UNE HALTE
Ayant ainsi, et sincèrement à regret, pris congé de mon hôte et de sa petite-nièce, je m'acheminai vers Trebnitz ; mais une idée qui m'obsédait ralentissait h chaque instant de plus en plus mon allure. Je me reprochais d'abandonner dans la peine mes jeunes amis de Breslau, et, croyant les entendre m'accuser de lâcheté, j'allais résolument revenir sur mes pas, lorsqu'une réflexion me décida h poursuivre ma route,
« Quand on n'a plus que la prison en perspective, me dis-je, il n'est pas plus honteux de s'y dérober par la fuite que de se cacher pour s'y soustraire. Johann Ostern, Dieu le sait, n'est point un lâche; il s'est caché, je puis partir I »
La conscience mieux en repos, je me mis à arpenter le chemin du pas d'un voyageur qui voit encore à longue distance devant lui l'endroit où il a marqué son étape, et qui craint de n'y pouvoir arriver que lorsque toutes les portes seront closes. Ce fut précisément ce qui m'advint : plus de porte ouverte, plus de lumière à Tintérieur des maisons quand je m'aventurai dans le bourg de Trebnitz. Tout le monde dormait. Heurter chez les gens et les réveiller pour leur demander un gîte, c'était, de la part d'un voyageur arrivant de Breslau, certaincnient commettre une imprudence. La nouvelle des arrestations motivées par la convocation au Winter- Garten y pouvait être parvenue ; en me présentant à pareille heure, je devais éveiller contre moi les soupçons. Or, me rendre suspect équivalait à me constituer prisonnier. Je traversai le bourg, heureux de le trouver désert et ayant grande hâte de m'en éloigner. Je ne m'arrêtai point même quand je Teus de beaucoup dépassé. J'étais alors, je l'ai dît, un solide marcheur, et je ne pouvais cheminer par un temps plus favorable ; je voyageais sous un ciel sans nuages, la lune dans son plein éclairait tous les points de la route; de plus, je ne craignais point de m'égarer : j'avais assez bien eu mémoire la carte topographique
du pays pour me diriger en droite ligne sur Œls, ma seconde station, sans qu'il me fût nécessaire de consulter l'itinéraire que mon hôte m'avait remis au départ.
Aussi bien que Trebnitz je dépassai Œls, et, au jour naissant, je marchais encore. Mais la fatigue était venue, elle avait alourdi mon pas, et je sentais mon dos ployer sous le poids de mon sac de voyageur. Je n'étais plus qu'à un petit quart d'heure de Kempen, ville de la Posnanie, réunie aux États prussiens, mais qui se souvient qu'elle était polonaise avant le partage de 1773. Il me suffisait, pour y arriver bientôt, d'un dernier effort de courage; cependant, au lieu de presser le pas, je me décidai prudemment à faire halte et à prendre un peu de repos, afin de ne pas m'exposer aux dangereuses suppositions dont un piéton, harassé d'une marche nocturne, ne pouvait manquer d'être l'objet aux frontières de la Prusse et de la Pologne.
Je me débarrassai de mon sac de voyage, que je posai à terre ; puis, assis sur le bord d'un fossé, je pensai qu'il était temps de prendre connaissance de l'itinéraire qu'avait tracé pour moi mon hôte de Breslau. Je dépliai le papier; les instructions qu'il contenait commençaient ainsi :
« Copie d'une note adressée par .*. à son ami D. 7 J. A. ))
Ces points groupés en triangle, ce chiffre, ces initiales, énigmes pour tout autre, je les lus aussi couramment que si le copiste eût écrit sans signes mystérieux et sans abréviations :
« Copie d'une note adressée par Johann Ostern à son ami le quatrième engagé dans la 7* section de la jeunesse armée. »
Or, ce quatrième engagé, c'était moi. Dans cette association, où le signe numérique attribué à chacun de nous s'exprimait par la lettre qui lui correspondait dans l'ordre alphabétique, j'étais le D de la série d'affiliés à laquelle j'appartenais.
