LA QUALITÉ LITTÉRAIRE
Nous avons assez dit que le principal, dans les œuvres de M. Maurras, c’est la qualité de la pensée. Par Montesquieu, Pascal et Descartes, sa rigueur logique s’affilie à la grande tradition qui remonte jusqu’à Aristote. Constatons maintenant que si la qualité littéraire, dans ses livres, n’est qu’une parure et dont ils auraient pu se passer, elle est cependant une parure de prix.
Le style de M. Maurras peut être jugé d’après les deux grandes définitions classiques. Fénelon a dit : Le style n’est que le vêtement que l’on donne à sa pensée. Et Rulïon : C’est l’ordre et le mouvement que l’on met dans ses pensées.
Ces deux définitions ne s’accordent pas avec le style des romantiques. Ceux-ci ont souvent réussi à donner aux sensations et aux senti-
ments la plus éclatante parure (et c’est pourquoi je les aime) mais ils ont négligé, on dirait de parti pris, la simplicité, la sobriété et la précision qui conviennent à l’expression d’une pensée réfléchie.
Le style de M. Maurras est antiromantique. J’ai noté à propos des « trois idées politiques » avec quelle vivacité il détestait le mot-réalité, le mot-couleur, le mot-parfum, le mot-objet (L. On pourrait ajouter à cette liste pour épuiser la liste des perceptions de nos cinq sens le motsonorité et le mot-saveur. Pour tout dire en plus bref, il déteste le mot-sensation. Je serai donc d’accord avec son propre critérium en ne plaçant pas au premier rang de ses œuvres, et il s’en faut de beaucoup, le seul de ses livres où il y ait des traces de romantisme. C’est-àdire : Anthinéa.
Le vrai style de M. Maurras, on ne le trouve que dans ses livres de logique et de dialectique. Les plus parfaits sont probablement L’Enquête sur la Monarchie, Le Dilemme de Marc Sangnier, L’Avenir de l’Intelligence, et cette étude
(1) Trois idées pol., p. 57.
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phychologique si amusante Les Amants de Venise où la sûreté des critiques s’avive presque constamment d’une ironie qui atteint parfois au meilleur comique.
L’exposé des idées et la polémique, voilà les genres où éclate la maîtrise de M. Maurras. Tous ses livres d’exposé et de discussion sont excellents. Quelques-uns sont dans leur genre des chefs-d’œuvre.
Rien de plus pur, de plus net, de plus vif et de plus ardent que le style de ces livres-là. Ils sont animés de toutes les passions de l’intelligence. A force d’exaltation intellectuelle — strictement subordonnée àda faculté de comprendre les idées et de les classer en vue d’une conclusion — ils parviennent à une sorte de lyrisme éminemment conscient et suggèrent l’impression d’un hymne enthousiaste et contenu à la Raison. C’est ce caractère qui donne au style de M. Maurras son originalité profonde. De ce point de vue je ne vois personne, de notre temps, qui puisse lui être comparé.
Dans le contour de ses phrases le dessin de l’idée se révèle si juste, si précis, d’une élégance si svelte et si finement intellectuelle,
que le lecteur sensible a l’illusion de pouvoir en suivre presque visuellement la forme, l'élan et presque la projection dans sa propre intelligence. A ces moments-là c’est du grand style, et d’autant plus remarquable que M. Maurras s’interdit les innombrables ressources que donne aux écrivains romantiques l’intervention dans la littérature du sensualisme systématique.
Les plus grands effets par la plus grande simplicité des moyens, c’est tout l’art classique. Pour M. Maurras, les mots sont des signes abstraits par lesquels, grâce à la syntaxe, on intéresse et on émeut l’intelligence. Cela exclut la sensation.
