde, que ce grand travail ne doit pas être attribué qu'à moi seul. Or, afin de donner à chacun de ceux dont l'assistance m'a soutenu durant l'accomplissement de mon œuvre la part d'honneur qui lui revient, j'ai inscrit loyalement leurs noms en tète du vocabulaire de la langue universelle. Aucun n'est oublié, pas même le nom du collaborateur officieux à qui je ne suis redevable que de quatre ou cinq mots. C'est, par exemple, pour ^n apport aussi peu important que j'ai nommé dans cette liste mon cousin Déodat Geduld (Dieudonné- Patience), le frère de Berthe, l'éternelle demoiselle à marier, et de Térence le bossu.

Déodat ne m'a fourni positivement que cinq mots, niais très-précieux à recueillir ; un peu plus tard, on ne pourra les retrouver, même en allant les cher- <îher chez ceux qui les ont appris à mon cousin. Ces cmq mots appartiennent à l'idiome des Ougatach- Diiouts, peuplade presque entièrement disparue d'insulaires à peu près muets, ou, du moins, fort silencieux, qui vivent sous terre, au nord de l'Amérique russe, vers le pays des grands Esquimaux.

A quoi tiennent les évolutions de notre existence ambulatoire dans ce monde I Ce fut une incurable

difficulté à marcher qui conduisit mon cousin, le flûtiste de régiment, aux confins des régions hyperboréennes.

Par suite d'un accident au pied droit qui détermina une claudication permanente, Déodat, ayant été déclaré impropre au service militaire, fut mis à la réforme. Privé de son emploi et se voyant peu de ressources pour vivre, il s'engagea, comme musicien, parmi la suite d'un gentilhomme moscovite qui recrutait des savants, des artistes, des artisans et des marins, pour une expédition scientifique dans les possessions américaines de Tempire de Russie.

Après cinq ans passés au pays des neiges perpétuelles où Téclat de la lumière réfléchie blesse et brûle les yeux, Déodat fut atteint d'ophthalmie. Quand il débarqua dans le port de notre ville, le flûtiste voyageur était complètement aveugle.

C'est réduit à ce triste état que je le rencontrai sur le quai de la Douane, un jour que j'y faisais ma récolte habituelle de mots étrangers. Ainsi que j'en pus juger, après notre premier échange de paroles et l'embrassade obligée, il me sembla que mon cousin Déodat joignait au double malheur de n'y point voir et de ne pouvoir marcher droit l'inconvénient grave de n'avoir pas la cervelle très-saine ; non

point qu'il déraisonnât à la façon des fous, mais quel raisonnement biscornu que le sien !

Comme tous les esprits faibles, il me parut enclin à s'exagérer les choses ; seulement, au rebours des autres et à l'inverse de Texagération commune, c'est toujours, quelque mal qu'il lui arrive, dans le sens du plus grand contentement personnel qu'il l'envisage. Aveugle et boiteux, il n'admet pas, en ce qui le touche, l'existence du malheur. Pauvre tête 1

« Sans mon accident au pied droit, me disait-il, en ce temps de paix, je serais resté caserne avec mon régiment dans notre ville natale, et j'avais l'ambition de visiter les pays lointains. Grâce à cet accident, il m'a été permis de voyager, il ne pouvait donc rien m'arriver de meilleur. De plus, le chirurgien à qui je dois la guérison de mon pied me Ta affirmé, je suis le seul sur mille qui, pour un cas semblable, n'ait pas eu à subir Tamputation d'une jambe. Ainsi, compte exact, et témoin cette jambe que je pouvais perdre, j'ai eu neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois plus de bonheur que les autres.

« Clairvoyant^ ajouta mon cousin, j'étais menacé de toutes les mauvaises chances d'une vie aventureuse et précaire ; aveugle, mon sort est assuré. Je suis engagé à perpétuité comme chef d'orchestre et

unique musicien du théâtre de marionnettes que dirige maintenant mon frère Térence. Avant ma cécité, une mauvaise plaisanterie de ma part, à propos de sa bosse, m'avait mis assez mal avec lui ; nous sommes à présent au mieux ensemble ; et, dans ce bon accord fraternel, tout le bénéfice est pour moi : Térence s'intéresse à mes infirmité?, et je ne vois plus la sienne. »

Non-seulement ûéodat ne se trouve nullement à plaindre, mais encore il soutient qu'au point de vue de la satisfaction intérieure il n'y a en ce monde que des malheureux volontaires.

« Ce n'est pas, dit-il, le bonheur qui manque à l'homme, mais une bonne foi suffisante avec luimême pour apprécier toute la valeur du bien qu'il possède. Même quand survient ce qu'on appelle le mal, il amène toujours avec lui quelque chose qui nous en dédommage. C'est à ce dédommagement que nous devons nous attacher avec persévérance, avec afTection. Pour devenir savant, il est besoin d'acquérir beaucoup de connaissances ; pour être heureux, une seule science est nécessaire : il faut savoir aimer son bonheur. »

J'avais interrogé le pauvre flûtiste sur ses voyages et sur ses espérances pour l'avenir ; à sou tour, il me

demanda quels étaient mes travaux, mes projets. Je lui parlai de mon grand ouvrage ; mais son esprit étroit en comprit si peu le mérite et l'utilité qu'il osa me poser cette impertinente question : « A quoi cela servira-t-il? » J'eus pitié de lui, et ne me fâchai point. Pour toute vengeance, je me contentai de lui demander : « A quoi sert un flûtiste ? De quelle utilité peut être un montreur de marionnettes ? » Sa double réponse fut longue, je la résume.

Durant son expédition au pôle nord et par le temps le plus obscur, quelques compagnons de Déodat, égarés dans le désert de neige, marchaient vers leur perte, quand le vent apporta jusqu'à eux les sons lointains de sa flûte ; ils changèrent aussitôt de direction, et, bien guidés maintenant par cet air de flûte, qui les encourageait davantage à mesure qu'il devenait plus distinct, ils purent enfin regagner l'abri sous lequel ils n'espéraient plus s'asseoir et dormir.

« Ceux que j'ai sauvés, ajouta Déodat quand il m'eut raconté ce fait, s'étaient peut-être demandé en me voyant partir avec eux : « A quoi ce musicien « réformé pourra-t-il nous servir? » Mais, après Tévénement, ils ont reconnu que, dans le désert et pendant la nuit surtout, le plus médiocre joueur

i20 LES JOURS PERDUS.

de flûte n'était pas un compagnon de voyage inutile. »

Quant à Térence, voici, suivant le récit de son frère Taveugle, grâce à quelle circonstance il passa de sa condition infime de tireur de ficelles dans un spectacle de marionnettes, à la position élevée de directeur-propriétaire de ce même théâtre.

Une dame veuve fort riche voyait se mourir de consomption un jeune enfant, son fils unic^ue, qu'elle adorait. Elle avait en vain consulté les plus fameux docteurs du pays, suivi tous les conseils de la science et épuisé toutes les ressources de Fimagination. De jour en jour l'intéressant malade dépérissait davantage, et la veuve désolée, maintenant mère au désespoir, se voyait à la veille d'un nouveau deuil. L'enfant touchait au terme de sa vie, lorsqu'un jour le directeur du théâtre ambulant, dont Térence était le principal gagiste, vint solliciter la faveur d'établir sa loge de toile à la porte du château où le fils de la riche veuve se mourait. L'autorisation fut accordée, et peu d'heures après, au moment précis où les écoliers, garçons et filles, sortaient de leurs classes respectives, l'appel du tambour et de la trompette assemblait ce petit peuple devant la loge foraine. Au frontispice du monument mobile on lisais*

Spectacle des merveilleux Fantoccini de Fincompa^ rable Bossu. Trunken, directeur. C'était justice que sur renseigne du théâtre il fût fait mention de Térence, au moins par voie d'allusion. Il était le seul artiste parlant de cette compagnie dramatique ; le répertoire ne s'alimentait que des produits de son esprit, et la troupe était l'ouvrage de ses mains.

