Les Hobereaux
Nous prévoyons que le premier cahier de la sixième série, paraissant le dimanche 2 octobre prochain, sera le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières séries; nous demandons à nos abonnés, de même que nous pensons dès aujourd'hui à préparer l'établissement de ce catalogue, de penser, pour leur part, à en préparer la distribution utile ; c'est-à-dire que nous leur demandons, pendant l'achèvement de cette cinquième série, de chercher et de nous indiquer à qui nous pourrons utilement envoyer ce catalogue analytique sommaire, comme nous envoyons nos vient de paraître; pour savoir ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffît d'envoyer dès aujourd'hui son nom et son adresse à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on recevra en octobre notre catalogue analytique sommaire; pour faire savoir à quelqu'un ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffît d'envoyer dès aujourd'hui à M. André Bourgeois le nom et l'adresse de la personne à qui on s'intéresse ; avertir en même temps cette personne ; elle recevra en octobre notre catalogue analytique sommaire.
Nous demandons particulièrement à nos abonnés d'utiliser les déplacements des vacances pour nous chercher des abonnés nouveaux.
à notre ami Pierre Baudouin
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à la mémoire de monsieur Jean de Monéis
— A table, messieurs, à table !
La table du curé de Villefaignes était célèbre dans le pays : quatre fois par an, aux grandes foires, il rendait aux hobereaux, qui venaient vendre leurs bœufs, les dîners qu'il en avait reçus.
La servante posa devant lui trois chapons qu'il distribua, pour les découper, à ses hôtes.
— A vous, monsieur Dagoury... A vous, Jean... A moi cet eunuque !
Les bêtes, ouvertes en un tour de main, épandirent dans les assiettes les truffes qui tendaient à crever leurs peaux dorées.
Les hobereaux étaient partis le matin, de bonne heure, à cheval; ils avaient bataillé dans les auberges avec les bouchers ; il était plus de deux heures : les chapons étaient à point, ils mangèrent.
— Dieu merci, dit l'ecclésiastique, toute crainte de guerre est écartée.
Jérôme et Jean Tharaud
— Ma foi, je le regrette, répondit Jean de Vivans. Les Prussiens méritaient une leçon.,. Vous avez lu le Conserçateur?...
Du Landier s'étonna d'entendre parler de guerre. Il vivait à trente kilomètres du bourg, comme un loup, dans une bicoque où n'arrivait jamais ni un journal, ni une lettre.
— Vraiment... l'Empereur?...
Il agitait sa tête couverte de cheveux grisonnants, bien qu'il fût jeune, d'un mouvement nerveux pour chasser les sons de sa gorge, car il bégayait.
— ...l'Empereur a voulu déclarer la guerre?... Les convives éclatèrent de rire :
— Mais tous les paysans savent ça... Et ton loup ?...
Du Landier adorait les bêtes : il avait dressé un louveteau qu'il avait mis dans sa meute.
— Son loup ! répondit des Borgnes. Nous chassions ensemble, jeudi matin. Nous lançons... Nous avons un défaut... Nous arrivons sur les chiens. Du Landier laisse tomber son manteau... son loup se jette dessus et le met en pièces... Je lui dis : « Prends garde à ton loup, il te fera comme à ton manteau. »... Impossible de retrouver le pied... Nous rentrons... Dans la cour, du Landier se penche pour rattacher son soulier... son loup se
la
jette sur lui, le mord au bras... mon fusil était armé...
— Il ne m'aurait pas fait de mal, dit du Landier qui regrettait son loup.
— Savez -vous, s'écria Montcharmin, que la Sicotière a une fille?
— Allons donc ! fit le curé, j'aurais bien juré que j'en aurais une avant lui.
— Le Sourd m'avait prêté des terriers... Je passe chez la Sicotière... Nous lâchons les terriers dans sa garenne... Un coup de fusil... La Sicotière lève son chapeau... « Nom d'un chien, c'est une fille !... » Le diable m'emporte si je savais ce qu'il voulait dire. Sa femme accouchait quand nous étions partis et il avait dit à son garde : « Un coup de fusil si c'est une fille, et deux si c'est un garçon. »
— On naît, on meurt, dit gaiement Jean de Vivans... Notre pauvre oncle du Deffends vient de passer l'arme à gauche. Depuis des mois, pincé par la goutte, il ne remuait ni pied ni patte... Notre pauvre tante se réjouissait. Il ne pouvait plus faire de fredaines. Mais l'oncle gardait sa dernière carte... Un soir de la semaine passée la goutte le quitte. Il monte à cheval, court à Bergerac, joue toute la nuit, perd tout ce qu'il a, remonte à cheval. La pluie tombait. La goutte le prend. La douleur le tord. Il enfonce, long comme ça, ses éperons
Jérôme et Jean Tharaud
dans Péchard... la bête s'effare, le jette la tête la première dans un bourbier. On l'a retrouvé le lendemain, planté dans la tourbe comme un pieu.
— Sacré Léonard ! dit Montcharmin.
Les cris des cochons châtrés dans un coin du champ de foire, les meuglements des bœufs qui passaient, des braiements d'ânes, des claquements de sabots, une complainte, des rires, des jurons de paysans attablés en face du presbytère dans l'auberge, une musique de chevaux de bois, le piston d'un arracheur de dents orchestraient ces propos.
Les plats se succédaient nombreux, copieux, irréductibles. Rassasiés, les convives mangeaient toujours. La face du curé flambait. Montcharmin suivait de ses yeux, allumés par le vin, au fond de la cuisine, la métayère qui aidait la servante.
