‹ Les historiettes du père BroussaillesChapitre 24 sur 25 · I -ma · texte numérisé non relu

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du jour s'éteignirent, et de larges gouttes de pluie glissèrent bientôt sur les feuilles des arbres, qui se dressaient immobiles en attendant lorage. Le voyageur, qui n'avait pas pensé à prendre son manteau, se vit contraint de chercher un asile. Les portes de la maison de Dieu étaient fermées : il entra dans la chaumière la plus voisine; c'était aussi celle qui avait la meilleure apparence.

A l'aspect des bancs et des tables qui garnissaient la salle basse du logis, l'étranger se crut dans uu cabaret ; il chercha un pièce d'argent parmi la mon-

. UN NOM A fOUT PRIt. 277

naîe d'or que renfermait sa bourse, la jeta sur une sorte de bureau, qu'il prit pour un comptoir d'aubergiste, et demanda du via,

— Du vin ! répondit le maître de céans en saluant avec gravité le nouveau venu ; Monsieur se trompe, je suis instituteur, et non pas cabaretier. . . C'est à deux portes plus loin qu'il faut vous adresser.

— • Pardon, Monsieur, dit l'étranger; et il se disposait à reprendre son argent, quand la femme du maître d'école, dont les regards rayonnaient vers Iccu de cinq francs^ se leva de dessus son banc de bois, et dît à son mari :

— Qu'importe, Monsieur Chevance, que vous soyez ou non cabaretier? si Monsieur veut boire chez nous, nous pouvons lui vendre une bouteille de vin tout comme le cousin Péchu ; d'autant plus que Monsieur à l'air de quelqu'un de trop comme il faut pour l'exposer à courir le pays par le temps qu'il fait.

Le voyageur remercia madame Chevance ; car en ce moment la pluie tombait avec tant de force qu'il ï^'auraît pu faire deux pas dans le pays sans être transpercé jusqu'aux os. Il s'assit donc à une table âe la classe; maître Chevance alluma sa lampe de terre, et la maîtresse d'école, qui avait pris une bouteille vide, releva le bas de sa grosse jupe de laine

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naie d'or que renfermait sa bonis», la jtu sur m,

sorte de bureau , qu'il pril pounin comptoir d'aubergiste, et demanda du vin.

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jusque par-dessus sou bonnet à barbes, puis elle se h&ta de sortir.

A Taccent du voyageur, madame Chevance avait compris qu'elle ne parlait pas à un compatriote : la vue de For lui révéla la patrie de son hôte. Tout étranger qui porte une bourse bien garnie est un Anglais aux yeux des petites gens. Cette fois, le préjugé populaire avait rencontré juste. Le passage d'un mylord était un événement si extraordinaire dans la commune de Bussy-Saint-Martin, que la magistresse fut un grand quart d'heure avant de rapporter la bouteille de vin qu'elle avait en cave dans le broc du cousin Péchu. Il fallait bien que la bonne femme allât de porte en porte raconter l'événement aux commères de l'endroit.

Elle aurait pu rester plus longtemps dehors sans que le voyageur eût pensé à se plaindre de son absence : maître Chevance causait si bien I ou, pour dire vrai, un mot du magister avait réveillé dans l'âme de l'étranger de lointains souvenirs. Sa pâle et mélancolique %ure s'était soudain comme illuminée quand le maître d'école, répondant aux questions qu'il lui adressait^ avait dit :

— Oui, Monsieur, vous êtes bien ici dans la commune de Bussy- Saint-Martin.. « C'est un assez pau-

vre pays en fait de souvenirs historiques ; il ne renferme rien de curieux à visiter, si ce n'est la cave de M. le curé; mais enfin c'est un très-joli endroit quand il ne pleut pas, parce qu'alors les chemins sont praticables.

~ Bussy-Saint-Martin 1 répétait le voyageur ; et il se levait, se promenait à grands pas dans la salle, et entr'ouvrait la porte, essayant de percer du regard l'obscurité de la nuit, pour examiner l'aspect de ce pays, que l'orage et l'heure avancée enveloppaient d'une obscurité complète. A la lueur des éclairs il devinait une masure, saisissait la forme d'un arbre, entrevoyait un enclos; et chacune de ses découvertes, faîtes au vol de la foudre, remplissait son cœur d'une vive émotion.

Le retour de madame Chevance mit fin à cette exploration à distance et à travers l'obscurité. La magistresse avait tant caqueté dans le voisinage que, Jï^algré le mauvais temps, il y eut ce soir-là queue chez le maître d'école de Bussy-Saint-Martin. Chacun voulut avoir le bonheur de dire : « J'ai vu un mylord anglais. » Des gens de Perrière et de Torcy, de Ghessy et de Collégien, chez qui la grande nouvelle était parvenue par la voie du vaguemestre et celle des charretiers, qui transportaient d'une com-

mune h. Tautre les foins et le fumier^ se succédèrent, ! sous divers prétextes, chez Theureux magister. L'étranger s'informa d'une manière affable des richesses du pays, des besoins de la commune ; ses connaissances en agriculture, en industrie et même en belles-lettres, étonnèrent jusqu'au bon magister, qui n'avait pas l'habitude de rencontrer plus savant que lui, môme quand il dînait face à face avec sou curé.

Ca fut une belle et fructueuse soirée pour les habitants de la commune, que cette soirée d'orage, qui ne permit pas au voyageur de regagner l'auberge de Lagny. Il recueillit les bénédictions d une pauvre mère, en payant un an de pension pour que ses deux enfants puisent continuer leur éducation chez l'érudît maître d'école; il solda les mois de noumcc d'un marmot qu'une paysanne voulait rapporter à des parents dans la misère ; il dégagea de chez le charron du hameau la voiture d'un maraîcher qui ne pouvait payer le raccommodage de son essieu ; il chargea maître Chevance d'une distribution de sabots, lui remit en outre deux napoléons pour les frais du culte; enfin, il donna de si bons conseils aux assistants sur la culture des terres et la destruction des animaux nuisibles, que tout le monde était

UN N(tf A TOUT PRIX. • Î8l

dans l'admiration. On se demandait si ce n'était pas le bon Dieu en personne qui était descendu sur terre, comme cela arriva par un jour de pluie, suivant la touchante complainte du charretier embourbé, que Jésus aida à sortir de l'ornière sans le secours du cric ou de Tépieu.

Madame Chevance, qui se piquait de savoir son histoire des peuples et des cultes, mit bientôt fin à cette supposition malséante, en disant à Toreille de ses plus proches voisins, que Dieu ne s^aviseraît pas de prendre la figure d'un mylord pour se faire reconnaître des siens, attendu que les Anglais étaient tous des païens sans religion, qui adoraient le diable.

Quelques vieilles murmurèrent : « C'est domlïiage; » d'autres ne firent nulle attention à ce propos; quant aux obligés du jeune lord, ils continuèrent à le remercier jusqu'à ce qu'ils fussent hors de la maison; car il était tard, et le magister venait de congédier la bruyante assemblée.

Tandis que la femme du maître d'école préparait ^u lit pour son hôte, qui ne pouvait regagner Lagny faute d'une voiture couverte, M. Chevance proposa une pipe à l'Anglais^ qui lui répondit par l'offre d'un excellent cigaretto de tabac de Turc. Quelques moments se passèrent en silence dans la classe. Le maie.

gister marchait et se croisait avec son hôte, ea faisant tourbillonner Todorante fumée. Tous deux paraissaient réfléchir profondément. De temps en temps, le visage pâle du voyageur s'animait comme si une grande pensée se fût emparée de lui, et qu'il en suivît laborieusement les diverses combinaisons. Il y avait dans sa physionomie régulièrement belle quelque chose des fatigues de Tétude ou du ravage des passions. Comme il se parlait tout haut de temps en temps, le maître d'école, qui suivait de l'œil tous ses mouvements, saisit un mot au vol et riposta :

— Vous avez raison, on pourrait faire beaucoup de bien dans ce pays... Un particulier qui serait assez bien inspiré du Seigneur pour dépenser sa fortune ici serait sûr d'avoir un bel article dans le journal du département.

L'Anglais sourit d'un air de dédain, jeta son cigaretto sur les cendres du sarment, qui ne laissaient plus voir que de rares et fugitives étincelles, et il alla de nouveau s'asseoir à la table sur laquelle était encore la bouteille presque pleine.