Au bruit de l'annonce du spectacle, la dame du château, sans se promettre beaucoup, pour son fils, d'une semblable distraction, en voulut cependant essayer l'effet. Après maintes prières, elle décida le jeune malade à se laisser porter au théâtre dans les bras d'un valet. Il n'est pas besoin de dire qu'elle l'y accompagna. Avant l'arrivée de la châtelaine, la loge était déserte ; dès qu'avec son fils elle se fut installée au premier rang, il y eut une chambrée complète. Elle avait dit en entrant, désignant les enfants des écoles dont les regards avides cherchaient à percer le tissu des murs flottants : « J'in-< vite tout ce petit monde-là au spectacle. »

Le résultat de la représentation fut à peu près nul pour le malade; il regarda à peine, écouta peu, et, tandis que le bruyant public riait aux larmes et poussait des hurlements de joie aux boufionneries que débitaient les fantoches par la bouche de Té-

122 LES JOURS PRRBUS.

rence, Tenfant du ch&teau laissait passer^ sérieux et somnolent, les scènes les plus burlesques sans donner la moindre marque de satisfaction ou de déplaisir. Sa mère dut supposer qu^il serait inutile de renouveler cet essai* Pourtant, le lendemain, quand, de la chambre du malade, on entendit son« ner la trompette et battre le tambour du spectacle de rincomparable Bossu, on surprit un éclair dans les yeux de Tenfant, Tindice fugitif d'un désir, et Ton eut l'heureuse surprise d'entendre celui-ci demander & revoir ce qu'il avait si peu regardé la veille. Cette fois il fut plus attentif aux mouvements de la scène, et sa mère, qui ne le quittait pas des yeux, le vit sourire. Enfin, les forces lui revenant peu à peu, bientôt il ne fut plus nécessaire de le porter à la loge foraine ; il y venait marchant appuyé au bras de sa mère.

Térence, doublement habile, on le sait, construisait les marionnettes qu'il faisait mouvoir, et improvisait les drames facétieux dans lesquels celles-ci s'agitaient de la façon la plus grotesque. Il fut informé par la dame du château de son succès auprès du jeune malade, et s'intéressa à l'œuvre que, sans le savoir, il avait si bien commencée. Se faisant alors un point d'honneur de parfaire la guérison

LES ;OURS PBRDUB. i%Z

de l'enfant, il imagina deux figurines d'une laideur si joviale et si bizarre ; il parvint, par l'ingénieuse disposition des fils, à leur donner des poses d'une absurdité si bouffonne, h les faire se disloquer avec des contorsions si extravagantes, qu'au jour du début leur entrée fut accueillie par un formidable éclat de rire. Or celui de tous les jeunes spectateurs qui rit le plus haut et le plus longtemps, ce fut précisément l'enfant que les médecins avaient condamné. Ainsi la Faculté se voyait vaincue par les marionnettes, le malade était guéri.

La reconnaisance de la mère fut un coup de for« tune pour l'acteur-auteur-constructeur de bamboches articulées. Du jour au lendemain il se trouva assez riche pour acheter à son maître ses forêts de carton, ses palais de toile peinte, ainsi que ses ar-^ tistes à tètes de bois. La loge foraine garda à bon droit son titre populaire de Spectacle des merveilietix Fantoccini de l'incomparable Bossu, Il n'y eut sur renseigne qu'un nom de changé ; au lieu de Trunken, on y lut désormais : Térence, directeur.

Déodat termina de la sorte ce second récit : «c II se peut que de très*graves personnages, habitués à son*der les profondeurs de la science, tiennent en mé« diocre estime mon bon frère Térence, qui ne sait

124 LES JOURS PERBUS.

qu'amuser les enfants; cependant je ne conseille pas à lliomme qui se croit le plus nécessaire au monde de contester, devant la dame du chftteau, Futilité d'un montreur de marionnettes ; la mère du jeune malade a sous la main une réponse victorieuse : elle peut montrer son fils vivant. »

N'eussent été les égards que je devais à un parent deux fois infirme et à un collaborateur, involontaire il est vrai, mais qui a payé de la perte de ses deux yeux ma conquête de trois substantifs et de deux verbes de la langue ignorée des Ougatachmiouts, certes, je n'aurais pas laissé à Déodat le dernier mot à propos de cette immense question de TiniLiTÉ que son esprit sans portée renferme dans le cercle étroit de la nécessité du moment. Un air de flûte qui ramène dans leur bon chemin des voyageurs égarés, les gambades d'un pantin qui guérissent de sa mélancolie jugée mortelle un enfant hypocondriaque, ont, à un instant donné, leur mérite, je n'en disconviens pas; mais quelle distance il y a de ces accidents heureux au bienfait permanent du grand dictionnaire cosmopanglossien ! c'est le nom que, d'après l'avis d'un savant, j'ai imposé à la langue universelle.

Mais pour rendre attrayant et familier l'usage de

LES JOURS PERDUS. i25

cette langue, qui doit désormais remplacer toutes les autres, j'ai pensé qu'il serait bon de publier, en même temps que le vocabulaire, la traduction exacte en cosmopanglossien de quelques ouvrages d'un mérite incontesté. Ma marraine, avec qui je causais de cela, m'a conseillé, dans un de ses moments les plus lucides, de traduire les poëmes de notre Frédéric Gottlieb Klopstock, ainsi que le Livre des recettes de la bonne cuisinière allemande. Fidèle à ma devise : « Être utile, » je commencerai par le livre de la cuisinière.

Ma quarante-cinquième année qui vient de s'accomplir a été marquée par un irréparable malheur. J'ai perdu ma généreuse et docte marraine; mais cette perte n'étant douloureuse que pour moi seulement, je passe sur mes regrets personnels, et j'arrive à ce grand sinistre qui eût été l'objet d'un deuil public si on avait pu en comprendre l'importance.

Avant d'aller plus loin, il est nécessaire de faire savoir que, durant ces dix dernières années, je n'ai pas eu pour unique occupation l'étonnant et précieux

i26 LES JOURS PBRDUS.

travail que je poursuis depuis vingt ans. Le médecin directeur de rétablissement dans lequel ma marraine était pensionnaire ayant manifesté de sérieuses in«quiétudes pour ma santé si je ne me résignais pas k me distraire par d'autres travaux de mes études cosmopanglossiennes, je lui ai dit : a Trouvez-moi remploi utile des heures que je déroberai à mon immortel ouvrage, ou sinon, pour en finir, je m'y consacrerai avec plus d'ardeur encore que par le passé I » Je vis bien que cette menace Teffrayait pour moi, et quelques jours après ledit emploi fut trouvé. Dans cette occasion, ce fut encore ma marraine qui me protégea. Je voudrais n'avoir que des actions de grâces à lui rendre ; mais entre ma reconnaissance et ses bienfaits, le souvenir du plus déjdorable sinistre viendra toujours se placer. Comme il ne peut être encore question ici que de mon nouvel emploi, je vais dire comment je l'obtins.

En sa qualité de fonctionnaire de l'ordre supérieur, le mari de ma marraine avait rendu de si importants services à l'une des principales administrations de notre ville que, longtemps après qu'il eut cessé non-seulement d'être en place, mais aussi de ce monde, son crédit et son influence dans cette administration lui survivaient encore. Le postulant

LBS JOURS PERDUS. i27

qui pouvait invoquer le souvenir de son nom était mieux recommandé par celui-ci que par Tapostille du plus puissant personnage.

Ma marraine, je l'ai dit, avait des moments luci-^ des. Hélas I pourquoi suis-je forcé d'ajouter qu'elle en eut trop, de ceux-là 1 le médecin y fut trompé ; il la crut guérie, de là mon malheur.

Dans l'une des heures oîi la chère femme se re« trouvait en pleine possession de son esprit, on lui révéla le danger qu'il y aurait pour moi à ne point * faire diversion au travail assidu qui avait absorbé ma jeunesse et qui dévorait mon âge mûr. Aussitôt elle s'empressa d'écrire aux chefs de l'administra-* tion dont l'importance et la prospérité, dès l'origine, avaient été principalement dues aux services rendus par son mari.

Le même jour on répondit ainsi à la requête adressée en ma faveur :

« Le conseil d'administration s'assemblera demain. Il recevra M. Cornélius Fruchtlos. Si, après qu^on aura examiné votre filleul sur ses connais-* sauces générales et sur ses aptitudes particulières, il ne se trouvait pas d'emploi vacant dans la division à laquelle il devrait appartenir^ ceci ne pourra pas faire l'objet d'une difficulté nuisible aux intérêts d'une

personne que recommande auprès de nous un nom tel que le vôtre. M. Cornélius sera placé, dut-on créer pour lui un emploi spécial et absolument personnel. »

Je me rendis le lendemain devant ce bienveillant conseil d'administration. Chemin faisant, j'étais peu inquiet quant à la place, — une quelconque m'avait été assurée, — mais j'éprouvais de graves inquiétudes touchant cet examen dont on me menaçait. ' J'avais plus de quarante ans ; pour la première fois de ma vie je me voyais exposé à subir un interrogatoire sur mes connaissances acquises, et, je ne pouvais me le dissimuler, les travaux nécessaires à la création de la langue universelle m'avaient laissé fort en arrière en ce qui concerne les études dont se compose l'instruction donnée dans les écoles.

