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III

à la bataille... Une reconnaissance venait de rentrer, n'avait rien vu... L'ennemi est sorti des bois. On dit qu'un bataillon de turcos a résisté pendant cinq heures contre une armée...

— Est-ce possible... Est-ce possible... répétait tout haut Vivans, planté dans ^ cour au milieu des poules qui caquetaient. Il alla chercher sa jument à l'écurie.

Dagoury dormait à poings fermés, Jean le poussa pour faire place à son cheval: le maire ne se réveilla pas.

Montcharmin et Vivans chevauchèrent quelque temps ensemble entre des haies couvertes de rosée.

— A quelque chose malheur est bon ! dit Montcharmin, interrompant le silence. Je prenais au cercle une culotte ! Quand la nouvelle est arrivée, je n'avais pas trois points dans les doigts. Tu penses si j'ai lâché mes cartes...

— Alors tout va bien, répondit Jean.

Montcharmin ne sentit pas l'ironie, Jean le lâcha

au premier chemin.

La fraîcheur et l'ombre, chassées des champs par le soleil, s'étaient réfugiées dans les bois. Au pas, dans une châtaigneraie, délivré de ses amis, Vivans sentit plus âprement l'amertume de cette défaite, et ses regrets de n'être pas parti quand il croyait à la

victoire devinrent plus cuisants maintenant qu'on était vaincu.

Il visita l'après-midi quelques métairies où l'on avait commencé la moisson. Mais la bataille perdue s'acharnait après lui. Les paysans s'arrêtaient de couper le blé pour lui demander :

— C'est vrai, monsieur Jean, nous avons été battus?...

— Ça n'est rien... Nous avons été surpris... Le blé est lourd cette année?...

— Monsieur Jean, pour une année bonne, c'est une mauvaise année ; mais pour une mauvaise année, c'est une année bonne.

On lui tendait d'admirables épis. Il répondait avec une gaieté feinte :

— Vous n'êtes jamais contents.

Il se coucha à la limite d'un champ. Les moissonneurs avançaient par échelons ; chaque pas marquait la conquête de blé ; un soleil pacifique éclairait ce travail régulier et tranquille. Jamais spectacle de moisson n'avait paru à Jean si rassurant, si paisible.

Vers quatre heures des nuages s'avancèrent sur eux ; les paysans craignirent l'orage. Des charrettes entrèrent dans le champ pour emporter les gerbes. Jean grimpa planter sur la dernière gerbe une branche de houx et revint à Vivans étendu sur les

Jérôme et Jean Tharaud

gerbes au rythme lent des bœufs. Des paysans, par groupes, bavardaient sur la route. Le soleil embrasait l'horizon, quelques éclairs sillonnaient le ciel. Ce pays de rochers et de bois semblait inexpugnable.

La confiance rentrait en Jean comme le blé dans les granges ; quand le char pénétra dans la cour, les premières gouttes de pluie commencèrent à tomber.

L'orage n'éclata avec violence sur Vivans que vers le milieu de la nuit. Jean, endormi d'un sommeil profond, n'entendit ni le bruit des branches cassées, ni le mugissement de la rivière.

Il passa la journée à surveiller le travail de ses métayers.

Dans l'après-midi, il entendit, sur la route, des roulements de tambour. Francillou s'avançait en battant la caisse. Vivans et les paysans l'entourèrent. Il enfila ses baguettes dans son baudrier, tira de sa blouse un papier et ânonnant les syllabes : « Au nom de l'Empire français. . . » il lut la convocation qui appelait les réservistes des communes de Villefaignes, Bourgueil et Chamboreau, à l'armée.

— Pas d'autres nouvelles ?

— Si, monsieur Jean, nous avons été battus.

— Oui, oui, je sais, à Wissembourg.

— A Wissembourg, il y a trois jours ; mais hier on a été battu deux fois.

— Où ça, cria de Vivans.

— Dans des endroits qu'on appelle Fresch... Fresch... Freschwiller ! L'autre endroit...

Francillou chercha dans sa mémoire. Le nom de la seconde défaite jaillit à son esprit :

— Forbach ! cria-t-il, Forbach !