Je fus profondément touché en apprenant ainsi que la première pensée de mon ami Johann, à peine hors d'un danger imminent, avait été pour moi. Je me creusai la tête pour deviner comment, de sa retraite, où il devait craindre de communiquer avec le dehors, il avait trouvé le moyen de faire parvenir à mon hôte ses conseils sur la route qu'il me fallait suivre. Peu à peu, tandis que je réfléchissais, mes idées devinrent confuses, mes paupières s'appesantirent, et finalement je m'endormis.
Le soleil avait monté haut dans le ciel quand je
iU L'AVENTURE
rouvris les yeux. Je me levai et secouai la poussière de mes habits et de mes souliers ; l'eau fraîche d'un ruisseau que j'avisai à peu de distance du fossé où je m'étais endormi acheva de me réveiller, et, le sac au dos, je me remis en route.
Il ne me fallait plus, je l'ai dit, qu'un quart d'heure de marche pour arriver à Kempen, qui allait être positivement ma première étape depuis mon départ de Breslau. Je me promis de repartir, sinon la nuit suivante, du moins, au plus tard, le lendemain. Ma halte devait être plus longue, car ce n'est que cinq mois après mon arrivée à Kempen que je traversai Wieruzow, gros bourg polonais qui n'est distant que d'un miUe et demi de la ville oîi je ne voulais me reposer qu'un jour.
L'itinéraire qui avait été copié par mon hôte contenait, outre le tracé du voyage jusqu'à destination, diverses instructions telles que celles-ci : c( Partout où il n'est pas personnellement connu, celui qui peut être poursuivi risque moins à se montrer et à parler sans affectation qu'à s'isoler et à se taire. Ainsi, en voyageant : marcher en plein jour ; suivre les grandes routes; entrer dans les villes; choisir, pour y séjourner, les auberges les plus fréquentées ; BÇ faire servir dans la salle commune; si Ton a des
voisins de table, ne pas écouter avec inquiétude ceux qui causent tout bas, mais jeter gaiement son mot dans la conversation de ceux qui jasent tout haut; ne jamais interroger, si ce n'est pour savoir oh est situé le bureau de la police, et être toujours prêt h répondre. »
J'avais précisément, depuis la veille, fait le contraire de ce qui m'était prescrit par ces sages instructions ; mais j'en étais au début de mon voyage; je me promis, à partir de ce moment, de les observer de point en point, et j'entrai dans Kempen.
Une large rue continuait la grande route ; je la suivis, passant sans m'arrôter devant la porte de quelques petits débitants de bière et d'eau-de-vie chez lesquels je n'apercevais que deux ou trois fumeurs attablés, ou même, chez d'autres, toutes les tables vides et le cabareticr attendant la pratique. Enfin, vers le milieu de la rue, le bruit des ailes û'un petit moulin, qui servait à la fois de girouette et d'enseigne, me fit lever les yeux vers une maison de belle apparence. L'inscription, qui se prolongeait sur une ligne, d'un bout à l'autre de la façade, disait : (c Au moulin de Sans-Souci. Hôtel de la Poste ; « table pour 100 couverts, écurie pour 80 chevaux, » Quelques fourgons étaient arrêtés devant la porte ;
196 L'ÂYENTORE
les gobelets tintaient sur le comptoir; un cliquetis d'assiettes se mêlait au bourdonnement des \oL\ dans la salle commune; c'était Theure du dtner, et je jugeai au bruit que les convives étaient nombreux. Je ne pouvais mieux choisir mon point d'arrêt pour me conformer aux instructions de mon ami Johann : aussi, moins d'une minute après que l'enseigne mobile eut attiré mon attention, j'avais déjà confié mon sac de voyage à l'une des servantes de l'auberge, retenu ma chambre pour la nuit suivante et pris place à la grande table où des rouliers, des marchands, plusieurs bourgeois de la ville et quelques voyageurs mangeaient en commun.
