LE PASSE
Lor&que le fermier eut cessé de parler, un cri d'Indignation s'éleva dans rassemblée, non pas contre ceux qui pourchassaient Henri avec tant de fureur, mais bien contre le malheureux qu'on ne savait pas encore à l'abri de leurs coups. La baronne de Mézerac elle-même, qui avait le plus vivement admiré le bienfaiteur de Bussy, mêlait ses critiques amères aux récriminations que faisait naître la conduite mieux connue du faux Wolsey. Ce qui était grand, beau, noble et généreux pour lord Arthur, devenait criminel et méprisable de la part de son secrétaire. Ce n'étaient pas seulement ses actions que l'on trouvait blâmables, mais encore attaquait-on sa personne. Ainsi, la douceur de sa voix, c'était le sentiment de sa faute qui l'empêchait de parler haut; dans sa préoccupation intelligente, on ne voulait plus voir que l'inquiétude incessante qui poursuit l'intrigant toujours tremblant d'être démasqué; le feu qui brillait dans ses regards, c'était de la convoitise, et non plus du génie.
Le fermier s^étant retiré, comme en ce moment la pendule du salon marquait onze heures, chacun se dit bonsoir, "et rentra dans son appartement. Constance, au moment de monter chez elle, s'approcha du maître du château, lui dit à Toreille : « Attendezmoi ici, j'ai à vous parler ce soir. » Il la regarda avec étonnèrent ; elle lui fit signe de se taire, et lorsque toutes les portes furent refermées, mademoiselle Van- - - Helmont, certaine qu'aucun indiscret ne pourrait les surprendre, rentra au salon, oîi son parent l'attendait avec une sorte d'inquiétude; car jamais l'intimité entre eux n'avait été jusqu'aux confidences. >
Le maître de Torcy avait dit comme les autres que la conduite de Henri méritait toute la sévérité des lois, et qu'il était à souhaiter, non pas que le coupable tombât entre les mains de ses ennemis, mais, du moins, qu'il fût pris par les agents de l'autorité, afin qu'un jugement rigoureux le punît. Constance avait entendu avec effroi ces paroles dites par le seul homme qui pût l'aider à sauver ce malheureux. Cependant, comme elle n'avait pas à choisir un autre sauveur pour Henri, elle lui dit tout ce qui s'était pafesé ce soir-là, lui révéla l'asile qu'elle avait donné au faux lord Wolsey, et demanda pour lui secours.et protection. Le parent de Constance, ému par ses
n.icus t liM". " crim'tte
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lûenl ' daus s plus ^ Vinlri touu-
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^it Ips trois mois qui s'écoulèrent avant la jeune fiUé en France, les poursuites contre le faux lord furent actives, maiâ t. On abandonna les travaux à peine ' ^*i< de la coùimune; le tribunal annula la
'"^^-iii rain et les engagements des ouvriers. Le t et la vie qui animaient Bussy-Saintrrôtèrent subitement; la prospérité, en instant sur ce pays, n'y laissa d'autre son mois de séjour qu'une maisonnette lieu et à la place où s'élevait la chétive •e de maître Chevance : le magister avait à profité seul de la lune de miel du hameau, e mademoiselle Van-Helmont revint en son premier soin fut de se rendre chez le où Henri achevait sa convalescence, ne vous attendais plus, lui dit celui-ci d'un, eproche, qu'adoucissait cependant l'ejipresible de son regard.
toute réponse, Constance lui fit remarquer de deuil qu'elle portait.
Pardon, reprit Henri; mais je souffre tant de ♦ où je suis! il est si cruel de ne pas savoir parle de vous, ce qu'il en dit 1... On me i, n'est-ce ps^s? on m'accuse d'une bas-
sesse peut-être? quand j'avais un si noble orgueil ! quand mon ambition me semblait si généreuse I... Au moins on n'a pas continué mon ouvrage; et c'est une consolation pour moi... Le plan du projet me reste, on ne me vole pas ma pensée de bienfaisance pour en faire une misérable spéculation.