— C'est loin ? demanda un métayer.

— Tu y seras rendu plus vite que tu ne voudras, répondit Francillou. Et il s'éloigna sur la route, jetant à la campagne l'appel sourd et impérieux de son tambour.

Beaucoup de métayers partirent à l'armée : on finit lentement la moisson. Jean ne s'en occupait plus, il vivait dans les rochers de la rivière, les derniers numéros du Conserçateur ouverts près de lui. Les journaux évoquaient au bord de cette rivière des charges de cuirassiers et de turcos, bondissant dans les houblonnières et les vignes, des assauts furieux contre des collines et des bois ; une armée, cavaliers, fantassins, artilleurs, confondus, fuyant pêle-mêle avec les canons, les voitures, les trains d'artillerie, dans la nuit, à travers champs, vers des maisons, derrière des murailles.

Il lisait et relisait ces batailles où, jusqu'aux dernières minutes, la victoire restait incertaine et qui s'achevaient dans la déroute, et dans ces interminables jours il n'attendait rien que l'approche du soir et l'arrivée du courrier : alors il prenait sa ligne, remontait le sentier qui menait à Vivans, jetait un regard, en passant, dans la cuisine.

— Plus-Petit est arrivé ?

— Pas encore, monsieur Jean.

Il allait attendre le facteur à l'entrée de l'allée, s'asseyait sur une racine de châtaignier, regardant la route.

L'obsession de rejoindre Pierre à l'armée le hantait. Qu'importait qu'il fût boiteux? A cheval, il valait le meilleur cavalier.

Mapa surgissait au sommet de la côte, Jean se levait pour aller au-devant de lui; dès les premiers pas, le sentiment de sa ridicule infirmité anéantissait ses projets de départ. Une armée n'acceptait pas un boiteux! Il s'arrêtait, attendait le facteur, immobile.

Mapa n'apportait que des renseignements vagues : l'empereur et l'armée de Metz se retiraient derrière la Moselle. Les jours passaient, le Conservateur ne faisait prévoir aucune bataille. Jean cessa d'aller attendre le facteur à l'entrée de l'allée. Il restait, jusqu'au diner, au bord de la rivière bruyante, dans le ravin qu'emplissait lentement la nuit.

Un soir, Léonard l'appela :

— Monsieur Jean, monsieur Jean !

Yivans escalada le ravin.

Le Conservateur annonçait une bataille à Borny ; Bazaine commandait ; la victoire était indécise, mais l'empereur avait déclaré que le « charme était rompu ». Le journal commentait longuement l'heu-

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reux augure de cette victoire, la veille du i5 août, fête de l'empereur.

Jean recommença d'aller sur la route guetter Mapa. Deux jours s'écoulèrent sans nouvelles. Le troisième jour il l'aperçut qui courait par la traverse. Son cœur battit d'une espérance insensée. Il s'élança au-devant de lui, quittant la route, sautant des haies, des fossés, pour apprendre une minute plus tôt qu'on s'était battu à Rezonville du matin jusqu'à la nuit et que la bataille était la plus sanglante qu'on eût livrée.

Était-ce une défaite ou une victoire ?

Le lendemain il était à son poste sur la route. Une paix inimaginable, dans la lumière du jour finissant, enveloppait la campagne : l'essieu d'une charrette lointaine grinçait dans le chemin; des hirondelles effleuraient la route de leur ventre avec des cris. Le calme de cette nature n'arrêta pas la nouvelle. Mapa annonça le désastre de Saint-Privat et la retraite sous Metz.

Le soleil achevait de descendre à l'horizon avec une majesté paisible; la charrette grinçait plus lointaine. Les hirondelles, dans le soir, criaient plus fort.

Madame de Vivans, glacée comme si les défaites avaient hâté l'hiver, ne descendait plus de sa

chambre où les flammes du feu éteignaient les reflets du soleil sur les meubles.

Jean déjeunait seul; il vit un jour entrer Montcharmin, le visage en sueur luisant de graisse et de sang.

— Eh bien! Jean, on ne te voit plus.

— Tu déjeunes avec moi?

