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CONCLUSION

M. Charles Maurras est né homme d'Etat comme d'autres naissent mathématiciens, inventeurs manuels ou poètes lyriques. Il a le sens de la politique, de l’intérêt public, des grandes idées directrices qui renouvellent une société.

Les services qu’il a rendus à l’intelligence française sont remarquables. Si jamais nous avons un Etat normalement constitué, sous quelque forme qu’il se présente, nous le lui devrons pour une grande part. Grâce à lui on commence à comprendre que les intérêts généraux de la Nation doivent se personnaliser dans l’État et qu’il-est indispensable que l’État s’identifie avec une personne vivante, pensante et agissante, c’est-à-dire avec un chef.

Entre autres services qu’il a rendus M. Maurras s’est mis au travers du glissement ininterrompu qui faisait insensiblement passer les socialistes à l’anarchie, les radicaux au socialisme et à l’anti militarisme (qui n’est en pratique qu’un masque de l’antipatriotisme), les libéraux au radicalisme et les conservateurs au libéralisme.

En opposition à ce relâchement général, M. Maurras a proposé à tous l’inappréciable bienfait d’une doctrine générale, stable, cohérente et pratique. Dans le remous incessant des idées du jour, un point de vue fixe s’est enfin révélé. La politique française a désormais un point de repère. Et pour le moment il n’y en a pas d’autre. Je défie que l’on me cite l’écrivain ou le livre récent où l’on puisse trouver l’exposé autorisé des idées libérales, de la doctrine radicale, ou du système politique socialiste. On en trouvera dix ou trente, tous fragmentaires et se contredisant entre eux, mais on n’en trouvera pas un.

Pour savoir ce qu’il désire, ce qu’il pense ou ce qu’il sent — du point de vue politique — un jeune homme ne peut pas éviter de se

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CHARLES MAURRAS

placer pendant plusieurs heures devant YEnquête sur la Monarchie. Quand même il rejetterait tout : exposé des faits, principes, conclusions et jusqu’aux moindres détails, il se connaîtra mieux après l’avoir lu et il reviendra souvent à ce livre si la politique continue à l’intéresser. Plus il sera patriote, plus il sera sollicité d’entrer dans la voie des concessions, fussent-elles purement théoriques; et il est impossible de prévoir jusqu’où l’entraîneront son amour pour la Patrie et son aversion pour les hommes qui en compromettent les intérêts.

Même pour ses adversaires, même pour les étrangers qui s’intéressent à la France, M. Maurras et les idées qu’il représente, permettent à chacun et à tous de reconnaître avec qui ou contre qui il prend position. Je ne vois pas un autre homme ou d’autres livres qui puissent rendre le même service aux Français d’aujourd’hui. A force d’entendre et de dire « n’importe quoi et son contraire », plus personne n’était en mesure de se situer soi-même. La confusion des idées et des sentiments, leur incohérence et leurs contradic-

tions, en ces vingt dernières années, étonneront nos petits-fils comme ils étonnent aujourd’hui tous ceux qui sont capables de les observer et de les juger. Le système royaliste propose une solution.

M. Barrés a écrit de Maurras : « Il produit une croyance. » Cela est vrai. Et ce serait déjà de grande conséquence puisque la Révolution française a été pour une très grande part le résultat d’une croyance nouvelle produite par J. -J. Rousseau l1). Pour ceux qui l’adoptent, une croyance équivaut à une certitude. Supposons qu’une minorité très agissante ; de citoyens français. se croie et se dise en possession de la vérité politique. Si le reste de la Nation est privé de certitude cette minorité j pourra tout.

La vérité, disent les scolastiques, est un j rapport fixe entre l’intelligence et l’objet auquel elle s’applique. Le propre de la vérité c’est par conséquent l’invariabilité. L’erreur j au contraire est par nature multiple, donc ,

(1) Cf. sur ce sujet — et entre autres — le livre de M. Paul Bourde (1918).

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CHARLES MAURKAS

divisée contre elle-même et implique des contradictions. En ce sens il est vrai de dire : la vérité est éternelle, l’erreur est passagère.

M. Maurras a cherché inlassablement et il a découvert des rapports fixes, dans le domaine politique, entre certaines idées et leurs résultats constants. Rationaliste comme Descartes, il a poursuivi la vérité avec une sorte de ferverur mystique, mais il est né raisonnable comme d’autres naissent illogiques. Lui répondre par des raisons de sentiment, c’est lui répondre par des arguments qui sont, par nature, variables et éphémères.

C’est pourquoi l’une des grandes originalités de M. Maurras, et qui sera l’une des plus fécondes en résultats lointains, a été d’avoir construit toute sa doctrine sans faire appel à d’autres sentiments qu’à l’amour de la Patrie et à l’amour de la Vérité. Dans presque aucun de ses livres il ne parle personnellement du Roi éventuel. Il sait, certes, et mieux que personne, de quelle importance décisive sera, l’heure venue, la popularité ou l'impopularité personnelle du Prétendant, mais il se garde de mêler les arguments de circonstances et

ceux qu’il espère éternels. Pour tout ce qui est personnel et par conséquent peu durable, il sait attendre. Il s’en remet au Prétendant lui-même, aux fautes de ses ennemis, aux autres hommes, et aux faits. Supposons que, quelque jour, une conjonction des astres produise dans l’ordre politique l’accord momentané des Sentiments et de la Raison, il en résulterait, selon toutes probabilités, quelque ordre de choses très différent de ce que M. Maurras aura prévu, annoncé, préparé et espéré. Mais ses ennemis auraient tort d’en triompher trop tôt, car l’évolution des événements continuera et rien ne prouve que l’attraction ou la répulsion pour le système de M. Maurras ne continuera pas à s’exercer pendant très longtemps, modifiant peu à peu l’état d’esprit des élites et par conséquent, dans une grande mesure, le cours des événements.

