‹ Les historiettes du père BroussaillesChapitre 19 sur 25 · A BRESLAU · texte numérisé non relu

A BRESLAU

Je ne suis pas l'historien qui juge, le moraliste qui enseigne; je suis conteur, je raconte :

Depuis longtemps Tordre régnait à Varsovie, et la Hongrie venait d'être pacifiée. Ceci est dit sans autre intention que celle de préciser une date.

Mes études médicales terminées, ma thèse souteï^ue, et ayant en poche mon diplôme de docteur, je partis de Varsovie, léger d'argent et de bagage, pour faire à petites journées un tour en Allemagne,

La jeunesse recherche la jeunesse ; expansive jusqu'à l'imprudence, trop souvent elle dit tout haut ce

que même tout bas il ne faudrait pas dire. Jugez si je dus parfois me trouver en péril ; je parcourais, un peu à Taventure, une contrée où il n'y avait alors de sécurité que pour les casaniers et les silencieux, et je parle d'un temps où j'étais jeune, oseur et surtout terriblement causeur.

Durant mes jours d'arrêt à Berlin, à Dresde, à Prague et à Breslau, mon premier soin, après celui de la recherche d'un gîte où je pusse bien ou mal m'installer, était de me mettre en rapports d'intimité avec les jeunes gens des écoles, certain à l'avance que, sans nous connaître, eux et moi nous étions déjà en communion d'idées. Je formai donc, dans chacune des villes où je séjournai, grand nombre de ces liaisons fraternelles, mais passagères, dans lesquelles on s'abandonne d'autant plus vite à l'entratnement des confidences mutuelles, que, se croyant chaque jour à la veille d'un départ qui peut être sans retour, on craint de n'avoir pas le temps de tout se dire.

Partout où voyage un enfant de mon pays, un œil jaloux le suit et le surveille ; une oreille exercée recueille ses paroles, et une bouche perfide les envenime en les répétant. Je savais tout cela ; mais dans les chaleureux entretiens de ces jeunes amis d'hier,

D*UN JEUNB IIÉDBCIN POLONAIS. 170

qui demain se diront adieu, alors que les cœurs s'ouvrent, s'épanchent et confondent, par une généreuse assimilation, les intérêts de Thumanité ayec ceux de la patrie, ce qu'on oublie le plus au momenf où il faudrait le plus y songer, ce sont ces deux infatigables guetteurs qui n'oublient personne : l'espionnage qui écoute et la trahison qui révèle. Ainsi que mes amis, sur ce point, je manquais toujours de mémoire.

Cependant de graves et douloureux événements venaient de se passer dans un pays presque voisin. Soulèvement fonnidable, luttes sanglantes, et, après la défaite des vaillants insurgés, partout des gibetB dressés, partout des exécutions militaires. Au loin, outre-^merj ainsi qu'en Europe, partout aussi l'intértl pour îe peuple vaincu se manifestait par d'énet^ gîques paroles à l'adresse des vainqueurs, par de visibles signes de deuil, et par des hommages publics rendus aux morts. Mais dans les pays limitrophes, cette sympathie, ces colères, ces regrets, bien que plus ardemment ressentis, il fallait leur imposer si« lence et les refouler en soi, sous peine d'être consi-* déré comme ennemi et puni comme rebelle.

J'étais à Breslau quand la capitulation de Villages livra sans condition ^ au général Rudiger, l'armée

hongroise, forte encore de 22,000 hommes et de 130 canons. Quel frémissement, et comment Tapaisa-t-on l

' J'avais trop l'audacieuse franchise de mon âge pour ne pas finir par me compromettre, et le mauvais sort qui frappait sur tant d'autres n'aurait pas manqué de m'atteindre, si quelqu'un n'eût pris soin de détourner le coup dont j'étais menacé. Je parie de mon hôte du faubourg Saint-Nicolas, vieux patriote très-convaincu, très-fidèle à ses convictions, mais que Texpérience préservait des illusions qui égarent aussi bien que des emportements stériles, et qui, de plus, était un sage ami de la jeunesse.