— Henri, lui dit Constance, vous m'avez promis la confession entière de vos torts ; je ne viens pas la réclamer, quoique j'aie besoin de voir en vous un honnête homme : ne me dévoilez pas le secret de votre âme, si cette confidence peut coûter quelque chose à votre repos ; mais dites-moi bien tous vos besoins : ne craignez pas de me devoir quelque chose... La fin prématurée d'un parent que je regrette me met à même de vous rendre quelques services.
— Puisque vous vous intéressez encore assez à moi pour désirer savoir ce qui m'a conduit à ce que le monde appelle sans doute un crime, je ne vous cacherai rien de ma vie passée ; je vous dirai et mes chagrins et mon ambition, que personne peut-être ne saura comprendre, et qui me brûle le cœur. Mais avant de commencer l'histoire de ma vie, je dois détruire à vos yeux la plus forte des accusations qui pèsent sur moi : celle d'avoir pris un nom qui ne m'appartenait pas... Non, je n'ai point wlé le nom
de Wolsey : c'est mon bien; la loi me refuse le droit de le porter, ce nom ; mais sachez bien qu'il faudrait épuiser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour oçer dire que celui des comtes de Wolsey ne coule plus dans mes veines.
Mademoiselle Yan-Helmont recueillait ses paroles avec rinquiétude mêlée de pitié qu'on éprouve en écoutant un fou. Il poursuivit :
— Je suis né en France ; celui à qui je dois le jour s'y était marié malgré la volonté du comte de Wolsey, dont il était le fils atné. Le lendemain de ma naissance ma mère n'existait plus. Deux ans plus tard je perdis mon père ; il mourut accablé de la perte d'un procès qui frappait de nullité en Angleterre son légitime mariage. Le comte de Wolsey avait alors marié son second fils selon les convenances de son orgueil et de son ambition. De ce mariage naquit mon^ cousin Arthur, au nom de qui on me persécute aujourd'hui. La bonne femme chez qui j'étais resté orphelin écrivit à Londres pour appeler sur moi l'intérêt de mon grand-père. Il ne consentit à se charger de mon sort que s'il me rencontrait dans son voyage en France comme un enfant abandonné, que le hasard aurait placé sur son chemin. J'étais élevé aux environs de Bussy. L'endroit où il devait me trouver fut désigné :
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c'était cette môme pierre levée où il y atrois moisj'â failli mourir de ma fittigue et de mes bl^snres* Le eomte de Wolsey tint parole, et je fus élevé avec man eousin, bientôt (»plielin comme moi. Jaloux des éloges qu'on donnait outre mesure à l'héritier d'un lord, mais qu'on ne pouvait accorder à l'enEsiDt trouvé qu'autant qu'il les aurait plus que mérités^ je dem»dai des leçons aux maîtres d'Artbur. Mes progrès furent rapides ; mais on ne faisait pas senablant de les remarquer, parce qu'ils ne flattaiaai rarnoor-inopre de persenn&i Cependant, à la fin, on ne put se iriser à l'évidence; et quand il fot question d'envoyer mon cou^ étudier dans une université, le comte de Wolsey, qui seul avait bien voulu apprécier mon assiduité au travail, me donna pour compagnon à l'unique héritier de son titre. Je dois lui rendre cette justice, qu'il lui recommanda de voir en moi un ^xnde, un camarade, et non pas l'aifaat trouvé dans un village <te France.
