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DE LA SENSIBILITÉ DE M. MAURRAS

Quelques-uns ont dit : « M. Maurras et ses collaborateurs ne sont que de froids raisonneurs incapables d’émouvoir ceux à qui ils s’adressent. » Cela est-il vrai ?

En général on appelle sensibilité l’aptitude à être ému. Cependant on désigne avec plus de précision par le mot de « sensation » les émotions d’ordre physique, et par le mot « sentiment » les émotions d’ordre affectif.

Dans les œuvres de M. Maurras on ne trouve presque exclusivement que des émotions d’ordre intellectuel. Peut-on les ranger tout de même dans l’ordre affectif? Oui, en certains cas, mais il est remarquable que c’est par l’intermédiaire de l’intelligence et non du cœur, encore moins de la sensibilité phy-

sique W que M. Maurras entre en contact avec le domaine des choses sensibles, et il ramène à des conceptions intellectuelles tous ses plaisirs ou ses déplaisirs. Sensible? évidemment! et ce n’est pas assez dire puisqu’il est tout ardeur, toute vie et toute passion ! Mais il s’agit de vie intellectuelle et d’ardeur combative. Pour tout ce qui concerne la vie intellectuelle M. Maurras n’est pas un homme de sentiment. C’est un passionné. Il ne faut pas confondre la passion et le sentiment, bien que la passion soit un sentiment ou plus exactement un multiplicateur du sentiment.

A ceux qui lui ont reproché de ne faire aucune part au sentiment, M. Maurras a répondu : u Toute notre doctrine a pour base le sentiment de la Patrie... »

Et c’est parfaitement vrai. Mais la construction théorique de M. Maurras est une conception intellectuelle et c’est par une opération de l’esprit qu’il a donné pour base à sa doc-

(1) On a pu dire de certains peintres qu'ils pensaient par les yeux et de certains musiciens qu’ils pensaient par des sons. Ce n’est que pour la majorité qu’il est vrai de dire : nous pensons par des mots.

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trine un sentiment général. Cela ne se laisse pas oublier. Il y a des raisons que la raison ne connaît pas. Ce sont les raisons du cœur. Même dans Antliinèa, je renonce à trouver des raisons du cœur qui ne soient pas entièrement absorbées par la passion de comprendre et le désir de conclure. Or, c’est (avec YÉtang de Berre ) le seul de ses livres où des chercheurs heureux auraient chance d’en trouver.

C’est pourquoi tant de femmes et tant d’hommes de sentiment sont rebelles à sa propagande. A-t-il le don que Barrés en 1893 reconnaissait à Racine, c’est-à-dire le don de rendre émouvantes les idées, de dramatiser les abstractions? Oui, dans une grande mesure. 11 a retrouvé des idées-force, et il a su les faire vivre.

M. Maurras échappe à la sécheresse (à plus forte raison à la froideur) par sa passion intellectuelle, son énergie combative, son besoin d’apostolat et son amour pour la France. Mais il n’y a pas d’homme universel. Reconnaissons que, si magnifiquement doué que soit M. Maurras, il n’a de prise que sur l’intelligence. 11 n’entraîne pas les cœurs.

Un temps viendra peut-être où quelque royaliste de sentiment i1) adoptant la doctrine de M. Maurras se proposera la parole que celui-ci attribue à Jaurès dans un de ses apologues : « Je passionnerai tout ça » (2). S’il y réussit, le problème changera de face. Toutes les révolutions ont été faites pour des raisons de sentiment.

Amour ! me dira quelqu’un, vous avez dit : « L’amour de la Patrie. » Qui dit amour dit sentiment! Sans doute, lui répondrai-je, et je ne prétends pas du tout dénier entièrement à M. Maurras la faculté que je tiens pour la plus noble, la plus précieuse, la plus touchante et la plus artiste : je veux dire la faculté d’aimer. Mais je ne puis m’empêcher de constater que même son amour pour la France (que je

(1) Ce ne sera sans doute pas M. Léon Daudet, malgré ses merveilleuses qualités de passion et de vie, malgré les services prodigieux qu’il a rendus avant la guerre et pendant la guerre. Tout bon Français doit lui être reconnaissant. Il a été l’un des grands artisans de la victoire. Cependant j’observe qu'il aime presque toujours contre quelqu’un. Ses ouvrages relèvent donc de la satire et de la polémique plus que de l’apostolat.

(2) Par dérision et en faisant allusion à sa versatilité quasiféminine, M. Maurras disait volontiers : « MUo Jaurès. »

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déclare volontiers sa passion principale) est combatif, contradictoire à ceux qui ne l’aiment pas comme lui, et se dépense en démonstrations et en polémiques où le raisonnement tient le premier rôle. C’est à ce signe qu’on reconnaît que M. Maurras (si grand amateur qu’il ait été de beaux vers et de belles proses) n’est un poète P) que dans une mesure infiniment petite. Il est beau d’aimer en comprenant, mais je tiens pour évident que la passion de comprendre et de faire comprendre est bien plus puissante en lui que la passion d’aimer !

Je veux bien que l’une^des forces de sa construction politique soit de se maintenir pour ainsi dire en dehors de la personne du Prétendant. « La Monarchie est-elle de salut public? » Tout est là. Mais je remarque que « la Monarchie » est une abstraction. Qui se passionne pour une abstraction ?

A quoi M. Maurras pourrait répondre : « Les raisons de sentiment naissent des circons- — - - • - : -

(1) Il a écrit quelques beaux vers très littéraires, très intellectuels, très élégants de pensée et d'expression, niais froids.

tances. Elles surgiront donc à leur heure'. Mais elles ne peuvent être utilisées et aboutir à un état de choses nouveau et durable que si elles peuvent être adaptées immédiatement à un système politique bien conçu et longuement mûri. Ce sont des raisons de sentiment qui ont fait la Révolution française, mais elles n’ont instauré un ordre nouveau qu’en s’adaptant au système démocratique élaboré par Rousseau et les encyclopédistes. »

La réponse est bonne. Mais c’est une question de savoir si les hommes de sentiment (étant 'par définition peu disciplinés) n’ont pas été jusqu’à présent écartés des groupes de « l’Action française » et s’ils ne continueront pas à en être éliminés.

Cette sorte de complexion se retrouve, souvent aggravée, chez les collaborateurs que M. Maurras s’est choisis. Les rédacteurs de L’ Action Française, très peu nombreux, forment un cénacle. Ils ont, dans leur journal, un ton péremptoire et qui n’est pas sans impertinence. Ils ont constamment un air de supériorité. Cela décourage bien des gens.

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Parlant de M. Lucien Moreau P), M. Maurras a écrit : « Sa collaboration n’a jamais manqué, depuis ce jour-là, à L’Action Française. Elle y a été fort précieuse. Son intelligence très claire et très méthodique, son style net, tranchant, ami de ces formules de philosophie positive qui définissent, en quelque sorte, éternellement, je ne sais quelle ardeur sèche, quelle violence froide, quelle négligence absolue de ce qui n’est pas la raison, une puissance presque incroyable de dédaigner et d’exprimer chaque nuance du dédain, tous ces dons différents lui donnent une figure et une valeur très particulières. »

Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas songer à la critique littéraire et politique de M. Maurras, au ton de ses polémiques, et, plus encore peut-être, au ton de ses collaborateurs.

(1) Enquête, cd. or. fascicule 2.

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