-^ Puisque vous m'avez entendu, dit^il au magister, venez vous asseoir ici, et causons vn peu d^ eê que l'on pourrait faire pour le bonheur de cette commune.

— Volontiers, répondit maître Chevance; d'autant plus que personne, plus que moi, ne peut vous parler savamment des besoins du pays. M. le curé ne les connaît pas mieux que votre serviteur ; quant au sous-préfet, je peux dire cela entre nous, il ne se doute pas de son affaire.

Les deux interlocuteurs se placèrent à table vis-àvis l'un de l'autre, et la conversation s'engagea entre eux.

PLAN d'une petite VILLE

— Savez-vous, Monsieur Chevance, qu'il réaliserait un beau rêve, celui qui, à force de soins, de travaux et d'argent, se réveillerait le protecteur d'un pays 1 celui qui amènerait l'abondance là où il n'y a que de la misère I le commerce et l'industrie dans un endroit qui ne semble destiné qu'à voir végéter quelques pauvres familles de cultivateurs. J'ai quelquefois éprouvé le désir de me faire le fondateur d'une colonie à laquelle j'attacherais mon nom.

— Eh bien, mon cher Monsieur, si vous choisissiez notre petite commune pour exécuter vos généreux

SS4 CN NOM A TÛDT PRiX.

projets, croyez que nous nous appellerons avec grand plaisir les habitants de Bussy... Bussy chose enfin- Comment vous nommez-vous?

A cette question, l'étranger fronça le sourcil, hésita un moment, et reprit timidement :

— Je me nomme lord Wolsey.

— Va pour Bussy- Wolsey, répliqua le magister.. , Ahl si j'étais riche comme vous Tètes, continua-t-il, ce pays s'appellerait depuis longtemps Bussy-Chevance ; car moi aussi je me sens l'ambition de faire parler de moi.

Maître Chevance abondait trop bien dans le sens de lord Wolsey pour que celui-ci ne se sentît pas de plus en plus à l'aise avec le magister. H lui prit la main, la serra avec cordialité :

— Vous êtes un homme de bon conseil, lui dit-il ; voyons, parlons comme si nos rêves devaient se réaliser. Que pourrait-on faire pour ce pays?

— Tout, Mylord, attendu qu'il n'y a rien de bien ici que mon école qui est tenue, j'ose le dire, avec le plus grand soin.

— Encore n'est-ce qu'une chaumière , comme toutes les habitations de la commune, et j'ai trouvé que vos masures juraient singulièrement auprès de cette église neuve et solidement bâtie. Ne pourrait-on

élever à la place de ces chétives demeures de bonnes maisons en pierre, construites sur un plan uniforme et alignées en deux cordeaux?

— Oui, cela serait fort bien imaginé, d'autant plus que mon beau-frère, qui est maître maçon, se trouve aujourd'hui sans ouvrage. C'est un gaillard qui s'entend assez bien en bâtisse. . . Je vous le recommande ; vous serez content de lui.

— Et si au milieu de cette rue un ruisseau coulait entre des pavés unis et toujours propres, voyez comnae cela changerait l'aspect de votre Bussy.

— Vous avez raison ; il nous faudrait une rue pavée ; c'est toujours ce que me dit naon cousin Giraud, quand il vient me voir de Fontainebleau, où il exploite une carrière de grès... Je me suis même entretenu de cela avec M. le curé ; mais il m'a fait une objection à laquelle je n'ai rien trouvé à répondre.

— Et laquelle? demanda le-jeune lord, qui commençait à s'enthousiasmer de son projet.

— Ah I mon Dieu 1 c'est très-simple ; M. le curé m'a dit tout uniment : « Votre idée est bonne, Chevance ; mais oti trouverez-vous de l'argent mignon pour faire paver la commune? » Vous voyez que c'était sans réplique.

— Fort bien ! reprit lord Wolsey ; mais ce pays me

platt, et je me crois en position de faire beaucoup pour lui... Savez-vous que ce serait superbe de fonder ici une manufacture, soit de papier, soit de toile, une verrerie même qui ferait vivre les habitants des communes environnantes , et qui répandrait la joie et l'aisance dans notre petite ville?

— Et l'instruction aussi, Mylord ; car une manufacture attirerait des habitants pour nos maisons : ces habitants auraient des enfants, et ces enfants viendraient à Técole ; comme il n'y a que la mienne ici, je me verrais bien obligé d'élever tous ces miocbes*là.

'— Le marché de Lagny est fort éloigné d'ici, continua le jeune lord ; on en construirait facilement un sur quelque terrain inculte.

— Parbleu ! le terrain est tout trouvé, répondit le magister, qui s'animait du noble désir de son hôte ; nous avons notre afTaire dans la portion d'héritage que me laissa mon grand-oncle Morand.

— J'aimerais à voir aussi une fontaine simple, mais de bon goût, sur la place de l'Église, vis-à-vis du portail, ajouta le jeune lord. Il faudra que j'en parle à un ingénieur de mes amis.

— Une fontaine est indispensable à la commune. Ma femme ne serait plus forcée de s'éreinter pour

aller jusqu'à Saint-Georges, où Ton se dispute les places autour du lavoir.

— Je voudrais aussi qu'une route bien ferrée rendît les communications plus faciles; cela procurerait de grands travaux aux terrassiers.

A qui dites-vous qu'une route est nécessaire? Moi qui suis obligé d'aller deux fois par semaine à Lagny , et souvent par un temps comme celui d'aujourd'hui I

— Enfin, pour couronner l'œuvre, votre école deviendrait vraiment utile, maître Ghevance, si mes plans étaient exécutés.

— Comment, utile I Mais il me semble qu'elle Test déjà bien assez, quand j'enseigne la grammaire, l'écriture et les quatre règles pour douze sous par mois, et vingt sous avec le papier à écolier et le latin.

— Je dis utile, parce que j'en ferais un établissement tout philanthropique. Les enfants de la commune seraient admis ici gratis.

— Gratis I répéta le magister d'un ton désapprobateur fortement accentué.

— Vous ne m'entendez pas, maître Ghevance; je veux dire que les revenus de la commune se trouvant décuplés, centuplés même, grâce à mes projets, on pourrait pensionner honorablement celui qui consa^

crerait son temps et son savoir à renseignement public.

— Ohl si vous comprenez la chose ainsi, je suis entièrement de votre avis ; d'autant plus qu'il me faut toujours attendre jusqu'après les vendanges pour être payé de mes mois d*école.

Se parlant à lui-même, l'hôte du magister reprit :

— Oui, j'aurai bien du malheur si je ne viens à bout de faire dire : Vous voyez cette colonie qui prospère à la place d'un hameau où il n'y avait rien que de misérables cabanes : eh bien I c'est son ouvrage 1 c'est à lord Wolsey qu'on doit tout cela !

Si quelqu'un eût posé la main sur la poitrine du jeune lord au moment où il parlait de la sorte, celuilà aurait été effrayé des battements précipités de son cœur.

Maître Chevance, tout plein des projets conçus pour le hameau transformé en petite ville et n'en voulant rien perdre, se mit en devoir d'en tracer le plan.

Penché veris la chaise du magister, lord Wolsey vit naître sous sa plume la rue tirée au cordeau, le marché couvert, la fontaine projetée et le commencement de la route qui devait conduire à un pâté d'encre sous lequel l'habile calligraphe écrivit : Lagny, Enthousiasmé de ce plan, le jeune lord fut

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«Qté d'inscrire son nom au bas de ce dessin ; mais 'artiste, qui était fier de son ouvrage, lui fit observer [ue c'était à peine s'il lui restait assez de place pour ijouter sur la page déjà bien remplie : Chevakce, nagister, fecit.

Durant toiit ce qui précède, la dame Chevance ivait préparé un lit pour son hôte^ après quot elle i'endormit sur une chaise ^ auprès des cendres Jteintes. Le coucou venant à sonner onze heures, la maîtresse d'école se réveilla, et demanda à son mari i'il avait l'intention de passer la nuit devant son écritoire. I/)rd Wolsey commençait à sentir le besoin du repos ; il souhaita le bonsoir aux deux époux st entra dans un cabinet voisin où son coucher était apprêté. Un quart d'heure après il voyait en rêve ('accomplissement du bonheur qu'il avait projeté pour les habitants de Bussy-Saint-Martin.