« Que vous dirai-je de mes suooès de collège? Pour vaient-ils isatisfRire entièa*emeiit mon amooi^propre, quand j'ent^adais mes camarades m'appeler l'enfant' sans nom, et les fiers héritiecs des grandes maisons d'Angleterre prendre À tftdie de me £iiiiie sentir ^ue la famille e^ tout, qu'un titre de naissance est le soA
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marchepied qui permette d^atteindre aux honneurs : qu'on n'est quelque chose que par son xiom, et point par son mérite? Humilié, mais non découragé, il me sembla qu'il serait beau de vaincre le sort qui me condamnait k l'obscurité, et de m'élever par moi-même au-dessus de ces nobles héritiers, qui me refusaient leur estime. Je m'aveuglais jusqu'au point de croire que je les forcerais à me rendre justicCé Plein de ces grandes idées, je formai donc le projet de me placer plus haut que mes orgueilleux camarades de l'uni* versité dans l'estime publique ; une vie nouvelle se révéla à moi I et du moment que j'osai me dire : (( l'avenir m'appartient, )> je ne souffris plus; je croyais en moi 1 On ne soupçonne pas combien la gloire est une chose vraie, une jouissance réelle, un but vivant que l'on voit, qui revêt une forme, s'anime et grandit à nos yeux quand nous avons la volonté ferme de la mériter, et que nous sentons dans notre c(Bur ces saints et précieux mouvements d'orgueil qui nous font dire : «k £t moi aussi, je suis une puis* a sance; car l'intelligence gouverne le monde, et je <( suis intelligent I »
il y avait une telle conviction dans les paroles de Henri, que Constance éprouva presque de l'enthousiasme en l'écoutant parler. Elle crut sentir passer
dans son âme une partie du feu sacré qui animait le descendant illégitinje des Wolsey.
- — Continuez, lui dit«^lle, car plus que jamais tout ce qui vous touche est intéressant pour moi. Ah l maintenant je devine ces sombres rêveries que Caroline cherchait en vain à s'expliquer autrefois, et pour lesquelles j'étais forcée de trouver des excuses, afin de rassurer ma pauvre amie.
— Ce n'était plus qu'un souvenir, répondit Henri, un regret peut-être que je donnais à mes espérances trompées ; car alors j'avais renoncé à l'espoir de m'illustrer; toutes les carrières m'étaient fermées, et je commençais à croire qu'il ne m'était pas pos- ^ble de sortir victorieux de ma lutte contre la fortune.
« Au départ de l'université, dit-il, poursuivant son récit, je pris mes grades d'avocat. Un premier succès dans cette profession me promettait une haute réputation ; mais, impatient d'acquérir un nom, je heurtai les opinions d'un rival puissant : les intrigues de celui-ci m'ôtèrent pour un temps le droit de plaider; indigné d'une telle injustice, j'abandonnai cette carrière et je me lançai dans celle des armes. Malgré la ^protection du comte de Wolsey, je me vis encoreen butte aux mépris des jeunes officiers de haute nais-
sance qui refusaient de m'admettre dans leurs réunions. Je fus insulté publiquement pour avoir voulu' prendre place à un repas de corps, d'oti Tesprit aristocratîque des chefs de mon régiment était parvenu à. m'exclure. Un duel suivit cette offense, et je ne dus mon salut qu'à ma fuite sur le continent. Je m'embarquai avec lord Arthur, qui allait faire ce que les Anglais appellent le grand voyage^ et qui est le complément indispensable de Téducation des gens riches* Le comte de Wolsey n'existait plus; mais le jeune Arthur, héritier de l'orgueil de sa mère, prétendait n'admettre Henri auprès de lui qu'en qualité de valet; mais notre aïeul, qui nous avait réunis dans un dîner d'adieu, prit la parole : « Puisqu'il faut, dit-il « à Arthur, qu'un père, dût-il en rougir, justifie au- « près de son héritier sa tendresse pour un étranger, « vous saurez, Monsieur, que j'entends que Henri « soit traité par vous comme un frère, et que ce se- « rait encourir mon indignation que de persister « dans votre insupportable vanité. Henri n'est point « ce que vous appelez un mendiant : c'est un pa- « rent, entendez-vous? un parent à qui vous de\ez , (( au moins des égards, si vous ne pouvez lui donner « votre amitié. Henri est aussi mon pelit-fils, et si « j'ai dû à la dignité de ma race de ne pas recon-