L'examen que je redoutais dura peu : je ne sais plus ce qu'on me demanda, ni ce que je répondis ; mais il suffit de trois ou quatre questions pour fixer sur mon compte l'opinion du conseil. Tous ses membres ne me paraissaient pas également bien disposés pour moi ; mais le président parla des services rendus par le mari de ma marraine, et il rangea à son avis ceux qui d'abord m'avaient été le moins favorables. Le conseil, jugeant qu'il ne se trouvait pas,

dans les divisions administratives, de poste où je pusse être convenablement placé, fut fidèle à sa promesse : séance tenante il créa pour moi un emploi nouveau. Je fus nommé aux appointements annuels de 500 florins, avec le titre de co7iservateur des archives ^ classe des pièces non réservées.

Je n'aurais eu qu'à me féliciter de cet honorable titre de conservateur des archives, titre aussi satisfaisant pour ma dignité personnelle que favorable à ma passion pour toute sorte de classement^ passion développée en moi par la laborieuse mise en ordre de mon vocabulaire, si ces mots : « classe des pièces non réservées » , qui limitaient d'une façon un peu 'vague la spécialité de mes fonctions,, n'eussent laissé dans mon esprit quelques doutes sur leur importance et leur utilité. Ces doutes, je me hâte de le dire, furent bientôt dissipés. Dans la matinée du lundi qui suivit ma prise de possession de l'emploi, Ibs garçons de bureau vinrent successivement vider, dans un coin de la salle où l'on m'avait installé, des paniers et des cartons remplis de papiers de toute dimension et de toute couleur. L'un des hommes de service me remit, sous pli cacheté, les instructions suivantes que m'adressait le directeur général de l'administration : « M. Cornélius Fruchtlos recevra.

au commencement de chaque semaine, les pièces qu'on jugera devoir être confiées à sa garde. D leur donnera un numéro d'ordre, les classera selon sa convenance, et en dressera le répertoire, afin que^ si besoin est, on puisse les consulter. »

Je dois le déclarer, bien que ce me soit un aveu cruel à faire, depuis quatre ans passés que je suis en exercice, le besoin ne s'est pas encore fait sentir de consulter une seule des cent quinze mille pièces que j'ai numérotées, classées et répertoriées. Encore un aveu pénible : parmi ces documents qui n'ont servi jusqu'ici qu'à exercer mon imagination pour subdiviser à l'infini leur classement, j'ai souvent trouvé des feuillets taillés et plies en cocottes ou roulés en boulettes, évidemment les balayures des bureaux. Peu importe, archiviste consciencieux, je les classe sous la dénomination générale de rebut des pièces non réservées.

Où en serais-je, mon Dieu, avec ce besoin de vouer ma vie à une œuvre utile, si je n'avais pris sérieusement à cœur mon emploi ? Cet emploi, on m'avait conseillé de l'accepter pour faire diversion à mon immense travail ; c'est à lui que s'appliqueront désormais toutes mes préoccupations, toutes mes forces. Je sens mon impuissance à reconstruire le

monument qu'un effroyable sinistre a détruit. J'arrive à la narration de cet immense désastre.

L'esprit de ma marraine s'étant raffermi, du moins en apparence, le directeur de la maison de santé avait jugé qu'il pouvait sans danger lui permettre d'aller se promener dans la ville, pourvu, d'abord, que quelqu'un l'accompagnât; puis, le mieux se continuant, il lui permit de sortir seule. Durant les premiers jours, il n'eut qu'à se louer du bien-être que cette liberté procurait à la malade et de son exactitude à rentrer à l'établissement quand sonnait l'heure fixée pour son retour. Un jour, cependant, l'heure sonna, et l'on ne vit pas rentrer ma marraine. Ceux que l'on envoya à sa recherche rencontrèrent sur leur passage une escouade de pompiers qui couraient, avec la pompe roulante et les appareils de sauvetage, vers une mai* son où l'incendie venait de se déclarer. Cette maison dans laquelle le feu faisait ravage, c'était celle où j^avais mon logis; les vitres des fenêtres qui éclataient sous la violence de la chaleur du dedans, c'étaient celles de mon cabinet de travail; et pendant que l'incendie faisait son horrible tâche, je me trouvais loin de chez moi : j'étais à mon bureau j activement occupé, comme tous les jours, à dé-

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brouiller le chaos de paperasses étranges dont s'enrichissait, chaque semaine, la section des archives non réservées. Ce travail, qui commence à devenir un jeu pour moi, un jeu fort attrayant même, — rhomme se plaît à mesurer le monument qu'il élève, — ce travail, dis-je, exigeait encore de ma part une telle contention d'esprit, qu'il m'était difficile d'entendre, tout d'abord, et surtout de comprendre, ceux qui venaient me troubler dans l'exercice de mes fonctions. Aussi n'est-ce pas du premier coup que je parvins à saisir le sens des paroles du garçon de bureau qui accourait m'annoncer avec effarement que le feu était chez moi. Il me répéta la déplorable nouvelle, et aussitôt, saisi d'épouvante à la pensée de ma marraine mise en liberté et de mes manuscrits laissés épars çà et là sur tous les meubles, dans ce désordre pour ainsi dire méthodique qui facilite les recherches de l'homme d'étude aux heures du travail, je partis sans me donner le temps de prendre mon chapeau. Il y avait loin alors de l'administration à mon domicile; durant le trajet, que je fis toujours courant, je cherchai à me persuader que si le feu était réellement dans ma rue, il se pouvait que la maison incendiée fût une autre que la mienne. Quand j'arrivai, je n'eus plus à dou-

ter de mon malheur. En bas, c'était à ma porte que s'arrêtait la foule qui faisait encore la chatne; en haut, un pompier, à cheval sur le balcon et sa lance à la main, achevait d'inonder mon cabinet de trjBi-* vaU!

Conmient la malheureuse femme, — je parle de ma marraine, — qui s'était fait ouvrir mon appartement par un serrurier du voisinage dont elle était connue, passa*t-elle de sa lucidité, persistante depuis plusieurs mois, à un égarement subit de la raison qui la fit incendiaire? Ceci restera à jamais inexplicable. H fut impossible de l'interroger. Quand on pénétra dans la pièce oîi elle avait mis le feu, l'infortunée, victime de son acte de folie, était si horriblement brûlée, qu'on peut dire que son agonie avait commencé déjà. Trois jours après je dus la conduire au cimetière. Si j'avais pu éloigner de ma pensée toute autre idée que celle de sa perte, j'au* rais sans doute trouvé, au moment où l'on combla sa fosse, une éloquente expression des regrets que je dois à sa mémoire; mais sa perte n'était pas la seule que j'eusse à déplorer, et je ne pus que la plaindre intérieurement en me plaignant pour moimême.

De toutes les notes recueillies durant tant d'an«

nées, de tous les feuillets, brouillons et copies au net de mes manuscrits, je ne trouvai plus rien d'entier, rien de lisible; ce que le feu avait épargné, l'eau des pompes et le piétinement des pompiers l'avaient détrempé, souillé, mis en pâte. Il est des œuvres qu'on ne reconmience pas : celle que j'avais eu l'audace d'entreprendre et le courage de mener si loin est surtout de celles-là. Donc, la perte de ma marraine fut pour moi, comme je l'ai dit, l'occasion d'un double deuil, et, sdr la pierre tumulaire consacrée à son souvenir, j'aurais pu faire écrire audessous de son nom : Ci-^il aussi la langue universelle I

Malgré la force d'&me qui me caractérise, cette ruine complète de mon passé me causa un tel accablement que je me sentis incapable, pour quelque temps du moins, de continuer mes fonctions d'archiviste-classificateur. Je dois le dire à la louange de mon administrateur général : il n'attendit pas la demande du congé qui m'était nécessaire; il la prévint, et me laissa la liberté de prolonger autant que je le voudrais la durée de mon repos ; enfin il mit méroe une si généreuse insistance à vouloir me persuader qu'il pouvait se passer de mes services, que, de sa part, ce congé fut une véritable largesse* « N'ou-

LBS JOURS PERDUS. i35

bliez pas, me dit-il^ de \enir toucher vos appoin* tements , c'est tout ce que j'exige de vous. »

L'incendie ne s'était pas arrêté à mon cabinet de travail; il avait endommagé assez gravement une partie de la maison pour nécessiter d'importantes et promptes réparations. U me fallut déloger.

Mon cousin Térence, que je voyais seulement de loin en loin, quand nous venions à nous rencontrer par hasard dans la rue ; Térence qui, m'a-t-on dit, était accouru l'un des premiers au feu et avait payé pendant plus d'une heure de sa personne au ser^ vice de la chaîne, vit mon embarras et m'offrit cordialement un asile chez lui* Je m'y laissai conduire.