— Volontiers...

— Rien de nouveau?

Montcharmin déboutonna le haut de sa veste, sur son cou rouge et court.

— Ah ! mon pauvre ami, depuis que je ne t'ai vu il s'en est passé de belles !

— Oui, répondit Jean avec tristesse, il s'en est passé de belles.

— Comment ! tu sais? fit Montcharmin étonné. Qui te l'a dit? Gela s'est passé hier au soir.

— Quoi ? qui me l'a dit?

Vivans regarda Montcharmin avec angoisse. Apportait-il la nouvelle d'une autre défaite?

— Avec mon cocher, mon cher ! avec mon cocher! Et il raconta qu'il avait surpris sa maîtresse et

son cocher dans la paille et comment il les avait chassés à coups de fourche.

Il voulait paraître supérieur à son infortune et depuis le matin courait chez ses amis, lâchant de mettre les rieurs de son côté. Mais Jean le sentait

Jérôme et Jean Tharaud

humilié, furieux. Il lui servit une tranche de galantine truffée.

— Fameux!... je mourais de faim... A propos, ça ne marche pas là-bas !

— Qu'y a-t-il encore qui ne marche pas ? demanda Jean, ironique.

Montcharmin posa ses coudes sur la table.

— La guerre ! parbleu, la guerre ! Tu es comme ce sauvage de du Landier, tu ne t'inquiètes de rien ! Vous vivez dans vos trous comme des lapins... A dix kilomètres de chez vous, la France n'existe plus !

Et fier de paraître négliger ses malheurs personnels pour ceux de la patrie, il exhala sous le prétexte de la guerre la rancune dont il crevait.

— Pas un de vous ne s'est dérangé quand la réserve est partie... J'étais seul à la gare... Les paysans étaient sur le quai comme des veaux. J'en ai soûlé cinq ou six. Le train est arrivé bondé, ils sont partis en gueulant la Marseillaise,

Montcharmin se garda de dire que les paysans lui avaient crié, en ricanant :

— Soignez bien vos puces, monsieur de Montcharmin !

Jean, irrité d'entendre cet homme vigoureux, qui aurait dû être à l'armée, parler de la guerre, s'informa de des Borgnes.

— Il s'est foulé le pied avec sa manie de grimper

sur des échelles pour atteindre ses paperasses; l'échelle a glissé...

La perspective d'une après-midi entière en tête à tê te avec Montcharmin décida Jean à lui proposer une visite à des Borgnes.

Ils trouvèrent leur ami la jambe étendue sur un canapé dans une haute chambre qui servait à la fois de bibliothèque et de fruitier. Quand il les vit venir, des Borgnes s'avança vers eux à cloche-pied.

Sa jambe heurta une chaise, il retint un cri :

— Gomment va? demanda Yivans.

— Assez mal, comme tu vois, mais notre pauvre noblesse va plus mal encore... Vous avez des nouvelles de Pierre?

— Pas de lettres depuis quinze jours, ma mère ne sort plus de sa chambre.

— Vois, fit des Borgnes en montrant le dessin d'un arbre généalogique, les ravages des dernières batailles, trois des meilleures familles du pays qui sont éteintes... Les deux Auffré tués à Wissembourg... Jacques de Richemont, à Forbach... Les trois Gaubri qui servaient dans les cuirassiers de Michel, tous derniers du nom... Ah! si nous avions gardé nos princes !

— Mon cher, ce n'est pas le jour de récriminer. Vous avez lu les journaux? Vous savez ce qui se passe à Paris... Gambetta et ses amis préparent la

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révolution... l'impératrice est seule dans leurs mains, ils n'attendent qu'une occasion pour proclamer la République...

— Avant-hier, dit Montcharmin, les réservistes sont partis en chantant la Marseillaise, à tue -tête. Un clairon dans la guérite du serre-frein...

— La Marseillaise ! interrompit des Borgnes en faisant la moue ; l'empereur a eu la faiblesse de la tolérer à l'armée.

— A l'armée, ça n'est rien! s'écria Vivans, mais chez nous, dans nos campagnes, c'est la révolution...

