LE CRITIQUE LITTÉRAIRE
Étudier la critique littéraire de M. Maurras, c’est étudier en même temps son œuvre politique. Les points de départ sont les mêmes. La méthode est la même. Les conclusions sont du même ordre.
Les articles de critique littéraire n’ont pas encore été réunis en volumes. Dans sa première brochure (2), M. Henri Clouard en a recueilli trois dans leur intégralité. Ce sont les études sur Verlaine, parue en 1895, sur Brunetière, parue en 1899, et sur Barrés publiée en 1903. Dans un second opuscule, il cite encore un assez grand nombre de fragments
(1) Lettre de M. Barrés à M. Clouard.
(2) Maurras et le critique des lettres. Paris (sans date). Librairie Nationale.
choisis parmi les plus caractéristiques de La Cocarde. Môme si on y ajoute les trois études sur le Romantisme féminin recueillies en 1905 dans L’Avenir de l’Intelligence, le Moréas de 1891, le Sand et Musset de 1902, une préface à une traduction du Dante , les passages de Y Etang de Berre, recueillis en 1915, et, si on le veut, Les Trois idées politiques (Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve), publié en 1898, on ne possède qu’une très minime partie de la critique littéraire deM. Maurras. Le reste est, pour le moment, à peu près introuvable (0.
La qualité principale de cette critique c’est l’intelligence. Selon la méthode ordinaire aux bons critiques, M. Maurras se donne la peine de comprendre quel a été le but de l’auteur et il y parvient. Il se rend compte ensuite des moyens d’exécution et il apprécie enfin la valeur du but, la qualité des moyens et l’importance du résultat.
Où la méthode devient plus personnelle à
(1) C’est dans la collection de La Gazetle de France qu’on en trouvera le plus.
CHARLES MAURRAS
M. Maurras, c’est dans l’application qu’il en fait. Il s’attache toujours à examiner la projection de l’œuvre particulière qu’il étudie sur l’ensemble des œuvres du même genre et sur le rôle qu’elles peuvent avoir dans le développement et l’épanouissement de notre littérature nationale. Au moment de l’examen le point de vue social et le point de vue politique se confondent. M. Maurras se refuse à considérer les poètes et les prosateurs en euxmêmes et comme détachés du passé ou de l'avenir de la littérature et de la patrie française.
Fortement imprégné des grands écrivains classiques, d’Homère et d’Aristote (qu’il a lus soigneusement), de Dante et de Ronsard, de Descartes et de Racine, il cherche dans les œuvres contemporaines les mêmes qualités qui ont assuré à ces grands écrivains l’empire universel, et il loue ses contemporains dans la mesure où il retrouve dans leurs œuvres ces qualités éternelles. Cette mesure est petite. La critique littéraire de M. Maurras est par conséquent sévère. Etant donné son point de départ on ne peut s’en étonner.
On doit reconnaître, cependant, qu’il part, en général, d’un point de vue sympathique à l’auteur et qu’il s’attache, dans l’examen de ces candidatures au génie, à mettre en valeur les qualités plutôt qu’à faire ressortir les défauts. Si les défauts apparaissent tout de même plutôt que les qualités cela dépend de la méthode du critique plutôt que du critique luimême. Combien y a-t-il d’écrivains contemporains qui puissent légitimement être affiliés à la grande tradition classique ?
Or M. Maurras se reporte toujours à la meilleure tradition. Il a constaté une fois pour toutes (et avec beaucoup de lucidité) quelles précieuses qualités de pensée et de style donnent à la tradition classique — si variée qu’elle puisse être — son caractère éternel et il leur confronte constamment, même quand il ne le dit pas, les œuvres modernes qu’il étudie.
L’ùn de ses principes est de ne pas vouloir distinguer la qualité de style d’une œuvre littéraire de la qualité de la pensée qui s’y exprime. Le disant ou non, il s’en tient à la maxime de Fénelon dans la lettre à Madame Dacier : « Le style n’est que le vêtement
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que l'on donne à ses pensées. » Le résultat de cette façon de lire et de juger, c’est qu’il est bien meilleur juge pour les prosateurs que pour les poètes. Et encore, parmi les prosateurs, n’est-il tout à fait bon juge que pour ceux dont les idées se prêtent à un examen. A ses yeux, le poète et le penseur sont tous les deux de la même nature d’esprit. On leur trouve à l’infini des analogies et une commune mesure. Pour qui les comprend et sait les admirer ils produisent la môme ivresse intellectuelle. Les œuvres des écrivains classiques nous offrent invariablement des idées justes présentées dans leur ordre logique. Ces idées justes ne nuisent pas — au contraire — à l’expression et à la mise en valeur des grands sentiments. Nulle part on ne trouverait dans l’œuvre critique de M. Maurras une distinction fondamentale et, à plus forte raison, une opposition entre ces deux grandes manifestations de l'esprit humain : penser juste et sentir intensément.