La maison qu'il habitait avec sa sœur Berthe et ' Déodat l'aveugle était sa propriété. Le produit de ses recettes lui avait permis d'acheter quelques toises de terrain, et d'ajouter un corps de logis à son théâtre de marionnettes. Quand je dis théâtre, il ne s'agit plus de cette loge de toile qu'aux jours de fête maître Trunken promenait autrefois de village en village. Encouragé par l'engouement toujours croissant du public enfantin pour le spectacle de rincomparable Bossu, mon cousin s'était décidé à We mouvoir ses bamboches articulées dans un

théâtre sédentaire fait de charpente et de pl&tre, et scellé dans le sol sur de solides fondations. Yoilà ce • que m'apprit Térence chemin faisant, et je lui . rends cette justice que ce fut moins pour se glorifier auprès de moi de son titre de propriétaire, que pour me prouver qu'ayant plus de logement qu'il ne lui en fallait pour lui, pour son frère et pour Berthe, ma présence dans sa maison ne serait une gène pour personne.

En m'introduisant chez lui, il me dit ces bonnes paroles : « Ici, liberté entière pour vous, mon cousin. Vous aurez la vie à part tant que l'exigeront vos préoccupations sérieuses; mais quand; fatigué de celles-ci, vous sentirez le besoin de vous en distraire, venez à nous, nous vous donnerons la vie de famile. »

J'ai passé six semaines chez Térence, entouré des débris indéchiffrables de mes manuscrits, et achevant de me convaincre que chercher à reconstruire ce que le feu avait dévoré, c'était s'imposer une

tâche impossible. Durant ces six semaines, oîi j'ai vécu de la double existence d'isolement volontaire et de rapports de société réglés selon ma fantaisie, il m'a suffi de mes moments d'intimité avec ma cousine et ses frères pour acquérir la preuve qu'ils étaient loin d'être dénués d'intelligence. Cependant je les ai toujours vus contents de leur sort et d'euxmêmes; enfin, comme dirait Déodat, « ils aiment leur bonheur. » — Singulier bonheur 1 — Je me demande quelle satisfaction on peut éprouver quand on n'a pas donné un but utile à sa vie I

Je ne parle point pour l'aveugle; son infirmité le condamne à l'incapacité absolue^ Il ne peut plus, le pauvre diable, que souffler dans sa flûte le soir, au théâtre, et^ tant que dure le jour, aller donner des leçons de musique aux enfants des écoles gratuites de la ville. Il ne s'en fait point faute : tel bambin d'une école le conduit dans une autre, et ainsi de suite, jusqu'à sa dernière station, oîi il se trouve toujours quelqu'un dans la classe disposé à le ramener chez lui.

Berthe qui, si je la juge bien maintenant, aurait pu être une femme supérieure, se contente de réunir autour d'elle, quand £on ménage est en ordre, les petites filles pauvres du quartier, et, pendant

trois heures chaque jour, elle leur enseigne les lettres do Talphabet, et leur apprend à les broder en points de marque sur des canevas. Pour le reste du temps, veiller aux soins de la cuisine et faire le soir Toifice de caissière au bureau du théâtre, voilà à quoi se bornent les soucis de cet esprit qui ne manque pas, j'en ai eu la preuve, d'une certaine élévation.

Quant à Térence, dont Tunique* préoccupation est de varier son puéril spectacle, je dois le reconnaître, il y réussit assez bien , puisque la vogue dont il jouit depuis longtemps augmente encore tous les jours. Berthe prétend que ce serait une calamité pour les familles s'il s'avisait de fermer son théâtre. La récompense la plus enviée par les enfants soumis et laborieux, c'est une représentation des marionnettes du Bossu ; en priver les paresseux et tes indociles, c'est leur infliger la punition qu'ils redoutent le plus.

Ainsi, à en croire Berthe, mon cousin Térence, avec ses pantins, serait un homme utile. Celui-là a donc bien employé sa vie; tandis que moi, avec mon livre, un livre qui n'existe plus! j 'arrivera quarante-six ans, sans avoir pris le temps de me reposer un seul jour, et je ne compte derrière moi que des jours perdus I

LES JOURS PERDUS. t30

Le dernier soir de ces six semaines que je venais de passer chez Térence, je me suis cru obligé, par égard pour mon hôte, d'assister au spectacle des marionnettes. La représentation était donnée au bénéfice d'un brave pompier, pauvre père de famille, qui a été dangereusement blessé aux deux jambes lors de l'incendie de ma maison. La recette a été considérable. La salle était pleine jusqu'aux combles. Riches et pauvres, toutes les familles du quartier avaient voulu y envoyer au moins un représentant, comme témoignage d'intérêt pour le brave bénéficiaire.

Je me croyais l'esprit trop sérieux pour rire des gambades de Polichinelle et des contorsions de Pierrot; mais la gaieté des enfants est si conununicativel j'ai ri. Mais si je fus assez étonné de tu'entendre rire aussi haut que les autres, j'ai du moins trop de cœur pour avoir été surpris de me sentir attendri au couplet final de la pièce, couplet dans lequel mon cousin a fait l'éloge du blessé pour qui la représentation était donnée.

Si j'en ai bien souvenance, ce couplet disait à peu près : « Honneur à ceux qui se dévouent pour sauver les biens et la vie de leurs semblables ! Vive le corps des pompiers I Honneur aux hommes uti-

les! » Le bénéficiaire, qui ne pouvait pas encore marcher, mais qu'on avait porté au spectacle, se leva de sa place, soutenu par l'aîné de ses enfants, et répondit : « L'homme utile, c'est celui qui consacre ses talents au soulagement des malheureux. Vive Térence le Bossu I » Du fond de son théâtre, Térence riposta : « Les plus utiles aujourd'hui, ce sont ces jeunes spectateurs qui" nous donnent une si belle recette. Vivent les enfants généreux! »

J'étais le seul qui fût entré gratuitement, en ma qualité de parent du directeur. Je me sentis honteux d'être forcé de me dire : « D n'y avait que moi d'inutile ici! » En sortant je forçai ma cousine d'accepter, en sa qualité de caissière, le double prix de ma place.

Le spectacle fini, Berthe, ses frères et moi, nous soupâmes en famille. Comme je m'apitoyais sur l'accident du pompier, et, par suite, sur la perte immense que j'avais faite, Déodat, fidèle à son principe consolateur qui a pu me donner à réfléchir, mais qui ne saurait me coûsôler du sinistre où s'est anéanti l'espoir de ma vie, répondit :

« Grâce à son accident, notre bénéficiaire de ce soir a pu apprendre combien on s'intéresse à lui et combien on l'estime ; l'incendie que vous déplorez

LES JOURS PERIKJS. i4l

va vous attacher davantage aux devoirs de votre place, et vous a déjà fait mieux apprécier des parents qui ne deinandent qu'à vous aimer. Il y en a, ma foi, dans ce inonde, de beaucoup moins favorisés que vous deux par le sort. Aussi, pour vous avouer à vous-mêmes que vous êtes non pas seulement moins à plaindre que tant d'autres, mais suffisamment heureux, rendez-vous compte du bien qui vous reste et résignez-vous à aimer votre bonheur 1 »

Docile au conseil de Déodat, je me suis efforcé de prendre de jour en jour plus de goût à mon emploi ; j'y ai si bien réussi, que ce goût est devenu une véritable passion; elle grandit à mesure que mon œuvre de classification se poursuit ; je me sens utile, plus utile que tout autre dans mon administration. Personne n'aurait eu comme moi l'étonnante patience de cataloguer avec un soin si minutieux ces milliers de paperasses, qu'elles peuvent toutes être consultées sans fatigue et sans crainte d'erreur; chaque fragment a son numéro et sa place. Je n'ai plus qu'une inquiétude, aussi vive qu'elle est légitime. Cette inquiétude, qui vient souvent me surprendre au milieu de mes incalculables travaux, la voici :

« Je ne suis pas immortel ; après moi, qui pourra

i42 LES JOURS PERDUS.

me remplacer? » En vérité, j'aurais dû faire un élève 1

C'est le cinquantième jour anniversaire de ma naissance que j'écrivais sur le livre de mes sou^e^ nirs : a Qui pourra me remplacer? » Le lendemain, comme j'arrivais, suivant mon exactitude habituelle, à l'heure précise de l'ouverture des bureaux, je trouvai, au bas de l'escalier principal, un garçon de service qui me guettait au passage ; il se tenait là pour m'annoncer que j'étais attendu par notre nouveau directeur général. Oui, notre administration a un nouveau chef. L'autre, celui qui, sur la recommandation de ma marraine, m'a si bien accueilli jadis^ est mort depuis six mois. Je puis dire qu'en le perdant j'ai perdu mon dernier ami.