— Minette, l'eau-de-vie !... cria le curé.
Le maire porta la santé de l'Empereur, Jean de Vivans celle de l'Impératrice. Son frère s'approcha d'une fenêtre ouverte sur les champs. Le silence d'un jour d'été enveloppait les prés, les landes, les haies plantées de grands arbres qui donnent à cette région du Périgord le caractère d'une forêt, bien que les grands bois y soient rares.
Un homme accourait vers le village à travers champ. Vivans reconnut Plus-Petit, le porteur de dépêches, qui avait hérité ce surnom de son grand-
père, le plus petit de quatorze enfants. Il se hâtait, sautant les haies, traversant les blés noirs, disparaissant dans les chemins creux ; il apparut derrière le mur du verger.
— Plus-Petit ! annonça Yivans.
Les hobereaux se turent, anxieux comme des gens qui n'emploient le télégraphe que pour expédier des nouvelles de mort.
— Du nouveau, monsieur Pierre; monsieur le maire est là ?
Dagoury se leva de table. Plus-Petit lui tendit un pli de la sous-préfecture. Le maire l'ouvrit, le parcourut des yeux.
— Messieurs, la guerre !
Les hobereaux se levèrent, entraînant la nappe et la vaisselle.
Après une seconde de stupeur, ils furent saisis d'une triomphante joie. Pierre de Vivans et des Borgnes empoignèrent Dagoury par les cuisses, le soulevèrent au bout de leurs bras ; Montcharmin embrassait la métayère ; du Landier, complètement ivre, pleurait; le curé versait à boire.
Tous criaient :
— Vive l'empereur !
— Lâchez-moi, dit le maire, je vais faire battre le tambour !
— Et moi sonner les cloches, dit le curé.
Jérôme et Jean Tharaud
Des Borgnes et du Landier le suivirent.
A la fenêtre, Jean de Vivans criait : « La guerre ! la guerre ! » du ton dont il annonçait : « Un lièvre ! un lièvre !» à la chasse.
Les paysans, les bêtes, s'arrêtaient, l'auberge dégorgeait ses buveurs. Les sons de la cloche s'épandirent sur le bourg, accompagnés par les roulements du tambour, le piston de l'arracheur de dents qui jouait Partant pour la Sj-rie, les cris des paysannes courant après leurs bêtes effarées.
Jean de Vivans monta dans le grenier du presbytère, prit un drapeiau, sortit dans la rue. Des jeunes gens l'entourèrent, criant : « Vive l'empereur ! » La bande fit le tour du village.
Sur le champ de foire, du haut de la voiture de l'arracheur de dents, Jean de Vivans harangua les paysans : le bruit du piston couvrait sa voix.
Les gens s'attelèrent à la voiture dorée, qui reflétait dans ses glaces Vivans appuyé à son drapeau, la traînèrent autour du champ de foire.
Devant l'auberge, Jean voulut descendre : on le porta en triomphe.
— Vive monsieur de Vivans ! Vive l'empereur !
Il monta sur une table, recommença de parler. On se pressait pour l'entendre dans l'auberge enfumée. On montait sur l'évier, sur les portes. Vivans se grisait de ses paroles et de cette passion
que sa voix dégageait peu à peu des forces endormies de cette foule... Révoquait le premier Empire, les triomphes du second, l'Italie, la Grimée.
Un soir pourpre couvrait la campagne de gloire. Les sons ne sortaient plus de sa gorge éraillée. Les paysans commençaient de revenir chez eux, emportant par les chemins silencieux des souvenirs de triomphe et la certitude de la victoire.
Des Borgnes, Montcharmin, du Landier, d'autres hobereaux accourus dans le bourg à la nouvelle, le félicitèrent.
— Oui, oui ! dit Jean de Vivans, nos paysans sont lents à s'émouvoir, mais quand ils sont partis...
— C'est comme le chêne, dit le curé : c'est long à prendre, mais ça brûle bien.
— Partons, dit Pierre.
Ils passèrent à l'écurie, firent seller leurs chevaux.
Les hobereaux se séparèrent. Du Landier courait sur son tarbais efflanqué, retrouver les merles, les geais, les perdrix, les cailles, les tourterelles qui peuplaient l'unique étage de sa maison en ruines; Montcharmin fouettait la haridelle de son tapecul, crotté par toutes les boues de l'hiver, pour éviter les foudres de la maritorne, qui lui dispensait sa cuisine et ses amours.
Des Borgnes s'enfuyait vers le grenier, où il
Jérôme et Jean Tharaud
dessinait sur de grandes feuilles de papier, avec des encres de couleurs diverses, les arbres généalogiques des familles nobles du pays.
Les Vivans continuèrent leur route seuls; leurs chevaux dépassaient les paysans qui s'égrenaient le long de la route et les saluaient au passage. Les frères disaient : « Bonsoir, bonsoir », appelant par leurs noms les gens qu'ils connaissaient tous.
A la côte de la Barde, quand leurs chevaux prirent le pas, Pierre, qui n'avait pas encore parlé, dit à Jean :
— Je m'ennuie ici, il faut profiter de l'occasion. Je m'engage.
— T'engager ! et notre mère ?...
— Tu restes, toi.