Une après-midi, sous prétexte de promenade hors de la ville, il m'emmena loin, si loin de Breslau, dans la direction de Trebnitz, que, malgré ma réputation méritée de piéton courageux, la distance parcourue finit par m'inquiéter pour le retour. Ce n'était pas la fatigue prévue qui causait mon inquiétude, mais l'heure avancée. J'avais été convié par mes jeunes amis à une importante conférence politique; elle devait avoir lieu le soir même au Winter-Garten, — le jardin d'hiver, — l'un des rendez-vous de plaisance de la population wraclavienne.

Comme mon compagnon de promenade, que

j'avais déjà mainte fois invité à rebrousser chemin, continuait à s'éloigner de Breslau, je désespérais, si je persistais à le suivre, de pouvoir être exactement rendu à cette réunion où je me sentais appelé par un engagement d'honneur. A bout de patience, je m'arrêtai soudain et je déclarai à Tobstiné marcheur que, s'il ne se décidait pas, sans plus tarder, à retourner sur ses pas, j'allais prendre les devants et le laisser tout seul revenir à Breslau. Le bonhomme parut effrayé de ma résolution.

— Vous voulez donc vous perdre? me dit-il, s'arrêtant à son tour et se tournant vers moi comme pour me barrer la route.

— Me perdre? répétai-je. Et aussitôt ma pensée se porta sur mes fervents coreligionnaires du Winter-Garten que je me représentai victimes d'une dénonciation.

Mon hôte devina oîi allait ma pensée. Encore que

je ne fusse son commensal que de fraîche date, il me

connaissait assez bien pour ne pas mettre en doute

mon impatience plus vive de rejoindre mes amis, les

supposant en péril, et mon parti pris de risquer avec

eux la bataille contre l'ennemi commun, dussé-je

même, avant de combattre, avoir la certitude de

notre défaite.

i82 . L'AVBNTURE

Il reprit en souriant, afin de me rassurer : ~ Du oalme, mon jeune docteur ; modérez votre imagina^ tion qui dépasse, je le vois bien, la portée de mes paroles. Par ces mots : « vous perdre », j'ai voulu dire seulement, vous égarer en chemin. Ceci eu'^ tendu^ puisque vous ne voulez pas aller plus avant de ce côté, et que je tiens, moi^ à être votre guide jusqu'au bout, engageons^nous dans ce sentier qui tourne à droite, il abrégera de beaucoup notre route.

J'étais sans défiance ; je consentis du geste : mon hôte passa devant moi, je le suivis.

Le sentier qu'il me fit prendre était étroit et pro* fondement encaissé, comme le lit d'un torrent dans la tranchée d'une montagne. Il descendait, faisait coude, puis remontait pour tourner ensuite et redescendre encore ; si bien que, marchant toujours, on ne semblait ni avancer, ni reculer, mais parcourir indéfiniment deux lignes parallèles que séparaient un pli du terrain et qui se rejoignaient à leurs extrémités par le double coude du sentier.

Après un long trajet dans cette voie qui serpentait sans cesse et où il était absolument impossible de se rendre compte du progrès de la marche, l'impatience et l'inquiétude me reprirent ; car, à défaut de renseignement précis sur l'heure qu'il pouvait être, je

voyaid, à chaque détour du chemin, lêâ ombres de nos cofps ^'allonger sous les rayons interceptés du soleil couchant.

*— C'est donc la route sans fin ? m'écrîai-je ; que Dieu vous pardonne de m'âvoir conduit par ici 1 nous n'arriverons pas ce soir.

Pour toute réponse^ mon hôte me montra le sentier qui obliquait une dernière fois en montant, puis j'aperçuâ la route, et plus loin, dans respace, la flèche d*un clocher qui pointait vers le ciel.

— Enfin 1 80Upirai-je»

Le courage m'était revenu.

Cependant, à mesure que je gravissais cette dernière montée, j'essayais vainement de deviner à quel point de Breslau aboutissait notre chemin* Cette flèche surtout désorientait ma mémoire.