Aussi la langue de M. Maurras a-t-elle souvent un je ne sais quoi de philosophique, de métaphysique, voire même de mystique. Les mots et les phrases y prennent souvent un sens abstrait, assez facile à saisir du moins en apparence, tant la phrase paraît toujours d’une parfaite limpidité, mais moins clair qu’on ne croit, puisqu’il est extrêmement difficile, ayant lu, de résumer avec exactitude à moins qu’on ne se serve des mêmes mots arrangés dans
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le même ordre. On a souvent souri du reproche si fréquemment adressé parM. Maurras à ses adversaires : « Vous ne m’avez pas compris ! » A moins de taxer ses contradicteurs de mauvaise foi ou d’inintelligence, il faut conclure que la pensée de M. Maurras est parfois d’une telle complexité que les prodigieuses ressources de son art ne suffisent pasàl’éclaircir.
Ces ressources sont infinies : richesse du vocabulaire, alliances et contrastes de mots, nuances subtiles de l’expression, art de suggérer et de sous-entendre, habileté merveilleuse pour saisir l’argument du contradicteur et le retourner contre lui, pour envelopper l’adversaire, le presser, le pousser, saisir son aveu implicite, le mettre en contradiction avec ses propres principes, pour se dérober soi-même à la même escrime savante, esquiver le débat quand le danger apparaît et revenir à la charge dès que l’adversaire a donné prise à ses coups par une erreur de raisonnement ou un défaut d’information.
De ces divers points de vue, le Dilemme de Marc Sangnier est une joie pour l’esprit et qu’on goûte avec d’autant moins de remords
que M. Maurras dans ce livre-là joue son jeu en toute franchise, pour le plaisir d’avoir raison et de le prouver.
Dans L’Action Française et la Religion Catholique, on peut goûter le même plaisir, mais avec moins de sécurité. Disputes de théologiens ! M. Maurras avait devant lui des adversaires plus subtils, plus savants et mieux armés. Se reconnaître incroyant et revendiquer à l’égard des autorités ecclésiastiques le droit d’être un Chef et un guide pour une partie importante de la jeunesse catholique, c’est une partie difficile. A certains moments de sa polémique contre ses adversaires catholiques et libéraux, M. Maurras donne l’impression d’un duelliste qui fait face à dix adversaires, attaque, se défend, se trouve par instants obligé de se dérober, revient à la charge dès que l’occasion lui permet de déployer toute sa vigueur, toute son adresse, et se retire du combat laissant des morts sur la place — mais aussi quelques vivants et qui ne se reconnaissent pas vaincus.
Quant au lecteur, émerveillé, il n’hésite pas
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sur la question de savoir où est l’artiste le plus subtil en son art.
« Vous vous êtes tenu sur la crête » lui écrivait à propos de ce livre un de ses admirateurs. Tout lecteur impartial souscrira à ce jugement.
On remarquera que le style de M. Maurras n’est jamais plus alerte, plus vif, plus incisif, ni plus net que lorsqu’il attaque ses adversaires. Du point de vue de la langue (et non des idées) ce style fait penser parfois à Voltaire et parfois aussi au Pascal des Lettres Provinciales. Il y a très peu d’images (parce que M. Maurras n’a qu’un genre d’imagination, celui qu’il appelle : l'imagination de l’action) mais elles sont élégantes et parfaitement justes. Or on sait que la qualité des images est l’un des meilleurs critères de la qualité d’un style. La phrase est généralement courte, de construction régulière, de tradition grecque plutôt que latine à cause de l’absence de toute période. Elle ne présente presque jamais d’inversions, jamais de formes oratoires. L’auteur ne se sert presque jamais des points d’exclamation ou des points de suspension.
La ponctuation est caractéristique. On sent un ordre logique, lucide, du mouvement, de la passion, et vivifiés par une sorte d’élan intérieur, d’ardeur intellectuelle et constamment réglés par une raison attentive.
M. Maurras a le culte du mot propre qui est presque toujours le mot le plus simple, du trait vif et brillant mais qui n’est presque jamais une métaphore. Il s’interdit la plupart des figures de rhétorique, même légitimes. Il aime le style simple, sobre, dépouillé, presque nu. Malgré les ressources littéraires dont il se prive ainsi volontairement — et qu’il supplée par des ressources innombrables de nuances dans l’esprit et par conséquent dans les phrases — , il a réussi à se créer un style personnel qui mérite souvent d’être comparé aux meilleurs. Ses amis ont le droit de l’appeler un grand écrivain. Tout lettré souscrira à ce jugement.
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