Le magister ne ferma pas l'œil aussi promptement que son hôte ; il employa une partie de la nuit à former des conjectures sur le riche et bienfai gep qu'il avait le bonheur de posséder école.

Le lendemain matin, comme le voyag posait à quitter la chaumière de maître celui-ci le voyant prêt à partir seul, s'offrii

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compagner, afiu de lui enseigner le meUl^r ebeoiin pourge^nerLagny.

11 y avilit bieu un peu de curiosité au fba^ de la polites&e du magi^ter \ il voulait savoir si le tfaîa de voyage de l'étranger répondait à la baute c^ifiion qu'il avait voulu donuer de $a fortuue.

En arrivant à Lagny, le jeune lord trouva la vcdlure raccommodée, et le valet et le cocher fort inquiets de son absence. Il paya libéralement Vavibergiste qui avait tenu le souper chaud une pairie de la nuit, et monta en voiture après avi^r réitéré à maître Chevance rengagement de ne pas laisseT passer un mois sans reparaître à Bussy-«Saint«Mar4in.

Pendant le mois qui devait s'écouler avant le retour de lord Wolsey^, on ne s'entretint pas d'aytre chose chez le maire de l'endroit, dans la maison eurîale, et même chez M. le sous^préfet de l'arrondisgement, que des vastes projets de l'étranger; un nouveau plan des embellissements de Bussy, tracé par te magister, passa de main en main, et reçut les diverses corrections, additions ou retranchements dont il pa* raîssait susceptible. Maïs au bout du mois le voya* geur ne revint pas ; un autre meis |imt encore sans qu'o^ entendu parler de lui l pUis Taniiée entière se passa é. Il ne restait plus rieti des bienfaits de lord

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Wqlsey, sinoa l'essieu du maraîcher, qui durait tou* jour^, Ne se croyant plus obligé, pai^ la reconnais^ sauce, il garder pour soi sa façon de penser sur le compte de l'étranger, les plus polis le traitaient de hâbleur, et les moins ingrats l'appelaient intrigant,

Tel était l'état des esprits dans Bus^y-Saint-Martin quand un«i commère, qui revenait un jour du marché de l^agny, signala le retour du myiord.

14e magister, qui depuis un an courbait la têtQ avec patience, la releva fièrement, et dit : « J'en étais sûr. » Alors il fit un beau discours sur les faux jugements et l'ingratitude des hommes; mais on ne l'éconta pas jusq[u'au bout, tant on était pressé d'aller au-devant de celui qu'on n'appelait plus que la Providence du pays 1

Lord Wolsey n'était pas seul ; il amenait avec lui un ingémeur civil, deux architectes, une demi*dou* 2aine de maîtres maçons et d'entrepreneurs de b&ti* nîents..

M. le curé, averti par la clameur publique du re* tour M l'étranger qui mettait de si grosses sommes dans Taumônière de la fabrique, se rendit aussitôt chez le maire, pour s'entendfe avec lui sur le Icjge- ^^ut qu'on pouvait offrir à ce grand personnage! Il fut arrêté, après de longs débats^ que lOrd Wolsey

dînerait à la maison curiale avec les provisions que fournirait la mairie. Ceci réglé, on se rendit audevant du jeune Anglais, qui débouchait déjà par le petit sentier, quand le maire, le curé et les habitants de la commune arrivèrent à sa rencontre.

Lord Wolsey ne trompa pas l'attente de ceux qui Tentouraient. Il promit de visiter tour à tour chacune des chaumières du hameau, et se rendit au presbytère, accompagné du maire, du curé et de rinévitable magister, qui s'appropriait intérieurement une bonne partie des hommages que le jeune Anglais recevait. Madame Chevance, devenue aussi un personnage considérable, vu l'importance que se donnait son mari, s'engagea à protéger auprès de mylord ceux de ses voisins qui se rendraient dignes de ses bontés. L'éducation des bambins soufifrit un peu ce jour-là ; mais les élèves de maître Chevance ne furent ni les moins bruyants, ni les moins sincères dans l'expression du plaisir que causait à chacun le retour de l'étranger ; ce n'était pas qu'ils pensassent à l'avenir heureux que sa présence promettait au pays ; mais c'était une journée de classa enmoins dans leur vie d'écolier, et ils jouissaient de la perte de leur temps d'étude comme d'une conquête sur les férules du magister.

ON NOM A TOUT Hu.

VISITE AUX TRAVAILLEUIIS

Quelques jours après le retour de lord Wolsey, le )lan de la commune du nouveau Bussy fut soumis à 'approbation de l'autorité, et renvoyé avec le visa des nagistrats chargés de surveiller l'exécution de sera- Jtables entreprises. Une lettre flatteuse du ministre iccompagnait la note que le fondateur de la colonie ui avait adressée. Les renseignements sur la solvaoilité du jeune Anglais étaient satisfaisants. On se prépara donc à se mettre à l'œuvre. Plusieurs manutacturiers de Meaux et de La Ferté-sous-Jo rcnî de prendre à loyer la fabrique qui construite dans Bussy-Wolsey. Une socii!

lalistes tint & honneur de faire l'acquisitii rains jugés nécessaires aux projets du étranger ; on enrégimenta une armée pour activer les grands travaux de terras de bâtisse. Le jour fixé pour l'ouverture d M. ie curé sortit processionnellement de châsse de Saint-Martin en tôte; tous le; endimanchés lui firent cortège, et renti

UN KBM k TOUT PHlî.

isse, OÙ il y eut grand'messe et di^ribubénit. Enfin, le niénétr4er de la coniaçà les orgues absentes en raclant sur is airs qu'il devait écorcber, après vêe jardin du cabaretier Péchu ; et, pour imble à l'enthousiasme général, loni issue do la messe, fit défoncer sii piëc&^ i place que devait occuper le marché do

urs se passèrent en travaux piéparaiune lord, levé en même temps que le?

afondu avec eux durant les heures de iait la pioche et la brouette et bruiiissail l'ardeur du soleil. Comme les compasiers et les maçons, il portait, su lieu de : élégant, une veste brune, un grossier (aille îi large bord, le pantalon de toile et pays. Ce n'était guère qu'au choix facile IS, à la noble expression de ses regards, ger pouvait le distinguer d'entre tous itouraient. Encore y avait-il autant de les yeux de mattre Chevance, quand it, aux heures de récréation, promener ice au milieu des ouvriers, pas seulement k Bussy qu'oD s'ent^et^

aatt des projets de l'étranger, on en parlait aussi dans les communes environnantes, surtout au château de Torcy, où le riche propriétaire de cette délicieuse habitation se plaisait à rassembler tous les ans Une joyeuse réunion d'anus.

Les hommes discutaient gravement sur te mérite de l'entreprise du lord; quant auv dames, elles se entaient vraiment de l'admiration pour celui qui faisait un si bel usage de sa fortune. Depuis quelques jours, on avait formé le projet d'aller en partie de plaisir jusqu'à Bussy visiter les travailleurs. Personne au chôteau ne connaissait lord Wolsey que pâlie portrait que les gens de service de Torcy avaient fait du noble étranger ; mais on le savait jeune, considérablement riche et joli homme ; aussi l'imagination de ces dames attribuait^elle à un tendre sentiment trompé dans son espoir, la généro bienfaiteur de Bussy. C'était, suivant elles, t pérance déçue ou la perte d'un objet aimé qi inspiré k lord Wolsey le besoin de la biénfai Repoussant la pensée d'une spéculation d'arge eût avili à leurs yeux celui qu'elles nommai béros, ses admiratrices b&tissaient mille romi génieux, afin de s'e\pliquer le moUf qui lui av choisir la misérable commune de Bussy-Saint-

pour y fonder tant d'établissements utiles, auxquels le pays allait devoir l'aisance et le bonheur. Une seule personne à Torcy ne paraissait pas partager l'engouement général : c'était mademoiselle Ck)nstance Van-Helmont, la nièce et l'héritière de l'un des premiers banquiers d'Amsterdam. Elle était venue en France avec la sœur du banquier, que des affaires de famille appelaient à Paris, et qu'un lien de parenté unissait au propriétaire du château. La froide réserve de Constance formait un étrange contraste dans les chaleureuses discussions des enthousiastes du jeune lord. Aussi l'avait-on surnommée Cœur-de-Marbre.