— Non, me disais-je, ce n'est pas celle de Domkitehê (îâ cathédrale), car je verrais aussi ses deux tours aux sculptures inachevées; ce n'est point là non plus Frauenkircke (la Notre-Dame dans l'île), puisque nous n'avons pas traversé l'Oder*

C'était à haute voix que je me parlais. J'allais continuer ma revue des monuments sagîttés de Breslau, quand mon hôte m'interrompit par ces mots qui me terrifièrent s

— Ne cherchez pas quelle est cette flèche; vous ne devez pas la connaître, attendu que vous n'êtes Jamais venu à Trebnitz.

Ainsi, quand je croyais si bien me rapprocher de Breslau, c'est à Trebnitz que mon guide m'avait conduit!

Cédant au furieux transport que la colère me poussait au cerveau, j'allais, j'en ai honte encore aujourd'hui, faire un mauvais parti au brave homme qu'en ce moment je considérais comme un traître, lorsque la vue d'une fillette et d'un chien arrêta, grâce à Dieu, ce regrettable mouvement, et changea mon indignation en surprise.

Cette gentille fillette, âgée d'une douzaine d'années, je la connaissais. C'était Silvane, la petitenièce de mon hôte. Le chien aussi était de ma connaissance, j'oserai même dire de mes amis. D appartenait à celui que nous appelions le loyal Johann Ostern, l'un des chefs de la jeunesse militante de Breslau, et il répondait au nom de Nuchtern (à jeun), nom que démentait l'embonpoint du gaillard, qui, bien nourri chez lui, était, pour surcroît de pitance, le visiteur assidu des cuisines du voisinage.

Si la rencontre de Silvane m'étonna fort, celle du chien me parut absolument inexplicable. Johann

Ostern devait être en ce moment au Winter-Garten ; comment Niichtern se trouvait-îl là, lui qui ne quittait jamais son maître, sinon deux fois chaque jour, à rheure des repas, pour aller au plus vite rôder autour des tables des voisins, puis s'en revenir prestement au logis ?

(( Il faut croire, me dis-je bientôt, qu*il y a eu contre-ordre et que la réunion est ajournée. » Alors, supposant que Johann se tenait, par malice, caché à quelques pas de l'endroit oîi nous nous étions arrêtés, je dis à Niichtern, pour qu'il me désignât la cachette :

— Oîi est-il, ce maître? Cherche 1 cherche!

Le chien, que j'excitais du geste et de la voix, fit deux fois le tour de Silvane ; puis, se dressant sur ses pattes de derrière, et de celles de devant s'appuyant sur la fillette, il se mit à fouiller du museau dans la poche de son tablier. Malgré les soubresauts et les efforts de Silvane pour se débarrasser du chercheur, Niichtern tint bon, et n'abandonna la poche du tablier que lorsqu'il en eut tiré, à l'aide de ses crocs, un mouchoir à carreaux rouges et bleus. Joyeux de sa conquête, le chien prit son élan du côté de Breslau; mais, au détour du chemin, déjà la fillette avait rejoint le fuyard et ressaisi à la course un des coins

M L'AYBNTORB

du mouchoir. Alors, chacun tirant de son côté, ce fut entre Silvane et NQcbtern h qui des deux foTce^ rait l'autre h l&cher prise,

La lutte était plaisante, et j'en aurais pu rire si je n'avais deviné autre chose qu'un jeu dans la résis« tance pour ainsi dire désespérée de Silvane, Ce mouchoir que l'enfant et l'animal se disputaient avec tant d'énergie, je lavais assez bien entrevu pour apercevoir, courant sur la bordure, l'aigle éployée de Pologne. Or, un seul h Breslau osâit arborer publiquement ce symbole, c'était Johann Ostern : donc ce mouchoir était le sien. Il devint évident pour moi que le fidèle animal n'avait suivi Silvane que pour le lui reprendre et le rapporter à son maître. Mais pourquoi la fillette avait^elle emporté ce mouchoir séditieux ?

Je m'adressais cette question, quand Silvane, à bout de forces, s'écria ;

~ Grand'Oncle, Nûobtern a du sang dans les yeux; il va me mordre; je ne peux plus lutter, j'ai peuri

A cet appel au secours, le bonhomme brisa une forte branche du halUer près duquel noua nous étions arrêtés; il courut au chien et lui porta un coup ri violent sur la tôtQ, que le pauvre animal lAoba aupsi-

tdt le mouchoir et se roula dans la poussière du cheinia en poussant des hurlements de détresse.