Jean rougit, comme si les paroles de son frère enfermaient un reproche ; il ne pouvait faire un soldat, étant boiteux. Son ivresse se dissipa. Pierre avait raison de partir; il allait vivre, voir des champs de bataille, traverser l'Allemagne, connaître la gloire ! Leurs chevaux s'étaient remis au trot; Jean de Vivans répondait à peine au salut des métayers. Leurs chevaux traversaient leur domaine, le terrain réservé de leurs chasses. Une perdrix, suivie de ses petits, traversa la route, des lapins se terrèx'ent dans un fossé, un faisan s'envola sous le nez de leurs chevaux. Ces bêtes ne
purent distraire Jean de sa méditation mélancolique.
— Allons, pas de tristesse, lui dit Pierre. Nous ne pouvons partir tous les deux. Il en faut bien un ici... C'est assez que je parte pour notre honneur.
Jean haussa les épaules ; il se rappelait le rôle qu'il avait tenu l'après-midi dans le bourg, le drapeau promené sur le champ de foire, le char sur lequel on l'avait traîné, la table de l'auberge sur laquelle il était monté... Il arrêta son cheval d'un coup de rênes :
— Un bavard, s'écria-t-il, un avocat ! Voilà ce qu'on dira de moi.
— Allons donc, répondit Pierre. On sait bien que ce n'est pas la peur qui te retient ici.
— On ne saura rien, répliqua Jean, entêté; je serai celui qui n'est pas parti.
Il enleva son cheval d'un coup d'éperon; Pierre se lança derrière lui, le rejoignit à l'entrée d'une large allée de châtaigniers, labourée par la roue des charrettes, au point le plus élevé de la route que les paysans appellent « Quatre-Vents », La campagne noire derrière eux rougeoyait au couchant d'une lumière attardée. Du haut de leurs chevaux massifs, les hobereaux dominaient le pays.
Ils s'engagèrent sous les châtaigniers. Le pas clair de leurs chevaux s'assourdit dans l'allée, où
Jérôme et Jean Tharaud
l'ombre des arbres entretenait une humidité d'hiver, même au cœur de l'été.
Ils trouvèrent leur mère dans le petit salon, près du feu : madame de Vivans avait toujours froid. Une lourde couronne de cheveux noirs penchait sa tête sur un métier à tapisserie ; elle leva sur ses fils Son visage au teint de rouille, éclairé par des yeux fiévreux.
— Vous arrivez bien tard, mes enfants.
— Vous connaissez la nouvelle ? demanda Pierre.
— Je sais... Mais je n'aime pas vous savoir sur les routes quand le soleil est couché...
— Gomment les gens ont-ils appris la guerre ? demanda- t-elle après un silence.
— Avec enthousiasme, répondit Pierre.
— Oui, on m'a dit... Vous n'y êtes pas étranger, Jean... On vous a traîné, paraît-il, dans une voiture de charlatan...
Elle retroussa ses lèvres sur ses dents en ruines.
— Je doute que cette guerre nous apporte rien de bon, reprit-elle en regardant le haut portrait d'un officier de marine accroché au mur, mais les aventuriers qui ont pris la place de nos princes...
Un domestique annonça que le dîner était servi ; il ouvrit la double porte, et levant au bout de son bras un candélabre dont une seule bougie était allumée, précéda madame de Vivans, qui donnait le
bras à Jean. La bougie éclaira la rampe de bois d'un escalier, le cuivre d'une trompe dans le vestibule, des lignes, l'armoire à fusils... Sa lumière glissa sur le parquet ciré d'une longue pièce nue, éclairée sur les côtés par de hautes fenêtres aux vitres verdies par la nuit.
Derrière eux, Pierre faisait craquer sous ses bottes le plancher bossue, vallonné, disloqué par l'humidité.
Ils s'assirent au bout de la longue table qui n'était couverte d'une nappe qu'à l'extrémité la plus rapprochée du feu. Le papier où l'on voyait représentée l'histoire de Joseph, décollé par larges places, n'était plus retenu au mur que par les trophées de cerfs, de loups et de sangliers ; et la pièce eût été parfaitement morte si l'écluse du moulin ne l'eût remplie de la vie bruissante de son eau.
Les jeunes gens étaient silencieux. Pierre se demandait comment il annoncerait son départ à sa mère. Madame de Vivans dominait ses fils d'une autorité qui ne s'était jamais détendue; ils étaient toujours pour elle des enfants, elle ordonnait jusqu'aux plus minces détails de leur vie : la forme de leurs souliers, la couleur de leurs cravates.
Jean pensait au déjeuner tumultueux du curé, à la surprenante nouvelle qui l'avait grisé et qui n'éveillait plus en lui que le désespoir d'être boiteux.
Jamais il n'avait senti comme ce soir la gravité d'un misérable accident d'enfance :
Une querelle, là, tout près, sur la terrasse, avec son frère ; Pierre l'avait poussé, il était tombé du haut du mur dans le pré. Il s'était cassé la jambe, et ce misérable médecin n'avait pas été capable de réussir une opération de rien! Quarante jours dans un lit pour s'apercevoir en se levant qu'il était estropié pour la vie !
— Eh bien ! Jean, fit madame de Vivans, vous ne dites plus rien, vous avez trop bavardé avec les paysans...
— Il n'y avait donc pas dans tout le pays un rebouteux capable de remettre ma jambe ! Cette brute de médecin...
— Sois donc raisonnable, dit Pierre, nous ne pouvons partir tous les deux, ta jambe n'y est pour rien.
— Vous partez ! demanda madame de Vivans, dont le visage jauni devint terreux.
— Évidemment ! il part, vous ne voudriez pas qu'il se terrât ici, quand tous nos paysans sont à l'armée.
Madame de Vivans regarda Jean avec hauteur :
— Je vous prie de changer de ton...
