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LES TROIS ÉPREUVES DE GEORGET

H y eut, à quelque temps de là, deux ateliêrt; dans le petit logement de la rue des Noyers. La principale pièce offrait un espace à peine suffisant pour celui de Georget ; mais celui dé Julien exigeait si peu de place qu'il tenait à l'aise dans le petit cabinet que

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Marthe avait disposé en chambre à ooodier. Un earton à desaiiig, qu'au moment du travail Julien pesait sur sef geoom, en guise de table, une botte à eouleurs qu'il plaçait ouverte but le lit, à portée de la seule main dont il pût se servir, composaient l'atr tûrail complet de l'artiste.

Artiste, disons-nous ; le fils de Marthe méritait

véritablement ce titre. La répugnance qu'autrefois

il épr(mvait pour le métier de son p^e tenait moine

à la façon dont le brutal l'enseignait qu'à une vocar

tien contrariée. Ses cahiers d'écolier, adoûrés, con?-

serves comme précieuses rdiques par sa mère et si

justement dédaignés par maître Grinchard, por*

Paient la preuve de son goût précoce pour la profes»

sion de dessinateur ornemaniste. Ni les années

Ç^seées dans Tatelier du relieur, ni les quelques mois

de floa dur apprentissage de marin, forcément in ter-

rompuj n'avaient attiédi son amour pour la ligne

flexible qui se courbe, se développe, s'enroule sous

te crayon^ «elon le caprice d'une ingénieuse fantaisie.

^près la perte de sa main gauche, Julien s'était

dit: « Qu'importe? puisque je pourrai toujours

dessiner. » Et ce fut, en effet, à copier, à composer

d^ treMs, des enlacements et des arabesques, qu'il

employa son temps aussitôt que, recueilli par la

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bonne dame de la Pointe-à-Pitre, il put se livrer à l'art dont la pensée seule mettait en jeu toute l'activité de son imagination. Les relations que sa protectrice entretenait par correspondance avec quelques maisons de Paris lui avaient'permis, dès son arrivée, de présenter ses meilleurs dessins à Tun de nos plus fameux joailliers-ciseleurs et au chef d'un important magasin de broderies. Par l'originalité et l'élégance de ses compositions, Julien avait mérité qu'on l'encourageât assez pour qu'il conçût l'espoir de se créer peu à peu une clientèle.

Sous la même clef, dans un étroit espace, se trouvaient donc réunies deux vocations également ardentes, deux êtres jeunes et laborieux qui n'avaient pas besoin de s'exciter l'un l'autre pour bien faire, et qui pourtant s'excitaient mutuellement par l'exemple réciproque du plaisir que chacun d'eux prenait a son travail.

Marthe avait tous les jours deux bons moments : d'abord le matin, quand elle venait faire le ménage de ses enfants, et puis plus tard, à l'heure où elle apportait leur dîner. Mais pour cette seconde visite, il fallait qu'elle prît soin de ne sortir de chez elle qu'au moment où elle ne risquait pas de rencontrer maître Grinchard sur son passage, ce qui, une fois,

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était arrivé. S'étant trouvée nez à nez avec son mari comme elle sortait de sa cuisine, il Tavait arrêtée pour jeter un coup d'œil dans Tintérieur du panier couvert qui semblait lui peser plus que de raison au bras.

— Diable, dit-il à la vue de la copieuse ration que le panier renfermait, il n'est pas possible que l'appétit de Georget suffise pour engloutir tout cela ; il y en a au moins pour deux .

Effrayée de la remarque, Marthe eut cependant assez de présence d'esprit pour répondre :

— Oui, pour deux jours.

— Ce n'est pas mal vu, répliqua le relieur; tu auras demain une course de moins à faire, cela ménagera ta chaussure.

Le lendemain , la bonne femme eut une grande préoccupation : elle dut guetter Finstant favorable pour que le dîner de ses enfants ne rencontrât pas d'obstacles sur son chemin.

Malgré son sujet journalier d'inquiétude, Marthe éprouvait un si doux bien-être pendant les moments qu'elle passait auprès de son fils et de son protégé, ^'elle en arriva un jour à dire :

— Je suis trop heureuse ; pourvu que cela dure ! -* Ce bonheur-là, dit Georget, doit durer autant

?ue Julien le voudra.