— Vous pouviez le tuerl fis-je observer à mon hôte.

-^ C'est vrai, me répondit-il, et c'eût été vraiment dommage^ car c'est un brave chien ; mais Silvane est épuisée, elle allait lui laisser emporter le mouchoir de Johann, et, ma foi, perte pour perte, mieux vaut la mort d'un chien que celle d'un homme.

Je le pressai de m'expliquer ses inquiétantes paroles, ce qu'il fit à Tinstant; et pendant qu'il me révélait ce qui va suivre, Silvane, désolée des souffrances de Nûchtern, s'était accroupie auprès de lui ; d'une main elle soutenait sa tête qu'il semblait ne plus pouvoir porter, et, de l'autre main, avec ce mouchoir tant disputé, elle étanchait sa b^ve sanglante.

^— Si je vous ai conduit jusqu'ici, me dit mon hôte, c'est parce que je ne voulais vous quitter que le plus tard possible et quand je vous saurais loin du danger.

Je le regardai, j'allais l'interrompre ; il continua :

•^ n est temps de vous l'apprendre : les conviés du Winter-Garten, dénoncés depuis hier, ont été, pour la plupart, arrêtés à domicile; h l'hçure où je vous parle, on a dû fouiller chez moi pour vous y

trouver; j'étais heureusement prévenu de la visite qu'on nous ménageait, et nous avons pu l'éviter.

— Mais notre ami Johann Ostern? demandai-je,

— C'est de l'endroit où déjà il était en sûreté qu'il m'a fait parvenir l'avis de ces visites domiciliaires ; voilà donc pourquoi nous sommes ici, et pourquoi nous y avons trouvé Silvane et Nûchtern. Si la fillette s'est fait suivre par lui à l'aide du mouchoir de son maître, c'est parce qu'il fallait éloigner de Breslau le trop fidèle animal. Son instinct eût servi de guide à la police pour découvrir la cachette où, je l'espère, Johann demeurera à l'abri des recherches jusqu'à ce que nous ayons trouvé le moyen de lui faire quitter secrètement la ville. Assez d'autres vont payer cher, sans doute, une généreuse imprudence. Quant à vous, votre qualité d'étranger, pis que cela, pour parler selon le train des choses, votre nationalité, vous expose à toutes les persécutions qu'on prétend légitimes dès qu'elles peuvent se couvrir du voile de la raison d'État et du masque de la justice. S'il s'agissait de lutter en vue d'une espérance réalisable, je vous dirais : Revenez à Breslau, ou plutôt je vous y aurais retenu ; mais chez nous il n'y a rien à espérer, et une bravade inutile n'est point de l'héroïsme. Vous m'avez parlé de votre mère, je pense

à elle; et comment ne penserais-je pas à celle qui vous attend, moi qui ai tant souffert à attendre mon fils unique, parti pour se mêler à une émeute d'où il ne devait pas revenir I C'est pourquoi je vous dis, mon ami : Séparons-nous; voici votre chemin, parlez!

Le souvenir de ma mère évoqué par ce digne homme ne me permit d'opposer aucune résistance à son ordre de départ.

— Tenez, me dit-il encore en me mettant un papier dans la main j ceci est votre itinéraire ; suivez-le aussi exactement que les circonstances vous le permettront. Quant à votre sac de voyage, il ne doit pas être loin.

En effet, à peine eut-il jeté les yeux et plongé la main dans le fouillis de branches et de feuilles du hallier voisin, qu'il en tira mon sac et me le présenta.

— Mais qui donc l'a apporté là? demandai-je.

— Parbleu, c'est Silvane, me répondit le bonhomme; la fillette est petite, mais elle est forte.

— Et puis, nous étions deux; Nûchtern m'a aidée, dit celle-ci, sans discontinuer ses soins à l'ami de Johann.

La nuit était venue ; mon hôte me tendit une

dernidre fois la main, je la serrai cordialement; puis, allant à Silvane, je me penchai vers elle et lui donnai un baiser sur le front. L'enfant était si préoccupée du chien blessé, qu'elle ne releva pas môme la tète pour me dire adieu.

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