Il est hors de doute qu’à un certain degré de la métaphysique des idées, les penseurs rejoignent les poètes et ne s’en distinguent qu’à
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poinc. Séparer du domaine dos idées le domaine de la poésie a toujours paru à M. Maurras une aberration. Cependant, cette « aberration » existe et nous avons de grands écrivains qui pensent mal ou qui ne pensent pas du tout ; voilà' ce qui explique la partialité (car c’en est une) de la critique de M. Maurras à l’égard de beaucoup d’œuvres récentes.
Cette façon de juger, quand il s’agit des anciens, n’est exclusive à peu près d’aucune des formes du talent. Homère ou Virgile, Dante et Descartes ont pensé avec grandeur, avec force et avec justesse. On ne trouve dans Ronsard aucune baliverne idéologique.
Cependant, exception faite des érudits et des amateurs d’archéologie, il est remarquable que la postérité ne tient compte à un critique que de la qualité de ses admirations. Avoir détruit la réputation de mauvais écrivains (si utile que cela ait pu être) ne compte pour ainsi dire pas. Avoir servi une gloire nouvelle, pourvu qu’elle soit immortelle, voilà le grand titre de gloire d’un critique. Boileau survit pour avoir aimé l’un des premiers et avoir bien défendu les bons écrivains qui vivaient
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en son temps. La partie négative de son œuvre est aussi la plus caduque. Elle n’intéresse plus. Et d’autres critiques, comme l’auteur des « Grotesques » se sont fait une réputation durable en réhabilitant certaines de ses illustres victimes.
Ces vérités étant reconnues, feuilletons les critiques de M. Maurras. Nous constaterons d’abord que ce critique n’a jamais aimé les mauvais livres. C’est beaucoup. Et quand, par hasard, il a été indulgent pour l’un d’entre eux, c’est toujours pour y avoir découvert une qualité — grande ou petite — qui ne suffit certainement pas à sauver l’ensemble de la médiocrité, mais qui fait honneur à la sagacité du critique et qui excuse son indulgence.
Dans ses critiques littéraires et devant certaines œuvres, il ressemble à un entomologiste tenant dans ses pinces un animal bizarre et regardant avec méthode et exactitude quelles sont ses particularités, à quelle espèce il appartient, dans quel genre il faut le classer.
Cette clairvoyance dans le détail n’est pas sans importance. Ce n’est pas la qualité essentielle du critique, qui est de découvrir,
d’aimer et de faire aimer les grandes œuvres, mais c’est déjà une preuve très importante de la sûreté de son goût qu’on ne puisse pas citer de lui des admirations que le temps fait apparaître comme ridicules et, du point de vue professionnel, déshonorantes. Le grand mérite de M. Maurras, c’est d’avoir perfectionné une méthode par laquelle les critiques futurs pourront découvrir et faire valoir les grandes œuvres.
Maniée par M. Maurras, cette méthode a donné de beaux résultats.
On peut la désigner sous le nom « d’Empirisme organisateur. » En termes moins abstraits c’est une méthode basée sur l’expérience et qui consiste à se demander à quoi tendent les idées, les sentiments ou les particularités de style dans chacune des œuvres qu’on étudie et à quoi ils aboutiraient si d’autres livres continuaient et amplifiaient dans le même sens la tradition qu’ils instaurent. La réponse à ces questions s’appuie sur les analogies avec le passé et sur la comparaison avec les mouvements d’idées ou de sentiments qui, dans l’histoire littéraire, ont
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abouti à des chefs-d’œuvre ou conduit à des œuvres mort-nées.