La conversation était générale et fort animée; mais elle semblait poussée dans la voie des nouvelles alarmantes et même sinistres. Dans ce pays du silence forcé, quant aux événements qui pourraient émouvoir le populaire, j'entendis parler librement de familles au désespoir et de victimes. On interrogeait en citant des noms, et ceux des assistants qui étaient ou qui paraissaient être le mieux informés répondaient aux questionneurs par ces mots qui rembrunissaient tous les visages :
« Perdu 1 — Condamné! — Frappé cette nuitl — Mort ce matin I »
Bien que les noms cités me fussent inconnus, comme j'ignorais pour la plupart ceux de mes amis les affiliés de Breslau, je ne crus pas me tromper en supposant qu'il s'agissait de ceux-ci. On parlait de catastrophes si récentes, que la distance entre Kempen et le chef-lieu de la Silésie aurait pu me donner à réfléchir sur ma supposition. Cette difficulté ne m'arrêta point; elle n'allait pas jusqu'à l'impossible : la police a des courriers si rapides, et les signaux du télégraphe vont plus vite encore. Ce qui dérouta un peu mon esprit, ce fut d'entendre nommer des jeunes jBUes, des femmes, et en les nommant on disait aussi : « Perdues ! condamnées ! » De qui pouvait-il être question, si ce n'est des sœurs et des mères de nos conviés au Winter-Garten? Mais sous quel prétexte étaient-elles condamnées? De quoi les punissait-on, si ce n'est de leur dévouement, sans doute, à leurs fils, à leurs frères? A cette pensée le vertige de l'indignation me monta au cerveau, et, oubliant toute prudence, j'allais^ par la violence de mes paroles, m'exposer à partager le sort de mes amis, quand un incident de la rue me laissa muet ftt, par un mouvement spontané, groupa mes compagnons de table aux trois fenêtres de la salle d'auberge.
M'étant levé ainsi que les autres, mais seulement après eux, je ne pus trouver de place à Tune des croisées pour voir ce qui se passait dans la rue. A tous les étages des maisons qui faisaient face à Tauberge, je voyais des curieux se pencher au dehors et regarder en bas; mais rien ne m'apprenait quel était le spectacle qui attirait tant de regards. C'était, aupràs de moi comme au loin, un morne et religieux silence, une sorte de stupeur que je partageais gans la comprendre. Le seul bruit qui vtnt à mes oreilles, bruit singulièrement distinct, était celui des pas frappant à temps égaux le cailloutis de la rue I on eût dit une ronde de soldats qui passait.
En m'éloignant de la fenêtre, où j'avais essayé vainement de me faire faire une place, j'aperçus la fille ^e service à qui, en entrant, j'avais donné mon sao de voyage. Elle se tenait assise près de la porte, les mains jointes sur la poitrine. Cette fille balbutiait une prière. Son visage était très-pâle.
-^ La ville est-elle menacée d'un malheur? lui demandai-je. |
~ Le malheur est partout dans la ville, n^e répondit-pelle.
«— ^ EstHce donc un convoi de troupe qui arrive?
— Non, ce sont encore des défunts qu'on
D'UN JEUNK KÊDEOIl^ POLONAIS. i99
au cimetiëre. Nous m voyo^s que cela depuis huit jours. Ce qui passe maintenant, c'est le maître d'école et ses deux enfants,
— La peste est donc à Kerapen?
— Peste ou petite vérole, cbe« nous c'est la môme chose ; je lui ai toujours vu faire beaucoup de viotimea ; maie jamais il ne lui en a tant fallu que cette année. Nos médecins meurent h la peine ; on en attend d'autres, mais ils n'arrivent pas 1
Je me fis indiquer la demeure du chef de la police ; un quart d'heure après j'étais devant lui.
'^ Monsieur, lui dls-je, je me trouve par hasard de passage à Eempen, je n'avais pas l'intention de m'y arrêter; mais j'apprends que l'épidémie qui règne dans cette ville atteint un si grand nombre de malades qu'elle ne permet pas h vos médecins de donner leurs soins à tous ceux qui en sont frappés. Je suis docteur en médecine, et je viens me mettre à votre disposition pour suppléer mes confrères épui^ ses de fatigue.
— Cette démarche vous honore d'autant plus, me répondit le chef de la police, qu'ici vous devez vous croire en danger.
•^ Le lit du malade, répliquai^je, c'est le poste
d'honneur du médecin.