« Avoir créé un état d’esprit. » Voilà un fait dont les conséquences sont incalculables !

Ne jugeons donc pas l’œuvre de M. Maurras et son influence par les résultats actuels qui peuvent paraître relativement peu importants surtout si on ne les envisage que du point de

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vue électoral; efforçons-nous de les apprécier d’un point de vue général. Rappelons-nous de quelles conséquences ont été quelques grands livres comme le Contrat Social... Ces livres-là, eux aussi, ont créé un état d’esprit.

Dans l’ordre pratique des événements actuels, niera-t-on l’influence constante des idées de M. Maurras sur les idées de ceux qui prétendent à réformer la République? Or qui sait si les partisans de ces réformateurs, une fois engagés dans le chemin ou on les entraîne, s’arrêteront exactement au point qu’on veut leur désigner comme le terme idéal?

C’est M. Maurras qui a été l’initiateur de la campagne contre les politiciens de profession, contre les idées libérales et contre ceux d’entre les chefs socialistes qui n’ont pas le courage de rompre avec les panégyristes des idées allemandes, des idées russes et de la dictature du Prolétariat. C’est dans ses livres, cela n’est pas niable, que se trouve le meilleur répertoire d’idées et d’arguments, les meilleures définitions des grands mots Démocratie, Liberté , Révolution, Progrès, les meilleures critiques des institutions considérées comme auxiliatrices

ou comme destructrices des énergies, que ce soit avant ou pendant la guerre.

Même dans l’ordre purement pratique des événements du jour, c’est lui qui a vu le plus loin et le plus juste. Quels bienfaits eût comporté son idée de « la part du Combattant » si elle avait été adoptée pendant la guerre et mise en œuvre énergiquement ! De quelles conséquences eût été, — après l’armistice, — l’adoption de son point de vue sur la nécessité de détruire l’unité allemande? Peut-être nous sauvait-elle pendant cent ans de toute crainte de grande guerre, et nous libérait-elle par conséquent du service militaire obligatoire, personnel, et prolongé même en temps de paix !

Intelligence, audace d’esprit, obstination et bravoure, telles sont entre autres les qualités qu’on ne peut pas lui dénier. Il force l’admiration. Que d’idées fausses il a détruites! que d’idées vraies il a retrouvées sous les scories, les décombres, et auxquelles il a rendu le brillant et l’éclat des idées nouvelles ! Coordonnateur et stimulateur, il a joué depuis vingt ans, et il jouera encore longtemps un rôle des

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plus importants dans l’évolution de la pensée politique française.

Est-il vrai qu’en politique « tout arrive »? S’il en est ainsi, il n’est pas fou de supposer que M. Maurras n’ait pas à vivre cent ans pour voir se réaliser, du moins en partie, ce qui aura été le but, la raison d’être et l’idéal de sa vie. Si l’on n’envisageait que ses qualités d’esprit, son labeur et son dévoûment à l'intérêt public, on serait en droit de dire qu’il l’a mérité.

Pas d’homme en tous cas qui ait été, qui soit et qui doive par nature demeurer plus parfaitement désintéressé! Si l’on se place, par caprice d’esprit, dans l’hypothèse d’une Restauration royaliste, l’esprit se souvient invinciblement des « conversions » presque unanimes que détermina l’avènement du premier Empire. Que d’anciens conventionnels se retrouvèrent Comtes de l’Empire en magnifiques uniformes! Il n’est pas douteux qu’un nouveau régime trouverait à son service le même empressement des ambitions personnelles et des vanités. J’en vois plus de cent, j’en vois mille, surtout parmi les adversaires actuels

de M. Maurras, et qui seraient, dès l’avènement d’un Roi, candidats à tout!

Cependant je crois être sûr que M. Maurras demeurerait énergiquement Censeur du nouveau régime, en marge de toute situation officielle, de tous les honneurs, de toute fortune, attaché au bien public indépendamment de toute préoccupation personnelle d’intérêt. Et il me plaît de l’imaginer tel que je me figure qu’il serait si son rêve se réalisait un jour. Est-ce un caprice d’esprit ou une anticipation? Dans un avenir indéterminé je m’amuse à m’imaginer M, Maurras un peu vieilli mais tel à peu près que nous l’avons toujours connu, solitaire et en veston noir, descendant du troisième étage de sa vieille maison de la rue de Verneuil pour se rendre à la séance hebdomadaire de l’Académie française dont il est le membre le plus assidu, s’attardant un moment sur les quais pour regarder le Louvre redevenu Musée Royal, mettant précieusement sous son bras quelque livre rare découvert dans une boîte de bouquiniste, et reprenant son chemin, toujours grave, méditant l’article sévère qu’il, doit écrire le soir même pour

CHARLES MAURRAS

rappeler les grands principes qu’oublient toujours les hommes en place, trop absorbé en lui-même pour reconnaître, dans les automobiles luxueuses qui le croisent, les Ministres, les hauts Fonctionnaires et les Conseillers d’Etat qu’il connut autrefois farouches républicains, et qui se rendent chez Léon Daudet, redevenu Ministre de l’Intérieur, après une nouvelle crise...

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