Montcharmin se plaignit que ses métayers ne le saluaient plus.

— L'autre jour il a fallu que j'enlève avec ma cravache le chapeau d'un paysan... Depuis que leurs fils sont à l'armée, ils se croient les maîtres du pays.

— Ils n'ont peut-être pas tort, dit lentement Vivans ; le pays est à ceux qui le défendent.

— Je te trouve bien démocrate, mon. bon Jean. Ton grand-père aussi a voulu faire le patriote... Ça n'a pas empêché ses métayers de brûler sa maison et ils l'auraient rôti si un grand oncle à moi ne l'avait caché dans sa cave... Tu étais impérialiste, te voilà républicain ! . . .

Vivans se leva furieux.

— Républicain ? moi ! Je ne permets à personne de me traiter de républicain! mais je peux bien dire que nos paysans ont le droit de nous mépriser...

— Monsieur ! appela une voix sous la fenêtre. Jean reconnut la femme du métayer des Ages.

— Bonsoir, notre maître, monsieur des Borgnes est ici ? C'est pour lui dire que Junien, le fils à

^ Boucille, est mort...

— Bon Dieu ! jura des Borgnes, se dressant sur son fauteuil.

Le fils de Boucille était son remplaçant à l'armée. Il resta bouche bée comme s'il venait d'échapper à un péril.

— Tu as une fière veine, murmura Montcharmin; imagine que tu sois parti? Pan! ce que c'est que la vie !

Jean se leva pour partir.

— Attends, dit des Borgnes. Sur la seconde étagère, tu trouveras mon portefeuille. Prends cent francs, tu les remettras en passant à Boucille.

— Oh! mon vieux, cette commission tu la feras toi-même... Au revoir.

— Donne, donne, dit Montcharmin, je passe aux Ages; c'est ma route. On te verra à la foire du 6?

— Peut-être, répondit Jean, qui partit au trot allongé de sa jument.

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A la côte des Herses, Myrtho prit le pas. Jean J abandonna les rênes, dégagea ses pieds des étriers.

Dans son esprit, le souvenir de Junien Boucille et celui de son frère se mêlaient, comme deux arbres, le soir, à l'horizon, se confondent : le fils de Boucille avait son âge, ils avaient couru les champs, déniché des oiseaux ensemble.

Au fond de la vallée, à ras de terre, perdue parmi les arbres, une lumière marquait la place de la ferme de Boucille, si pâle que Jean s'étonna qu'elle eût été vue par la mort...

Les jours passèrent, le Consej'i^atew n'annonçait rien que des marches incompréhensibles d'armée.

Pour tromper les heures, Jean surveilla les battaisons dans ses métairies. Il s'endormait au bord d'une aire, dans la paille, au bruit rythmé du fléau. Une sourde inquiétude le réveillait; il regardait autour de lui, s'irritait de la lenteur du travail, repartait dans une autre ferme et ainsi jusqu'au soir. Sa mère l'attendait dans sa chambre, le Gonserçateiir sur ses genoux.

— Rien?

— Rien.

La métairie des Ages eut fini de battre la première. Jean faisait avec sa mère le compte des sacs qui leur revenait, quand ils entendirent dans la cuisine la voix de Mapa ; des exclamations, des paroles confuses.

Jean s'élança vers la porte.

Madame de Vivans sortit de sa chambre et penchée sur la rampe elle appela :

— Jean ! Jean !

Jean ne remontait pas.

Elle descendit, défaillante, s'appuyant au mur, avec le pressentiment que son fils Pierre avait été tué. Elle entra dans la cuisine ; sa lourde couronne de cheveux s'était renversée sur sa nuque.

— L'empereur s'est rendu avec toute l'armée ! lui cria Jean.

— Dieu soit loué ! murmura-t-elle, en se laissant tomber sur le banc ; j'avais cru que votre frère était mort !

Le lendemain était le 6 septembre, la foire la plus importante de l'année à Villefaignes. Par tradition Dagoury invitait ce jour-là à déjeuner ses amis.

Jean de Vivans avait fait seller son cheval, et depuis dix heures, sa jument l'attendait, harnachée, devant la maison.