Emprunté dans une vieille redingote à Pierre, un
nœud blanc remonté sur son cou mal rasé, le domes-
tique promenait autour de la table des pièces d'une argenterie lourde et dépareillée.
Madame de Vivans se taisait irritée qu'un de ses fils eût pris une décision grave sans lui avoir, d'abord, demandé son avis. Et la tristesse de l'heure présente se confondait avec des tristesses anciennes. Elle songeait à d'autres départs : son mari était, il y avait longtemps, dans cette même salle, à la place de Pierre. Sa voix pareille à celle de son fils se mêlait au bruit de cette eau qui semblait ruisseler sous le plancher. Les mêmes têtes de cerfs, de loups et de sangliers accrochées au mur écoutaient leurs entretiens avec leurs oreilles immobiles et regardaient de leurs yeux de verre ces veillées mélancoliques.
Des tristesses qu'elle avait cru mortes revenaient s'asseoir à cette table, avec l'allure familière d'êtres qui n'avaient jamais disparu, mais rôdaient autour de cette maison, attendant l'heure de rentrer.
Pierre demanda à son frère :
— A quoi songes-tu?...
Jean répondit avec une malignité inconsciente :
— A cette jambe maudite.
Pierre furieux, s'écria :
— Je donnerais mes deux jambes pour te raccommoder la tienne et mes deux bras aussi, et ce départ à l'armée, mais, jour de Dieu, ne me parle plus de ta jambe, ne m'en parle plus !
Jéj'ôme et Jean Tharaud
Pendant quelques minutes, personne ne parla plus.
Madame de Vivans rompit le silence :
— Je suis vieille, mes enfants...
Pour ses fils elle avait toujours été vieille. Ils ne comprirent pas à quelles réflexions secrètes répondaient ses paroles. Elle continua de sa voix éteinte, à laquelle la fièvre de ses yeux donnait une couleur passionnée :
— Quand votre père est parti pour la Grimée, nous étions, lui et moi, dans cette salle... Vous étiez couchés... Nous sommes restés là jusqu'à deux heures du matin...
Le bruit sec d'une noix que Jean brisa dans ses doigts, car on mangeait encore des fruits d'hiver, éclata comme un coup de fusil en forêt.
Pierre posa sa serviette sur la table.
— Je ne la plie pas ce soir...
Madame de Vivans mit sur ses épaules sa fourrure qu'elle avait rejetée sur le dossier de sa chaise ; Pierre lui donna le bras, le domestique prit le candélabre ; Jean les suivit en boitant.
A la porte du petit salon, madame de Vivans remercia ses fils et leur donna, comme tous les soirs, pendant qu'elle faisait ses prières, la liberté d'aller fumer sur la terrasse.
Pierre décrocha sa trompe dans le vestibule ; la
nuit était noire ; ils marchèrent avec la sûreté d'aveugles dans le dédale des massifs de fleurs campagnardes jusqu'aux fauteuils de châtaignier qui attendaient leur sieste de tous les soirs.
Jean frotta une allumette qui éclaira un instant un coin du jardin, un buisson de houx, les pierres du mur, des tiges d'orties...
Pierre s'essuya les lèvres, donna quelques coups de langue dans sa trompe, cherchant l'écho. Soudain le son du cor s'envola éclatant, comme un appel à la guerre. Les chiens de la meute aboyèrent, ceux des bergers dispersés dans les fermes répondirent en longs abois.
Le paysage se révélait tout entier à Jean de Vivans par des détails épars dans l'ombre...
— A ton tour, fit Pierre lui tendant la trompe.
Jean la balança au bout de son bras, l'égoutta, la mit à ses lèvres. La nuit semblait devenue plus noire depuis que les sons s'étaient tus, la campagne plus déserte; seul le bruit continu, inquiet et monotone, le bruit de l'eau sur l'écluse. Et sur cette immense paix, Jean étendit la tristesse de la sonnerie de Saint-Mars qui est une sonnerie de fin d'automne, de fin de chasse et semble la plainte des bêtes abattues. Par moment il s'arrêtait de souffler, les sons du cor tombaient au fond de la vallée, palpitant comme des oiseaux qui vont se poser sur
Jérôme et Jean Tharaud
des branches. A son souffle, ils s'envolaient par dessus les bois.
— Tu ne sonneras plus de longtemps, dit Jean en posant la trompe.
— Les chiens ne m'oublieront pas ; tu sonneras pour moi.
Ils rentrèrent dans la maison par la cuisine, pleine de métayers venus rendre compte à l'intendant du bétail qu'ils avaient vendu.
Pierre s'arrêta pour leur dire adieu et demanda le prix qu'avaient atteint les bœufs.
Les gens le regardaient avec moins d'admiration que de surprise, trouvant étrange que leur maître, qui avait payé un homme pour le remplacer au service, voulût partir à la guerre.
Jean retrouva sa mère dans le petit salon, enveloppée de ses fourrures, les jambes roulées dans une couverture de laine, sous le portrait romantique de monsieur de Vivans : il était en grand uniforme, debout sur le sable d'une plage; derrière lui, une frégate penchait sa voilure au ras de la mer entre la houle et le ciel orageux.
— Et votre frère ? demanda madame de Vivans.
— Il dit adieu aux métayers.
Les langues de feu jouaient avec le portrait, le léchaient de leurs lueurs intermittentes, l'animaient
quelques secondes de leur \ie et l'abandonnaient à son ombre.