, a naître sa mère pour raa fiUe, du motus, intérieuu rement, mon cœur ne Ta jamais r^é. v
ff La surprise d'Arthur était extrême. Pour UK^i, ce n'était pas seulement de la surprise que j'éprouvais, c'était de la joie, du délire ; moi, le misérable enfant trouvé, j'avais une famille 1 j'étais le petit-£ls du comte de Wolsey I Ainsi, cette fierté que je sentais dans mon &me était une lueur qui perçait les ténèbres de mon origine. Le comte ajouta avec la plus vive émotion : « Je ne vous dirai pas, mes amis, tou| (( ce que j'ai souQert de vos querelles et comme j'ai « dévoré avec angoisse les outrages dont on accabla « Henri, et sous la tc^e d'avocat et sous l'unilorme ((militaire. Mon espoir, mon bonheur eût été de (( vous voir liés d'une amitié fraternelle. Je me di- <( sais : Arthur sera le protecteur de son frère, et (( Henri, par ses talents, par ses vertus, justifiera « l'appui que son cousin lui prêtera, et je serai fier (( alors de mes deux enfants 1 Maintenant, mon ami, (( continua-t-il ai regardant Arthur d'un air presque <( suppliant, refuseras-tu à celui <|ue j'appelle aussi (( mon fils cette bienveillante protection que tu n'as « pu lui donner par un propre mouvement de ton <( cœur ? »
<( Arthur, malgré son invincible fatuité, n'était
"Il
pomt un méchant homme; il fut ému et me serra la ]
main avec attendrissement. /
•« Le comte embrassa ses deux enfants, et nous partîmes ; durant quelques mois Arthur me montra beaucoup d'amitié. Moi , heureux de me savoir une faiaille, je n'éprouvais plus oe vif besoin de renommée que le mépris des hommes m'avait inspiré. Le feu sacré eoitvait toujours dans mon cœur; mais c^était un désir vague et sans objet, dont mon portefeuille, r^fnpli de pensées sans suite et de projets non termî-. nés d'ouvrages de littérature et de science, était le . seul cosifident. Enfin, l'amour vint, et dès lors je ne pensai pèus qu'à diercher dans le bonheur du œé- Qage eetle félicité que je n'apercevais autrefois qu'à . travers le prisme de la gloire. Malheureusement Arthur fut mon rival ; et vous savez comment il me punit de la préféreaK» que m'accordait Caroline. Par respect pour la volonté du comte de Wolsey, je ne dis pas le secret touchant ma naissance; mais la résolution de me faire un nom se réveilla en moi plus forte que jamais. Je me séparai d'Arthur, et je vins en France avec la dot que lord Wolsey, en vue de mon iQariage, m'avait fait passer d'Angleterre. Je ; travaillai d'abord avec ardeur à l'un de ces ouvrages que j'avais rêvés autrefois. Mais la gloire littéraire si
incertaine, s'acquiert lentement, et ma soif de renommée était impatiente. Je faisais alors de fréquentes excursions aux environs de Paris ; c'est dans une de ces promenades que j 'arrivai un jour à Lagny . Le nom de Bussy-Saint-Martin m'avait rappelé le lieu où je fus recueilli par le comte de Wolsey. Je crus beau de devoir mon illustration au bonheur que j'assurerais à ce pays, qui avait vu ma première misère ; le nom que je pris m'ouvrit toutes les portes et mît toua les bras à ma disposition ; ce n'était pas une basse spéculation que je méditais, je voulais, à l'exemple de généreux fondateurs , élever un monument profitable aux autres, et dont le fruits pour moi, serait l'impérissable souvenir d'une entreprise heureuse, à force de hardiesse, et à laquelle la reconnaissance publique attacherait mon nom.