— Allez au bourg, lui dit sa mère, vous vous rendrez malade d'ennui.

Il partit.

La route était déserte : tous les paysans des environs qui s'étaient rendus à la foire étaient arrivés au bourg depuis longtempsi.

Ces déjeuners à Villefaignes, chez le maire ou le curé, qui étaient autrefois des dates dans sa vie monotone, l'ennuyaient aujourd'hui; il ne s'expliquait pas comment en un mois ses amis étaient devenus pour lui des étrangers. Les désastres avaient autant bouleversé son âme que la patrie. Des champs silencieux s'étendaient entre des bois... Avec son empereur, ses soldats morts ou prisonniers la France était pareille à ces champs dont on avait coupé la moisson.

Que se passait-il à Paris ?

Que faisaient les républicains ?

L'impératrice, seule, aux mains de ses ennemis, trouvait-elle quelque fidélité dans une ville qui depuis un siècle était en révolte contre ses maîtres ?. . . Heureusement que lui, Vivans, et tous ceux qui lui ressemblaient par la race et par l'attachement à la terre, gentilshommes et paysans, restaient dévoués à l'empereur dans la détresse.

Un empereur, un roi de France prisonnier, cela .ne s'était pas vu depuis François Premier. Le sou-

venir de Pavie réveilla dans son âme de gentilhomme, volontairement ignorante de la différence des temps, dans la loyauté de la France qui n'abandonnait pas ses rois parce qu'ils étaient vaincus, une confiance qu'affermissait la vigoureuse allure de sa jument et la vue des hautes meules de paille dressées dans les champs.

Le hameau semblait mort, les maisons et les fenêtres fermées. Une vieille femme dans une cour gardait des enfants.

Rien n'avait bougé depuis des siècles dans ce village. Il devait être tel, à peu près, pendant la guerre de Cent Ans : il avait vu les Anglais. Les Prussiens pouvaient s'emparer de Paris ; ils ne changeraient pas l'âme des gens qui habitaient ces maisons... Pénétré d'un sentiment d'amitié fraternelle pour les paysans, qui maintenaient, malgré les révolutions des villes, une tradition de soumission et de respect, il arriva à Villefaignes.

A l'entrée du bourg, des charrettes dételées s'alignaient de chaque côté de la route. Au bout de la grand rue presque déserte, le champ de foire grouillait de bêtes et de gens.

— On vous espère, monsieur, dit Eloi, le domestique de Dagoury, en prenant la jument par la bride.

La tête hirsute de du Landier apparut dans les glycines de la porte.

Jérôme et Jean Tharaud

La bouche pleine, il lui cria :

— Arrive ! arrive !

Le corridor était plein de rires, de voix, du bruit des assiettes remuées.

— Bonjour Vivans! crièrent les convives.

— Bonjour, bonjour.

Jean fit le tour de la table serrant les mains à la ronde.

Quand il arriva à des Borgnes :

— Gomment va ta jambe, Simon ?

— Je te remercie, citoyen !

Les convives éclatèrent de rire.

Jean haussa les épaules .

— Tes plaisanteries sont stupides.

— Gomment stupides !... A partir d'aujourd'hui nous sommes tous citoyens.

— Gomme en gS, ajouta l'ecclésiastique. Plus de classes, plus de Messieurs !

— Je parie qu'il ne sait rien? cria Dagoury.

— Ah ça ! vous m'embêtez avec vos farces !

— La Ré-é-publique est proclamée ! bafouilla du Landier.

De sa place, chacun, en mangeant, jeta des lambeaux de nouvelles : L'empire renversé, la chambre envahie par le peuple des faubourgs, l'impératrice disparue, Gambetta et ses amis maîtres de Paris...

Vivans demeurait stupide.

La république c'était la ruine achevée du pays, le résultat terrible des défaites, la catastrophe plus irréparable que Sedan. Enfin saisissant une chaise et la faisant voler sur le plancher :

— Paris! c'est bon!... mais la Province, mais nous, l'accepterons-nous leur république?

— Parbleu ! nous suivrons comme des moutons !