Quand Pierre ouvrit la porte, la rumeur des paysans entra avec lui. Il s'assit en face de sa mère, dans un fauteuil. Madame de Yivans s'effraya de la ressemblance de son fils avec le portrait, comme si la similitude des traits devait entraîner la similitude des destinées : Pierre avait ces yeux de chat pailletés d'or, allongés et brillants comme une feuille d'acacia percée par un soleil d'automne, ce menton fourchu, qui avait valu à son père, de ses marins, le surnom de « Pied de Chèvre », ces oreilles écartées et ces fortes épaules élargies par les épaulettes d'or.
Jean regardait aussi le portrait sans pouvoir imaginer que cet homme était son père. Il ne voyait monsieur de Vivans que sous la forme d'un vieillard se promenant en sabots, à travers les allées du bois et du jardin, dans une capote déteinte. Au retour de la guerre de Crimée, le navire qu'il commandait avait sombré sur la côte du Péloponèse; monsieur de Vivans dans ce naufrage avait perdu la raison. Il parlait à peine, s'étranglait en mangeant, entrait en de furieuses colères suivies de crises de larmes, étendait pendant des heures les bras autour de lui, pour affirmer son droit de possession sur la terre. Il avait ainsi vécu quelques années.
Jérôme et Jean Tharaud
Du haut de la terrasse qui dominait les bois, il ordonnait des manœuvres d'escadre, jetait des commandements aux cimes des arbres qui émergeaient de la houle des feuilles et des branches.
Pour ces manœuvres imaginaires, il choisissait des jours d'orage qui représentaient, sans doute, à son esprit des aspects de la guerre. Et Jean se rappelait le soir où, rentrant de la chasse, il l'avait trouvé dans une allée, écrasé au pied d'un peuplier où il avait grimpé.
Madame de Vivans évoquait-elle dans son esprit les mêmes souvenirs? elle dit :
— J'ai peur, mes enfants, j'ai peur... Et cette guerre ne m'effraie pas seulement pour vous...
La chanson d'un métayer perça les volets des fenêtres fermées.
Nous partons pour l'Amérique, Au pays de l'Occident...
— C'est Tantamy qui chante...
Ses fils accompagnèrent madame de Vivans jusqu'à sa chambre. Elle leur donna le baiser sec et froid qu'elle leur donnait tous les soirs. Les jeunes gens restèrent quelques minutes sur le palier devant sa porte refermée, cherchant d'autres paroles que celles qu'ils se disaient en se séparant tous les soirs. Ils ne trouvèrent rien.
— Bonne nuit, dit Pierre, en tendant la main à son frère.
— Bonne nuit.
Le lendemain Pierre frappa à la porte de sa mère pour lui dire adieu. Il la trouva assise devant sa table de toilette ; une servante tressait ses cheveux luisants et durs qui semblaient noircir à mesure que l'âge rendait plus triste son visage. Madame de Vivans avait la religion de sa chevelure ; les phases de sa coilï'ure se déroulaient tous les matins avec la solennité d'un office.
Pierre, assis sur une chaise basse derrière sa mère, attendit que l'édifice fût achevé, écœuré par l'air fade de cette chambre où sa mère avait dormi, et où la chaleur développait l'odeur de la pommade.
— Fais-donc attention, Thérèse, tu m'arraches les cheveux.
Thérèse piqua les dernières épingles, madame de Vivans affermit sa couronne avec ses mains, se débarrassa de la serviette jetée sur ses épaules et congédia la servante.
Pierre se leva : le moment difficile était venu ; il
n'avait qu'une idée, en finir au plus vite. Il fit un pas vers sa mère les bras ouverts.
Elle l'arrêta.
— Attendez.
Elle prit dans une sébile sur la cheminée un cordon de soie, au bout duquel pendait un sachet de flanelle bleue.
— Voici un sachet que votre père m'a rapporté de Jérusalem; il contient de la terre du Christ; j'ai hésité à vous donner ce sachet ou une médaille que votre père portait à son cou, mais j'ai réfléchi qu'une indulgence in articulo mortis est attachée au sachet.
Elle noua au cou de son fils les deux bouts du cordon ; Pierre glissa la flanelle entre sa chemise et sa peau. Sa mère lui tendit un papier jauni :
— Ceci est une invocation à saint Gonzalve que vous réciterez tous les matins.
Pierre prit le papier, indiffèrent et respectueux, heureux de sentir que le temps passait et que ces recommandations abrégeaient les adieux.
— Maintenant, mon cher enfant, il ne me reste plus qu'à vous dire de vous confesser et de vous confier à Dieu quand vous sentirez le danger proche.
Pierre ouvrit de nouveau les bras avec la joie que dans quelques secondes la porte retomberait sur ces adieux.
Mais quand il tint sa mère enlacée, il regretta cette hâte de partir et il la garda longtemps, amolli par une tristesse inattendue.
Madame de Vivans traça sur son front avec son pouce un signe de croix.
— Pierre ! cria Jean sous la fenêtre ; tu seras en retard...
— Au revoir, dit Pierre.
Madame de Vivans pleurait.
— Adieu mon petit.
Il s'élança hors de la chambre. Sa mère ne le suivit pas : bien que madame de Vivans appelât souvent la mort, elle ne serait jamais sortie de sa chambre avant midi, tant elle redoutait la fraîcheur des corridors.
— Eh bien, demanda Jean?
— C'est fini, répondit Pierre mélancolique.
Ils montèrent à cheval. Pierre dit bonjour aux domestiques.
Ils traversaient un pays montueux et pauvre. Peu de champs de blé ; des sarrazins, des maïs. Jean s'intéressait à la culture et à l'entretien de son domaine. Ils longèrent un étang.
