LA DOCTRINE POLITIQUE
Des observations que nous venons de faire, on peut conclure que les passions dominantes de M. Charles Maurras sont : l’amour de l’ordre
dans tous les domaines ; et par conséquent (puisque c’est un homme passionné) l’horreur du désordre, le sens ihné de la hiérarchie (sans laquelle il n’est pas d’ordre possible ni môme concevable), le désir de l’organisation (condition essentielle de la prospérité générale), et enfin le souci constant du salut public que les seuls aveugles (individualistes forcenés, antimilitaristes, pacifistes par principe et prétendus socialistes) pouvaient croire et prétendre n’être en danger ni du point de vue intérieur malgré les signes évidents de désagrégation sociale!1), ni du point de vue extérieur malgré les menaces de guerre qui se sont multipliées avant la grande explosion du mois d’août 1914.
Cette préoccupation du salut public s’est toujours confondue chez M. Maurras, avec un patriotisme très ardent.
(1) Est-ce la peine de prouver par des citations la mésestime où l’étranger (tous les étrangers !) nous ravalait avant le grand sursaut de la guerre ? Tous ceux qui ont voyagé le savent bien. Nous étions dans la situation d’un homme riche à qui tout le monde refuse crédit. La décadence française était, dans le monde entier, un dogme. Peut-être ces étrangers avaient-ils le tort de ne pas distinguer la nation de son gouvernement, ou, si l’on veut, le peuple de ses institutions.
CHARLES MAURRAS
C’est un point qu’il faut admettre dès le début sous peine de perdre tout contact avec la pensée de M. Maurras. Le patriotisme, tel qu’il le conçoit, doit être réfléchi, rationnel. Dès 1899, en rédigeant les statuts de la Ligue d’Action Française, il écrivait cette définition :
« Un vrai nationaliste place la Patrie avant tout ; il conçoit donc, il traite donc, il résout donc toutes les questions politiques pendantes dans leur rapport avec l’intérêt national.
Avec l’intérêt national et non avec des caprices de sentiment. Avec 1 intérêt national et non avec ses goûts, ses dégoûts, ses penchants ou ses répugnances.
Avec l’intérêt national et non avec sa paresse d’esprit ou ses calculs privés, ou ses intérêts personnels. »
Le principe sur lequel s’appuie toute la doctrine de M. Maurras est donc : l’amour de la patrie. Ses études, ses observations, ses recherches de toute espèce n'ont qu’un but : découvrir les lois, ou, si l’on veut, les conditions qui permettront de rendre à la France son rang dans le monde. Ce rang doit être : « l’égal du premier » dans quelque domaine
que ce soit : social, économique, scientifique, littéraire et politique. Tel est le but qu’il propose, le terme dernier qu’il assigne aux efforts de tous les Français.
Si l'on n’admet pas ce principe, ou si on le déclare irréalisable, on se place dès le débul sur un autre plan que M. Maurras et la discussion ne peut aboutir.
Admettons donc ce point de départ puisqu'aussi bien il répond, en France, aux aspirations de tout homme de cœur.
On pourrait d’ailleurs démontrer aux individualistes excessifs qui poussent leur doctrine égoïste jusqu’à l’indifférence pour la patrie, que le bonheur individuel dépend en, très grande partie du bonheur général de la nation et que les individus les moins altruistes ont le plus grand intérêt à faire partie d’une collectivité puissante et bien organisée.
Voilà donc le principe : l’amour de la patrie: et voici le but : le bonheur de la France dans la sécurité.
Restent maintenant à déterminer les moyens. Pour en faire le choix judicieux, M. Maurras propose d'admettre que les bonnes idées dans
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tous les domaines : politique, social, littéraire ou religieux, sont celles dont les résultats constants ont été heureux.
Cette proposition, si on l’a^tnet, implique le choix de la méthode du travail. Parmi les faits contrôlés (qu’il s'agisse du passé ou du présent) il faut distinguer ceux qui ont été heureux et ceux que l’on juge néfastes, il faut I ensuite grouper les uns avec les autres les faits de même catégorie surtout s’ils s’engendrent les uns les autres et déterminer les causes générales de chaque série. Il faut enfin juger bonnes ou mauvaises ces causes générales, selon qu’on juge bons ou mauvais les résultats qu’elles ont produits.
Un point de départ stable, un but et une méthode de travail, voilà déjà, semble-t-il, des acquisitions précieuses.
Mais il y a encore bien des points à élucider. En premier lieu, la méthode de classement fies faits. M. Maurras propose qu’on distingue soigneusement les faits (bons ou mauvais) qui dépendent de la nature particulière des hommes considérés comme individus, de la série des faits qui dépendent proprement des institutions
sociales ou politiques. L’homme en soi est-il bon? est-il au contraire méchant? M. Maurras n’entre pas clans cette discussion. Il demande si, de toutes façons, les institutions politiques ne sont pas : 1° indispensables, 2° faites pour soutenir l’individu et pour le fortifier contre sa propre faiblesse. Si on le lui accorde, il abandonne volontiers aux moralistes et aux apôtres religieux l’examen et le choix des disciplines individuelles susceptibles d’améliorer l’individu, et il ne donne son effort qu’à l’examen et aux choix des institutions sociales susceptibles de contribuer au même résultat en même temps qu’elles viseront à assurer le bonheur de l’ensemble de la communauté française. C’est déjà le « Politique d’abord », le mot Politique étant pris dans son sens le plus général, c’est-à-dire l’art de bien gouverner un Etat soit à l’intérieur, soit dans ses relations avec les autres États.