Propre à M. Maurras parce qu’il l’a précisée et systématisée, cette méthode de critique s’affilie à celle de Sainte-Beuve. Elle se résume en trois points : regarder l’œuvre en soi; distinguer d’où elle vient et noter avec précision les caractères particuliers qui la séparent de ses origines et du reste de la production littéraire ; enfin (mais cette préoccupation est particulière à M. Maurras) prévoir où elle conduit. Ainsi comprise, la critique devient un examen d’intérêt général.
Voyons maintenant les applications de cette méthode :
On ne peut tirer grand argument en faveur de M. Maurras, de son admiration pour les auteurs anciens. Si renouvelées qu’en puissent être les justifications, cette admiration n’est pas le meilleur critère du jugement et du goût.
C’est sur les œuvres des contemporains qu’il est difficile de faire l’application des principes esthétiques qui ne sont indiscutables que lorsqu’ils demeurent extrêmement généraux. Les livres récents se présentent dans un dé-
sordre effroyable, vierges de toute appréciation importante. C’est l’honneur du critique que de choisir avec discernement et de bien justifier son choix.
Après dix ou vingt ans (à plus forte raison après plus long temps) les générations nouvelles se font une opinion en même temps sur les œuvres et sur la qualité du jugement dont elles ont été l’objet. Telle est notre situation vis-à-vis de M. Maurras. Un recul d’une quinzaine d’années nous permet d’apprécier.
M. Maurras n’a été le Boileau d’aucun Racine. C’est dommage. Mais peut-être entre 1893 et 1900 n’y avait-il pas de Racine? Le reconnaître prouve seulement que M. Maurras n’a pas eu l’occasion d’être un critique immortel.
Constatons ensuite que sa méthode et ses qualités d’esprit sont insuffisantes quand il s’agit des poètes.
Trop sévère pour de ITeredia, il est beaucoup trop indulgent pour Madame de Régnier. Son article sur Mallarmé ne rend pas justice à ce poète d’exception qui fut le plus original et le plus artiste de la fin du xixc siècle. Il n’a aimé Verlaine que parcimonieusement. Il a
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méconnu Baudelaire qu’il appelle « le mauvais enchanteur ». Il n’a accordé que peu d’importance à Albert Samain.
On le voit par contre qualifier de « divins » les vers de M. Anatole France qui terminent La mort des cerfs.
Or les voici :
Telle est la guerre au sein des forêts maternelles. Qu’elle ne trouble point vos sei’eines prunelles :
Ce cerf vécut et meurt selon de bonnes lois,
Car son âme confuse et vaguement ravie A dans les jours de paix goûté la douce vie;
Son âme s’est complu, muette, au sein des bois.
Au sein des bois sacrés le temps coule limpide,
La peur est ignorée et la mort est rapide ;
Aucun être n’existe ou ne périt en vain.
Et le vainqueur sanglant qui brame à la lumière Et que suit désormais la biche douce et lîère,
A les reins et le cœur bons pour l’œuvre divin.
L’Amour, l’Amour puissant, la Volupté féconde, Voilà le dieu qui crée incessamment le monde,
Le père de la Vie et des destins futurs !
C’est par l’amour fatal, par ses luttes cruelles,
Que l’univers s’anime en des formes plus belles, S’achève et se connaît en des esprits plus purs.
Septembre 1871.
Et ce ne sont pas des vers divins. Ce sont de jolis vers, d’un excellent lettré. Ce sont les vers d’un charmant prosateur et d’un artiste littéraire. Rien de plus.
Je vois très bien pourquoi M. Maurras place ces vers au premier rang. C’est qu’il est luimême d’une complexion littéraire très comparable à celle de M. Anatole France. Et c’est ce que j’aurai l’occasion de préciser un peu plus tard. Notons tout de suite que la sensibilité de M. Anatole France, dans ses vers et dans sa prose, est purement intellectuelle. Le cœur en est absent (R. Or, M. Maurras admire surtout (et presque exclusivement) ce qui est intellectuel.
L’aversion pour le romantisme explique aussi que ce critique ait accordé aux trois ou quatre poètes de l’Ecole Romane une importance exagérée. On peut dire qu’il leur a sacrifié les autres. Dans la production poétique de sa génération, il n’a vraiment aimé qu’eux,
(I) Anatole France répétait un jour avec admiration le mot pénétrant que venait de lui dire une femme d’esprit qui avait le droit de lui faire des reproches : « Vous vous croyez tendre parce que vous êtes cajoleur. »
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et nous le voyons aujourd’hui encore ne louer avec élan parmi les poètes récents que ceux qui, en quelque mesure, se recommandent de leur tradition.