« Maintenant jugez-moi, dit-il à Constance qui l'avait écouté avec une attention soutenue; dites-moi si j'ai mérité les noms infamants que me donnent ceux qui n'avaient pas assez d'éloges pour mes projets, dont le succès était certain. Malgré cette douloureuse épreuve, je sens mon cœur encore plein d'un beau désir de gloire. Celle qu'on me refuse aujourd'hui, eh bien I je la devrai un jour à d'autres moyens : je ne mourrai pas inconnu. Constance,
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c'est Une guerre avec la société^ dont je sortirai triomphant, n'en doutez pas : on se souviendra de nâoî 1
— jOuî, dit-elle, j'ai aussi confiance dans votre avenir; mais cette gloire que vous ambitionnez, il faut la demander à ceux qui consolent de toutes les peines : aux beaux-arts, mon ami ; ils n'exigent ni lin nom puissant, ni une grande fortune, pour accorder la renommée : c'est l'étude , le travail et du génie qu'il faut pour réussir. Autrefois, dans nos entrevues, vous parliez avec enthousiasme de tableaux et de statues ; déjà même vous ébauchiez quelques esquisses dans lesquelles on remarquait mieux que du goût. Décidez-vous, Henri, et avec votre noble désir de succès, je vous réponds que vous réussirez. J'ai quelque iortune, je la mets à votre disposition ; vous ne serez pas humilié, je l'espère, de mes offres de service ; et moi je serai si fière d'avoir pu contribuer à votre bonheur et à votre réputation.
Henri remercia avec une touchante effusion dii cœur la généreuse fille qui lui montrait la véritable route de la célébrité. Son âme impressionnable adopta vivement le projet qu'elle formait pour lui. <( Vous le voulez, dit-il; je serai artiste, et je fonderai une école, ou je mourrai à force de travail...
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Mais, reprit-il, ne suis-je pas en prison ici ? puis-je sortir, me montrer, quand on me eherdie encore ; lorsqu'un arrêt est peut-être déjà prononcé contre moi?»
Constance le rassura : a J'ai vu ceux qui se croyaient compromis par Totre entreprise; ils se sont désistés de leurs plaintes ; les frais des iH*oeès intentés contre vous ont été acquittés ; des dédcnnmagements ont apaisé la colère de vos créanciers : vous êtes Ubre, Henri. Si je ne vous avais pas trouvé aujourd'hui digne de tout Tintérèt que vous m'aviez inspiré, je serais retournée en Hollande, et jamais vous n'auriez su par quelle main vous aviez été secouru ; mais à présent que j'ai pu comprendre votre ambition, que je sais vos malheurs, je suis heureuse de vous avouer mes démarches ; qu'elles n'humilient pas votre fierté, ' Henri ; c'est un premier hommage que je rends à la gloire qui doit vous appartenir un jour, et qui sera peut-être aussi mon ouvrage. »
C'est par ces mots que Constance révéla à Henri le . secret de son cœur. Il la regarda avec surprise et teiidresse, posa ses lèvres sur la main qu'elle lui abandonnait, et jura que ce n'était plus par vengeanœ contre le monde, mais pour se montrer digne de Taffection de mademoiselle Yan-Hehnont, qu'il allait
UiN KOM A TiOl'T PlilX/ 343
chercher à se fairç un -nom illustre par Tétude des arts«
Un mois après cette conversation chez le médecin, Henri étudiait la statuaire dans l'atelier de Tuu des plus célèbres sculpteurs de la capitale.
APRÈS mJIT ANS d'études
Tous les créanciers de Henri, et même, pour mieux dire, ceux qui se supposaient tels, instruits de la facilité avec laquelle mademoiselle Yan-Helmont accueillait 1^ réclamations, se présentèrent tour à tour chez Constance, et leur exigence diminua considérablement la fortune de cette généreuse amie. Henri ne savait rien de tout cela. livré avec ardeur à Tétude de son art, il ignora et les sacrifices d'argent et d'autres sacrifices plus grands encore que Constance faisait pour lui. Quelques parents de la jeune Hollandaise lui firent de vives instances pour l'engager & retourner à Amsterdam : Constance répondit par le refus formel d'abandonner celui qui n'avait d'espoir qu'en elle. On lui écrivit que ce jeune homme la ré-
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duirait à la misèpe : « Sa réputation me tiendra lieu de fortune, » dit-elle. Les parents, indignés, renoncèrent à la revoir jamais. Elle se dit encore : c< Sa tendresse me tiendra lieu de famille. »
A mesure que Henri grandissait en talent dans Tatelier de son maître, Theureuse Constance sentait augmenter sa sympathie pour le jeune sculpteur. Ces deux âmes, qui se comprenaient bien, s'entretenaient souvent du jour où le premier chef-d'œuvre de l'artista serait exposé aux applaudissements de la foule : « Ce jour sera doublement beau pour nous, se disaient-ils, car il précédera celui de notre mariage. — Je vous donnerai un nom qui fera votre orgueil, Constance, » ajoutait Henri ; et celle-ci avait de la reconnaissance dans le regard ; elle oubliait que Henri lui devait tout.