Ainsi va se précisant et se délimitant avec précision l’objet que M. Maurras se propose. Il s’agit de rechercher si les institutions politiques n’ont pas une action certaine (bonne ou mauvaise) sur toutes les institutions (écono-
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miques, sociales ou religieuses) par lesquelles se constitue la vie d’un peuple. Puis, ayant admis (après l'avoir prouvé) que cette influence (bonne ou mauvaise) est indéniable, il s’agit de choisir entre les divers régimes politiques qui sont ou qui ont été en usage chez les divers peuples du monde celui que l’on jugera avoir donné, dans l’ensemble de ses résultats, les effets les plus heureux pour la communauté humaine qui l’aura adopté. Plus particulièrement pour la France, puisque c’est-elle qui nous intéresse, puisqu'elle a fait l’essai d’à peu près tous les régimes possibles, s’agit-il de se rendre compte des résultats heureux ou malheureux que chaque régime lui a valus.
On voit que l’examen de M. Maurras devra s’exercer en même temps sur le passé historique de la France, sur son état actuel et aussi, quand l’occasion ou quand ses détracteurs le lui imposeront, sur les institutions politiques et sociales des autres peuples d'Europe.
Je crois devoir prévenir le lecteur (qui s’en doute probablement) que la chaîne des observations et des raisonnements de M. Maurras passe par une constatation capitale : la néces-
sité pour les Français de restaurer le régime monarchique, c’est-à-dire le gouvernement d’un seul; mais je dois lui faire observer aussi que, dans la pensée de M. Maurras, ce rétablissement de la monarchie n’est pas une panacée qui suffise à tout. Un peuple doit avoir un chef. C’est le premier point. Mais il faut aussi que ce chef soit soutenu par un état d’esprit général, par de vastes ressources collectives, par une tradition et par des institutions secondaires qui fortifient son pouvoir en le limitant et qui assurent en môme temps la participation des citoyens à l’administration de l’Etat, les libertés qui leur sont utiles et même toute l’indépendance compatible avec le bien général. Ce second point n’est pas moins important que le premier et c’est résumer trop brièvement son système politique que de dire qu’il est partisan d’un retour au despotisme.
Entre le point de départ (c’est le patriotisme), le point capital de la discussion (c’est le rétablissement de la monarchie) et le point d’arrivée (c’est le bonheur de la France dans la sécurité) s’établira peu à peu la chaîne des idées intermédiaires. Ce sera le rôle du lecteur
— et le mien — de contrôler si cette chaîne logique est rigoureusement continue.
Quelqu’un dira :
« Rien de plus beau que le •principe de l’é- \ lection : Le plus digne, choisi entre tous par ceux qui se soumettent librement à son autorité dans l’intérêt général, quel système peut : être meilleur? » C’est un point de vue théorique. Mais nous voyons comment dans la réalité les candidatures surgissent, par quels moyens se font les élections politiques et quels résultats elles donnent. Dans ces conditions le principe de l’élection appliqué à tout, même aux magistrats (tradition révolutionnaire) même aux officiers ( Armée nouvelle, de Jaurès) peut et doit entraîner aux désastres.
On oublie que le principe de l’élection ne peut donner de bons résultats que si les électeurs sont compétents, indépendants, et pénétrés du souci de l’intérêt général quand il s’agit de questions nationales, du souci de l’intérêt collectif quand il s’agit de syndicats ou d’associations privées, sans que jamais abdication puisse être faite de l’intérêt national.
Or la notion de l’intérêt national est précisé-
ment celle qui est allée peu à peu en s’affaiblissant au point qu’elle semble avoir été progressivement éliminée non seulement de la pratique des élections mais même de l’enseignement public, de la littérature, des articles de journaux et des conversations privées.
L'audace intellectuelle.
On remarquera que sa méthode de travail entraînait progressivement M. Maurras à reprendre de plus en plus loin le problème des causes. De la façon dont sont pratiquées nos campagnes électorales au principe même de l’élection ; de l’individualisme excessif (qui force chaque individu à réacquérir pour son propre compte les résultats acquis par ses prédécesseurs) aux règles logiques qui doivent régler le travail en commun des collectivités ; de la diminution actuelle de la natalité aux lois éternelles qui ont assuré de tout temps et qui assurent encore en certains pays la solidité du lien familial et la multiplication des en-
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fants ; de la centralisation césarienne ou démocratique dont s’étiolent toutes nos provinces au principe de l’autorité, et à la possibilité de renforcer l’autorité centrale en ce qui concerne les questions nationales tout en la limitant rii goureusement sur toutes les questions d’intérêt régional (je prends tous ces exemples presque au hasard) on peut dire que M. Maurras, en examinant un à un les maux actuels de notre situation politique, s’est trouvé amené à se demander si ces maux n’avaient pas des causes lointaines mais directes dans les principes fondamentaux de nos institutions politiques beaucoup plus que dans la faiblesse et l’imperfection des hommes chargés de mettre en pratique ces institutions.