Jérôme et Jean Thavaud
— Vois-tu, dit Jean, si on desséchait cet étang on aurait une terre magnifique, on cultiverait ce qu'on voudrait, même du blé et de la vigne.
— Laisse donc le pays comme il est, il y a du poisson et du gibier. Que veux-tu de plus?
— Tiens ! regarde celle-là . Elle a encore mis ses moutons dans mes chênes !
Jean poussa son cheval dans la bruyère, et galopa vers une petite paysanne qui, apercevant le maître, essayait de sortir les moutons de la lande où il avait planté de jeunes arbres.
— Guenon ! Je te l'ai dit cent fois de ne pas mener tes moutons là-dedans. Tu vois bien que tes bêtes mangent les pousses, regarde... regarde.
Pierre riait de la frayeur de l'enfant rapetissée par la crainte à la taille d'un mouton. Il lui cria :
— Pleure pas, petite, tu n'es déjà pas si guenon... Sur la route, Jean continua de récriminer contre
ses paysans, puis il revint à son idée de dessécher leur étang.
Pierre, que la culture ennuyait, lui répondait, pour écarter la conversation de son départ.
— Je parie que ces terres sont à Boucille.
— Oui, répondit Jean qui connaissait toutes les pièces de son domaine. Ce sont les seules qui soient bien tenues... Mais je n'aime pas les Boucille.
— Ce sont pourtant de bons métayers.
— Sans cela, il y a longtemps que je les aurais mis dehors ! Ses fils et lui ont un air faraud. Dès que les paysans cessent d'être des brutes, ils deviennent odieux...
— Les Boucille habitent le pays depuis aussi longtemps que nous, on trouve leur nom dans tous nos papiers.
— Ça n'a pas empêché le grand-père Boucille d'être à la tête des citoyens qui ont brûlé la Garenne. Sais-tu ce que m'a raconté le cocher de des Borgnes ? Un jour qu'il passait avec Boucille devant la maison, tu sais quelles fortifications possède notre bâtisse du plus pur style Louis-Philippe ! — Boucille, montrant du doigt à Martin la façade et les toits plats comme la main de Vivans, s'est écrié :
— On les fera tomber ces créneaux, comme les autres !
Pierre éclata de rire.
— Tu ris... Il faudra, peut-être un jour, nous défendre à coups de fusil.
La gare, au fond de la vallée, brillait rouge et blanche d'un éclat neuf. Nulle maison alentour. Elle desservait une grande étendue de pays sans villages, semée de fermes isolées. Autour de la station, personne, qu'un àne, attelé à une carriole vide, qui broutait, dans l'ombre d'un châtaignier, l'herbe du talus. Pierre et Jean se promenèrent le long du quai,
Jérôme et Jean Tharaud
éprouvant l'un envers l'autre ce même embarras que Pierre avait senti le matin devant sa mère : la frayeur de laisser paraître leur émotion et la crainte de sembler indifférents. Ils attendaient, avec la même impatience, le train, dans cette station perdue qu'ils croyaient trouver animée par les départs, et qu'ils trouvaient aussi morne, aussi endormie, aussi écrasée sous le soleil d'été qu'aux jours où le train journalier ne chargeait sur sa route que du bois et des volailles.
— Il ne part donc personne ? demanda Pierre.
— Savoir, répondit Jean soucieux, quel aspect ont en ce moment, en Allemagne, les stations perdues comme celle-ci?
Le temps qui sépara le signalement du train du moment où il apparut leur sembla interminable. La machine déboucha sous l'arche d'un pont. Elle traînait une longue suite de voitures à bestiaux d'où sortaient des muffles de vaches...
La peine qu'eurent les Vivans à embarquer le cheval de Pierre abrégea leurs adieux. Quand la bête fut enfermée, ils allèrent à la queue du train vers l'unique wagon de voyageurs. Sur une banquette un militaire dormait.
— Eh bien ! dit Jean, tu ne partiras pas en fanfare !
Pierre se tenait debout sur le quai les yeux tournés
vers le chef de gare qui chargeait des cercles de barrique. L'impatience qu'il eût fini les irritait tous les deux.
Les cercles chargés ils crurent que le train allait partir.
— Allons, mon vieux...
Ils s'embrassèrent. Pierre escalada son wagon, le chef de gare courut à la salle d'attente et revint portant sous ses bras des couffins de dindes qui emplirent la campagne de cris affreux. Il faisait voyage sur voyage, il n'en finissait plus d'embarquer les dindes.
Pierre éclata de rire :
— C'est la mobilisation des volailles ! Le sifflet roula.
— Ah ! cette fois...
Jean suivit quelques pas le train qui s'ébranlait.
— Tu nous écriras.
— Toi aussi, souvent.
— Oh ! tu sais, ici, il n'arrive jamais rien.
La fumée lui cacha Pierre ; quand elle se fut dissipée le convoi avait pris sa vitesse et se réduisait à la mesure d'un jouet.
Jean se sentit abandonné, infirme : Il jeta les yeux autour de lui, cherchant un être humain. Le chef de gare dans les allées noires de son jardin arrosait de pauvres fleurs. Vivans se dirigea vers
Jérôme et Jean Tharaud
lui ; mais apercevant son cheval qui arrachait avec ses dents les feuilles d'un pommier, il alla droit à la bête, se mit en selle, rassembla ses rênes et se ressaisit. Quand il était à cheval, qu'il entendait sous lui le battement régulier des sabots, qu'il maîtrisait de ses genoux sa jument ardente, il avait le sentiment de sa vigueur décuplée : il oubliait qu'il était boiteux.