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-^ Il dorera, reprit le file de Marthe, tant que mon père Ignorera que je suis ici.

Leur bonheur eut moins de durée que Julien ne s'efforçait de le croire ; son terme n'arriva pas cependant par suite de la surprise que nous allons dire. Celui qui découvrit le secret du ménage de garçons n'était pas un espion ou un indiscret dont le rapport fût à craindre. Il s'agit de Bonvouloir.

Un jour , le maître chargea sur les épaules de celui-ci un paquet de volumes brochés, et lui dit : « Suis-moi 1 » L'apprenti le suivit jusqu'à l'avantdernier étage de la maison de la rue des Noyers. Arrivé devant Téchelle de meunier, Joseph Grinchard s'arrêta. Le souvenir de la lourde chute du premier jour lui fit passer l'envie de monter plus haut.

— Porte cela à Georget, lui dit-il, et dépéche-toi de redescendre ; je t'attends ici.

Cet ordre, qu'il donnait au bas des vingt dernières marches, fut entendu dans l'atelier oîi Marthe achevait son rangement quotidien. Elle pâlit, s'affaissa sur un siège et tendit des mains suppliantes à Julien qui, ayant reconnu la voix de son père, s'était levé brusquement, tout tremblant d'émotion, et, à travers ses dents serrées par la colère, disait en montrant S09 poignet brisé :

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***- Non, je ne peux pas lui pardonner cela. S'il se ravise, s'il monte, plutôt que de le voir en face, c'est par la fenêtre que je sortirai d'ici 1

Mais son père ne se ravisa pas, il demeura assis sur la première marche de l'étage inférieur.

Georget ouvrit à Bonvouloir, et, par un mot qu'il lui jeta à l'oreille, il renfonça le cri de surprime qui allait échappera l'envoyé du maître. Bonvouloir était dévoué à Georget ; il avait connu Julien, et il ne voulait point de mal à Marthe ; d'un geste il les ras<^ sura tous trois. Son intelligence aidant, il comprit à demi-mot le mystère, et aussi pourquoi maître Grinchard s'était prudemment arrêté au pied du petit escalier. Il ne prolongea pas sa visite, et en redes<^ cendant ivers celui qui l'attendait, le rusé garçon, jugeant qu'il était important de l'encourager daps sa mesure de prudence, feignit de trébucher à son tour ; puis il calcula sa chute de façon à dégringoler, sans accident, les derniers degrés du périlleux étage.

— ^ Ramasse-toi, imbécile 1 lui dit le mattre. Mais, parlant toat bas à lui-môme, il ajouta : — S'il m'en arrivait autant, je i^ pourrais peut-être plus me ramasser.

Marthe, à compter de ce jour, eut un confident de plus, qui tantôt favorisait ses visites à la iaaison de

la rue des Noyers, et tantôt y faisait des commissions pour elle. Ainsi, mieux que jamais, Marthe et ceux qu'elle aimait étaient à Tabri d'une dangereuse surprise; pourtant, nous Tavons fait pressentir, leur bon temps avait eu toute sa durée^ et c'était par le fait de Julien qu'il allait cesser.

De jour en jour, le fils de Marthe devenait moins expansif avec son ami ; il avait des accès d'humeur sombre, s'enfermait dans son réduit dès que sa mère arrivait, et comme elle ne manquait pas d'aller l'y trouver, Georget les entendait chuchoter avec animation, comme si une lutte s'établissait entre eux. Une fois, Marthe sortit tout en larmes de chez son fils; contre l'ordinaire, il ne l'accompagna pas. Inquiet en la voyant ainsi, Georget quitta son établi et s'approcha d'elle pour l'interroger. Marthe ne lui répondit point. Espérant qu'une caresse filiale la déciderait à plus de confiance, il voulut l'embrasser; elle l'éloigna de la main, regarda avec douleur dans la direction du cabinet où Julien était resté seul, et, pour toute réponse, dit dans un sanglot, en sortant :

— Ce n'est que pour eux que les enfants nous aiment I

Georget n'osa pas la rappeler ; mais, sur le seuil de la porte restée ouverte, il écouta le bruit de ses

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paS) dvec Tespoir que Marthe allait l'appeler luimôme, ou qu'elle remonterait pour lui expliquer ses étranges paroles. Elle continua à descendre, et bientôt il ne l'entendit plus. Georget rentra ; mais, au lieu d'aller s'asseoir devant son établi, c'est vers le cabinet d'où Julien n'était pas encore sorti qu'il se dirigea. A travers les carreaux de la porte vitrée, il le vit accoudé sur le bord du lit et le front caché dans ses mains. Georget ouvrit la porte de communication, et demanda au rêveur :

— A quoi penses-tu ?