Or, cette recherche des causes et des principes l’amenait peu à peu d'une part à mettre en doute, puis à qualifier d’erreurs, des maximes politiques adoptées en France et ailleurs, à peu près universellement depuis 1789 ; d’autre part à reprendre et à qualifier de féconds et de bienfaisants d’autres principes politiques à peu près complètement tombés dans le discrédit et même dans le dédain public. Cette recherche
l’entraînait à une révision critique des institutions politiques dans l’flistoire de France W.
Combien d’autres esprits politiques (du moins, je le suppose) se trouvant par leurs recherches engagés sur la même route, se sont arrêtés découragés devant l’immensité et sans doute l’impossibilité de la tâche à accomplir ! Ils n’osaient pas exprimer un ensemble d’opinions en complet désaccord avec l’opinion la plus répandue, et par conséquent, qualifiées tout de suite de paradoxes. Qui a osé espérer que le suffrage universel puisse recevoir des limites? Avec plus ou moins de netteté beaucoup pensaient, mais M. Maurras a osé dire : « Le peuple n’est pas et ne doit pas être le souverain. Le souverain ne doit pas être élu. Il doit être héréditaire. Il n’a pas besoin
(1) Il a dit (en substance) : Le salut politique ne nous viendra que d’une révision totale de l’Histoire de France. Dans la plupart de nos manuels scolaires, dans les journaux et même à la Sorbonne cette histoire est odieusement diffamée. C’est pourquoi M. Maurras a inspiré toute une série de livres : Les Préjugés ennemis de l’Histoire de France , par Louis Dimier, Les Manuels scolaires, par Valois, etc., Paris 1911, et les Cours de l’Institut d’A. F. Bien avant M. Maurras, Fustel de Coulanges avait dit : « L’histoire imparfaitement observée nous divise. C’est par l'histoire mieux connue que l’œuvre de conciliation doit commencer. »
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du consentement, il n'a besoin que de l’assentiment de la nation. Il gouverne et il est responsable. Le Peuple n'a qu’un droit de contrôle. Les contrôleurs doivent être élus mais en des conditions raisonnables. L’existence d’un Parlement élu au suffrage universel, investi de pouvoirs souverains, irresponsable en fait par l’impossibilité absolue de fixer sa responsabilité, est incompatible avec l’ordre intérieur, avec la sécurité de la nation, sa prospérité économique et son expansion à l'étranger. La Liberté, dans l’acception populaire et quasimystique que donne à ce mot le vocabulaire politique, aboutit pour l’individu à la tyrannie et pour la collectivité à la ruine progressive. L’Egalité est contraire à la nature des hommes et à la nature des choses. Tout ce qu’on tentera pour en réaliser le principe n’aboutira qu’à un appauvrissement. Les institutions ne doivent pas tendre à niveler, mais à protéger les faibles. La Fraternité dans un état mal organisé n'est qu'un mot dénué de sens. La Révolution française n’a pas fondé un ordre nouveau et elle ne peut pas le fonder. La Déclaration des droits de l’Homme et du
Citoyen énonce une série d’erreurs P). La Démocratie, c’est-à-dire la Souveraineté de la Multitude, est une utopie. Elle ne peut pas exister. Elle n’aboutit, en fait, qu’à l’absence de souverain. Le Gouvernement de la majorité aboutit nécessairement au Gouvernement par les partis. Le propre des partis est de préférer l’intérêt d’un parti à l’intérêt général. Le propre du Gouvernement des partis, c’est de sacrifier alternativement l’intérêt général à l’intérêt du parti qui a saisi momentanément le pouvoir. L’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers. 11 en est distinct. Il leur est très souvent opposé (1 2). L’intérêt général doit être représenté par une personne qui soit en dehors et au-dessus des partis. Cette personne doit être le Souverain. Pour
(1) Dont la principale, génératrice de toutes les autres) est d’avoir été écrite pour L’Homme. Joseph de Maistre a écrit : « La Constitution de 1795, tout comme ses aînées, a été faite pour l 'homme. Or il n’y a point d'homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, etc... Je sais même, grâce à Montesquieu, que l’on peut être Persan : mais quant à l 'homme je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. »
(2) Est-il nécessaire de prouver une vérité aussi banale ? Chacun a grand intérêt à ne pas payer d’impôts. L’intérêt général est que tout le monde paie. Etc...
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qu'il puisse demeurer en dehors des partis, le Souverain ne doit pas être élu. Un magistrat élu est plus occupé des intérêts particuliers de ses électeurs qu'à servir l’intérêt général. Le système socialiste est par nature aristocratique. Il exige de l’organisation, donc une hiérarchie et par conséquent un chef. L’intérêt des ouvriers est lié à l’intérêt général. La lutte des classes érigée en système est absurde. Les classes doivent collaborer. L’autorité du Chef peut concilier leurs intérêts et établir entre elles la notion et la pratique de la justice sociale. Le Chef exige par conséquent — en vue de biens plus généraux — le sacrifice de beaucoup d’intérêts particuliers. La conception de la patrie implique un sentiment d’affection et de solidarité entre les Français morts, les Français vivants et les Français à venir. En dernière analyse, c’est dans le sentiment de la famille que le sentiment patriotique trouve son expression la plus nette. Ce n’est pas l’individu, c’est la famille qui doit être considérée par l’homme d’Etat comme la véritable cellule sociale. La théorie politique qui méconnaît ce principe de raison est
celle qui ne veut considérer dans une collectivité que les individus et qui fait volontairement abstraction des groupes naturels que forment ces individus. C'est la théorie révolutionnaire (1). Elle est néfaste pour la collectivité et par conséquent pour l’individu.