Or Jean Moréas est le seul de ces poètes qui ait quelque chance de passer à la postérité et son chef-d’œuvre Les Stances, tout honorable et même admirable qu’il soit, est d’un souffle court et de sentiments restreints. Les autres livres de ce poète et ceux de ses disciples l1) sont encombrés d’allusions mythologiques, et de mots savants. On y trouve peu d’idées poétiques et encore moins d’émotions vives.
M. Maurras a cru et il croit encore (car il est de tempérament obstiné) qu’un grand jaillissement poétique, une véritable Renaissance classique pouvait surgir de ces quelques livres et se rattacher, à travers Racine, jusqu’à Ronsard et aux grands classiques. L’événement ne lui a
(1) Ils ont d'ailleurs très peu produit ; M. La Tailhède n’a publié que deux minces volumes. Tous ces livres, recherchés des amateurs de raretés, ont déjà un caractère de curiosité bibliographique, un je ne sais quoi d’archéologique.
pas donné raison. Ces livres n’ont pas eu de rayonnement.
Si nous assistons à une renaissance classique (comme je l’espère et comme je le crois), il y a toutes chances pour qu’elle jaillisse directement de modèles anciens et ne tienne que peu de compte des petits résultats de l’Ecole romane. Ce qui explique l’extrême partialité de M. Maurras en faveur de ces poètes, c’est son aversion pour le romantisme (dont ces poètes étaient entièrement dégagés) et c’est aussi sa fidélité au principe de la prédominance nécessaire, dans toutes les œuvres de l’esprit, de la raison sur le sentiment.
Or il n’est de poètes que par le sentiment. Ne les juger que du seul point de vue raisonnable aboutit à les mal juger. Petits ou grands, les lyriques modernes échappent au jugement de M. Maurras. Bien qu’il soit parfaitement apte à juger excellemment de la qualité du style P), étant lui-même un artiste littéraire, il est peu apte à juger les œuvres de sentiment, de fantaisie ou d’imagination.
(1) C’est pourquoi il aime tant Ronsard.
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Il est d’une compétence exceptionnelle, t au contraire, dans le domaine des idées. Or ce sont les prosateurs, d’ordinaire, qui s’imposent parla logique de leurs idées et par la qualité de leur style plus que par l'intensité et par la puissance de leurs émotions. Pour saisir dans toute leur portée les idées et leurs répercussions, pour apprécier leur justesse, la cohésion qu’elles ont entre elles et le style dont elles sont parées, M. Maurras est incomparable.
Honneur suprême du vrai critique, il a découvert, parmi les œuvres de prose, des écrivains et des livres peu connus et méconnus, et il a eu le mérite de les replacer à leur rang en faisant déchoir de la première place qu’ils usurpaient des écrivains et des œuvres qui ne méritaient pas leur réputation. Sans parler d’Anatole France, de Mistral et de Barrés que nul n’a mieux défendus mais qui ne lui doivent qu’une petite partie de leur réputation, il a renouvelé de fond en comble les raisons d’admirer Renan, Proudhon, Sainte-Beuve, Auguste Comte, Le Play, Bonald et Joseph de Maistre. La gloire de Fustel de Coulanges lui doit presque tout son éclat. Certains livres,
comme La Réforme intellectuelle et morale, presque entièrement ignorés il y a vingt ans, sont aujourd’hui plus vivants que la plupart des œuvres du même auteur, à cause des citations et des références continuelles par lesquelles le critique a imposé son opinion au jugement des lettrés. Il a aidé à tirer de Balzac un enseignement politique que nul — ou à peu près — ne s’était avisé d’y trouver.
Et, par une sorte de contre-épreuve, il a examiné les titres de Michelet à la réputation d’historien national, pesé les idées politiques de Victor Hugo, et mis à l’épreuve celles de Chateaubriand. Remontant de proche en proche jusqu’à Rousseau, il a ainsi incorporé la critique littéraire à l’examen des idées sociales pour en composer peu à peu un corps de doctrine appuyé sur l’autorité de certains maîtres et qui s’oppose solidement au désordre des idées dites romantiques.