Après trois ans de travail, Henri concourut pour le grand prix de Rome. Tout en lui reconnaissant de rimaginatioa et du talent, le jury des beaux arts ne lui accorda qu'un premier accessit; il s'attendait à moins encore. Empêché par les traditions de l'école, il n'avait pu s'élever à la hauteur de son talent original. De cette lutte du respect avec les audaces de l'inspiration sortit un ouvrage qu'il jugea encore plus sévèrement que ses maîtres et ses rivaux.
UN NOM A TOUT PRIX. 3i5
Ses éèudes terminées, il re$pira, car il put enfin se aire : « Ce n'est plus à la réputation de mon maître cjiie je travaille, c'est la mienne que je joue contre l^estime de mon siècle ; il s'agit à présent de gagner la partie. » Alors il s'isola tout à fait du monde ; et •pendant deux ans que dura l'exécution de ce qu'il appelait déjà son premier chef-d'œuvre, Henri ne sortit de chez lui que pour se rendre à son atelier. Seulement, le soir, il se permettait une petite promenade avec Constance, et encore ces moments de repos n'étaient-ils consacrés qu'à de nouvelles méditations sur l'ouvrage qui devait fonder sa renommée. Comme autrefois. Constance dissipait ses craintes, relevait son courage et partageait ses joies.
La statue enfin sortit de l'atelier pour aller prendre place au musée, parmi les ouvrages des artistes qui devaient enrichir l'exposition publique. Le sujet que Henri avait choisi était bien de nature à enflammer une imagination poétique.
' C'était le Camoens, ses Lusiades'kX^ main, sortant, nu jusqu'à la ceinture, des flots qui n'avaient respecté dans leur fureur que le poëte et l'œuvre de son génie. Une vague venait encore battre le pied du rocher que le Camoens gravissait avec peine. On voyait, par ses muscles qui se roidîssaient avec effort, les Ion-
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gues fatigues de sa luUe contre la tempête. A travers rexpression de douleur qui se peignait sur son Tt^ sage, perçait un sentiment d'orgueil; il regardait son poëme qu'il tenait encore élevé vers le cid, comme il l'avait tenu longtemps au*dessùs des flots, et semblait s'écrier, ainsi que Henri l'avait dit autrefois pour lui-même : « Au moins mon nom ne périra pasi »
L'apparition de cet oavrage fit une profonde sensation sur les artistes qui parcouraient les sallte de l'exposition avant l'ouverture des portes- Que ces murmures flatteurs furent doux pour le jeune sculpteur altéré de louanges I C'était beaucoup déjà d'ob<tenir l'approbation de ses rivaux; mais ce n'élait point assez pour lui : il ne voulait rien perdre des éloges que l'on donnerait à son ouvrage ; aussi quand il entendit rouler les portes sur leurs gonds, et qu'il vit les flots de curieux s'engouffrer dans les salles, il se plaça derrière son Camoens, et là, accoudé sur le socle du chef-d'œuvre qu'il livrait à l'admiration publique, il prépara son cœur aux plus vives émotions.