Si incomplet que soit ce résumé sommaire, on peut juger de l’audace intellectuelle de M. Maurras. Il va jusqu’au bout de ses idées. Cette audace est l’un des éléments de son originalité. Rien ne l’arrête et s’il se trouve que ses propositions soient exactement à l’opposé de toutes les opinions reçues, si on déclare que ses conclusions sont paradoxales, anachroniques, purement théoriques, impossibles à réaliser, il n’en demeure pas moins inébranlable et demande quelle erreur il a commise dans la constatation des faits qui lui servent à étayer sa démonstration, quel défaut de liaison on peut lui signaler entre ces faits considérés comme effets et les causes qu’il leur attribue.
(1) Le décret Le Chapelier faisant abstraction des « prétendus intérêts communs des ouvriers » pour leur interdirf toute association corporative est caractéristique de cet éta d’esprit.
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ni
Et il continue en de'monlrant que les mêmes causes ont toujours produit les mêmes effets et qu’elles les produisent aujourd’hui encore en France et à l’Etranger.
Le nombre de ses contradicteurs ne le trouble point et s’il s‘en trouve (comme il s’en est trouvé) parmi ceux qui semblent partager sa foi politique, il se retourne contre eux avec une vigueur plus grande encore peut-être que contre ceux qui n’admettent rien de ses prémisses ni de ses conclusions.
On sait par exemple que toute une fraction de l’ancien parti royaliste adnhet que « Le roi est élu par le peuple et qu’il est l’expression de la Volonté populaire exprimée par les votes ». M. Maurras affirme : « L’autorité du roi n’a pas besoin d’être constamment mise en question. Le roi n’a besoin que de l’assentiment populaire. Il est le représentant des intérêts nationaux. Il règne et il gouverne. Il est responsable. »
On ne peut se déclarer plus nettement l’adversaire du parti monarchiste-libéral en particulier et de tout parti libéral en général ; le mot libéral, en politique, impliquant dans le
passé comme à présent, d’une part, le morcellement de la souveraineté et par conséquent la contradiction possible entre les divers pouvoirs dont elle se compose; d’autre part l’existence d’un Parlement souverain, ce qui implique la souveraineté des électeurs. Dans la pensée de M. Maurras, ce système aboutit nécessairement à l’anarchie.
A plus forte raison réprouve-t-il les principes que résume le mot Démocratie.
Aux démocrates qui se croient royalistes et qui célèbrent comme une grande date la nuit du 4 août 1789, M. Maurras ose répondre : « Les privilèges sont des droits spéciaux accordés à telle ou telle catégorie de personnes en considération des services qu’elles rendent ou qu’on leur impose. Supprimer le privilège c’est priver en même temps la Nation des services dont ce privilège était la compensation ou la rémunération. Il s’agit donc de peser d’un côté l’avantage qui est accordé et de l’autre côté le service rendu. On supprimera ou on accentuera le privilège selon qu’il sera ou non utile à l’intérêt public. Il est donc aussi absurde de vouloir supprimer en principe tous
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les privilèges qu’il ne serait absurde de vouloir les faire revivre sans un juste discernement. Les privilèges ont toujours existé (1). Ils existent encore (2). C’est une ressource et un moyen de développement économique et social dont il est absurde — et impossible — de faire abstraction. C’est pourquoi la nuit du 4 août a été néfaste. » On remarquera que M. Maurras n’exclut ni les privilèges personnels, sous réserve qu’il les subordonne à l’intérêt public, ni les privilèges collectifs (3) d'ordre politique ou moral. Il est d’avis par exemple que l’Alsace, enfin redevenue française, doit jouir de privilèges.
Sa critique va jusqu’au fond de la question. « Améliorons la République », disent quelques-
(1) Privilèges de compagnies de navigation, grandes compagniés commerciales.
(2) Privilèges des compagnies de transport (chemins de fer ou omnibus, etc.), privilèges de certains créanciers et même des bouilleurs de cru, privilège de la Banque de France, des avocats, des avoués, des notaires, etc., etc.
(3) Le 4 août ce ne sont pas seulement les privilèges personnels qui ont été abolis, ce sont aussi les privilèges, c’està-dire les franchises du Tiers-État. Par entraînement irréfléchi le peuple a renoncé, ce jour-là, à des libertés réelles, •séculaires, constamment respectées par le roi de France et que notre République ne. lui a jamais rendues.
uns. — Vous n'améliorerez pas le régime électif, leur répond M. Maurras.
Aux démocrates républicains et plébiscitaires, il répond par un ensemble de faits et de raisonnements qui démontrent d’une part l’impossibilité d’établir une Démocratie absolue, et d'autre part, les inconvénients désastreux d’une Démocratie partielle, toute cette discussion étant conduite en gardant au mot démocratie son sens étymologique, c’est-à-dire gouvernement du peuple par le nombre.
L’audace intellectuelle de M. Maurras? on peut dire qu’elle est sans borne. Quand il croit avoir raison, il ne craint jamais de paraître exagéré. Relisez le chapitre qu’il a intitulé « Je suis Romain !» ; le passage où il explique « Le Roi sera protecteur des Républiques françaises (raccourci de son programme de décentralisation) ; ses apologies de la force mise au service de l’intérêt public; son chapitre intitulé « dictateur et roi » ; rappelezvous son exclamation « Je ne suis pas un idéaliste » (D.