Le jour de la promenade à Bussy arriva ; on devait partir après le déjeuner, et tandis que toutes les dames se paraient de leur mieux, comme si elles eussent voulu séduire le jeune lord par l'éclat de leur toilette, Constance, en habit du matin, restai seule au salon, cherchant dans son esprit le moyen dé se soustraire à cette partie de plaisir qui semblait coûter beaucoup à son cœur.

La- baronne de Mézerac descendit la première au salon, et fut fort étonnée de voir l'insouciante Constance en négligé du matin, s'occupant de sa broderie, coname si elle eût ignoré le projet

vu NOM A TODT PRIX. ' 207

de promenade dont on s'entreleiviit depuis trois jours.

— Eh bien I ma chère, vous' n'êtes pas des nôtres? lui dit madame de Mézerac.

— Si on le veut absolument, j'irai, répondit Constance ; mais vraiment je ne vois pas pourquoi vous vous faites une fête d'aller au milieu de ces embarras de pavés, de planches et d'ouvriers qui encombrent un pauvre hameau fort peu agréable à visiter; car ce que j'en ai vu une fois, depuis que je suis à Torcy, ne m'a pas donné le désir d'y retourner.

— Mais ce n'est pas le hameau... c'est lui, lord ^'olsey, que nous allons voir.

— Peut-être avez-vous tort de faire cette démarche... Si la vue.de celui qui vous plaît tant allait diminuer votre admiration pour lui lorsque vous l'aurez envisagé en face?... Vous le savez, Ma''^'"" ■' ne faut quelquefois que se trouver par ht présence d'un héros pour ne plus voir en I homme fort ordinaire.

— En vérité, reprit la baronne, je ne con il votre insensibilité, à votre froideur pour ■ ressaut personnage. Ce n'est pas un homi ïiaire, celui qui, à vingt-cinq ans, avec de l'é fit une brillante fortune, consent ainsi h s

2Û8 Ulf NOM A TOUT PRIX.

avec des paysans et à se livrer aux plus rudes travaux : il faut que ce soit au contraire une âme ar- ; dente, un cœur cruellement froissé, qui cherche des distractions contre un souvenir douloureux.

Constance sourit d'un air de doute, et madame de Mézerac, de plus en plus indignée, continua :

-^ Il parait que mademoiselle Van-Helmont en sait plus que nous Ik-dessus ; alors elle voudra bien nous expliquer les motifs de son antipathie à l'égard de lord Wolsey.

— De Tantipathie ! répondit Constance, mieux que cela. Madame, puisqu'il faut vous l'avouer, c'est de l'aversion qu'il m'inspire; oui, je détest* lord Wolsey autant qu'il est en mon pouvoir de détester quelqu'un ; car je le connais bien, je l'ai vu assez souvent pour savoir qu'il est à la fois le plus fier et le moins généreux des hommes.

Cette réplique de Constance fut faite avec une vivacité et une chaleur qui étonnèrent singulièrement la baronne. C'était la première fois, depuis qu'elle habitait ^ Torcy, que la jeune Hollandaise parlait avec une si brusque franchise.

— Et pourquoi ne disiez-vous pas cela tout de suite? reprit madame de Mézerac. Il y avait de Fa cruauté à vous taire avec nous, qui cherchions de

UN KOM A TOOt PRIX. 299

tous G&tès quelqu'un qui pût nous donner des renseignements exacts sur le bel inconnu, sur ses succès dans le monde, sur les traits de son visage, Texpression de son regard, le son de sa voix, enfin sur tout ce qui le concerne.

— Je me taisais. Madame, parce quHl n'eût pas été généreux de détruire des illusions qui vous paraissaient douces à conserver; mais puisque vous me forcez à me prononcer, je dois vous dire que le bien* faiteur de Bussy n'a pas laissé à Amsterdam une grande i^éputation de bonté.

« Depuis trois mois, lord Arthur Wolsôy logeait chex nous. Il y avait dans le voisinage uti négociant, ami de ma famille et père d'une jeune personne dont j'étaiâ la compagne d'eu&nce. Caroline vetiait sou** veut me voir. M. Henri, le secrétaire de lord Arthur, était iadmis chez mon oncle aussi bien que son maître, et même M. Van-Helmont préférait la société du secrétaire à celle de mylord qui, par sa fatuité, faisait encore ressortir l'esprit droit et la aouce affabilité de M. Henri. Caroline n'avait pas été insensible au mérite du jeune secrétaire... J'étais sa confidente; elle ne craignait pas de me dira tous les secrets de son cœur ; et, loin de vouloir les cacher, elle m'engagea ï en parler h mon oncle, afin 6[ue celuI^'Ci pût sonder

300 , UN î«OM A TOUT PRIX.

les intentions de M; Kinberg au sujet du mariage que nous arrangions déjà en petit comité. Les choses allaient assez bien. Le père de Caroline avait rêvé pour sa fille une alliance plus considérable sous le rapport de la fortune ; mais les bonnes qualités de M. Henri, ses façons de parler et d'agir qui vous saisissaient le cœur, finirent par remporter sur les anciens projets de M. Kinberg; il dit un jour à mon oncle : « Si ce jeune homme plaît à Caroline, et que (( sa famille soit honorable, il sera assez riche avec la

. (c dot de ma fille pour figurer dans le monde : d'ail- (( leurs, je lui céderai un jour mon établissement, et, (( en attendant que je me retire des affaires, mon

, « gendre sera mon premier commis. » J'allai faire part de cette réponse à M. Henri. J'étais vraiment heureuse de son bonheur. Lord Wolsey entra comme je parlais encore au jeune secrétaire. M. Henri annonça cette bonne nouvelle à son maître. Celui-ci fronça le sourcil, parut réfléchir un instant, puis il répondit : « C'est très-bien, Henri ; tu ne te chagri- « neras plus de n'être qu'un enfant trouvé , un « homme sans nom ; car tu vas avoir une famille « comme tout le monde. » A ces mots, je restai stupéfaite. M. Henri nous avait dit se nommer Darntley. Je regardai ce jeune homme ; il était pâle et trem-

blant. Je n'essayerai pas de vous peindre l'expression impertinente du visage de lord Wolsey. M. Henri se remit cependant un peu de son trouble, et me dit, en regardant son maître d'un air chagrin : « Mylord « a raison, je ne dois tromper personne sur ma naîs- « sance : je ne suis qu'un misérable orphelin, qui « doit tout aux bienfaits du père de mylord. Il avait M été convenu entre mon protecteur et son fils que je « prendrais le nom d'une ferme qu'il possède en An- «gleterre, et qu'on se tairait sur une origine qui « pouvait me fermer toute carrière honorable dans le «monde. Celui qui prit soin de moi, qui recueillit « l'enfant abandonué, devait me donner le titre de « cette ferme de Darntley comme une propriété de « famille, mais il est plus loyal sans doute de tout « dévoiler h. M. Kinberg. Ainsi, Mademoiselle, vous « pourrez dire la vérité au père de Caroline; j'espère « encore qu'il n'y verra point un obstacle à mon bon- « benr. »

, « Je pe me sentais pas le courage d'affliger davanl^age ce digne jeune homme. Cependant je n'osai lui donner beaucoup d'espoir ; je savais que si M. Kinberg avait passé légèrement sur la question tune, il ne serait pas aussi accommodant en touchait à l'honorabilité du nom de famille. I

3Ôft ON NOM A TOUT PKÎX.

gence du négociant pour rincUnation de ^ fille était un calcul d'amour-^propre : il "se plaisait à voir ^ns M: Henri un allié de la maison des Wolsey. Malgré ia supériorité que le mattre s'attribuait sur son secrétaire, on remarquait quelquefois entre eux une telle intimité, que cela nous faisait dire : « Henri est « vraisemblablement un parent pauvre du jeune (( lord. » Et une alliance, si éloignée qu'elle fût, avec un des membres du parlement d'Angleterre, flattait Tamour-propre du père de Caroline.

c( Je fis part à mon amie de la révélation que son futur époux m'avait faîte. La pauvre enfant se jeta dans mes bras ; elle fondît en larmes, et dit : « Tout (( est perdu ; M. Kinberg a déjà refusé pour moi un « parti qui lui convenait bien plus que celui-ci, et (( cela parce qu'il y avait quelque chose de douteux « sur la famille de celui qui me recherchait en ma- « rîage. Juge, Constance, s'il consentira jamais à « donner ma main à jeune homme qui ne peut nomce mer ses parents. » J'éprouvais une peine affreuse eu voyant la douleur de Caroline.