A part le voisin Zédékias, avec qui je fais de temps en temps une partie d'échecs, je n'ai plus personne qui me connaisse de vieille date. En quelques années, Déodat, Berthe et Térence ont successivement disparu de ce monde. Les merveilleuses marionnettes gambadent encore, mais les mains agiles qui faisaient autrefois si bien mouvoir les ficelles sont glacées, et il n'y a plus d'incomparable Bossu que sur l'affiche.

Annoncé par le garçon de service, j'entrai chez le

directeur général, encore chargé du grand portefeuille que j'emportais tous les soirs afin de continuer, souvent très-tard dans la nuit, mon travail de classement. Ce portefeuille, je m'en suis maintes fois aperçu, nie faisait très-favorablement remarquer dans mon quartier. Quand il y avait encombrement dans la rue, on se rangeait pour me faire place, et les plus familiers de mon voisinage ne se permettaient que de me saluer avec respect. Je reviens à mon audience.

« Monsieur Cornélius Fruchtlos, me dit mon directeur général, j'ai pensé qu'il valait mieux vous informer de vive voix que par lettre administrative d'une décision du conseil qui vous concerne. » Et, sans attendre la question que j'allais humblement lui adresser, il ajouta : « Vous êtes admis à faire valoir vos droits à la retraite. »

L*étonnement me foudroya ; il me fallut au moins une minute pour me remettre de cette violente se^ cousse. Lorsque je pus enfin parler, il me suffit d'un coup d'œilpour lire sur la physionomie de mon directeur général que la décision était irrévocable. Forcé que j'étais d'accepter ma condamnation, je ne m'occupai plus que de mes chères archives, et je répon* dis:

— En faveur de mes longs et conscîeneieux services, monsieur le directeur général voudra bien, j'ose respurer, m'autoriser à installer mon successeur, afin que le travail puisse être continué méthodiquement.

— Vous n'aurez point de successeur, me répondit brusquement mon chef. L'ancienne administration, reconnaissante envers le mari de votre protectrice, n'avait créé ce titre dérisoire de conservateur des archives non réservées que pour avoir le prétexte de vous donner des appointements. Depuis vingt ans vous émargez, sans utilité pour nous, sur la feuille ; il est temps que cela finisse. L'ancienne administration a largement payé sa dette, et la nouvelle vous met à la retraite, non pour vous remplacer, mais pour cause de suppression d'emploi. Demain vos paperasses encombrantes seront vendues au poids.

D ne me restait plus qu'à prendre congé de celui qui \ venait de me découvrir si impitoyablement l'inanité de mes services et le néant de ma vie. Je retournai chez moi, marchant courbé sous l'accablante pensée de ma profonde inutilité. J'allais tourner le coin de la rue, quand un boutiquier qui, tous les jours, semblait m'attendre pour me saluer lorsque je passais matin et soir devant sa porte, ne se contentant pas,

cette fois, de m'adresser un salut, fit deux pas audevant de moi et m'arrêta pour me demander, avec

intérêt, si je n'étais pas malade. L'altération de mon visage et l'incertitude de ma démarche justifiaient cette question.

Le malheur est expansif ; je fis part à mon voisin

de cette mise à la retraite que j'avais si peu prévue.

— C'est bien fâcheux, me dit mon voisin ; oui,

fâcheux pour vous d'abord, mais aussi pour moi :

grâce à votre emploi, vous m'étiez si utile l

Je relevai fièrement la tête. Au moment où la conviction de ma nullité faisait mon désespoir, qudqu'un avouait que je lui avais été utile I II n'est pas besoin de dire avec quel empressement je lui demandai d'expliquer ses paroles.

— Sans doute, me répondit-il : comme vous vous . rendiez fort exactement à votre bureau, et que je tiens à savoir l'heure au plus juste, il me suffisait de NOUS voir passer pour régler ma montre.

Je rentrai chez moi ; j'avais la fièvre, je me mis au lit.

Me releverai-je de ce coup? Me sera-t-il accordé assez de jours encore pour réparer, par un bon emploi du temps, un peu de celui que j'ai perdu ? Mademoiselle Roschen, ma servante, m'assure que je

f46 KS JOURS FBRDUS.

ne dois point m^inguiéter de mon état ; mais quand: je regarde le médecin qui vient maintenant troia.fois par jour, quand je consulte mes forces, j'ai peu! d'espoir de pouvoir me dire, ne fût-ce que pour mon" voisin le boutiquier : — Je suis un homme utile.

Dominique Pascal, que sa gouvernante, la demoiselle Bonpoids, ne manquait jamais d'appeler « Monâeur » quand elle parlait, soit de lui, soit à luimême, mais que les voisins, moins révérencieux, désignaient entre eux, sous le nom familier du bonhomme Pascal, à cause de sa simplicité extérieure, ûe son &ge et de sa bonhomie, appartenait depuis trente ans à une administration publique. H était

1. Les Grands jours étaient des assises que des magistrats, en- ^oyès par le roi, tenaient à certaines époques, ou dans des circon- '^Dces solennelles, pour la répression des crimes que les juges ordi- ^res étaient impuissants à punir. (A. Chéruel, Dictionnaire des ^^titutions de la France, 1. 1", p. 505.) — Fléchier a écrit une Re- ^tion des Grands jours tenus à Clermont sous Louis XIY, en 1665.

monté progressivement, et par le seul droit d'ancienneté, de l'emploi infime de commis aux écritures au poste important de sou&-chef.

Doué d'un grand fonds de patience, la lenteur de "avancement réglementaire nlrritait pas son ambition, qui avait pour mesure le rigide niveau de son esprit de justice.

Il avait le bonheur de n'être pas jaloux : aussi la bonne fortune de ceux qui, partis plus tard et du même point que lui, le devançaient dans la voie des emplois supérieurs, ne lui était pas suspecte; il l'attribuait à des ser\ices exceptionnels dont il ne mettait pas en doute la réalité, bien qu'il ne pût pas toujours se dire quels ils étaient. Lorsqu'une nomination faisait scandale dans les bureaux, Dominique Pascal croyait, sans jamais y participer, à là médisance de collègues envieux, mais nullement aux passe-droits de la faveur.

Quand le temps écoulé depuis sa dernière promotion l'eut amené à la veille du jour où s'ouvrait pour lui le droit de prendre place au premier rang de la hiérarchie bureaucratique, il crut de son devoir d'en donner respectueusement avis aux membres du conseil supérieur de l'administration ; puis il attendit avec confiance leur réponse.

Elle lui parvint le surlendemain, au moment où il se disposait à se rendre à son bureau,

-* Voici la nomination de Monsieur I Enfin Monsieur est chef de bureau I lui dit triomphalement la demoiselle Bonpoids en lui présentant la lettre officielle.

L'émotion faisait trembler le papier dans la main de la bonne fille, et son visage où s'épanouissait l'orgueil, était aussi rouge que le large cachet qui (et* niait le pli administratif.

Moins impressionnable que sa gouvernante, Dominique Pascal eut cependant un éblouissement à la vue de la lettre que lui adressait le président du conseil ; mais aussitôt il commanda à lui-même, afin de calmer l'enthousiasme étourdissant de la demoiselle ^npoids, qui continuait à répéter dans une gamme ascendante :

— Monsieur est chef I chef I ! chef! 1 1

— Apaisons-nous, ma fille, lui dit-il, et ne nous exagérons rien. Ce qui m'arrive couronne sans doute glorieusement ma carrière, mais c'était un événe- 'ûent prévu, immanquable ; mon temps est venu, donc ce n'est que justice.

Eu parlant, il avait soulevé avec assez de précaution le cachet pour ne pas l'endommager ; il déplia

152 LES ORANl» JOURS

lentement la lettre où était consignée la déciâon da conseil et se mit à la lire, mais des yeux seulement. Ceci au grand déplaisir de la gouvernante, curieuse de savoir en ipiels termes élogieux l'avancement du sous-chef lui était annoncé.

Arrivé à la dernière ligne, Dominique Pascal fut pris d'un second éblouissement qui le troubla plus longtemps que le premier, et, à son tour, la demoiselle Bonpoids vit la lettre trembler dans la main de son mattre.

-^ Mon bon Dieu 1 s'écria-t-elle, est-ce que ce n'est pas votre nomination qu'on vous envoie?

— C'est précisément le contraire, répondit le sous-chef, s'efforçant, mais sans y parvenir, de donner un semblant d'assurance à sa voix.

— Comment I reprit la gouvernante indignée, on j ne veut pas reconnaître les droits de Monsieur?