(I) Campagne royaliste (p. 19).
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Preuves en mains, il ose approuver le mot qu’on a tant reproché à Louis XVI : « l’État, c’est moi ». Il examine d’après ses résultats et par conséquent il approuve le fameux « gouvernement personnel » de Louis-Philippe; il répond aux vieilles injures : Albigeois, Saint- Barthélemy, révocation de l’Édit de Nantes, et il demande si ces événements regrettables n’ont pas trouvé leur justification relative (car il faut distinguer « la manière » de la question de principe) dans les problèmes politiques que soulevaient des dissidences incompatibles avec l’unité territoriale et morale du royaume de France; comble de l’audace! il ose rompre en visière avec le vieux dogme de l’Angleterre (libérale et parlementaire), modèle obligatoire de l’état français; et il n’a pas attendu la guerre de 1914 pour montrer avec éclat ce qu’a été pendant toute son histoire la Prusse « puissance libérale », envers laquelle les libéraux et démocrates français ont fait preuve de tant de naïveté! A ceux qui prêchent l’égalité absolue, M. Maurras répond : « La diversité des classes et leur interpénétration sont le propre d’un état bien constitué » ; et à
d’autres égalitaires il répond : « Tant que l’inférieur sera nommé par le supérieur, l’intérêt particulier (des électeurs) primera l’intérêt public. »
Sentez-vous tout ce qu’il y a de tranquillement audacieux dans ces énoncés qui sont exactement au contre-pied de toutes les opinions admises, reçues et enseignées? M. Maurras n’a peur de rien. Pas même d’être mal compris. En défendant l’initiative qu’il a prise pour que le combattant ait sa part, il a osé écrire : « Debout les intérêts ! debout les égoïsmes ! debout les passions même ! pourvu qu’ils soient réglés et utilisés en vue du bien général. »
Mais peut-être le comble de son audace est il d’oser s’adresser à la raison des Français pour leur demander de reconnaître que le suffrage universel ne peut pas s’appliquer à tout, et que les grandes affaires de l’Etat (Affaires étrangères, Marine, Guerre et Justice) doivent être confiées à un Pouvoir indépendant de l’élection ! Il semble que ce soit une gageure. Le plus étonnant est d’avoir à constater que ces idées rallient des adhésions ardentes ve-
nues de toutes les catégories politiques et sociales.
Les origines intellectuelles.
A l’e'noncé de ces principes on reconnaît quels ont été les maîtres de M. Maurras. Des livres de Bonald, il a recueilli les deux grandes idées nécessaires à toute politique nationale : Unité , Continuité . Ces idées s’opposent au grand principe libéral : dispersion de la Souveraineté, et à l’idée fondamentale de la démocratie : désignation par l’élection populaire des magistrats souverains. M. Maurras a recueilli aussi de ce théoricien de l’autorité la distinction capitale entre les résultats (bons ou mauvais) provenant de la nature imparfaite des hommes, et les résultats (bons ou mauvais) causés par les institutions politiques et sociales. Il a retenu enfin l'énumération des libertés réelles de l’ancien régime.
De Joseph de Maistre, M. Maurras a dit : « les Considérations sur la France sont avant
tout un livre de science politique toute pure ». (D Il a souvent cité l’épigraphe tirée d’Homère placée par cet écrivain en tête du Pape : « Le gouvernement de plusieurs n’est pas bon. Qu’il n’y ait qu’un seul Chef, un roi », et l’on sent qu’il s’est profondément imprégné de l’une des idées directives : « Étant donné la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent. » (1 2)
Dans Taine, M. Maurras a trouvé un plan d’études pour une histoire des faits. Ce plan, comme tout projet du même ordre, comportait nécessairement une idée générale qui permît de classer les événements afin de pouvoir en déduire la signification. M. Maurras n’a pas admis l’idée générale de Taine ni son déterminisme, mais il a gardé la méthode, et il s’est constitué (qu’on l’appelle ainsi ou de tout autre nom) une philosophie de l’histoire.
(1) Enquête sqr la Monarchie, tome II, page 84, lct volume, in capite.
(2) Constitution de la France, chap. VI, in fine.
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Il a aussi beaucoup glané dans l’énorme énumération de faits bien observés concernant l’ancien régime français et le régime nouveau né de la Révolution. Taine avait étudié à fond ce qu’était le prétendu absolutisme et ce qu’est devenu le prétendu régime de liberté démocratique. M. Maurras en a profité. Il en a étayé solidement sa théorie de l’inégalité nécessaire que justifie, ne l’oublions pas, le désir de protection à l’égard des faibles.
Il a aimé en le Play le contre-révolutionnaire, conservateur et catholique, méthodiquement asservi à l’expérience.
Dans Fustel de Coulanges M. Maurras a découvert un historien doué du sens de la plasticité des événements, rendant justice au Moyen âge, aux libertés de l’ancienne France, à la mise en valeur progressive de ses ressources nationales, ayant par conséquent de notre passé une conception contraire à celle des écrivains dont Michelet est le type et qui divisent en deux parties l’Histoire de notre pays : celle d’avant la Révolution où ils ne trouvent rien qu’à blâmer et celle d’après la Révolution qu’ils célèbrent sur le mode lyrique.