— Au tort que j'ai eu de revenir ici, répondit-il en relevant brusquement la tête. Il y avait dé l'altération dans ses traits, ses paupières étaient rougies. •^ Si j'étais resté là-bas où l'on voulait me garder, poursuivit-il, je pourrais croire encore que ma mère n'a toujours qu'un fils.

— Tu es fou, Julien ; si ta mère a un autre fils, où est-il? quel est-il?

^ Il est ici, car c'est toi, toi qui n'es pas mon frère ; et pourtant, je l'ai bien vu, son cœur ne met pas de différence entre nous deux. Ce n'est pas à présent que je suis fou, continua Julien avec un douloureux sourire; mais combien je l'étais là-bas, quand je me disais : Il faut que je parte pour revoir la

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pauvre femme qui n'a plus personne à aimer éepais que je suis loin d'elle. Ah bien oui I personne ! J'aurais pu même ne jamais donner de mes nouvelles; on n'avait plus besoin de moi^ j'étais remplacé;

Profondément afQigé de ce qu'il entendait^ 6^n get répliqua î

«^ Ce que tu dis est monstrueux , Julien^ et je ne të comprendrais pas Si je n'avais pas vu les larmes de celle que tu as fait pleurer tout à l'heure» Malheureux ingrat, tu es jaloux de moi^ de moi qUi te porte envie ; car, depuis ton retour, je comprends bieii mieux ce qui manque au fils qui il'a plus sa rtiêre. Que faut-il donc pour rassurer ta jalousie? Que je parte à mon tour? Mais, alors mètne que j'aurais lé droit de partir, ce serait insensé à toi de ttié le demander. C'est ma présence ici qui Vous réunit tous les jours ; si je n'y étais plus^ ta mère n'aurait plus de prétexte pour y venir.

Julien baissa les yeux, raurinura : « C'est vrai » ; ftoupiraj dit encore : « Je tâcherai de m'y faire » ; puis retourna à son travail et demeura silencieux jusqu'au moment de la seconde visite de Marthe à l'atelier. Georget, qui avait besoin de réfléchir, ne troubla pas son silence.

Marthe étant revenue à l'heure accoutumée, Ju-

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lieo^ qui se reprochait la scène du matin^ eéda à un bon mouvement ; il courut à la rencontre de sa mèrei l'amena devant Georget^ et lui dit : « £mbriisse-4e le premier I »

Cette fois, ce fut Georget qui repoussa doucement la bonne femme.

— Julien et moi^ nous nous sommes expliqués^ dit-il d'un ton calme^ voile sous lequel la tristesse du regret était trop apparente pour qu'oti ne l'aperçût pas. Je saiSj continua-t-il, que depuis qu'il est au monde il n'a jamais eu d'autres caresses que celles de sa mère; mais celles-lày il les avait sans partage. Qu'il reprenne donc tout ce qui lui appartient) moi je n'y ai aucun droit. Sans doute^ j6 ne peux plus redevenir tout à fait un étranger pour ^ous; mais vous nous appelez vos enfants t cela blessé son cœur^ tandis que quand il verra bien que vous n'êtes une mère que pour lui, Julien regrettera peut«ètre un peu que je ne sois pas son frère»

Ces paroles, desquelles Georget croyait pouvoir se promettre le plus heureux résultat^ touchèrent sen* siblement Marthe et Julien : on régla si bien l'avenir que chacun y devait trouver son compte ; mais l^ réserve qu'ils durent tous s'imposer, les élans du cœui* qu'il leur fallut souvent contenir, firent ebsta-

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cle au retour de ces bons moments du passé sur lesquels ils comptaient encore. Un grand événemeût vint alors changer la face des choses.