— Aussi n'est-ce pas le danger de la contagion que j'avais en \Tie, riposta le chef de la police.
Et d'un mot, pour se faire mieux comprendre, il me salua par mon nom.
— Vous me connaissiez ? lui dis-je.
— Nullement ; mais j'étais infonné de votre arrivée par ceux qui m'ont rendu compte de votre voyage depuis Breslau. Que ceci ne vous inquiète pas, je devais vous laisser passer. Ainsi c'est votre dévouement qui vous retiendra ici, et non pas moi.
Cela dit, il appela un de ses agents, auquel il ordonna de me conduire au bureau du service médical établi en permanence dans la ville depuis Tinvasion de l'épidémie.
Mon intention n'étant pas d'entrer dans les détails de cette campagne meurtrière, ceux-ci trouveront ailleurs leur place ; je me bornerai à dire pourquoi je prolongeai mon séjour à Kempen longtemps après que le fléau qui décimait la population eut cessé de sévir.
Si la mort ne prenait pas tous nos malades, la maladie^ en revanche, n'en abandonnait aucun sans leur laisser d'horribles traces de son passage ou d'iflcurables infirmités. Parmi les victimes confiées à mes soins, l'une des plus éprouvées fut certainement
lamère du chef de la police, femme qui avait été, me dit-on, fort intelligente, mais qui, surtout, j'en réponds, avait dû être très-belle ; je ne Tai connue qu'à cette dernière période de la décadence sénîle que nous désignons par : tombé en enfance. Un autre que moi avait été appelé auprès d'elle, au début de la maladie : je ne dis point cela pour récriminer ; comme j'étais le dernier venu dans le service médical, les clients qui avaient le plus d'importance revenaiant de droit à mes anciens.
J'avais passé la nuit précédente au poste central des médecins, où tour à tour chacun de nous était de garde, et je venais de rentrer chez moi après Tune de mes plus laborieuses journées. Brisé par la fatigue, accablé jusqu'à l'hébétement par l'impérieux besoin de dormir, j'allais, selon l'habitude que j'avais dû prendre depuis un mois pour être prêt à. tout événement, me jeter à demi habillé sur mon lit, quand j'entendis heurter bruyamment à ma porte. Dieu sait la mauvaise volonté que je mis à Tèpondre à l'importun 1 J'étais si fort anéanti que je n'entendis rien de ce que me dit celui qui venait nie, chercher en grande hâte ; cependant j'achevai de ^e rhabiller et je suivis l'exprès qu'on m'avait dépêché, mais je le suivis machinalement, marchant
202 L'AVENTORB
sans avoir conscience de moi-môme et dormant debout. Ce fut seulement quand je me trouvai en présence du chef de la police, personnage de moi trèsconnu depuis que j'arpentais jour et nuit les rueê de Kempen ; ce fut seulement alors, dis*je, que je me rendis compte de la direction que mon guide m'avait fait suivre et de Fendroit où il m'avait conduit. J'éprouvai un ébranlement de pitié en reconnaissant, à travers mon invincible somnolence, le magistrat justement redouté qui, par état, devait être au moins cuirassé contre ^atteinte de toute émotion, s'il n'avait, comme tant d'autres, le cœur bronzé et la fibre ossifiée. Je le trouvai en proie à une agitation douloureuse, qu'il n'essaya point de dissimuler. Son visage était littéralement ravagé par le chagrin.
— Arrivez donc 1 me dit^il, arrivez pour me dire qu'elle n'est pas morte.
— De qui voulez-vous parler ?
— De ma pauvre mère.
— N'a-t-elle pas son médecin ?
— Il l'a quittée il y a deux heures en me disant : (( C'est fini 1 » Depuis deux heures je me répète ses terribles paroles, et malgré les apparences qui les justifient, je ne veux pas, je ne peux pas y croire;
D*UN JEUNE MÉDfiClN POLONAIS. 203
' — Et me croirez-vous donc si je vous les confirme, moi qui entre à peine dans une carrière où mon confrère, de qui vous doutez, a acquis tant d'expérience et une si juste renommée ?