Dans Auguste Comte, enfin, M. Maurras a trouvé un corps de doctrine philosophique très ! réaliste, faisant méthodiquement abstraction1 de la métaphysique, descendant du général au particulier et classant les sciences d’après leur degré de généralité pour aboutir à une conception de l'Homme, animal social. Dans cette conception générale l’observateur peut descendre et remonter, pour en vérifier chaque anneau, la chaîne des effets et des causes.
Dans Auguste Comte il a retrouvé la défense de la société du Moyen âge, de l’Église catholique considérée comme lien social et qu’il faut défendre, môme si l’on est incroyant, contre ceux qui la combattent, parce que les anticléricaux battent en brèche, en même temps que l’Église, toute société bien constituée.
Comte situe la science en dehors de la ! croyance, mais il n’attaque pas la croyance qu’il considère au contraire comme bienfaisante pour l’immense majorité des hommes. Il veut la séparation pratique du temporel et du spirituel pour soustraire la religion à l’autorité de l’État et il veut concentrer en des groupes organisés l’effort scientifique de
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l'Humanité. M. Maurras emprunte à Auguste Comte quelques aphorismes de grande conséquence : « Les morts gouvernent les vivants » (raccourci par lequel Comte résumait sa thèse sur la continuité de l’effort à travers les siècles). « Il faut substituer la paisible détermination des devoirs à l’orageuse discussion des droits. »
Ou encore : « Le libre examen tend directement à s’opposer à toute vraie réorganisation sociale. C’est l’insurrection mentale de l’individu contre l’espèce. » Citons enfin : « L’ordre social est incompatible avec la liberté permamente de remettre chaque jour en discussion indéfinie, les bases meme de la Socité. »
Au rebours des Droits de l’Homme qui ne veulent envisager que l’homme isolé, Comte dit : « La Société humaine se compose de familles, et non d’individus. »
Et dans sa Politique, il dit encore : « Tout choix des supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique ». Aussi a-t-il toujours représenté la souveraineté du Peuple « comme une mystification oppressive », et l’Egalité « comme un ignoble mensonge ».
Les principes de la Révolution, selon Comte, sont « essentiellement destructeurs ». Ils son! « incapables de rien organiser, sauf le doute le désordre et la dégradation ».
On voit maintenant à quel point M. Maurras s’est imprégné des doctrines de ce philosophe
M. Maurras a étudié aussi les écrivains libéraux. Il y a trouvé a contrario la confirmation des principes dont il allait faire la base de sa Politique.
En lisant Montesquieu, grand admirateur di système politique anglais, il s’est senti plus « nationaliste » que jamais et beaucoup moins sensible aux analogies qu’à toutes les différences de tradition historique et sociale, de race, de climat et de conditions matérielles ef politiques qui séparent la nation anglaise de la nation française.
La Démocratie en Amérique de Tocqueville lui a fourni des arguments contre la Démocratie. Tocqueville le premier a constaté que la Démocratie était despotique (la majorité peut tout), conservatrice (d’un certain point de vue, parce que le suffrage universel est presque toujours ratificateur), destructrice le plus sou-
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vent, parce qu’elle diminue, par égard pour une « égalité » chimérique, le droit de posséder, le droit de tester, les droits des époux, les droits des enfants, parce qu’elle est jalouse des droits de toute association autonome, qu’elle soit sociale ou religieuse.
Tocqueville a constaté que la Démocratie est pacifique en ses intentions mais soumise à tous les risques de guerre déchaînée par les autres et peu apte à s’en protéger. Il a déclaré enfin que la Démocratie était favorable à une certaine douceur des mœurs, mais c’est un point sur lequel la lutte des classes et la lutte permanente des partis ne lui ont apporté que peu de confirmation.
La Démocratie, a-t-il écrit, se confond avec le besoin de supprimer la hiérarchie. Mais M. Maurras pousse plus loin ce point de vue pour envisager ce que produit l’absence de hiérarchie qui n’est, à proprement parler, que l’absence d’organisation. Dans Tocqueville encore M. Maurras trouve la constatation précise du pouvoir de l’argent dominant les démocraties.
Dans Benjamin Constant, qui est probable-
ment l’inventeur du libéralisme en tant que doctrine politique et dans Royer Collard qui en a été aussi le théoricien, M. Maurras examine le principe de la souveraineté qu’ils annihilent à l’envi. Il conduit sa discussion de façon à démontrer la nécessité absolue d’un souverain personnel.
Étudiant leurs œuvres et celles des autres libéraux, il trouve à la base môme de leurs idées un individualisme conçu comme une sorte d’insurrection permanente de l’individu contre la Société et il ramène cet individualisme protestant (la Liberté, a dit Mme de Staël, c’est l’affranchissement de la personne humaine...) à celui qui en a été l’apôtre le plus éloquent, c’est-à-dire Jean-Jacques Rousseau.
C’est encore chez les écrivains libéraux que M. Maurras retrouve cette idée abstraite du Progrès dont on peut tirer, pour le passé, la condamnation de toute l’histoire de France et, pour l’avenir, les idées les plus fécondes en résultats désastreux.