Joseph Grinchard, qui était sorti une après-midi pour aller porter, chez un nouveau client, quelquesunes des belles reliures exécutées par son élève, ne revint pas le soir. Marthe l'attendit toute la nuit; ce ne fut que le lendemain matin qu'un exprès, envoyé de l'hôpital Beaujon, arriva rue du Foin pour apprendre à la femme du relieur que son mari avait été relevé, évanoui et ensanglanté, dans une allée des Champs-Elysées qu'il avait dû traverser pour revenir chez lui. Examen fait de ses blessures, avant qu'il eût repris connaissance, on avait constaté plusieurs fractures aux deux jambes, et elles étaient si graves qu'on mettait en doute si une double amputation ne serait pas nécessaire. Aussitôt que Marthe eut reçu la triste nouvelle, elle s'empressa d'aller la transmettre à Julien et à Georget. Sa visite au blessé était déjà résolue ; mais qui des deux jeunes gens devait-elle emmener avec elle? La rancune de Julien céda devant cette observation de Georget :

— Tu n'as repris tous tes droits, Julien, que pour remplir tous tes devoirs ; c'est au fils à accompagner sa mère. Si le maître n'est pas transportable, j'irai,

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sans vous, le voir à Thôpital ; pour le moment, ma place est à son atelier pour surveiller les apprentis qu'il ne peut plus diriger lui-même.

Marthe, arrivée à Tbôpital et se dirigeant vers le lit qu'on lui avait désigné, dit à Julien :

— C'est ton père que tu vas voir ; on dit qu'il a rouvert les yeux et qu'il peut parler. Comment penses-tu l'aborder?

— Je lui tendrai celle de mes mains qui peut serrer la sienne, répondit-il, et je ne lui montrerai pas Tautre.

On n'avait pas trompé Marthe; le blessé, revenu de son évanouissement, pouvait parler ; cependant, il renonça à dénoncer le seul de ses agresseurs qu'il eût reconnu : c'était un ancien apprenti qui n'avait quitté son atelier que pour être porté à l'Hôtel-Dieu, d'où il était sorti boiteux.

Malgré ses horribles blessures, Joseph Grinchard n eut pas à subir la double et dangereuse opération dont il était menacé ; mais il fut condamné à ne plus pouvoir se traîner qu'appuyé sur deux béquilles.

Quand le relieur revint chez lui, Julien, établi près de sa mère, et désormais l'unique objet de ses soins et de ses caresses, n'avait plus le droit d'être jaloux de Georget.

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Une dernière épreute était réservée au eeurage iboral de celui^ii Son apprentissage allait finir, quand une filleule de Marthe vint loger chez sa marraine. C'était une jeune fille ohai'mante et sage; Georget Taima^ il pouvait lui assurfer un avenir en* viable ; mattre Grincbard avait dit à son élève : « Travaille encore deux ans pour moi^ et je te cède ma clientèle. )> Marthe devina le secret du futur successeur de son mari, et un jour^ le prenant à part^ elle lui dit :

— Je dois te prévenir, mon ami, que Julien est encore jaloux de toi»

-^ A cause de vous ? demanda-t-ih *- Non, mais à cause de ma filleule que nous ne serions pas f&chés de lui faire épouseri •^ Savez- vous seulement si elle Taimo ?

— Pourvu qu'elle ne sache pas que tu as pensé à elle) répondit la mère de Julien^ je m'arrangerai si bien qu'elle finira par l'aimer^

Après un moment de lutte avec lui-mêmei G^ovget répUqua :

-^ Je ne puis vous dire qu'une chose, e'êst que je n'oublierai jamais que Julien est votre fils et que vous avez été ma mère»

Julien épousa la charmante filleule* Boiivouloir;

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qui avait aussi fait ses remarques à propos du secret de son ami, dit à Georget le jour du mariage :

— D faut avouer, mon pauvre garçon, que tu n'es pas heureux.

— Pourquoi ne le serais-je pas? demanda-t-il : je n'avais pas de famille, le bon abbé Jazeron m'a adopté; j'avais une vocation, et j'ai appris ici l'état que j'aimais.

Le soir, il ouvrit un livre et mit une marque apparente à une page qui finissait ainsi : « Le bonheur est un fruit dont on ne peut apprécier la saveur qu'en le faisant goûter aux autres. »

Félix Georget a maintenant un nom dans la reliure; ceux qui prétendent le mieux s'y connaître assurent que pour le talent il est presque l'égal du fameux Joseph Grinchard.

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