C'est d'abord vers les salons de peinture que se dirige la /ouïe : on se presse, on s'étouffe devant les tableaux, comme si c'était assez que des yeux aveuglés par l'éclat des couleurs pour îuger de la beauté
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des formes, de l'énergie d€s poses oU de l'expression originale et bien sentie des passions et des douleur^ que nous offre la statuaire, a Aux tabdeaux I disent les curieux ; nous aurons toujours le temps de voir la sculpture, n « »
Henri se tenait donc près de sa statue, guettant l'éloge qui devait soulager sa poitrine oppressée ; et déjà il commençait à sentir tous les tourments de l'humiliation, car on passait rapidement devant son Ci^moens, comme on devait passer aussi devant ta blanche avenue de groupes rivaux qui se disputaient l'honneur d'attirer les- regards. Personne ne disait : « Que c'est beau I » et quelques-uns demandaient même au pauvre artiste le chemin des salons de peinture. Il n'y avait là, de fidèle à l'admiration, que la bonne Constance, entrée la première, dès l'ou^ verture des portes. Elle venait pour partager la joie de son ami, et recueiUir avec lui les applaudissements de la foule. C'était encore cette généreuse fille qui ramenait l'espoir dans le cœur tourmenté de Henri; eUe allait écouter ceux qui passaient, puis revenait vers l'artiste, avec un délicat mensonge à la bouche, lui dire : « On a regardé, et quelqu'un a dit : C'est bien I c'est parfait 1 » Cependant l'heure avançait, et la salle des sculptures cessait d'être dé-
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série : <( Eloignez-vous, dit Henri à Constance ; ne faites pas semblant de me connaître ; mèlez-vous à tous ces groupes, écoutez bien tout ce que Ton dira, car il est impossible qu'on ne parle pas de moi. » Elle fit ce qu'il voulait, et lui reprit sa place à côté de son ouvrage ; car il vit de loin la longue suite de curieux qui venait enfin à lui.
Un groupe passa, leva les yeux vers le Camoens, et puis une voix dit : « Savez-vous que voilà quelque chose d'horrible ! »
Henri devint pâle, et sa bouche grimaça ce sourire amer et méprisant de l'amour-propre trompé qui se dit : (( Je ne t'accepte pas pour mon juge. »
D'autres vinrent après; ils regardèrent aussi le chef-d'œuvre de l'artiste, et se dirent : « Connaissezvous rien de plus affreux que cela? » Le cœur de Henri battait avec tant de force que le pauvre jeune homme crut qu'il allait défaillir; son supplice ne faisait pourtant que de commencer. Des milliers d'individus passèrent : aucun ne lui refusa un regard ; mais tous répétaient ces mots qui allumaient son sang, l'étranglaient à la gorge, et le faisaient trembler d'indignation et de douleur, au point que le solide piédestal de sa statue en était comme ébranlé : «C'est de la folie, disait-on; il n'y a pas d'exemple
d'une atrocité semblable ; mais celui qui a fait cela a mérité plus que la mort ! » Henri, dans Tégarement de son désespoir, fut sur le point de s'élancer au milieu de la foule, et de lui dire : « C'est moi qui suis l'auteur de cet ouvrage : tuez-moi donc à l'instant ; car je ne saurais endurer plus longtemps la torture que vous me faites subir. » Mais il s'arrêta quand il entendit prononcer ces mots : « Quel spectacle pour une mère que de voir assassiner ses deux enfants 1 »
-ï- Ainsi il les a poignardés en plein jour?
-^ Mon Dieu 1 oui, comme les pauvres petits se jH*omenaient dans le bois de Yincennes.
— Et sait-on si ce monstre a été arrêté?
— ^ Oui, il a tout avoué. On sait qu'il ne connaissait pas les victimes.
— C'est donc le besoin de verser du sang qui l'a conduit à ce double meurtre?
— On le présume... Il y a des organisations si malheureuses.
— Et comment se nomme le scélérat?
— Il s'appelle Papavaine !
A ce nom, que Henri se souvenait vaguement d'avoir entendu prononcer le matin, son désespoir d'artiste se changea en une sombre indignation contre ce peuple qui fait les réputations, et qu'un
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misérable assassinat occupait plus ^ae Vourrage d'un artiste qui avait veiUé, travaillé^ passé bœt ans de sa vie à souffrir toutes I|bs ax^oisses de Tei^aiitement d'une œuvre de génie.