Il étudie toutes les définitions et même toutes les conceptions de « la Liberté » et il s’efforce de débarrasser cette « Liberté » de
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toutes les abstractions qui en obscurcissent l’idée pour la ramener à une conception pratique de libertés précises, définies, durables, fécondes et soustraites à l’arbitraire de l’Etat.
La Décentralisation.
Cette conception des libertés le mène logiquement à une théorie de la Décentralisation qui ne doit être territoriale que dans une très petite mesure, et qu’il fonde principalement sur des pouvoirs secondaires, comparables dans une certaine mesure aux pouvoirs intermédiaires de Montesquieu, aux pouvoirs limitateurs de Royer-Collard, et constitués par de grandes associations autonomes : Eglises, Universités, Corps judiciaires, Syndicats professionnels, etc... Ces grandes associations trouveraient leur appui dans les libertés des conseils municipaux, dans les attributions des sénats provinciaux ou régionaux, et seraient indépendants dans toute la mesure compatible avec l'unité du pays et avec l’intérêt général représenté par le Souverain, c'est-à-dire par l’Etat,
dont M. Maurras voudrait limiter avec précision les pouvoirs sans le priver de son droit permanent de contrôle général.
Pour que l’ordre et la cohésion nationale soient maintenues, cette décentralisation comporte nécessairement le renforcement de l’autorité centrale dans tous les domaines où l’État est proprement intéressé.
Il y a enfin quelques écrivains que M. Maurras a beaucoup étudiés et dont il se réclame quelquefois. Proudhon, par exemple, à cause de l’extraordinaire abondance des idées (souvent contradictoires entre elles) et des vues parfois prophétiques jetées par lui sur l’avenir.
C’est dans les livres de Proudhon que M. Maurras a trouvé la meilleure critique de « la Souveraineté du Peuple », et, (en politique extérieure) du principe des Nationalités dont il ne faudrait pas être dupe quand il est invoqué par nos ennemis (P.
C’est dans Renan, plus particulièrement dans la Réforme intellectuelle et morale, qu’il a
(1) M. Maurras a écrit : « C’est un principe d’ordre linguistique ou ce n’est rien. »
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trouvé l’une des critiques les plus décisives de la Démocratie, et l’une des justifications les meilleures de l’aristocratie (qui ne se confond pas avec la noblesse !).
On n’en finirait pas de citer les historiens et les théoriciens politiques dont M. Maurras a étudié les livres pour confronter à leurs conceptions de la Liberté-principe, de l’Egalitéprincipe (et à la façon dont elles ont été pratiquées), sa propre conception de libertés précises, définies, soustraites au Pouvoir central dans toute la mesure compatible avec l’intérêt national, et d’égalités réelles comme par exemple l’accession de tous à toutes les fonctions, à tous les emplois, l’égalité devant la loi, etc.
De 1: Originalité de M. Maurras.
Puisqu’on trouve dans les prédécesseurs de M. Maurras à peu près toutes ses idées, on pourrait croire qu’il n’a rien inventé.
Tout a été dit, en effet, et surtout en politique, depuis qu’il y a des hommes, et qui
vivent en commun. Et il est bon de se souvenir d’un aphorisme qu’Henry Becque aimait à répéter : « Ce qui est nouveau n’est pas vrai. Ce qui est vrai n’est pas nouveau. »
L’originalité de M. Maurras n’en est pas moins indéniable.
C'est avoir une pensée originale que savoir choisir (pour les adopter) dans les œuvres de ses prédécesseurs les idées bienfaisantes et de les composer avec d’autres idées trouvées chez d’autres auteurs afin de constituer un ensemble cohérent. C’est encore être original que de distinguer les idées malfaisantes dont on ne peut tirer aucun bon résultat, et de savoir les écarter, en donnant ses raisons, d’un ensemble doctrinal où elles jetteraient le trouble et la contradiction.
M. Maurras proclame que de Bonald est son maître. Il lui emprunte en effet une partie de sa doctrine mais il se garde bien d’accepter la théorie du droit divin.
De Joseph de Maistre, témoin et juge de la Dévolution française, il rejette la conception mystique du gouvernement temporel de la Providence.
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Il ne prend de Le Play que la méthode réaliste et certains éléments généraux. Il passe sous silence les théories économiques qui prêtent à discussion et que l’expérience n’a pas vérifiées.
On ne le voit tout accepter ni de Taine, ni de Sainte-Beuve, à plus forte raison ni de Montesquieu, ni de Tocqueville, ni de Renan, ni de Proudhon.
Même dans Auguste Comte, qui est celui dont il adopte le plus complètement la doctrine, il fait abstraction P) de beaucoup d’idées importantes, notamment de celles qui concernent l’établissement d’un nouveau pouvoir spirituel et de celles qui concernent la fondation d’une religion nouvelle. Et il fait subir le même travail d'élimination à Fustel de Coulanges qui vécut et mourut républicain mais partisan, il est vrai, d’une république aristocratique comme le furent celles de Venise ou d’Athènes, ce qui le rapproche beaucoup plus des royalistes que des républicains-démocrates.
(I) Pour comprendre nettement que les mêmes livres [peuvent produire des résultats contradictoires, il suffit de :^c rappeler que le général André était aussi un Comtiste.