Pour apprécier à quel degré ce genre de critique fut original, rappelons-nous quel était en France le chaos des idées, des sentiments et des mœurs entre 1890 et 1900. Jamais peut-être époque ne fut si riche en talents
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poétiques, en individualités curieuses. Les poètes étaient innombrables. Les revues littéraires aussi. Chaque jour paraissaient plusieurs livres de poèmes, plusieurs manifestes. Il se constituait une école par semaine. Poésies régulières, vers libres, proses rythmées compliquées de toutes les bizarreries intellectuelles et morales, ce fut, pendant une dizaine d’années, un foisonnement anarchique et ininterrompu.
Quant aux idées, elles ne plaisaient que si elles étaient excessives, nouvelles, et dénaturé à frapper de stupeur les gens de bon sens.
Un témoin l1) écrivait récemment :
« Au Quartier Latin, à la terrasse des cafés, on soutenait doctoralement les aberrations suivantes : Le patron ne faisait rien à l’usine que de voler les ouvriers, il fallait donc s’en débarrasser au plus tôt; la famille actuelle était une chose immorale, le mariage était une institution vieux jeu, plus de lien durable entre les hommes et les femmes ! s’il y a des enfants, l’État les élèvera ; la patrie était une invention des possédants ; de frontières, il n’en fallait pas ; les peuples mettaient leurs ressources en com-
(1) Lysis, dans lejournal La Victoire, août-septembre, 1916.
mon et. chacun puiserait clans la masse, etc., etc. Le collectivisme (d’autres disaient l’anarchie) devait changer l’humanité de fond en comble ; en même temps qu’ils détruisaient la propriété pour se faire la main, ils démolissaient la famille et la nation... et l’on pouvait voir des poètes au Quartier Lalin, se déclarer partisans d’Emile Henry et de Ravachol... »
Une justice à rendre à M. Maurras, c’est qu’il ne s’est jamais mépris sur la caducité d’une production littéraire étayée sur un tel état d’esprit. Avec un sens pratique indéniable et une sorte de prescience des aspirations futures de la jeunesse qui a aujourd’hui de vingt à trente ans, il a dénoncé l’excès d’individualisme, la folie égotiste, et l’influence néfaste de ces idées désordonnées, cosmopolites et antinationales.
Dès ces lointaines années, 4891 et suivantes, il inaugurait la critique nationaliste et poursuivait de proche en proche la recherche des causes et des origines. Il inaugurait en même temps la campagne contre le romantisme.
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La campagne contre le romantisme.
Elle date de sa collaboration à La Cocarde, c’est-à-dirç de 1895. Elle avait été préparée par des livres importants comme celui de M. Joseph Texte sur « les influences étrangères dans le romantisme », mais c’est M. Maurras qui tira de ces prémisses déjà connues les conclusions les plus nettes (*). 11 retrouva ces influences étrangères et surtout l’influence germanique dans l’enseignement de l’Université et plus particulièrement de la Sorbonne (1 2). Il les re-
(1) Cf. notamment Quand les Français ne s’aimaient pas, recueil d’articles qui s’espacèrent de 1895 à 1905. Le premier, peut-être, M. Maurras s’est élevé contre le cosmopolitisme littéraire. 11 a dénoncé le très grand nombre d’étrangers qui donnèrent au mouvement symboliste son caractère anarchique. Il osa les appeler des Métèques, c’est-à-dire des étrangers domiciliés, et il distingue à juste titre un Hellène, c’est-à-dire un Gréco-Latin, comme l’était Moréas, des Allemands, des Scandinaves, des Russes, des Anglais et même des Flamands qui ne sont qu’à demi de culture latine. D'Ibsen et Bjôrnson à Tolstoï et Viélé-Griffin, en passant par Verhaëren et par maints autres la chaîne de ces étrangers était longue.
(2) Cf. l’admirable livre de M. Pierre Lasserre : La Doctrine officielle de l’Université.
trouva dans les livres des trois générations romantiques, dans les idées politiques contemporaines, dans les idées de la Révolution. En lin d’analyse il parvint à cette conclusion : le Romantisme, c’est Rousseau; Rousseau, c’est Genève. Par Genève les idées de Rousseau sont plus germaniques qu’elles ne sont anglo-saxonnes.
On voudra bien remarquer de nouveau à quel point, dans cette façon de concevoir la critique, le point de vue littéraire chevauche le point de vue social et politique.
