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SON CARACTÈRE

Par l’ampleur et la complexité des problèmes qu’il a étudiés, par la clairvoyance, la profondeur de son analyse, par l’audace et la rigueur logique de ses conclusions, M. Maurras mérite le nom de savant. La sûreté de son information n’est jamais en défaut. De quelque façon qu’on veuille poser les problèmes politiques, à quelque autorité que l’on veuille faire appel, quelque expérience (proche ou lointaine) que l’on invoque, on le trouve informé, préparé, tout prêt à argumenter.

Exceptionnellement laborieux, méthodique, excellant à ramener toutes les idées particulières à une idée générale, et tous les faits d’expérience à une démonstration intellectuelle et pratique, il aura contribué, dans une mesure incalculable, à restaurer la notion de l’Etat qui

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était allée peu à peu se dissolvant, et à restituer à la science politique ce beau nom de science que lui avaient fait perdre à notre époque l’incompétence des hommes et l’habitude des expédients. Mais la politique est aussi un art. M. Maurras ne le nie point. Il fait seulement remarquer que, comme tous les arts, elle implique d’abord des connaissances générales et particulières bien ordonnées en vue d’un but, une méthode, de l’expérience. Le propre du génie n’est que de mettre en œuvre ces éléments divers.

Très ardent, extrêmement combatif, parfois brutal, M. Maurras est courageux (D, loyal et désintéressé.

Dans l’un des examens do conscience que ses ennemis lui ont imposés il a écrit de lui-même : « N’ayant rien désiré que d’intellectuel, sans biens à acquérir, sans fortune à défendre (1 2) ». Et ses amis personnels confirment que ces mots répondent à la réalité.

(1) Je ne fais pas allusion à ses cinq ou six duels mais au courage civique dont il a donné mainfos preuves.

(2) D’une famille excellente mais peu fortunée, il a toujours vécu très modestement. Son logis de la rue de Verneuil n’est qu'une bibliothèque de célibataire studieux.

Très attentif dans le cours ordinaire de l’existence à passer inaperçu, ennemi de toute publicité personnelle (D, solitaire autant que les circonstances le lui permettent et silencieux dans toute la mesure du possible, il pourrait passer pour extrêmement modeste. Et il est en effet dénué de toute vanité extérieure, de tout ce qui pourrait ressembler à l’ambition mondaine, au désir de luxe, de places ou d’honneurs.

Quant à l’ambition de dominer les esprits, dont Napoléon disait qu’elle est la plus forte de toutes les passions, il est manifeste qu’elle le possède tout entier. De cet unique point de vue, il est le plus ambitieux des hommes.

Il est assez touchant d’imaginer M. Maurras, vers 1895, isolé dans sa chambre d’étudiant, ne possédant pour ainsi dire que sa plume (1 2), et

(1) Il a été surnommé par ses amis « le musulman » à cause de son horreur pour la photographie.

(2) Dans la préface d'Anihinéa, il a dit de lui-même « doué pour la vie monastique ». Cofnme tout homme qui, vers la vingtième année, se constitue un plan de vie, il eut à choisir entre les trois grandes falcultés de l’âme : l’Intelligence, la Sensibilité et la Volonté. On devine que c’est presque exclusivement par l’intelligence et par la volonté qu'il se développa «selon son tempérament». La sensibilité quand

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se haussant, en esprit, à vouloir détruire l’œuvre de Rousseau (qu’il tient pour responsable de la Révolution française) afin de reconstruire la société française sur les principes mômes que le Rêveur solitaire semblait avoir pour toujours ruinés. Ambition si prodigieuse qu'elle en paraît démesurée !

Elle com porte un certain mysticisme. M. Maurras a la foi politique, comme d’autres ont la foi. Et il parle de la vérité politique, comme un théologien de la vérité religieuse. Mais c’est un mysticisme intellectuel tout à fait différent du mysticisme proprement dit.

Le propre des mystiques est de connaître par le cœur. Ils fondent ou renouvellent des religions. Ils bouleversent tout. Ils emportent tout. Leur puissance d e persuasion réside tout entière dans le rayonnement de leur sensibilité. A-t-on vu, dans le cours de l'histoire des idées, que

elle est presque entièrement intellectuelle, bien qu’elle soit une source intarissable d’émotions et par conséquent de plaisirs, se confond à peu près avec le domaine de l'intelligence. En certains hommes l'intelligence supplée à tout. Même les passions, à force d’être réglées par la raison et subordonnées par elle, deviennent d’ordre intellectuel et se distinguent essentiellement du sentiment proprement dit et des passions du cœur.

de grandes intelligences, quand elles sont tout entières tendues vers un but bien déterminé, peuvent elles aussi bouleverser, animer, exalter et emporter tout? Je le crois.