Il n'y a pas un auteur, ancien ou moderne, que M. Maurras n’ait lu (et il a lu tous ceux qui sont importants) sans lui faire subir ce travail de discrimination. Bien que composée d’éléments extrêmement divers, et s’appuyant sur des réalités admises bien avant lui, la pensée de M. Maurras est donc personnelle et sa doctrine originale.
Que sa façon de lire, de citer et de prendre pour ainsi dire possession du texte soit parfois tendancieuse et même captieuse, il se peut. On imagine aisément que, dans la première partie de sa carrière, M. Maurras ait lu avec désintéressement, n’ayant pour but que la recherche de la vérité. Mais il est tout à fait normal que, cette vérité une fois découverte et admise par lui définitivement, il n’ait plus lu qu’avec le dessein, conscient ou non, de rapporter à sa vérité les résultats de ses lectures.
En théorie politique comme en histoire, c’est un procédé qui n’est pas illégitime que de grouper, pour ainsi dire d’instinct, les idées et les faits dans une catégorie ou dans une autre selon qu’ils s’accordent ou non avec une< idée préconçue. Ce procédé de travail peut
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donner de la défiance au lecteur, mais quand il a comporté chez l’historien ou le théoricien une période antérieure de recherche désintéressée et une vérité acquise, il n’y aurait occasion de le condamner que s’il pliait avec trop de rigueur les idées ou les faits aux besoins de sa démonstration.
Or, je ne vois point qu’on ait pu justifier ce reproche à l’égard de M. Maurras.
Son originalité, c’est encore, ayant pour ce long travail acquis les éléments de ses conclusions, d’avoir osé aller jusqu’à l’aboutissement logique de ses raisonnements, sans se préoccuper de l’imprévu ni de l’énormité apparente des conclusions logiques.
Partant de faits définis, de réalités contrôlées, il suit et remonte avec rigueur la chaîne ininterrompue des effets et des causes. Si ses conclusions paraissent à l’immense majorité purement théoriques, paradoxales, anachroniques et impossibles à réaliser, il n’en conclut pas moins imperturbablement : « Voilà les conditions du salut. En dehors d’elles, c’est la diminution et peut-être la disparition de la Patrie. »
Ce n’est pas non plus une banalité pour un théoricien doublé d’un homme d’action, quand il se trouve devant une opposition pour ainsi dire unanime, que de ne pas se décourager (combien d’autres ont mis en pratique le précepte d’Horace : et arceo !) et de professer sincèrement une confiance illimitée dans la puissance de la vérité, de croire au triomphe de la raison, du bon sens des Français, et à la victoire, lointaine peut-être mais certaine, des idées bienfaisantes si méconnues qu’elles soient, sur les idées malfaisantes si admises qu’elles apparaissent.
Une autre originalité, très importante, c’est de s’être fait de la Monarchie une conception utilitaire et impersonnelle. On ne trouvera, dans ses livres, presque aucun éloge personnel du successeur des anciens rois (U. Sa doctrine n’est pas basée sur un entraînement personnel, encore moins sur une question de sympathie ou d’antipathie. L’existence d’un Chef héréditaire est-elle indispensable à la prospérité de
(1) Il est hors de doute qu’il eut été jadis légitimiste et extrêmement sévère pour l’opposition dynastique des d’Orléans.
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la France? Existe-t-il une famille dont le droit ï historique soit établi sur des services plus éclatants et plus longs que ceux de la Maison de Bourbon ? Voilà les deux grandes prémisses | de sa démonstration. On sent qu’il voit en M. le duc d’Orléans le serviteur de la Nation, strictement tenu de s’acquitter de son devoir de Chef, et qu’il faudrait poursuivre rigoureusement s’il n’avait pas le sentiment du devoir qui lui incombe. En le plaçant au sommet de l’Etat, M. Maurras le constitue responsable sur sa tête et sur celle de ses descendants (B. Ce n’est pas dans l’intérêt du Prétendant qu’il veut reconstituer la Monarchie, c’est dans l’intérêt du peuple. Le monarque n’est pas un but. C’est un moyen.
Aussi a-t-il donné pour fondement à sa doctrine « le droit historique » c’est-à-dire les services rendus et la possession d’Etat par une famille « dont quarante rois en mille ans firent la France ». Au regard de cette doctrine
(1) « A un roi il reste toujours possible d’infliger la déchéance, l’exil ou l'échafaud. » A. F., 15 avril 1915. Et il écrivait encore, le 21 mars 1917 : « Une Monarchie est toujours tempérée par le régicide ; mais où est le tempérament d’une République démocratique ? *>
utilitaire qui appartient en propre îi M. Maurras, la théorie du « Droit divin » et celle du « Roi élu » paraissent singulièrement moins jeunes et moins vivaces. Ce droit tire toute sa force de l’utilité de la fonction, de sa nécessité, et de la possession d’état. Ce sont les éléments d’une situation qui pourra un jour redevenir incontestée.
On remarquera que cette façon de raisonner diffère totalement du point de vue « préférence personnelle » dont M. le comte d’Haus*sonville se faisait encore l’interprète en 1900 et qui lui attira, de la part de M. Maurras, une saisissante réplique.
Peut-être cependant la particularité la plus exceptionnelle du caractère et du talent de M. Maurras est-elle d’avoir réussi à concilier et à unir intimement les qualités du philosophe et du penseur avec l’énergie audacieuse et organisatrice de l’homme d’action. Mais c’est un point que nous examinerons plus tard.
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