— Je croirai celui qui me dira qu'elle est vivante, me répondit-il d'un ton qui laissait à douter si c^était la folie du désespoir ou la saine et ferme conviction qui parlait.
Il eût suffi de le voir et de l'entendre en ce moment, pour reconnaître combien était méritée la double réputation de cet homme. Exécuteur impassible des ordres les plus rigoureux du pouvoir absolu, il semblait ne tenir à l'humanité que par l'amour filial, élevé chez lui à la puissance de l'adoration. « C'est un magistrat impitoyable, disait-on, mais quel bon fils I » Et ceux qui n'ont point observé ces contradictions presque invraisemblables de l'homme avec lui-môme, ne comprenaient pas qu*on pût en même temps être la terreur des mères et aimer à ce point la sienne.
C'est en me poussant avec une impatience fébrile qu'il m'introduisit dans la chambre mortuaire. La tyrannie du sommeil commençait à céder à tant de secousses ; mais j'éprouvais alors cette répugnance bien connue des médecins surmenés en temps d'épi*
déraie: j'étais las de voir des morts. Arrivé au chevet du lit, je détournai la tête.
— Mais regardez-la donc I me dit le chef de la police en me forçant, par un brusque mouvement, à diriger mon regard sur sa mère. J'ose bien la regarder, moi 1
Il me serait impossible de rendre tout ce que contenait de souffrance endurée cette affirmation de son courage.
La dernière impulsion me rendit complètement à moi-même, c'est-à-dire au sentiment de mon devoir. J'examinai attentivement le masque hideux que le mal avait plaqué sur le visage de cette femme. Jlnterrogeai ses extrémités, qui étaient déjà froides et rigides. J'auscultai le cœur et les poumons, et, durant cet examen, le fils de la malade déclarée morte, debout, près de moi, essayant de m'éclairer, soupirait si haut et tremblait si fort, que la lampe vacillait dans sa main et qu'il m'était impossible de percevoir le bruit que j'espérais surprendre.
Je dus lui avouer qu'il me troublait et l'inviter à passer dans la chambre voisine. Il s'y résigna, mais ne put aller que jusqu'au seuil. Arrivé là, comme si ses jambes se refusaient à le porter, il s'arrêta, posa ses mains sur sa bouche et appuya son front au mon-
tant de la porte. À cette distance, je l'entendais encore étouffer ses soupirs.
Après un temps qui dut lui paraître bien long, ma conviction était faite.
Tremblant à mon tour, mais d'une émotion qui n'avait rien de pénible, je m'éloignai du lit et me dirigeai vers ce pauvre patient qui, m 'ayant entendu, venait déjà à ma rencontre. Sans m'interroger, il me regarda un moment : la lampe éclairait mon visage ; puis, se précipitant dans mes bras, il s'écria :
— Je savais bien qu'elle était vivante 1
— Il faut, répondis-je, qu'un miracle se soit opéré depuis le départ de votre médecin, car il n'a pu s'y tromper.
— Ignorance du médecin ou miracle de Dieu, j'étais bien sûr qu'elle devait être sauvée.
Sauvée I peut-on dire qu'elle le fut? même après plusieurs mois de convalescence, le fils avait-il réellement retrouvé toute sa mère? L'horrible masque tomba, mais non sans laisser des traces profondes ; les yeux ne se rouvrirent plus et l'intelligence s'anéantit. Seulement îi demi ressuscitée, toute chose, pour la pauvre créature, était devenue indifférente, et toute personne étrangère, excepté moi, cependant.
206 l'aventure
Ce qui luî restait de volonté se manifestait paï tin sourcillement d'inquiétude et des mouvements d'impatience à chaque fois qu'elle s'apercevait qu'un autre que moi était près d'elle et la servait. L'affec* tion que son fils avait pour elle, c'est à moi qu'elle la rendait. Elle semblait ne plus se souvenir de lui ; il en souffrait, mais, heureux de l'avoir conservée, il se résignait à souffrir. Je n'ai rien vu de comparable à la patience et à l'abnégation de ce fils à la fois présent et oublié.
— Sa tête est encore si faible ! me disait-il, comme s'il avait senti le besoin de l'excuser ; mais avec le temps la mémoire lui reviendra.