A la côte, Myrto abandonna le trot pour un amble allongé. Jean fut repris par des pensées mélancoliques. Il entrait sur les terres de son domaine par la lande d'Aucors. C'était un de ses projets de planter des vignes dans ce terrain sableux, sur ces pentes ensoleillées. Il jeta un regard distrait sur la lande ; son projet lui parut fou : il aurait fallu enterrer dans ce sable des milliers de francs, et aucun de ses métayers n'aimait soigner la vigne. La grange de Boucille tombait en ruines, la pluie et Fhumidité abîmaient la récolte, il fallait refaire le toit. — Mais à quoi bon ? Il ne lui en reviendrait pas plus de blé. Ses champs, ses fermes, ses bois ne l'intéressaient plus : Pourtant il s'arrêta sur la vanne de l'étang. La brise qui soufflait toujours sur cette haute plaine frisait l'eau et emportait la crinière de sa jument, des nuages dorés couraient sur l'étang ; des crapauds annonçaient le soir. Il continua sa route. La petite bergère avait ramené ses bêtes dans
la plantation de chênes ; Jean l'aperçut au milieu de ses moutons au pied de son arbre. Il haussa les épaules. Pourquoi crier, se fâcher, injurier, tout était bien inutile.
La large façade de Vivans apparut, tranquille audessus du pré : le château de l'ennui. Il en voulait à ses terres d'être pauvres, à ses paysans de leur routine, à sa mère d'être malade, à lui-même d'être boiteux et à Pierre d'être parti.
ui
Le facteur n'arrivait à Vivans que le soir, souvent à la nuit tombée. Jean lui commanda de laisser à Villefaignes ses lettres et ses journaux chez le curé. Il partait à cheval tous les matins, au bourg, chercher son courrier.
Il trouvait du Landier, des Borgnes, d'autres hobereaux, ses amis. Les matinées passaient à discuter les événements annoncés par le Conservateur du Périgord, les armées en Lorraine et en Alsace, l'empereur sur le Rhin, l'Autriche impatiente d'entrer en campagne, Victor Emmanuel, prêt à passer les Alpes.
— Sapristi ! ma messe ! criait le curé. 11 s'esquivait srers l'église. Le crâne rocheux de Sourdille, l'épicier, apparaissait à la fenêtre.
— Quelles nouvelles dans la Gazette, père Sourdille?...
— L'épicier, déployant sur l'appui de la croisée la Gazette libérale du Périgord déclarait que la guerre s'annonçait comme devant être surtout navale.
Les hobereaux penchés sur son journal commentaient les manœuvres de l'escadre du nord. On allait
porter la terreur au cœur de F Allemagne en débarquant une armée sur les côtes de la Baltique.
On saluait le retour de l'ecclésiastique par ces mots :
— Ah bien, curé, vous les avalez, vos messes!... L'ecclésiastique relevait, dans un gros rire, ses
lèvres sur ses dents vertes.
— Vous avalez encore mieux mes bouteilles ! Si la guerre dure encore quinze jours mon Armagnac est flambé.
— Moi je ne reviens plus, déclara Jean de Vivans ; j'en ai assez de faire vingt kilomètres tous les matins pour ne rien apprendre. Le premier qui saura quelque chose donnera un coup de trompe... On sera averti. On se transportera chez celui qui aura sonné... As-tu compris, du Landier ?
— Et si c'est moi qui apprends le premier la victoire?...
— Si c'est vous, curé, vous sonnerez les cloches !
Les jours passèrent. Jean n'entendit ni sons de cloches, ni sons de trompe.
Dans le petit salon où il revenait trouver sa mère après le dîner quand il avait fumé sa pipe, il relisait des journaux vieux d'une semaine.
Jérôme et Jean Tharaud
La nuit, plus que la distance, plus que les collines, plus que les vallées, plus que les bois, l'isolait du monde dans cette maison.
Dans quel bivouac dormait Pierre? Sur quelles routes galopait-il? A travers quels champs? Blessé peut-être ? Demain on aurait des nouvelles, demain ! La durée de cette nuit lui semblait infinie comme les nuits de Noël à son imagination d'enfant. Sa mère égrenait un chapelet entre ses doigts, aussi secs que les grains d'olive. Jean se sentait prisonnier de cette chambre, de ce silence, de cette robe, de ce balbutiement, de ces yeux baissés.
11 s'assit à son bureau, commença les comptes de ses journaliers. Au lieu de faire les additions, il se mit à dessiner une carte fantaisiste des Vosges et de la vallée du Rhin. Il s'ingénia par des barres à marquer la position des corps de l'armée impériale d'après les indications du Conservateur, Mac-Mahon à Strasbourg, Bazaine à Metz, Bourbaki avec la garde à Nancy.
Le son d'une trompe lointaine vint mourir à travers les vitres fermées dans le petit salon.
— Des nouvelles ! s'écria-t-il. J'entends la basse de du Landier.
La fanfare arrivait, assourdie, épuisée, hors d'haleine, triomphante comme les dernières paroles du soldat de Marathon.
Jean embrassa madame de Vivans.
— Une victoire ! mère. C'est une victoire !
— Dieu soit loué et que votre frère soit en sa garde.
Il sortit vers l'écurie.
Pendant qu'on sellait son cheval, il revint au salon et dit à sa mère :
— Je galope chez du Landier, ne m'attendez pas, cette nuit, je vous prie.
Une autre sonnerie trembla dans la direction des Brageots où habitait des Borgnes, et pi*esque aussitôt Vivans entendit sur la droite, vers Villefaignes, Dagoury qui répondait.