— Si fait, ma fille, le conseil ne conteste ni Texactitude de mon calcul, ni l'opportunité de ma réclamation ; mais on me fait observer qu'en môme temps que j'arrivais à l'époque réglementaire de mon avancement, j'atteignais la limite d'âge et le nombre d'années de service au delà desquels il a été reconnu que tout fonctionnaire éprouve le besoin du repos absolu. En conséquence, on m'annonce que je suis

admis à faire valoir mes droits à la retraite. Ce gui veut dire, administrativement parlant, que je dois céder ma place à un autre.

Attérée sous le coup de cette grave nouvelle, la gouvernante se laissa choir sur un siège oîi elle se serait indubitablement évanouie, si son maître ne se fût empressé de l'asperger d'eau et de vinaigre.

Bès qu'elle eut recouvré la parole, elle ne se fit pas faute de récriminer violemment contre la décision du conseil.

Pendant qu'elle exhalait sa colère, Dominique Pascal faisait intérieurement un retour vers le passé. En présence de ces deux dates fatales, celle de sa naissance et celle de son entrée dans l'administration son équité confirma l'arrêt du conseil.

— En voilà assez, dit-il à la demoiselle Bonpoids îuî s'épuisait à crier à l'abus de pouvoir et à l'ingratitude ; vous avez lort de crier, ma fille, et moi j'aurais tort de me plaindre : j'ai invoqué le règlement, on me l'applique, ce n'est que justice.

— C'est possible. Monsieur, mais enfin vous voilà sans place ; je pense à votre avenir, et il m'inquiète.

— Rassurez-vous, mes économies et le chiffre de ^a retraite suffiront amplement à nos dépenses.

--- Sans doute, mais l'activité est nécessaire à

votre santé. Le seul repos du dimanche vous a quelguefois rendu malade, et vous n'avez jamais eu dans l'esprit ridée d'une autre occupation que celle de votre bureau ; que ferez-vous à présent que vous n'avez plus rien à faire ?

La perspective du désœuvrement fît sourciller le bonhomme Pascal.

Il n'aimait pas le jeu, ce qui n'était pas un mal ; mais, par contre, le goût des beaux-arts, cette merveilleuse ressource contre l'ennui, lui manquait absolument, et la lecture le fatiguait. Faire œuvre de ses doigts comme tourneur ou mécanicien lui paraissait un passe-temps désirable, mais il se sentait trop âgé pour commencer l'apprentissage d'un métier.

— Ce que je ferai ? dit-il après qu'il se fut un moment interrogé, je n'en sais rien.,. Je vais y rêver sous les arbres.

Il prit son chapeau et sortit.

Quand il rentra chez lui, à l'heure du dîner, le sous-chef réformé avait trouvé l'emploi de son temps.

DU BONHOMUS PASCAL. !55

 la moitié du chemin que Dominique Pascal avait à parcourir pour aller, selon son intention, rêver sous les arbres du jardin public, se trouvait le palais de justice, vieux bâtiment d'aspect sévère, qu'il avait souvent remarqué en passant, mais dans lequel il n^était jamais entré, attendu que les portes, ouvertes durant toute la semaine, étaient précisé-* ment fermées le dimanche, seul jour de loisir pour le consci€ncîeux fonctionnaire.

Cette fois, rien ne le pressant, il s'arrêta devant le vieux bâtiment et prit intérêt au mouvement des gens affairés qui, pour la plupart, portant une liasse de papiers sous le bras, montaient et descendaient le grand escalier extérieur.

Il y eut une rumeur dans la cour ; une porte venait <ïe s'ouvrir, c'était celle de la prison. Aussitôt les. gens affairés s'arrêtèrent sur les degrés pour laisser passer deux hommes qui marchaient côte à côte, les lûaîns liées derrière le dos et escortés par plusieurs gendarmes. Des curieux suivirent les prisonniers que Von conduisait devant leurs Juges*

L'ex-sous-chef, qui n'avait pas eu jusqu'alors l'occasion de voir des accusés assis sur le banc d'infamie, et qui ne connaissait que par ouï-dire le spectacle émouvant de la défense luttant contre l'accusation, monta à son tour le grand escalier, et, poussant et poussé, il parvint à pénétrer dans le prétoire.

Les débats venaient de commencer.

Dans la cause criminelle soumise au jugement des magistrats, il n'y avait pour ceux-ci ni complication embarrassante, ni possibilité d'erreur. Un marchand joaillier, appelé pour affaire de commerce dans une maison de campagne d'où il n'avait pu revenir que le soir, était tombé blessé dans une attaque nocturne, à quelques pas de la ville. Les deux accusés, déjà repris de justice, reconnus par leur victime et bientôt découragés par l'insuccès de leurs dénégations, avaient pris le parti de s'avouer coupables.

La cause était donc des plus vulgaires ; aaais à côté du fait principal, qui n'inspira à ITionBête Pascal qu'un sentiment de dégoût pour les misérables justement condamnés, était venu se placer un incident qui lui donna à réfléchir sur certains méfaits que la loi n'atteint pas.

Parmi les témoins cités à la requête du plaignant

figurait un jeune marchand, son confrère. Attardé à la même heure et sur le même chemin, il avait passé à cheval si près de l'attaque nocturne, au moment où le blessé se sentait défaillir sous les coups, que ce dernier, l'ayant aperçu, grâce à la clarté de la lune, Tavait, en le nommant, appelé à son secours.

Le témoin, à qui l'on prouva qu'il avait dû voir, ou du moins entendre, ne s'était pas arrêté.

Ce qui aggravait sa l&cheté, c'est qu'on y pouvait ajouter le reproche d'ingratitude. Ancien élève du marchand traîtreusement attaqué, il lui avait dû autrefois l'avance de la somme nécessaire aux pr&* miérs frais de son établissement.

Le président, en renvoyant ce témoin s'asseoir à son banc, lui adressa ces sévères paroles qui furent pour Dominique Pascal un sujet de profonde méditation :

« Rival jaloux de votre confrère dont vous convoitez ouvertement la clientèle, vous nous laissez en doute si votre indigne conduite vous a été inspirée par la peur ou par un calcul d'intérêt personnel. Quoi qu'il en soit, vous qui avez été assez ingrat envers votre maître pour rester sourd à ses cris de détresse, vous nous forcez à vous dire qu'en ne dé-

iSS LS8 ORAMDS JOUBS

fendant pas celui de qui la vie était en péril, vous avez, moralement au moins, participé au crime. De ce que la justice ne peut vous atteindre, ne comptez pas sur l'impunité ; car la société a des châtiments pour la complicité tacite qui échappe à la loi. »

L'affaire terminée, le bonhomme Pascal, mis en goût de débats judiciaires, passa de ce prétoire dans une autre salle du palais où Taffluence était considérable. On écoutait le prononcé d'un jugement qui concluait à l'acquittement de l'accusé.

Il s'agissait d'une plainte en calomnie fondée sur une lettre anonyme qui avait déplorablement troublé les rapports et le repos de deux familles. Celui qu'avec vraisemblance les intéressés désignaient comme étant l'auteur de l'écrit calomnieux niait énergiquement ; les écrivains experts jurés, nommés pour découvrir le trait révélateur d'une écriture habituelle dans une écriture habilement dissimulée, ne s'accordaient pas entre eux et hésitaient à se prononcer. Devant ce débat contradictoire et sans issue, *e tribunal ne pouvait condamner que les plaignants, ce qu'il 0t en mettant à leur compte les frais de rinstance.

Dominique Pascal, qui ne quittait pas des yeux le prévenu, fut h ce point frappé die son singulier sou-

DU BONHOMHE PASCAL. i5d

rire quand le président lui eut, comme à regret, annoncé qu'il était renvoyé de la plainte, que, fort de sa conviction faite, il se dit :

<— Encore un coupable qui échappe à la loi, mais que la société ne doit pas laisser impuni.

Cette cause était la dernière mise au rôle pour ce jour-là. L'ex-sous-chef se sentit, en sortant du palais, non pas moins de respect pour la justice de son pays, mais beaucoup plus de défiance à l'endroit des accusés renvoyés absous.

n s'était arrêté curieux vulgaire devant le vieux bâtiment ; c'est en observateur intelligent qu'il con^ tinua son chemin.