Comme ma présence favorisait peu ce retour de la mémoire, et que le désir de continuer enfin un voyage si vite et si longtemps interrompu devenait de plus en plus irrésistible, j'annonçai mon départ pour un jour prochain. Le fils de l'aveugle, qui jusque-là m'avait retenu à Kempen par ses prières, eut un mouvement de satisfaction.
— Je ne vous aurais pas engagé à nouï quitter, me dit-il ; mais si vous le voulez^ dès demain vous pouvez partir : ma mère commence à s'habituer à moi»
Il prononça ces paroles d'un air triomphant^ comme s'il m'eût dit : « C'est vous qui êtes oublié
maintenant; elle ne se gou vient plus que de moi. » Tout en le félicitant de cette heureuse révolution, je lui demandai de me Texpliquer.
— Vous n'êtes pas toi^jours là; d'abord j'ai essayé do vous remplacer en la trompant ; puis, peu à peu, je me suis rappelé à elle.., Au fait, pour mieux vous renseigner, vene;; voir où nous en gommes ensemble.
Il entra dans la chambre de l'aveugle ; je le suivis silencieusement et m'arrêtai à certaine distance.
Le filg s'approcha de sa mère, qui se tenait près de la fenêtre, dans un fauteuil. D lui toucha doucement la main. Elle tourna vers lui la tête comme si elle y voyait, et me nomma. Il ne répondit pas, demeura immobile, la main tendue, espérant une autre parole ; elle se fit un peu attendre, Enfin la mère cheroha la main que son fils lui tendait ; elle la rencontra, la toucha un moment, et dit naturellement, sans témoigner du mécontement ou du déplaisir ; « Ah I c'est toi. »
Il me regarda ? gon visage rayonnait, ses yeux se
mouillèrent; il n'aurait pu être ni plus heureux, ni
plus attendri si, en le reconnaissant, elle eût poussé
un çri de joie.
lia pauvre dame indiqua qu'elle voulait se lever ;
il Taida à quitter son fauteuil^ et, bras dessus, bras dessous, tous deux firent plusieurs fois le tour de la chambre. Pendant cette promenade, le fils murmurait à Toreille de sa mère je ne sais quelles douces paroles; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle les écoutait avec attention et qu'elle finit par sourire.
— C'est encore mieux qu'hier ; elle m'embrassera demain 1 me dit-il quand, après avoir vu sa mère se replacer dans son fauteuil, il m'eut ramené dans son cabinet.
— C'est évident, répliquai-je, et je suis d'autant plus heureux de profiter ce soir môme de la liberté que vous me rendez, que je vous laisse avec cette bonne espérance pour demain.
Nous touchions au moment des adieux. Avant de me permettre de prendre congé de lui, il me dit : — Il y a cinq mois, quand vous vous êtes arrêté ici, j'avais ordre de vous laisser passer; mais je devais signaler votre passage aux autorités russes qui surveillent la frontière ; je ne ferai aujourd'hui que la moitié de mon devoir ; votre belle conduite chez nous me dispense de remplir l'autre. Cette conduite est connue dans le pays que vous allez parcourir; elle doit avoir disposé favorablement pour vous ceux qui le gouvernent, cependant ne vous y fiez pas :
les affiliés de Breslau ne sont pas encore jugés ; quelques-uns d'entre eux, qui n'avaient pas été pris, viennent de se compromettre pour avoir voulu se venger d'une trahison.
Pensant aussitôt au plus cher de mes amis que je ne devais plus revoir, je demandai si Johann Ostern ne se trouvait pas au nombre de ces nouvelles victimes.
A ce nom, le chef de la police sourit et répliqua :
— Je vous l'ai dit, né vous fiez à rien, ne vous confiez à personne, et que Dieu vous conduise 1
Sans vouloir s'expliquer davantage, il me remercia de nouveau et avec effusion des soins que j'avais donnés à sa mère; je dus, malgré ma résistance, accepter le prix trop élevé auquel il avait estimé ces soins. Une heure après, le sac sur le dos, je quittai Kempen. Le soir même j'étais en Pologne.