‹ Les hommes d'actionChapitre 16 sur 27 · KIEL ET TANGER · texte numérisé non relu

KIEL ET TANGER

Commencé par des articles de revue dès juin 1905, ce livre a paru en juillet 1910. Il a été réédité en 1913 avec une longue préface. Son but est de prouver que le régime républicain ne peut pas avoir de politique étrangère. « J’apporte, quant à moi, une démonstra-

tion précise de cette vérité que : sept ans de politique d’extrême gauche, les sept ans de révolution qui coururent de 1898 à 1905 firent à la patrie française un tort beaucoup moins décisif que les trois années de République conservatrice qui allèrent de 1895 à 1898. »

La tendance de l'ouvrage est donc celle-ci : v Si la République conservatrice est encore plus meurtrière que la République d’extrême gauche, c’est donc qu’on ne peut rien attendre ni de l’une, ni de l’autre. On ne remédiera pas à l’insuffisance de notre politique extérieure en remplaçant les hommes d'un parti par les hommes d'un autre parti. C'est le régime qui est mauvais, parce qu'il n’offre ni à nos diplomates ni à nos adversaires un point d’appui stable, une direction continue, cohérente, capable de mémoire et de prévision.

Pour établir sa démonstration M. Maurras constate que notre diplomatie d’avant le mi- , nistère de M. Hanotaux, c’est-à-dire d'avant 1895, n’a eu aucun système, aucun plan déterminé tendant à un but précis par des moyens et à plus forte raison par des alliances nettement orientés.

Avec M. Hanotaux un système apparaît. La présence de notre flotte à l’inauguration du canal de Kiel signilie que, sur l’instigation de la Russie, nous nous rapprochons de l’Allemagne en nous écartant de l’Angleterre qui devient notre ennemie. Les fêtes de Kiel sont du 18 juin 1895. Faclioda, c’est-à-dire notre humiliation devant l’Angleterre et par conséquent notre renonciation à l’Egypte et à toute une politique africaine sont de l’année 1898.

Avec M. Delcassé apparaît un système contraire. Nous redevenons les ennemis de l’Allemagne et nous nous rapprochons d’autant de l’Angleterre. L’entrée de M. Delcassé au ministère est de 1898. Le débarquement de l’Empereur d’Allemagne à Tanger qui marque le commencement de nos longues épreuves est du 31 mars 1905. Le départ de M. Delcassé, sur l’injonction de l’Allemagne « humiliation sans précédent » est du 6 juin 1905. Le traité qui aboutit à la cession, d’un coup, d’une grande partie de notre Congo est la conséquence de cette politique. 1

Que nous nous soyons tournés vers l’Aile-

CHARLES MAURRAS

magne ou que nous nous soyons appuyés sur l’Angleterre, constate M. Maurras, le résultat a été le même : humiliation et déceptions.

Cependant, continue-t-il, ces deux systèmes étaient plausibles. L’un et l’autre pouvaient aboutir. II a manqué à l’un et à l’autre de ces ministres de pouvoir s’appuyer sur une armée puissante, sur une flotte nombreuse, mieux approvisionnée, sur un esprit national résolu et maintenu par des institutions stables. Faute de ces conditions, à la menace de l’Angleterre nous abandonnons le plan Hanotaux ; à la menace de l’Allemagne nous abandonnons le plan Delcassé.

Sauf l’inertie et l’abnégation — et encore... — il n’y a pas de politique extérieure qui n’implique dans une certaine mesure le risque de guerre.

Si les conditions générales d’un Régime refusent à un ministre des Affaires étrangères les moyens de faire la guerre et la possibilité même de faire semblant de ne pas en avoir peur, il faut que ce ministre renonce à toute ambition effective.

Ainsi le problème des relations extérieures

se trouvera-t-il ramené au problème de la politique intérieure, et le mot fameux du baron Louis peut trouver une application nouvelle : « Faites-moi de bonne politique intérieure (qui implique aussi de bonnes finances) et je vous ferai de bonne politique extérieure. » L’objection qui s’impose, c’est l’énumération des conquêtes coloniales (y compris le Maroc) que la République a tout de même réalisées depuis 1871. A quoi M. Maurras répond : « Le plus bel Empire colonial est fragile aussi longtemps qu’il est soutenu par une armée réduite et par une flotte négligée. »

Le moins qu’on puisse dire de cet examen clés conditions générales et particulières de notre politique antérieure, c’est qu’il donne beaucoup à réfléchir.

Page 1