(( Pour remplir le monde de son nom il faxit domc être un monstre ! se disait-il. La société ne tiait pas compte de ce qui est beau ; elle ne se souvieni que de ce qui lui fait peur, » La foéie s'écoula, la saÛe redevint déserte. Constance s'approcha de son ami r ï était en proie aux plus violeates émotions de la colère. (( Ëh bien I lui dit-il quand elle fut près de lui, vous les avez entendus, n'est^^e pas? il ne parkôest pas de moi : c'est la nouvdie d'un assassinat qui les préoccupait tous. »
— Oui, aujourd'hui... mais- de&ain <«i vous rendra justice.
— Demain, reprit-il, un incendie^ un suicide, un autre meurtre fixera leur attention, et mon ouvrage restera ignoré, parce que la foule est stupide ; et je me serai épuisé ainsi pour obtenir un nom qu'elle va me refuser encore 1 C'est un autre moyen qu'il faut chercher pour que le monde s'oceupe de moi. Je ne veux plus de son admiration ; c'est en le fatsant frémir que je le forcerai bien à ne pas m'ouldier* Quant à mon œuvre, elle ne subira p££ l'homiUation d'être
déshérite ravenir, s^écria-t-il ; et, saisissant un mar^ teau qui se trouvait près de hii^ et que les ouvriers qui travaillaient aux réparations du musée avaient oublié là, Henri, malgré les eSbrts de Constance, s'élança sur le socle de sa statue et fit voler les éclats ^ saa Camoais mutilé.
Les gardiens accoururent au bruit : « C'est à moi, dit-il, c'est mon ouvrage, j'ai le droit de le détruire 1
— Oui, dans votre ateliw, reprit le garde, mais ici cela ne se peut pas ; vous salissez le parquet, et les morceaux de plâtre qui volent pourraient bien abîmer quelque chose.
On le fit sortir du musée.
Ni les consolations, ni les tendre soins de Constance ne purent rendre le cafane à ce coeur profondément affecté, à cette tète brûlante, et dans laquelle passaient souvent de sinisU^ pensées. Papavoîne fut exécuté* Le jour du supplice, Henri voulut aller voir le cortège de l'assassin qui lui volait sa gloire. Il trouva la foule fidèle à ses émotions de terreur : on s'écrasait mutuellement pour ^arriver plus près de la chairette, et il y avait du monde à toutes les fenêtres. On voyait les curieux su^endus aux toits, grimpés sur les cheminées, et en bas il n'était plus possible
de marcher, tant l'aGQuence était considérable. Henri envia le sort du patient. « Celui-là remue des masses, dit-il : on exécrera sa mémoire ; mais c'est beaucoup encore que de ne pas être oublié. »
Le lendemain, Constance reçut une lettre de Henri, elle disait ces mots :
(( Adieu, Constance ; si votre mort eût satisfait mon ambition, je ne l'aurais pas refusée au désir de célébrité qui me poursuit : ainsi, ne regrettez pas mon départ, et ne pleurez pas sur moi ; j'emporte le remords de mon ingratitude et le besoin dévorant d'un nom que j'obtiendrai à tout prix. Vous ne me reverrez plus, mais avant peu vous entendrez parler de moi. »
Cet adieu brutal glaça le cœur de Constance. Elle n'eut plus qu'un sentiment de pitié pour ce malheureux qui menaçait la société d'un crime. Elle attendit vainement que la voix publique lui parlât de l'ambitieux Henri. Constance n'entendit plus parler de lui.
On dit qu'en 1825 un jeune homme, les yeux hagards, les cheveux en désordre, les habits en lambeaux, courait à travers les débris fmnants de Salins incendiée, et qu'il s'écriait avec une horrible joie : « C'est moi qui ai brûlé la ville l... Prenez-moi I prenez-moi I je suis l'incendiaire I »
vu NOM k TOUT paix. 353
On le prit en effet, mais p6ur le mettre à l'hApital, le seul b&timent que les flammes eussent épargné.
Quel était cet insensé? On l'ignora toujou sonne ne le connaissait dans le pays, et le d misérable était si grand qu'il ne put jamais
La morale de ceci :
« On n'atteint pas la célébrité quand on coi « elle; il Tant travailler et l'attendre.
« Il est beau d'être honorablement célëbr (( Il est souvent meilleur de demeurer inc