« Rassure-toi, lui dis-je, je parlerai à lord Wolsey, M. Henri a dit que le père de son mattre ne demandait pas mieux que de lui donner le titre de sa fenne de Darntley, comme étant celui d'une propriété de

UN NOU K TOUT PRtl. 303

famille. Eh bien I je déciderai le jeune lord à mlKcIter ce titre, à se taire sur la naissance de M. Henri, . et le secret restera entre nous.

« Caroline m'embrassa avec une effusion du coeur qui me prouvait sa reconnaissance. Je fus un peu honteuse dans ma démarche auprès d'un jeune homme qui me déplaisait souverainement ; mais il y allait du bonheur de ma plus chère amie, et je trouvai la force de parler. Lord Wolsey me dit qu'il était fâché d'avoir pu causer un chagrin à mademoiselle Kinberg, et me promit de tout arranger. « L'envoi des H pièces nécessaires pour prouver la possession d'état « de Henri ne tardera pas, ajouta-t-il ; on peut s'oc- « cuper des préparatifs du mariage. » Il fut facile de décider M. Henri à se taire sur le secret de sa naissance. Enfin, M. Kinberg fixa le jour de la signature du contrat. Lord Wolsey annonça qu'il continuerait son tour d'Europe dès que Caroline et Henri seraient unis.

« Le matin de la signature un déjeuner devait réunir chez le père de Caroline les témoins désignés du mariage : mon oncle, deux autres négociff"*" ''" voisinage, quelques parents, M. Henri, Caro moi nous étions âéj& réunis dans le galon lord Wolsey entra. Il salua la compagnie de

304 UN KOll A TOUT PRJX.

le plus affable et présentant à M. Kinberg l'acte que le comte de Wolsey avait expédié de Londres, il dit ;

— Vous m'excuserez si je ne peux rester jusqu'à Tarrivée du notaire ; les ordres de mon père me rappellent à Londres sur-le-champ; tout est prêt pour mon départ ce matin, car il faut que je me rende à Harlem avant de m'embarquer pour TAngleterre. Je souhaite que votre gendre fasse autant d'honneur à son nouveau nom de Darntley qu'il en fit autrefois à celui de Henri Tenfant trouvé.

— Oh ! quelle indignité ! me dit tout bas Caroline. Ses jambes chancelaient : je n'eus que le temps de la retenir dans mes bras.

— L'enfant trouvé 1 répéta M. Kinberg es. nous regardant tous. Chacun restait muet de surprise. M. Henri poussa un profond soupir et baissa la tète, comme abattu par ce coup, auquel il était loin de s'attendre.

Mylord jouit un moment de l'anxiété de Caroline et de son secrétaire, puis il reprit la parole avec l'air d'un homme qui veut réparer un oubli :

— Ah ! pardon I c'est juste ; je ne pensais pas qu'aujourd'hui, grâce à la concession que mon père lui a faite, on ne doit plus donner à Henri que le nom de Darntley ; cependant, pour régulariser l'acte

UN NOM A TOUT PRIX. . 30ï

de tnariage, et dans Tintérêl même de ce jeune homme, car il peut retrouver un jour les parents qui l'abandonnèrent sur une route à la charité des passants, je vous conseille de faire mentionner au contrat ce nom de Henri, suivi de six étoiles, ainsi qu'il . le portait au cou sur un chiffon de papier, quand mon père le ramassa par pitié dans son voyage en France.

— Comment, Monsieur ! mais vous avez donc indignement abusé de moi I reprit M. Kinberg en s'approchant de Henri ; vous nous avez donc menti h tous comme un misérable intrigant!... Vous vous disiez Tallié des lords Wolsey^ quand vous n'êtes rien qu'un enfant trouvé, rien que le valet de mylord I Et ma pauvre fille qui ne savait pas un mot de tout cela I

— Si faitl mon père, si fait! je savais tout, s'écria^ Caroline, croyant par cet aveu calmer l'indignation de M. Kinberg.

— Vous le saviez, reprit celui-ci, donc vous étiez d'accord avec ce malheureux pour vous jouer de ma crédulité et me faire contracter une alliance indigne de moi! Rentrez chez vous; rentrez à l'instant; je n'ai besoin ni de vos larmes, ni de vos supplications* Vous comprenez bien qu'il ne peut rien exister entre vous et un homme aux gages de mylord.

300 UN NOM A TOUT PRlï.

Henri I à qui de 6i rudes paroles avaient rendu le sentiment de sa dignité, se {daça entré le pare ef la fiUe^ comme pour s'opposer à la colère du n^^ant; mais il fut rudement repoussé par Mi Kinbei^g> qui . prit le bras de sa fiUe et la conduisit de force jusqu'à son appartement*

— Oh I Monsieur^ dis*je tout bas à lord Wolsey, il faut que vous soyex bien cruel pour en agir ainsi avec mon amie t II me répondit de manière à n-ètre entendu que de moi :

— Elle avait dû comprendre mes intentions ; pourquoi m'a-tnelle préféré Henri?

M. Kinberg revint. A l'altération de ses traits on devinait que Caroline avait eu une horrible crise ûerveuse ; on en fut convaincu quand il dit à Henri :

— Imposteur infâme I votre mensonge va peutêtre lui coûter la vie; mais j'aime mieux la perdre que d'être obligé de la maudire. Sans le respect que je dois à mylord, je vous aurais déjà fait chasser comme un scélérat par mes genst

La position de M. Henri était horrible ; il ne répondait pas aux injures du père de Caroline ; c'était à lord Wolsey seulement qu*il s'adressait.

— Pourquoi, disait-ilj ftiut*-il que je doive tout à votre père? sans le lien de la reconnaissance^ Mylord,

UN iïOM A TOUT PRIX, 307

je me vengerais cruellement de votre inexplicable conduite avec moi.*« II fallait me tuer, plutôt que de provoquer TafiFront que je viens de recevoir.

liOrd Wolsey gardait une contenance calme de? vant ce malheureux.

— Vraiment) rôpondit-il avec une feinte surprise, je ne savais pas qu'au point où vous en étiess avec M« Kinbei^, celui^^i dût encore ignorer le secret de votre adoi^ion par mon père ; il fallait me dire alors de n'en pas parler, j'aurais gardé le silence. D'ailleurs, qu'importe que vous vous nommiez Darntley ou seulement Henri, pourvu qu'on vous accorde la maîtt^e mademoiselle Caroline?

— La main de ma fille! répliqua M. Kinberg avec indignation. Mylord, je regarde cette proposition d'alliance comme une injure. Que votre valet sorte d'ici, et qu'il n'essaye pas de revoir Caroline, ou je le ferai traîner devant la cour de justice comme un faussaire qui s'introduit dans les familles pour tromper les pères et voler la dot de leurs filles !

Lord Wolsey sortît. J'ignore ce que devint M. Henri : on ne le revit plus à Amsterdam. Quant à la pauvre Caroline, à la suite d'un violent accès de ' fièvre, la petite vérole se déclara, et le septième jour elle mourut en nommant celui qu'elle avait aimé.

-Voilà, Madame, voilà ce que je âais de ce lord Wolsey, dont chacun ici se plaît à faire l'éloge ; jugez s'il m'est possible de croire à ses belles actions, et si je dois partager votre enthousiasme pour lui, et désirer de le revoir jamais.

— C'est une histoire fort intéressante, dit la baronne ; mais je ne vois là-dedans rien de bien criminel de la part de mylord : il s'est vengé cruellement sans doute du mépris que votre amie avait fait de sa récherche ; mais la violence des sentiments excuse tant de choses, que je ne saurais blâmer sa conduite, comme vous le faites. D'ailleurs, savez-vous si lord Wolsey n'a pas souffert beaucoup aussi? Qui vous dit que ce n'est pas le remords qui Ta décidé à venir s'enterrer dans un village de France? On n'est pas le fils d'un €omte de Wolsey, l'héritier d'un pair d'Angleterre, sans avoir de nobles pensées. Je gagerais que • c'est à sa passion pour mademoiselle Kinberg que mylord doit ses projets de bienfaisance que nous admirons tous.