L’état d’esprit que j’essaie de décrire a valu à M. Maurras de grands avantages : parfaite maîtrise de soi, ampleur de la conception, continuité, cohésion, puissance d’apostolat et autorité. On en devine aussi les désavantages : intransigeance, partialité, sécheresse à peu près exclusive de la force d(e persuasion qui s’attache au sentiment et à l’imagination.

M. Anatole France remarquait un jour que la diversité des écoles socialistes et la variété de leurs méthodes étaient une des conditions du succès aussi longtemps que le but demeure le même. Tant de chemins mènent à Rome ! Mais M. Maurras n’admet guère les chemins qü’il h’a pas choisis. A mesure qu’il précise sa doctrine, il multiplie les actes de foi nécessaires et par conséquent les cas d’excommunication. Un bon royaliste, si je le comprends bien, doit être (du point de vue politique naturellement) antisémite, antiprotestant, antifranc-maçon et antimétèque. C’est déjà beaucoup. Mais il doit

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être aussi antidreyfusien, anticollectiviste (du moins dans le sens marxiste qui est le vrai sens du mot), antidémocrate, antilibéral et procatholique. Toutes ces conditions restreignent singulièrement le front de combat.

Intransigeant, il l’est quant à la réalité des choses (je veux dire des idées et des sentiments) mais aussi en ce qui concerne le vocabulaire. Il n’admet pas qu’on se dise démocrate. Et cela est logique puisque l’étymologie de ce mot ( démos-cratos ) signifie : régime politique dans lequel le peuple (par conséquent le nombre) est souverain. Mais l’étymologie est une chose, et le sens des mots, surtout dans la langue politique, en est un autre (D. L’usage est le maître souverain. Parmi les personnes qui se disent « démocrates » combien y en a-t-il qui donnent à ce mot le sens d’une adhésion de principe à un régime défini? Bien peu. Dans la langue courante démocrate et démocratique, veulent dire « favorables au peuple ».

Mais M. Maurras, bon lettré, n’admet pas que l’usage soit contraire à l’étymologie. Si

(1) Dans la langue politique progressiste veut dire réactionnaire.

vous êtes d'avis que l’autorité souveraine, ei principe, et à plus forte raison l'exercice d< l'autorité souveraine ne peuvent pas réside] dans le peuple, vous êtes antidémocrate. E M. Maurras veut que vous vous déclariez tel puisque c’est la vérité. C’est d’une logiqui irréfutable. Mais les gens ne veulent pas se dé clarer antidémocrates. Et les ouvriers encor, moins que les bourgeois. Ils sont « pour b peuple », donc ils sont démocrates. Pas di tout! reprend M. Maurras, moi aussi je sui pour le bonheur du peuple ! Je suis démophile Mais revenons à la question de principe Croyez-vous que l’autorité souveraine puisse s’exercer par le peuple ?... et la discussion peu continuer indéfiniment, car M. Maurras n’ei démordra pas.

Cause incessante de malentendus ! retard inévaluables dans la propagande possible !

Allez donc, dans une réunion publique, vou déclarer antidémocrate pour vous proclame démophile! (P. 11 subsiste un je ne sais que

(1) A la page 82 (entre autres passages) du Recueil officii (Libr. Nat. 1907) des textes du comte de Chambord, on lit « Décentraliser... ce serait un puissant moyen de régler c

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ae mandarin lettré dans cette promotion des istinctions étymologiques au rang de criteium dans la distribution des partis.

On saisit ici sur le vif ce je ne sais quoi "intraitable qui est l’un des traits du caracère de M. Maurras. Il est vrai que cette inflexiilité de caractère est peut-être la condition .écessaire de la confiance en soi, principe de Drce, et de l’audace dans la conception et dans 'exécution.

Peut-être cet orgueil comporte-t-il aussi

'organiser la démocratie qui gagne toujours du terrain, et e préserver ainsi l’ordre social des dangers dont elle le îenace. »

En mai, 1916, le rédacteur de L’Action Française pour ce ui concerne les affaires ecclésiastiques, écrivait : « On sait ue, dans sa lettre sur la Démocratie chrétienne (1902), iéon XIII a défendu que ce mot fut employé dans un autre ens que celui d’ « Action populaire bienfaisante ». C’est en e sens, en ce sens bien déterminé que L’Osservatore peut crire que « l’Église ne recule point devant la saine et honête démocratie, après avoir régénéré et purifié celle-ci dans n bain salutaire de doctrine ». La démocratie que ne reioutc pas l’Église, n'est rien de politique, ni même de social; ’cst quelque chose d’apostolique et de moral. Ce n’est ni le ouvernement du peuple par le peuple, ni l’égalité sociale :es individus, mais toute action en général qui s'inspire 'amitié envers le peuple, ce que nous avons souvent nommé