Les remarques qu'il fit, en poussant sa promenade jusqu'au jardin public, sur l'abus de la force brutale, sur les ruses de la mendicité frauduleuse, sur Tinhumanité de quelques-uns, sur le besoin de nuire et de tromper de beaucoup d'autres, enfin sur tout ce qu'il voyait avec indignation pour la première fois, parce qu'il avait jusqu'alors regardé sans voir ; ces remarques, disons-nous, lui prouvèrent que toutes les mauvaises actions ne sont pas soumises à l'appréciation des magistrats. Il en conclut que, pour arrêter les progrès du mal, il était temps qu'un citoyen, animé de Tv^îonr de la jqstîce et libre de tout autre

teO LES 0RA1ID8 JOUBS

devoir, s'imposât la mission de juger et de punir ceux que la loi n'atteint pas. Or, le citoyen équitable et désœuvré, capable de comprendre la moralité de cette grande tâche, ce ne pouvait être que lui-même. C'est pourquoi, de retour à son logis, il s'empressa de dire à la demoiselle Bonpoids qui l'attendait pour servir le potage :

— Que la perte de ma place ne vous fasse plus craindre de me voir inactif ;îdussé-je vivre jusqu'à l'âge de cent ans, j'ai de l'occupation pour le reste de mes jours.

Elle le regarda avec ébahissement, puis s'accouda sur le dossier d'une chaise, attendant l'explication de ses paroles.

<— Mon enfant, reprit-il en changeant de ton et en s'asseyant devant son couvert, nous allons laisser refroidir le dîner ; servez-moi d'abord, ja vous instruirai de mon projet après le dessert.

Pressée de savoir quelle pouvait être cette occupation journalière qui devait avoir une telle durée, la gouvernante se hâta de dîner elle-même en aÙant, pour les besoins du service, de la salle à manger à la cuisine, si bien que, lorsque Dominique Pascal quitta la table et s'établit dans son fauteuil, mais non pas, cette fois, afin de digérer en sommeillant, elle n'eut

DU BONHOMME PASCAL. i61

p]us qu'à prendre son tricot, à s'asseoir à sa place accoutumée et à écouter la confidence de son mattre.

n raconta, avec d'amples détails, ses deux stations au palais de Justice, ses observations pendant sa promenade; rapporta textuellement les paroles du président au témoin, élève et confrère rival du joaillier mis en danger de mort par les deux repris de justice; puis, voyant son indignation partagée par la demoiselle Bonpoids, il termina ainsi :

— Pour que le châtiment social dont le magistrat a parlé ne soit pas une vaine menace, il faut que quelqu'un se charge de l'appliquer. J'ai résolu d'être ce quelqu'un-là. J'individualise en moi la société et m'établis le représentant de la conscience publique. Désormais les coupables ne pourront plus se flatter de l'impunité, je jugerai ceux que la loi ne frappe pas, et quand je les aurai condamnés, il leur sera impossible d'échapper au ch&timent; car je serai moi-même l'exécuteur de mes arrêts.

— Vous les mènerez en prison sans gendarmes ? demanda la gouvernante, fixant un regard inquiet sur son maître qu'elle hésitait à croire en possession de toute sa raison.

*— Il n'y a pas que l'emprisonnement qui soit une expiation, répondit-il. Le coupable sera, d'ailleurs,

sufiisamment puni quand il aura lu, chaque jour et aussi longtemps que ma justice l'aura décidé, son crime affiché sur sa porte. Je sais déjà pour qui j'ai à écrire ces mots infamants : lâche et ingrat, ~

CALOMNIATEUR Ct FAUSSAIRE.

Trop respectueuse pour contester à son maître le droit de se donner mandat de justicier, la demoiselle Bonpoids se contenta de garder un silence im« probateur.

— Elle ne comprend ni la grandeur ni la moralité de mon dessein, se dit-il ; et il se décida à y rêver.

Il y rêva si bien que la gouvernante dut le réveiller pour lui dire que dix heures du soir venaient de sonner et que sa couverture était faite.

Sans dire un mot de plus sur son projet, Dominique Pascal quitta son fauteuil et passa dans sa chambre à coucher.

Comme il se disposait à se mettre au lit, il aperçut un livre sur sa table de nuit, le Nouveau Testa" ment II ne se trouvait pas là d'habitude ; ajoutons qu'il n'y était pas par hasard.

Ce volume, sur lequel frappait la lumière de la lampe, était ouvert au chapitre VIII de l'Évangile selon saint Jean, oîi il est écrit : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. )>

DU BONHOMHB PASCAL. 463

Le lendemain, quand il ouvrit les yeux, Dominique Pascal se demanda quel mauvais rêve il avait fait, tant il se sentait la tète brûlante et le cerveau troublé. Il passa son caleçon, endossa sa robe de chambre et alla se regarder dans la glace.

L'altération de ses traits Finquiéta. Elle accusait la fatigue de l'insomnie, et cependant il était certain de n'avoir pas veillé. Se souvenant de la grave réso- 'lution qui lui avait été inspirée, d'abord au palais, par les deux arrêts de justice, puis, chemin faisant, par ses observations personnelles, il se dit :

— J'ai dû avoir le cauchemar ; c'est ce qui arrive sans doute à tout magistrat qui va, pour la première fois, assumer sur lui la terrible responsabilité d'une condamnation. Mon tribut est payé ; à l'œuvre maintenant.

Affermi dans la conviction qu'il allait remplir un important devoir social, il s'assit devant son bureau, et, s'étant recueilli, il remit en cause dans sa conscience, comme devant un tribunal, l'élève ingrat du joaillier et l'auteur de la lettre anonyme.

i64 LES 0BAND8 JOURS

Bien qu'il eût peu de lecture, l'histoire de la justice en France ne lui était pas étrangère; c'est pourquoi, se comparant aux juges spéciaux chargés autrefois de punir ceux qu'épai^ait la justice coutumiëre, il put se dire :

«— Et moi aussi, je vais tenir mes Grands jours!

Son double jugement rendu, il tailla sa plume, régla son papier coupé en deux carrés égaux, et écrivit en belle ronde les deux notes infamantes qu'il se promettait d'aller placarder, l'une sur la porte du témoin admonesté la veille par le président du tribunal, l'autre sur celle du calomniateur acquitté.

Lorsque la demoiselle Bonpoids, attentive au coup de sonnette de son maître, lui apporta, selon qu'elle en avait l'habitude, sa côtelette grillée et sa tasse de chocolat, elle le trouva habillé pour sortir.

— Donnez-moi mon chapeau, lui dit^-il.

A la pensée que le bonhomme allait sortir à jeun, elle prit l'alarme et dit, faisant allusion au rôle de justicier qu'arbitrairement il s'attribuait :

— Monsieur est certainement le maître d'aller, quand il lui plaît, où il croit avoir afiaire, mais j'ai toujours entendu dire que les juges ne sortent de chez eux qu'après avoir déjeuné.

Elle posa sur la table l'assiette et la tasse, et U

grandement ^satisfaite de voir son observation mise à profit par celui qu'elle intéressait.

Pendant le déjeuner de son maître, elle s'occupa & ranger dans la chambre.

— Monsieur a fini d'écrire? demanda-t-elle en fermant l'encrier et se préparant, comme par mégarde, à serrer dans un tiroir les deux carrés de papier dont la destination, à elle connue, lui faisait prévoir d'inévitables dangers pour leur auteur.

— Laissez cela, s'écria Dominique Pascal ; l'encre n'est pas sèche, vous gâteriez tout, et je serais forcé de recommencer.

La gouvernante n'osa répliquer ; elle laissa les papiers sur le bureau, et, continuant à ranger, elle se demanda comment elle pourrait amener dans l'esprit de son maître une sage réflexion à propos de son périlleux dessein. Comme la bonne fille tourmentait en vain son imagination, elle aperçut sur la table de nuit le volume du Nouveau Testament qui était resté ouvert à la page déjà citée, et elle eut une lueur d'espoir.

-— Monsieur n'a-t-il plus besoin de ce livre ? ditelle en le mettant sous les yeux de Dominique Pascal, de façon à ce qu'il ne pût s'empêcher d'arrêter son i^egard sur les paroles divines qui, jadis, désarmèrent

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d'antres jnslid»^ an moment où ils allaient exécater un arrêt de mort sur la montagne des (Hitiers.

— Ce livre? répéta-t-il l^èrement ému, je ne sais vraiment pas conmient il s'est trouvé là. Mettezle ailleurs, car ce n'est pas sa {daoe. — Et presque aussitôt il ajouta : — Cependant ne le serres pas trop loin.

— £n ce cas, répondit vivement la demoiselle Bonpoids, je vais le mettre sur le bureau de Monsieur, n sera là à la portée de sa main.

Avant de fermer le volume, elle fit une corne à la page.

Son déjeuner pris, rex-sou&chef plia les deux carrés de papier, les mit dans sa poche, et pour la seconde fois demanda son chapeau. En le lui présen* tant, sa gouvernante, laissant percer Tinquiétude que lui causait le résultat possible de la mission de justice que son maître s'était donnée, hasarda timi* dément cette question :

— Est-ce que Monsieur va sortir sans se faire accompagner ?

«— Mais sans aucun doute, ma fille ; je n^ai pas^ il me semble, Thabitude de prendre un guide pour aller dans la ville.