> Constance aurait laissé la baronne de Mézerac essayer de justifier autant qu'elle l'eût voulu la conduite de lord Wolsey; ce mélange de mépris pour ce que la noble dame appelait les gens de rien, et d'indulgence pour les vices d'un lord, indignait si fort raademoi-

UN NDH A TOCT PRIX. 309

setle Yan-li^liuont, qu'elle ne jugea pas nécessaira de discuter avec la baronne sur une question que ces deux caractères absolument opposés ne pouvaient, envisager sous le même jour,

La toilette des daines dn château était terminée. Elles descendirent toutes au salon, tandis que les hommes pressaient les palefreniers qui sellaient les chevaux, car on devait aller en cavalcade à Bussy- Saint-Martin. Constance, sollicitée de toute part, ne put se défendre de suivre la société dans cette visite aux travailleurs; mais en cédant ii- l'obsession, elle se promit de ne témoigner qu'un froid mépris au bienfaiteur de Bussy-Saint-Martin, tandis que ses compagnes se préparaient à l'enivrer de leurs éloges. La baronne s'était empressée de dire h ces dames que mademoiselle Van-Helmont connaissait mylord; on la supplia d'être de la partie : sa présence était indispensable pour faciliter aux enthousiastes du jeune lord une intimité plus prompte, et surtout plus naturelle.

On sortit du château, et les chevaux, tancés à la Suite du léger coursier qui portait madame ''° l'-i"'rac, joutèrent de vitesse à. travers des c peine frayés. Plus calme que les autres, < suivait avec précaution la route dangereii

habiles écuyères parcouraient eu jetant au vent de bruyants éclats de rire mèl^ de eris de joie; les et* valiers, pour exoiter encore leur ardeur, tantàt se laissaient distancer, tantôt jouant de l'éperon, éè* passaient les dames et disparaissaient dans un tourbillon de poussière. Enfin, Constance, gu'(m a|^ lait de loin, en se moquant de sa prudence, sentit le besoin d'bumllier ses oi^eilleuses rivales ; elle pressa du pied sa jument, serra la bride d'une main ferme, se souleva, légère, sur Tanimal qui se cabrait^ et partit avec la rapidité de Téolair, On vit la joli^ Hollandaise traverser la campagne, se courber sur le cou de sa monture pour éviter les branches d'un taillis dont elle perça Tépaisseur; elle fit Siffler sa cravache en passant à côté de celles qui doutaient de son courage, franchit un fossé devant lequel les au* ires cavaliers s'arrêtent. A Texception de la b^ ronne, ils tournèrent le périlleux obstaclct Pour madame de Méserac, élancée à la piste de sa rivale de gloire, elle arriva presque en même temps qu'eUe à Bussy-Saint<»Martin. Un jeune homme qui travaillait au mUieu d'un groupe d'ouvriers, voyant la ju« mont de Constance prête à s'engager dans un dédale de pierres où elle ne pouvait manquer de s'abattre, jeta sa pioche de côté et vint Térrèter par la bride^

' m NOM A TOUT PRIX, 311

Conatanee lui adressa un gracieux remerctment : puis, regardant plus attentivement Touvrier maçon, elle laissa éohapper son nom dans une exelamation de surprise : « Henri 1 » dit-elle. Celui-ci pâlit, mit le doigt sur sa bouobe, et murmura d'une voix presque étejfnte \ « Pas un mot, Mademuîselle, ou je serais perdu ! » Uu nuage couvrit le front de Constance; il y eut dans le regard qu'elle arrêta alors »ur le soi-disant lord Wolsey, non pas l'expression du mépris qu'elle devait éprouver pnur le meurtrier de son amie d'en-^ funcé, mais un profond sentiment de chagrin, et tout has elle se demanda : a Ne dois-je plus voir en lui qu'un malhonnête homme? >^

A la suite de la baronne, arrivèrent bientôt tous . les autres visiteurs. A chaque nouvelle %ure qui se présentait à lui, Henri tremblait de rencontrer en* core un visage de connaissance. C'était une crainte qui se renouvelait tous les jours depuis que Bussy- Saint*Martin était devenu le but des promeneurs de tous les châteaux environnants; mais jamais il n'avait senti aussi vivement cette crainte que de* . puis l'instant où Constance s'était offerte à lui^ Le fondateur de la colonie nouvelle fut peu sensible aux hommages des dames ^ et aux compliments des hommes sur le mérite de ses projets d'amélioration ;

s 12 UN KOU A TOUT PRIX.

il ne répondit qu'à demi-voix, et toutes ses paroles étaient embarrassées : ce qui n'empêcha pas les enthousiastes de le trouver fort intéressant.

Son chapeau de paille à la main, Henri précédait les curieux pour leur montrer les emplacements où devaient s'élever la manufacture, la fontaine et le marché.

Après une promenade de deux heures dans la commune, on remercia: le bienfaiteur de Bussy de son obligeance envers des visiteurs importuns; on lui fit engager sa parole de venir prochainement au château, et les cavaliers remontèrent à cheval. Henri les accompagna jusqu'au sortir du village. Cette fois encore. Constance resta en arrière, comme au départ de Torcy. Henri, qui, de loin, lui avait fait un dernier signe d'adieu, revint vers elle quand il la vit isolée du reste de la compagnie.

— Ne me condamnez pas, Mademoiselle, lui dit-il, avant de m'avoir entendu, et surtout, par pitié, ne révélez rien, si vous ne voulez pas ajouter un dernier malheur à tout ce que j'ai souffert déjà. Vous me méprisez maintenant ; mais si vous vouliez consentir à m'entendre un instant, vous ne pourriez plus avoir, j'en suis sûr, que de la compassion pour moi... Autrefois vous étiez ma confidente à Amsterdam : vou-

lez-vous l'être encore? J'ai besoin de parler à quelqu'un qui saclie me comprendre^ de tous les secrets que renferme mon cœur.

— Où et quand pourrions-nous nous rencontrer? demanda Constance.

— Demain soir, auprès de la pierre lev du cMteau.

— J'y serai, Monsieur Henri, dit-el pressa sa monture pour rejoindre les ca couraient vers Torcy.

LA CUASS£ A L HOUME

Malgré le sentiment visible de gène ( sence de Constance avait fait éprouver au de Bussy, toutes les dames étaient reveni teauplus enthousiasmées que jamais du"n ger qui, depuis quinze jours, occupait ] La baronne de Mézerae, surtout, ne taris:

la douceur de sa voix et l'expression sai son regard.

— H y a vraiment de la poésie dans ci

disait la chaleureuse admiratrice du faux Wokey ; on ne m'aurait pas dit « le voilà, » que j'aurais teut de suite reconnu en lui l'homme supérieur^ en dépit de cette veste d'ouvrier, sous laquelle un noble maintien ne peut jamais disparaître entièrement.

Pour Constance, elle n'intervint pas dans l'entretien général; toute aux réflexions que lui inspirait cette rencontre^ inattendue, elïe se demandait : « Cooiment se peut-il que l'homme que j'ai connu si loyal, si digne d'estime et d'amour, soit descendu au rôle d'intrigant et de faussaire ? Que pourra-t-il me dire pour justiCer son mensonge ? Toutes les vertus que nous aimions en lui n'étaientelles qu'un adroit calcul pour gagner le cœur de Caroline? Ma pauvre amie serait morte pour un hypocritel... Oh! c'est affreux à penser I Je n'irai pas au rendex-vous qu*il m'a donné. »

Et puis Constance revenait sur cette première résolution \ elle se rappelait que Henri lui avait dit : (( Ne me condamuez pas sans m'entendre \ » et' en secret l'amie d'enfance de mademoiselle Kinberg sentait le besoin d'estimer encore celui qu^elle n'au*rait peut-être pas vu sans regret devenir autrefois l'époux de Caroline; car il faut bien le dire, dans leurs entretiens intimes chez l'oncle do Constance^

U?î NOM A TOUT I»1UX. 315

celle-ci avait puisé, pour le jeune secrétaire, un sôntîment de tendresse qu'en se trompant elle-môrae elle s'obstinait à nommer de l'amitié.