— C'est ce qu'on verra !

— Mon cher, répliqua des Borgnes d'un ton satisfait, tout cela était prévu : L'empire c'était déjà la révolution.

— C'était le seul gouvernement qui pût défendre ce que vous aimez : La religion, la famille, la propriété.

— Vous avez raison, Jean, fit le curé ; ces événements sont regrettables... Asseyez-vous, le rôti froid ne vaut rien.

Jean se mit à table entre le curé et du Landier, inattentif à l'inquiétude de Dagoury se demandant s'il était toujours maire ; à la stratégie de des Borgnes qui redressait au bout de la table les plans de campagne des armées ; aux soucis de du Landier s'informant si la république serait dure aux braconniers.

Le curé se pencha à l'oreille de Jean et lui expliqua comment Montcharmin s'était « remis » avec sa servante.

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— Croyez- vous, lui répondit Jean, que les paysans acceptent la révolution. Que disent-ils ce matin ?

Le curé ouvrit les bras.

— Vous savez, ils font la foire.

Et voyant que ses histoires n'intéressaient pas Vivans, il se tourna du côté de du Landier.

Dès que le dîner fut achevé, Jean sortit de chez Dagoury et monta vers le champ de foire.

Le marché était fini, les auberges commençaient à se remplir, des paysans faisaient la collation à l'ombre de leur charrette. Il se promena l'air indifférent entre les bêtes et les gens, cherchant à discerner quelle émotion soulevait dans ce coin de place une nouvelle qui troublait le monde. Les gens ne semblaient pas plus émus que leurs bêtes. Il s'assit près du cimetière, à l'endroit où se tenait le marché aux fagots. C'était le point le plus élevé du bourg.

On apercevait au loin dans les arbres la façade de Vivans ; des fumées montaient au-dessus des toits noirs et capricieux, marquant la place des auberges.

Jean imagina Paris, la descente des faubourgs, les rues parcourues par des foules chantant la Marseillaise, les discussions passionnées dans les cafés, sur les places ; les mairies envahies, les Tuileries désertes...

Que devient Pierre ?... Mort ou prisonnier ? Il se représenta sur des routes pareilles à celle où les premiers paysans qui quittaient la foire poussaient leurs bœufs, des convois de prisonniers désarmés, sans drapeau, encadrés par des uhlans... Et rien de tout cela ne semblait émouvoir cette place, où des bêtes abruties se couchaient sur Iherbe piétinée, à l'ombre ronde des ormes, tandis que la poussière retombait dans la lumière salie. Pourtant ces gens avaient des parents à l'armée ; ils étaient attachés à l'empire, qui leur avait assuré un long temps de prospérité. Que fallait-il pour les émouvoir? Quels moyens avaient employés Cathelineau, Gharette, Bonchamp, pour entraîner les gens du Bocage à la défense du roi? Le toit de la maison de Dagoury le fit penser à ses amis en train de boire.

Croyaient-ils que la chute de l'empire n'ébranlait pas leur situation dans le pays?... Si la République se maintenait, elle finirait par détruire cette obéissance qui vivait encore dans l'esprit des paysans et aisait la force de ce pays.

République, séparation des classes, anarchie ■rgueil des parvenus... On connaissait les résultats le la grande révolution. Paris ! la ville des sans- Jyer, qui n'ont ni une maison ni une terre à efendre... la ville des fous, des repris de justice,

Jérôme et Jean Tharaud

des ambitieux, - la tête pourrie d'une France saine... Ah non! on ne lui obéirait pas...

lise leva, prit un bâton dans les fagots, et la tête bruissante de ces idées qui troublaient son esprit, il descendit la rue du bourg. A la fenêtre de l'auberge du Pin du Landier l'appela :

— Vivans !

L'auberge était pleine de paysans, qui criaient, hurlaient, chantaient. Montcharmin, des Borgnes et du Landier jouaient aux cartes.

— Si tu avais été là une minute plus tôt, tu les aurais entendus brailler la Marseillaise, dit Montcharmin.

Jean s'écria furieux :

— Et vous n'avez rien ditî Qu'ils recommencent,

nous allons voir !