Il se dirigea du côté de la porte. De plus en plus

inquiète, la demoiselle Bonpoids fit un mouvement comme pour lui barrer le chemin. Telle était en efiet son intention ; mais, effrayée de sa hardiesse, elle se borna à lui dire :

— Je crois devoir rappeler à Monsieur que sa canne est cassée.

— Oui, celle que vous m*avez donnée à ma fête ; une canne superbe, je la regretterai longtemps,

— Monsieur se propose sans doute de la remplacer par une autre aujourd'hui?

— Noîi , vraiment, rien ne presse ; nous verrons cela plus tard.

— Plus tôt vaudrait peut-être mieux, insistat-^Ue ; on peut tous les jours avoir Ijesoin de se défendre.

Il conaprit la valeur de robsdfvation, envisagea le péril, et reprit avec dignité :

— Les armes de la police ne conviennent pas à la magistrature. Advienne que pourra, il faut que justice soit faite !

Un moment après, Dominique Pascal arpentait la rue. Ne pouvant le suivre, la demoiselle Bonpoids, penchée sur l'appui de la fenêtre, raccompagna du moins de son regard désoléi

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Ainsi, les coupables condamnés sans appel dans la séance d'ouverture des Grands jours du bonhomme Pascal allaient inunédiatement subir la peine que sa justice avait prononcée contre eux. Pour arriver devant la maison où il devait afficher celui de ses placards qui contenait ces mots : lâche et INGRAT, il n'avait plus qu'à suivre dans toute sa longueur une ruelle qui aboutissait'sur la place du Marché. Quand il se vît dans cette ruelle, il ne put se défendre d'une assez vive émotion. Elle lui avait été autrefois si familière! C'est là qu'était située la principale école primaire du quartier. C'est là que, jeune enfant, il venait chaque matin, plus ou moins volontiers, portant sous le bras ses premiers livres d'étude, et son petit panier de provisions à la main.

Arrêté devant la porte qu'il n'avait pas revue depuis un demi-siècle et plus, il reconnut la sombre allée, l'étroit escalier qui menait à la classe et, au bout de l'allée, le jardin que sa haie épineuse et la sévère interdiction du maître ne protégeaient qu'in-» suffisamment contre les écoliers maraudeurs. Comme

il se complaisait à rappeler dans sa mémoire les sourenirs de ce lointain passé, il lui en arriva un qui le St sourciller et le rendit à la fois mécontent et pensif. Le justicier qui se croyait le droit de condamner les lutres se trouva forcé de se juger lui-même.

L*usage des punitions corporelles existait encore i l'époque où Dominique Pascal fréquentait Técole, ît il aurait plus d'une fois éprouvé leur rigueur sans la bonne volonté de Tun de ses camarades qui, tou- |ours en avance sur ses voisins de table, achevait et corrigeait les devoirs incomplets ou fautifs. Cet écolier, plus attentif aux leçons que les autres ou mieux servi par ses dispositions naturelles, ne parvenait pas toujours, malgré les services rendus, à se faire pardonner sa supériorité. De là un complot contre 'ui, dans lequel les indécis entrèrent par entralnettient, les récalcitrants sous la pression des menaces» Celle-ci fut sinon Texcuse, du moins la cause déterttiinante de la complicité du petit Pascal. D'ordinaire la victime désignée et lui sortaient les derniers de la classe. Un soir, ceux qui les devançaient toujours tendirent une corde dans l'escalier obscur. Dominique Pascal savait à quelle hauteur des marches cette corde avait été placée. Descendant le premier, il tâta du pied l'obstacle et l'enjamba. Il eut

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bien alors la pensée de signer le p^ sui camarade qui le suivait, mais il entendit les autres chuchoter au bas de Tescalier ; le souvenir de leurs menaces lui revint, et la peur le fit descendre à grands pas vers eux. Presque en même temps que lui, le malheuraix enfant qui s'était heurté à la corde arrivait en roulant à la dernière marche. De lâchant on eih tendit le bruit de sa chute, on vint à son secours; mais déjà les vauriens avaient fait disparaître la corde accusatrice^ de sorte qu'on ne put attribuer qu'à un faux pas le terrible accident.

•— Moi aussi, se dit*il, j'ai été coupable de lAchetè et d'ingratitude 1

Les réflexions que fit naître ce retour sor Iw* même le retinrent longtemps à la même place, et quand il se décida à sortir de la ruelle, ce ne fut pas .du côté de la place du Marché qu'il tourna ses pas< il voulait essayer d'obtenir, après cinquante ans, des nouvelles de ce camarade d'école qui avait dû à cette chute quasi mortdiie le surnom de Jean le Boiteux.

Ses démarches, qui l'obligèrent à ne rtnfcrerchez lui que longtemps après l'heure de son dîner, ne lurent jias infructueuses. Dé renseignement en renseignement, il en arriva àsavoir que s'il ne devait pltis revoir son ancien condisciple^ il n'avait que la me à

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traverser pour se présenter chez sa fille, jeune femme restée veuve depuis peu avec deux petits enfants. II se rendit chez elle, lui dit son nom, qu'elle n'avait jamais entendu prononcer parmi ceux des amis de Bon père, et termina par ces mots sa visite :

— Votre père et moi, nous nous sommes mutuellement mis en oubli. Aujourd'hui qu'une circonstance in*a rappelé nos vieilles relations, j'ai voulu que vous preniez pour vous ce que je regrette de ne pouvoir dire à lui-même : je suis d'un âge où il importe à la conscience d'acquitter toutes ses dettes. J'ai besoin de vous être utile, et je ne serai en paix avec moi-même que lorsque vous m'aurez fourni l'occasion de vous rendre un grand service.

11 n'est pas besoin de dire qu'à son retour chez lui il trouva la demoiselle Bonpoids en proie à tous les tourments de l'inquiétude ; elle le croyait déjà Nîctime de son zèle imprudent pour la justice. Il ne crut pas nécessaire de s'humilier devant elle. C'est pourquoi ni pendant, ni après son dîner, il ne l'informa de l'incident qui avait détourné le cours de ses idées et changé la destination de sa journée. ^ Tentra plus tôt que de coutume dans sa chambre à coucher, plaça lui-même sur sa table le volume

des Évangiles, et ne se coucha qu'après avoir attaché avec quatre épingles, au mur de l'alcôve qui regardait la tète de son lit, le carré de papier sur le* quel il avait écrit : lâche et ingrat. A son réveil, ce fut sur ce papier que ses regards s'arrêtèrent d'a- * bord. U lui inspira la salutaire pensée de faire scrupuleusement son examen de conscience ; ses recherches dans le passé lui prouvèrent que s'il croyait avoir si bien vécu, c'est uniquement parce qu'il ne s'était pas regardé vivreuf

— Je ne renonce pas à tenir mes Grands jours, se dit-il, mais quelque autre coupable que j'aie à juger, c'est d'abord Dominique Pascal que je citerai devant Dominique Pascal ; bonne justice doit commencer par soi-même.

Il fit comme il avait dit, et trouva qu'à l'exception de ces grands crimes qui épouvantent la société, il avait à se reprocher presque tous les torts qu'il voulait punir chez les autres.

Cette découverte ne le fit pas tomber dans le désœuvrement que sa gouvernante redoutait pour lui. Le temps qu'il aurait assez mal employé à punir des coupables qui ne relevaient pas de sa justice arbitraire, il le passa à réparer ses torts, ici par un aveu loyal de sa faute, là par une réconciliation franche,

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ailleurs par un service rendu ou par une délicate aumône. ^^

Cependant, malgré les instances de la demoiselle Bonpoids pour que son maître lui permît de faire disparaître raffiche piquée sur la paroi de Talcôve, il s'obstinait à l'y vouloir laisser, quand il fut appelé un jour chez la fille de Jean le Boiteux. Dépuis sa visite, il n'avait plus entendu parler d'elle.

U la trouva gravement malade.

— Vous m'avez, lui dit-elle, offert vos services. J'ai entendu dire tant de bien de vous, que je n'hésite pas à vous demander la plus grande consolation qu'on puisse accorder à une mère qui va pour toujours quitter ses enfants : c'est l'assurance qu'après elle ils seront sous la protection d'un honnête homme. Pouvez-vous me promettre de veiller sur les miens ?

n promit, et en quittant la malade, qu'il laissa rassurée sur son plus grand sujet d'inquiétude, il passa chez son notaire, et, devant deux témoins, il àicta et signa son testament, qui nommait pour ses légataires les deux petit-fils de Jean le Boiteux, à charge par ceux-ci de payer à la demoiselle Bonpoids une pension viagère de 500 francs.

Une crise heureuse sauva la jeune mère. Le jour

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