Maintenant que le secret de Constance est connu, du comprend l'effet pénible que produisit sur elle la présence de Henri sous un nom et avec les apparences d'une fortune qu'il ne possédait pas. C'était l'homme estimable et malheureux qu^elIe aimait en lui : la pensée de le croire coupable lui brisait le cœur. Aussi ne lutta-t-elle pas longtemps contre sa promesse de rendez-vous. La journée du lendemain lui parut interminable. Ce fut par des promenades et des rêveries dans le parc qu'elle essaya de tromper son impatience : enfin la nuit tomba; les hommes passèl*ent dans la salle de billard ; les dames arrangèrent leur soirée, celles-ci à une table de jeu, celleslà dans la bibliothèque du château ; d'autres proposèrent une partie de batelet sur la pièce d'eau du parc. Constance put sortir sans Être remarquée. Elle connaissait les chemins : en une demi -heure elle arriva près de la pierre-levée, où Henri lui avait promis de se rendre. Il n'était pas là ; elle l'attendit vainement pendant plus de vingt minutes.

Il ne peut pas se justifier, pensa- t-elle ; il a reculé devant la confession de sa coupable conduite.

Comme elle se parlait ainsî, des paysans qu'eJIe avait déjà vus passer en se rendant à la pierre-levée, revinrent sur leurs pas, et se dirigèrent vers Tendroît où elle attendait Henri. Ces paysans, armés de pelles, de pioches, de bêches et de faux, s'entretenaient avec chaleur.

— CiOmment, disait l'un, nous ne le trouverons pas, le gredin I H sera dit que nous nous serons laissé engeoler par lui, et qu'il nous aura échappé! H faut chercher partout ! Il faut le tuer I

— Oui, il faut le tuer! répétèrent les autres. Et ils se partagèrent la fouille des taillis.

Constance frémit, sans deviner cependant à qui s'adressaient ces sinistre? menaces. Qui donc poursuivait-on ainsi? Contre qui les gens du pays s'étaîèntils armés de leurs outils de labourage, dont ils voulaient faire des instruments de meurtre? La peur s'empara de la jeune fille ; elle ne voulut pas attendre plus longtemps, et reprit le chemin du château ; mais k quelques pas, une troupe d'ouvriers, animés de colère comme les paysans qui avaient déjà passé devant elle, la forcèrent à rebrousser chemin ; ceux-là disaient aussi :

— Il ne peut pas être loin, le brigand! Mais qu'il se montre donc, pour qu'on l'assomme !

— Je suis bon enfant, disait un autre ; mais avec des gredins comme celui-là, il ne faut pas de pitié. Allons r flaire, Pataud 1 flaire, mon chien I

Et rouvrîer envoyait un gros dogue à travers les broussailles. L'animal s'approcha de Constance, qui cherchait à se dérober aux regards des passants. Elle poussa un cri d'effroi.

— : Le voilà ! dirent les chercheurs.

Et soudain la bande accourut, les veux enflammés de celère et avec d'horribles menaces à la bouche. Bien qu'elle se sentît près de s'évanouir en se voyant entourée pBr des hommes déterminés au crime, Constance s'efforça cependant de montrer du courage.

— Que me voulez-vous? dit-elle d'une voix assez ferme aux ouvriers que la rage aveuglait.

' — Tiens, c'est une femme 1 dit l'un d'eux en mettant la main sur la manche de sa robe ; passez, ma belte, passez; et si vous rencontrez celui que nous cherchons, dites-lui bien qu'il ne sortira pas vivant du pays, car tous les chemins sont gardés. Voilà cinq heures que nous lui faisons la chasse; demain, aprèsdemain, nous recommencerons encore, jusqu'à ce qu'il vienne se livrer, et alors nous verrons à lui bassiner ses blessures d'aujourd'hui à coups de pioches et de truelles.

Ils dirent, et s'enfoncèrent dans Tépaîsseur d'un bouquet de bois. La soirée était froide, et pourtant de grosses gouttes de sueur mouillaient le front de Constance ; elle marchait toujours, mais incertaine du chemin, car la peur lui avait fait faire mille détours à la lueur trompeuse de la lune, voilée de temps en temps par des nuages qui, en passant, confondaient tous les sentiers dans une obscurité impénétrable. Pour la seconde fois elle revenait vers la pierre-levée, et cherchait à reconnaître sa route, quand le hurlement de cent voix ébranla l'air, traversa le bois et retentit à travers les taillis. Alors Constance, appuyée d'une main sur la pierre druidique, car ses genoux avaient fléchi, vit au loin poindre et disparaître des lumières qui semblaient courir dans les fourrés du bois ; elle entendit un sourd murmure de voix succéder au cri de rage de cette meute d'hommes ; et comme les nuages se fondaient sous les rayons de l'astre de la nuit, elle aperçut des ombres qui passaient à l'horizon, courant les unes après les autres, comme devaient faire les sorciers dans la fameuse ronde du Sabbat. Le bruit des pas ne pouvait arriver jusqu'à elle. La jeune fille ne saisissait de cette agitation lointaine que les clameurs iniiscontinues et les mouvements rapides de ces fugitives clartés, dont

le nombre grossissait & chaque instant. Elle était là tremblante de voir revenir de son côté ceux qui faisaient une si terrible chasse, quand, à quelques pas ~ de la pierre-levée, d'épaisses broussailles s'entr'ouvrirent : un homme, avec le visage et les bras ensanglantés, les habits en lambeaux, se précipita vers Constance, et lui dit :

■ — Sauvez-moi... ils vont revenir m'acheverl... De l'eau, et un asile, ou je suis perdul

Le timbre de cette voix mourante fit frissonner Constance : elle avait reconnu Henri.

-^ Malheureux I lui dit-elle, qu'avez-vous donc fait pour être traité ainsi?

— Ne parlez pas, ils reviennent, ils me tueront, les misérables I... Eh I qu'importe I reprit-i" de résolution, pas un être sur la terre n( moi... ma mort ne sera pour personne u deuil ou de larmes, n faut en finir... il fa périsse là, sur cette pierre, comme on auri laisser périr il y a vingt-cinq ans quand on : donna & la pitié douteuse du comte de Woli fuyez, Mademoiselle, continua-t-il en élo geste Constance, qui ne pouvait encore ; sa stupeur; épargnez-vous le triste specta fin ; car vous les entendez comme moi

pas? Voilà qu'ils approchent : ils n'auront pas de peine à m'assassiner, je suis accablé de fatigues et de blessures, et je n'ai pas envie de leur disputer ma vie.

Il se laissa tomber sur la pierre, attendant avec résignation l'heure de son supplice, et bien résolu à n'opposer aucune résistance. Mademoiselle Van- Ilelmont, en proie à la plus horrible anxiété, tantôt prêtait loreille, tantôt se penchait vers Henri pour \ l'engager à se lever et à la suivre.

— Mais venez. . . pour Dieu 1 venez avec moi. Monsieur Henri, que j'essaye au moins de vous sauver... je ne vous quitte pas. Insensé 1 savez-vous bien que si ma présence ne retient pas les bras de ceux qui vous cherchent, je mourrai là aussi de frayeur I Henri, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez de plus cher, suivez-moi !

— Au nom de ce que j'ai de plus cherl reprenait d'une voix faible le malheureux criblé de blessures ; mais je n'ai rien de cher au monde, puisque chacun me repousse, puisque je ne suis aimé de personne... Vous avez de la pitié pour moi, mais voilà tout ; de la pitié comme on en a pour tout ce qui souffre : un chien aussi inspire de la pitié... Laissez-moi mourir là, vous dis-je ; c'est un titre au souvenir des hommes

que de périr assassiné pour avoir voulu être utile h

ses semblables.

A force de supplications, Constance, qui ne voulait

pas abandonner Henri à la fureur de ses ennemis, le

décida enfin à s'éloigner avec elle de cette place, où

le danger d'être découvert par des furieux devenait

de plus en plus imminent.

^— Vous le voulez, dit Henri, je vais essayer de me

lever. Peut-être ne pourrai-je pas aller bien loin;

mais au moins je n'aurai pas attendu lâchement

leurs coups.