Ses amis le regardaient étonnés.

— Es-tu gris? demanda des Borgnes.

A ce moment un cri vigoureux : Vive la République! partit du fond de la salle.

Jean monta sur la table, comme si on lui avait crié une injure. 11 demeura un instant, debout, son bâton à la main, sans parler, défiant l'auberge.

11 y eut un demi-silence, pendant lequel on entendit la voix de Martin, l'aubergiste, qui disait : <i trois francs six sous ».

Des ricanements partirent au fond de la salle.

— Le premier qui criera devant moi vive la République, s'écria Yivans, je lui frotterai les oreilles ; et s'il recommence, je l'assomme.

Des Borgnes le tira par sa veste :

— Tu vois bien qu'ils sont saouls.

— Lâche-moi ! dit Jean.

Personne ne répondait à son défi. Il continua :

— Nous ne serons pas en République tant que l'empereur sera vivant. Nous n'obéirons pas à ces bandits!...

— Vive la République! brailla au fond du cabaret la même voix.

— Fais-toi voir ! cria Vivans.

Un gaillard vigoureux se leva dans un angle de la salle, Vivans sauta de la table ; ses amis tentèrent vainement de le retenir.

Au milieu d'un grand silence, il s'approcha du paysan, leva la main sur lui, mais avant qu'il l'eût souffleté, d'un coup de bâton le paysan lui brisa le poignet et, d'un autre coup sur la tête, il l'étourdit. Vivans chancela, des lumières s'allumèrent dans ses yeux : Il cria :

— Vive l'empereur!

Qui pourra dire ce qui se passa dans ces cervelles sombres?

Jérôme et Jean Tharaud

Tous ces gens rassemblés dans l'auberge avaient à l'armée des parents, dont ils étaient sans nouvelles depuis des semaines. Ils en voulaient à l'Empereur de la défaite. Ils acclamaient dans la République l'espérance de la victoire.

L'inquiétude, la colère, la haine, l'ivresse excita en eux une sanglante folie. Ils se rappelèrent le jour où la guerre avait éclaté, où monsieur de Vivans, dans cette même auberge, avait promis la victoire. Il les avait trompés. Il sembla aux imaginations troublées que c'était lui qui avait déclaré la guerre.

Peut-être ne furent-ils pas plus coupables qu'une grêle qui couche une moisson, qu'un orage qui renverse un arbre, qu'un sanglier qui ravage un ^,,^ champ...

''^■'' Les paysans assommèrent monsieur de Vivans.

Devant cette fureur soudaine, ses amis, sentant que la tempête allait se déchaîner sur eux, avaient sauté par la fenêtre et sellé en hâte leurs chevaux.

Hommes, femmes, enfants, tout le village s'acharna sur le corps de monsieur de Vivans, qui avait défendu l'empereur et s'était, disait-on, réjoui des défaites. On le traîna jusqu'au champ de foire, sur une charrette, près de la mare desséchée où il avait rêvé deux heures. On le jeta sur les fagots... Personne ne sut jamais qui mit le feu au bûcher, mais dès que les premières flammes montèrent, les

paysans épouvantés coururent à leurs bœufs, à leurs ânes, à leurs chevaux et sur toutes les routes ce fut, dans le soir, une fuite éperdue de gens qui n'osaient regarder derrière eux...

Madame de Vivans, inquiète de ne pas voir revenir Jean, aperçut de la fenêtre de sa chambre une lueur rouge dans la direction de Ville faignes. Elle fut rassurée.

— Il y a eu là-bas un incendie, pensa-t-elle, Jean sera resté pour l'éteindre.

Et sa pensée s'en alla vers son autre fils, vers l'armée en déroute, l'empereur prisonnier et la France perdue.

Fini d'imprimer trois mille exemplaires de ce dix-neuvième cahier le samedi 1 6 juillet igo4

à l'Imprimerie de Suresnes

(Ed. Grenier, directeur) 9, rue du Pont

EDITIONS D'ART Edouard Pelletan, i25, boulevard Saint-Germain, Paris

à paraître en 1904

JEROME ET JEAN THARAUD

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