Il monta à cheval, s'élança sur la route, portant allègrement la nuit sur ses épaules.
Vers onze heures il arriva chez du Landier. Sa maison s'étayait de guingois contre une tour fendue de haut en bas. Vivans entra dans la cour, mit son cheval à l'écurie. Toutes les portes étaient ouvertes. La maison aurait paru inhabitée si les fenêtres du premier étage n'eussent été éclairées.
Il monta à tâtons un escalier de pierre descellé, trébucha sur un palier, poussa une porte et trouva du Landier à califourchon sur une chaise qui dres-
Jérôme et Jean Tharaud
sait un merle à siffler un air de chasse. L'oiseau s'envola sur la corniche de la cheminée ; des cailles ensommeillées s'enfuirent caquetant et battant des ailes à travers la chambre.
— Nom de Dieu ! cria du Landier, se jetant à quatre pattes aux pieds de Jean.
— Eh bien, qu'y a-t-il?
— Ils sont foutus! dit du Landier, montrant dans ses mains deux jeunes perdreaux que Vivans avait écrasés par mégarde.
Jean saisit du Landier par la nuque.
— Tu m'embêtes avec tes oiseaux... As-tu sonné oui ou non ?
— Eh bien oui, nous sommes vainqueurs.
Ses doigts s'engluaient dans une bouillie de sang et de plumes.
— Quel dommage...
Vivans, sûr de la victoire, partit d'un éclat de rire. Des Borgnes entrait.
— Te voilà! cria Jean. Impossible de rien tirer de ce hibou! Enfin, nous sommes vainqueurs.
— Sûr? demanda des Borgnes.
— Sûr! répondit du Landier. Je viens de Périgueux. La nouvelle est arrivée ce matin... Le petit prince était là-bas... il a ramassé une balle après la bataille... Ah î si vous aviez été à Périgueux,
aujourd'hui !... J'y ai laissé Montcharmin. j
Le tapecul de Dagoury qui amenait le curé roula dans la cour.
Vivans cria de la fenêtre :
— Apportez-vous des nouvelles ?
Dagoury, descendu du siège, dételait sa bête ; le curé l'éclairait avec sa lanterne.
— Une salade de Prussiens. La bataille s'est livrée près d'une rivière... l'empereur était là... Éclairez-moi donc par ici, curé.
Dagoury emmena son cheval à l'écurie.
Le maire et le curé apparurent, de longues bouteilles sous les bras.
— Du vin du Rhin, Messieurs ! c'est le jour ou jamais d'en boire !
Du Landier et des Borgnes, descendus à la cave, apportaient une cruche par les oreilles.
— Ça c'est du vin français, mais du bon.
On remplit les verres, ils burent à la santé de l'empereur, de l'impératrice, du prince impérial, de Pierre de Vivans, du général Frossard, de Bazaine, de Ganrobert, de Mac-Mahon, du curé, du maire, de du Landier. Une rigole de vin ruissela bientôt sur le plancher. Vers une heure du matin tous les hobereaux étaient gris. Des Borgnes, vautré sur la table, expliquait au curé sa parenté avec Gharlemagne ; l'ecclésiastique attentif, remplissait méthodiquement son verre et le vidait sur
sa soutane; Vivans, en pays conquis, brisait les chaises, et donnait la chasse au merle qui lui sautait au visage. Il chancela, tomba et ne se releva plus.
Dagoury descendit dans la cour, pour partir. La fraîcheur de la nuit le grisa : il s'écroula dans la litière.
Du Landier emmena en titubant le curé partager son lit.
La dernière bougie achevait de brûler sur la table, dans un flambeau, au milieu des verres à demi pleins. Une rougissante aurore sortit de la profondeur des bois.
La servante de du Landier descendait dans sa cuisine préparer la brennée aux porcs, quand Montcharmin entra dans la cour.
— Eh ! la Guillotte ! ton maître est là-haut ?
— Ils sont tous là-haut ! notre monsieur. . . Ils en ont fait un sabbat !
Montcharmin monta les marches quatre à quatre : de l'escalier, il entendait ronfler ses amis.
— Tas de cochons ivres ! cria-t-il en poussant la porte.
Personne ne se réveillait.
D'un coup de pied dans la table il fit sauter le flambeau, la cruche et les verres. Des Borgnes se souleva sur le coude essuyant ses yeux".
— Quoi, quoi, qu'y a-t-il ?...
— Battus ! nous sommes battus !
Vivans, réveillé en sursaut, se jeta sur lui.
— Ah ! bon Dieu ! je rêvais...
— Nous sommes battus ! répéta Montcharmin. Du Landier et le curé apparurent en chemise
dans la salle.
— La nouvelle est arrivée hier soir à Périgueux. Le général Douay s'est fait battre à Wissembourg. Haguenau est pris, le général est mort.
— Quel général ? balbutia des Borgnes.
— Douay ! Douay! Douay !
Mais vaincu par le sommeil, des Borgnes retomba contre le mur.
Le curé, les yeux humides, sa chemise plaquée sur le ventre, fit un effort pour rassembler ses idées éparses.
— Ne vous inquiétez pas, Montcharmin," Dieu protège la France î
— Sûrement ! fit énergiquement du Landier, qui, repris par la soif, appuyait à ses lèvres le goulot d'une bouteille vide.
Vivans, dégrisé, entraîna Montcharmin hors de la salle.
— C'est vrai ? Nous avons été battus ?
— Écrasés ! tu veux dire... On ne s'attendait pas