Il s'arma de courage, assura sa marche, et se laissa emipener par Constance. Ils cheminaient en silencp, penchant tour à tour l'oreille vers la terre pour distinguer le bruit des pas de l'ennemi d'avec le frémissement des feuilles. Après de nombreux détours dans les chemins les moins fréquentés du pays, ils aperçurent le mur du château de Torcy, que surmonte une grille à fers de lance dans toute la longueur du pare. Constance s'arrêta là, et, après s'être assurée que personne ne les avait suivis, ni ne pouvait les entendre, elle -dit à Henri : « J'ignore si ce château serait un sûr abri pour vous dans le cas où l'on viendrait à savoir que le propriétaire vous a offert un asile chez lu]. Je dois donc vous sauver

d'abord; plus tard, je mettrai le maître de celte maison dans la confidence de notre secret. Laissezmoi entrer seule, et attendez que je vienne de Tintérieur du parc vous dire si vous pouvez sans danger escalader la grille... Attendez, Henri, et surtout pas d'imprudence. Elle disparut rapidement au tournant du chemin que longeait le mur du parc.

Quelques minutes après, mademoiselle Van-Helmoht, qui était rentrée au château sans que son retour fût remarqué par les dames qu'elle vit de loin revenir de leur promenade sur Teau, s'achemina vers la partie du parc où elle avait laissé Henri. Elle craignait, en arrivant à cette place, de ne l'y plus retrouver; d'une voix timide, et le cœur serré de frayeur, elle appela le pauvre blessé, qui lui répondit faiblement : « Je suis là. »

— Maintenant, dit-elle, il faudrait tâcher de passer par-dessus cette grille; mais vous n'en aurez jamais la force, et je ne puis vous aider.

Il répondit : « Je vais encore essayer, » puis il grimpa avec peine sur le mur, roidit ses bras autour des barres de fer ; mais élevé à quelques pouces au-dessus du mur, il manquait de point d'appui pour atteindre à l'extrémité de la grille. L'anxiété de Constance était affreuse. Elle cherchait dans son esprit le moyen

de venir au secours de Henri, qui allait retomber épuisé, après de vains eifprts. Soudain une pensée lui vint qui rendit l'espoir h son cœur ; elle ramassa quelques feuilles d'arbres détachées de leur tigiB par la violence du vent, en fit un double lit qu'elle plaça sur le haut des raanches de sa robe, appuya fortement ses mains sur le mur, son front contre la grille, et dît à Henri : « Posez le pied sur mes épaules, et ne craignez pas d'appuyer ; je vous soulèverai ; j'ai du courage. » Par un mouvement plutôt machinal que volontaire, Henri obéit à la prière de Constance. Le jeune homme s'éleva sur la pointe des pieds ; il atteignit les fers de lance, s'y cramponna ; une seconde après Henri était dans le parc, et remerciait, par un serrement de main bien expressif, la courageuse fille qui venait de le soustraire à la fureur des paysans.

Il ne tarda pas à se trouver dans la chambi^e que Constance lui destinait : « Vous reposerez là, lui ditelle ; ne vous inquiétez pas de moi, et croyez que^ quoi qu*il arrive^ il y a quelqu'un sur la terre qui ne vous abandonnera pas tant que vous serez malheureux. » Elle lava les plaies saignantes de Henri, les pansa du mieux qu'elle put, rétablit le désordre de sa propre toilette^ et descendit au salon^ où elle trouVa

la société réunie. L'un des fermiers du maître de Torcy était là ; il racontait ainsi le scandale de Bussy- Saint-Martin :

« Ce matin, un étranger s'était présenté chez le maire ; il avait demandé à parler devant celui-ci à lord Wolsey : c'était, disait-il, pour une affaire concernant les plans de la commune. La servante du maire s'enipressa d'aller prévenir mylord , qui se trouvait en ce moment dans l'école de maître Chevance. Henri la suivit aussitôt chez le maire. Celui qui l'avait mandé n'eut aucune question à lui adresser. Le coupable, à sa vue, se troubla, pâlit et s'écria : Je suis reconnu 1 En effet, l'étranger le nomma Henri. Il apprit au maire que celui qui se faisait nommer lord Wolsey n'était qu'un ancien secrétaire de mylord, et que le véritable Wolsey ne reconnaîtrait aucun des engagements pris par un intrigant, sans fortune et sans consistance dans le monde.

« L'homme qui venait si brusquement démasquer le faux lord, c'était Nol Acton, le tuteur d'Arthur Wolsey. 11 arrivait d'Angleterre, afin d'annoncer à son pupille que le comte de Wolsey, en mourant, l'avait nommé son exécuteur testamentaire. Averti par la voix publique des immenses travaux que le jeune lord faisait exécuter dans une petite commune

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de Seine-et-Marne-, Acton avaii; pris d*amples renseignements qui l'amenèrent à soupçonner que le nom de Wolsey ne se trouvait raêl^ à cette affaire que pour cacher la spéculation d'im faussaire. Bientôt après, ses soupçons devenant certitude,, il s'était rendu àBussy-Saint-Martin. Henri connaissait Acton. Quand il vit son secret trahi par la présence de cet étranger, il voulut parler, afin de justifier sa conduite. Il n'en eut pas le temps ; déjà, grâce à la servante du maire, le bruit de cette scène était parvenu aux oreilles des ouvriers; il se répandit en un instant dans les chaumières environnantes. « On nous a « trompés ! » disaient les uns. « Nous sommes vo- « lés I » disaient les autres ; et aussitôt la population, avec des cris affreux, se porta en foule à la maison commune. Toutes les issues furent gardées ; on envahit la mairie. « Qu'on nous livre le scélérat! « criaient les furieux; il faut que justice soit faite ! » Et tout à la fois juges et bourreaux, ils proféraient des menaces de mort contre celui qu'ils appelaient le bienfaiteur de la commune, une heure avant l'arrivée de Nol Acton à Bussy-Saint-Martin. La maison du maire aurait été ensanglantée, si la servante n'eût du* vert à la hâte une porte de dégagement, par laquelle Henri put s'échapper. Cette porte ne fut pas refermée

assez promptement pour que les ouvriers et les paysans qui se précipitaient dans la mairie ne pusseiit suivre les traces du fugitif. lis s'élancèrent après lui, malgré les exhortations du maire et les prières d' Acton. Ceux-ci ne parlaient que de la vengeance de la loi ; mais les furieux, en montrant leurs outils de travail, répondirent : « La voilà la loi I » et ils commencèrent la terrible chasse à Thomme, avec Tardeur d'une meute qui suit la piste d'un sanglier.

(( Coupé dans tous les chemins, traqué dans tous les taillis, frappé d'une pierre, atteint d'un lourd instrument de maçonnerie ou de labour, Henri fuyait toujours devant ceux qui le poursuivaient sans relâche, et qui poussaient un horrible cri de joie quand ils voyaient le projectile lancé contre lui déchirer ses vêtements ou l'ensanglanter. La meute, avec ses yeux flamboyants, la poitrine gonflée de cris rauques et la bouche écumante, oubliant que Henri, même par son imposture, avait en quelques jours répandu plus d'aisance dans la commune que les habitants ne pouvaient en espérer par un travail de plusieurs années; oubliant même que celui qu'ils pourchassaient était un homme, et qu'ils étaient des hommes aussi, n'avaient plus qu'une pensée, qu'on j désir, c'était de déchirer leur victime haletante. La j

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meute, altérée de saii^, suivait tous les détoqrs où la peur conduisait Henri. Elle se dispersait dans les sentiers, se réunissait aux carrefours, formait des cercles, des échelons, et courait toujours jusqu'à ca qu'elle perdît de vue le malheureux, qui n'osait regarder derrière lui, et (Jui profitait de l'abri d'un corps d'arbre, ou de l'asile que lui oiFraient quelques broussailles, pour étancher le san^ d'ange blessure ou pour reprendre haleine. Cette course mortelle dura cinq heures ; vingt fois, pendant la chasse que les paysans lui faisaient, Henri, épuisé de fatigues, exprimait par des gestes qu'il n'en pouvait plus et qu'il allait se livrer ; mais quand les autres accouraient sur lui avec le hourra de mort, alors le péril lui redonnait des forces : il courait de nouveau, jusqu'à ce qu'on eût perdu la trace de ses pas. La nuit est venue, mais sans apporter ni sécurité ni trêve au fugitif que Ton cherche encore. »

Ainsi parla le fermier. Ce long et sinistre récit commençait à peine quand mademoiselle Van-Helmont entra dans le salon.

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