L’Action Française démophilie... »

Discussion interminable et qu’il faut recommencer avec haque interlocuteur I

quelque vanité littéraire qui se manifeste tant par une assez âpre réclamation de priorité l’égard de ceux qui ont adopté « ses idées « ses jugements », ou « son vocabulaire », tai tôt par l'impatience de toute critique et mêu de tout éloge qui ne soit pas sans restrictioi très souvent encore par un ton un peu tro supérieur à l’égard des autres écrivains et qi comporte « une puissance presque incroyab de dédaigner et d’exprimer chaque nuance c dédain ».

Il se peut toutefois que ce soit par systèm que M. Maurras s’impose de n’admettre jamai qu’il ait pu se tromper W. Il a le tempéra ment d’un chef. Or les chefs ne doivent pai se tromper.

L’esprit de discussion et l’esprit de système comptent parmi les traits principaux de sor

(1) Même sur un fait matériel, comme par exemple sui récriture du fameux bordereau. A propos de la loi des trois ans, M. Maurras a prédit vingt fois qu’elle ne serait pas votée. Elle l’a été. Qu’a-t-il répondu ? « Mais je ne disais cela que pour qu’elle fût votée ! » Sans doute. Mais vous avez cru qu’elle ne le serait pas. Et si elle ne l’avait pas été, vous auriez dit : « Je l’avais prédit », alors... Et ce fut encore une grave erreur de fait que d’avoir si longtemps jeté l’exclusive sur le seul homme qui ait pu être l’artisan de la victoire. A l’égard de Clémenceau, L’ Action Française avait-elle raison?

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caractère. L’esprit de discussion ! C’est un dialecticien merveilleux, et il le sait. Peutêtre en abuse-t-il. Il n’est pas aussi clair qu’il le croit. Et le choix des mots (en quoi il est passé maître) joue un rôle si important dans ses exposés de doctrine et dans ses réponses aux objections que ses partisans eux-mêmes le trahissent presque toujours en le traduisant en langue vulgaire. Certaines de ses discussions P) spnt éblouissantes au sens propre du mot. On est ébloui. Littéralement on n’y voit plus rien.

Peut-être cette virtuosité dans la discussion diminue-t-elle le crédit de M. Maurras sur le lecteur bénévole. Les Français aiment à raisonner, mais ils sentent d’autant mieux que tout raisonnement peut être combattu par un autre raisonnement que M. Maurras lui-même leur prouve incessamment qu’ils ont déjà été trompés. Comment ne s’inquiéteraient-ils pas? Ce dialecticien est d’une virtuosité effrayante. Le lecteur se sent comme dominé par un ad- : -

l (1) Plus particulièrement celles qui touchent la théologie. On en trouvera des exemples dans L’ Action Française et la Religion Catholique.

versaire qui est un spécialiste sur toutes le: questions. M. Maurras est d’une sûreté d’in formation, d’une abondance d’arguments d’une fertilité de ressources, d’une souplessi et parfois d’une subtilité merveilleuses.

Il est quelquefois violent, et même brutal mais d’une violence froide, si, comme je b crois, on désigne de ce nom la violence qu calcule exactement les répercussions éven tuelles de ses actes et qui s’approuve ellemême des conséquences possibles. Même dan; ses colères, il raisonne. Et l’on sent bien qu’i; se calmerait instantanément s’il jugeait qui l’intérêt de sa cause le lui conseille.

Cette parfaite maîtrise de soi inquiète vaguement le lecteur. Impossible d’espérer que l’éclair de la passion inspire à M. Maurras un acte, un geste ou des paroles irréfléchies ! Oi c’est par leurs imprudences que les hommes, d’ordinaire, livrent le fond de leur âme. Les imprudences de M. Déroulède ont été le meilleur agent de sa popularité. Mais M. Maurras n’est jamais imprudent. Le lecteur le senl bien. Et c’est pourquoi, peut-être, il se défie instinctivement et ne s’abandonne qu’à la

longue. Il se sent en présence d’un esprit subtil et puissant, qui calcule tout, et dont les silences mêmes ont une signification. Le lecteur n’est jamais sûr d’avoir tout compris, ni même d’avoir bien compris. Aussi se réserve-t-il très souvent, même lorsqu’il se sent plus qu’aux trois quarts convaincu. M. Maurras est trop intellectuel. Il n'entraîne pas les cœurs.

Et c’est l’un des inconvénients de l’esprit de discussion. ,

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