M. Maurras a écrit : « Notre histoire littéraire ressemble trait pour trait à notre histoire politique ». Par d’innombrables applications à la littérature du xixe siècle, il fit sentir cette parité.
Dans la période dite symboliste et décadente, notamment, il affilia au romantisme cette folie d’individualisme, ce besoin de se singulariser à tout prix, et il montra à quel point cette exaspération égotiste est contraire à l’esprit classique. Dans l’ordre du sentiment il dénonça cette caractéristique générale du romantisme : l’exaltation systématique, le délire
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artificiel. Dans l’ordre des idées il stigmatisa l’incohérence et l’absurdité.
Sa thèse est forte sur ces deux points et ses arguments décisifs. Il est remarquable qu’on cesse de désigner par le nom de romantique toute œuvre de raison et de sentiments naturels.
Les amants de Venise (*).
M. Maurras a même eu la curiosité, peutêtre cruelle, de chercher dans les actes de la vie privée la répercussion de l’extravagance des idées et de l’extravagance des sentiments. La correspondance de George Sand et d’Alfred de Musset est, à cet égard, un document public et irréfutable.
Le petit volume que M. Maurras a consacré au commentaire de cette correspondance est, de tous ses livres, le plus amusant. On sent que cet écrivain sévère s’est diverti en l’écrivant. Le comique jaillit du rapprochement des faits. Une ironie discrète mais pénétrante
court à travers les commentaires, semble vou loir s’effacer pour laisser parler les faits, mais pénètre tout le livre comme un faufilé souvent invisible et toujours présent.
C’est de la critique sarcastique et d'autant plus redoutable qu'elle se contente presque toujours de laisser s’exprimer les interlocuteurs V1).
Cependant, le livre fermé, on en veut à M. Maurras d’avoir été si impitoyable. Quelle sécheresse ! Parler ainsi de Musset ! L’auteur pourra répondre tout ce qu'il voudra (car il n’est jamais en peine de trouver une réponse), il pourra nous démontrer, livre en mains, qu’il n’a exprimé pour la poésie de Musset que la plus vive admiration. Je le lui accorde. Je note pourtant la différence d’accent quand il
(1) Poussant plus loin encore cette recherche, dans un domaine particulier, un écrivain, M. Lardanchet, a montré dans son livre Les enfants perdus du romantisme, Paris 1905, les répercussions dans la vie privée des sentiments romantiques. Ruines, désastres de toute espèce, ridicules de toutes sortes, et même suicides à la manière de Werther et de Chatterton, alternent douloureusement dans ce livre documentaire qui ne se compose pour la grande partie que de lettres familières et de témoignages authentiques recueillis avec soin par l’auteur. Ce livre est d’un comique douloureux et pénétrant d'un accent exceptionnel.
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admire en raisonnant ou quand il raille de toute son âme.
On ne peut nier que cette campagne antiromantique ait été très importante et féconde en résultats. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle nous a éclairés sur nous-mêmes.
Dans son journal, à la date du 17 mars 1868, Àmiel écrivait à propos de l’amour tel que l’imagine la femme : « Toute analyse lui ( à la femme ) paraît un amoindrissement... Elle s’y refuse donc et son instinct est juste. Dès qu’on peut dire un parce que on n’est plus sous le prestige, on apprécie, on pèse, on est libre du moins en principe... Or l’amour doit rester une fascination, un ensorcellement. »
Dans l’admiration pour les poètes j’estime qu’il doit y avoir de l’amour, c'est-à-dire quelque chose d’inconscient, d’instinctif, et par conséquent d’inanalysable. M. Maurras est trop analyste pour aimer les poètes comme j’aimerais qu'il les aimât.
C’est par M. Maurras que nous avons le mieux appris ce qu’il peut y avoir d’autochtone, et ce qu’il y a certainement d’étranger dans les idées qui nous viennent du Roman-
tisme. M. de Vogüé, il y a vingt ans, écrivait : « Nous sommes forcés de reconnaître qu’il est suisse le sang qui coule au plus profond de nos veines littéraires. »
Reconnaissons que c’est M. Maurras qui a le mieux compris et qui nous a le mieux démontré comment et pourquoi ce sang est suisse. M. Barrés l’a reconnu. L’aveu est d’autant plus significatif que M. Barrés, dans une bonne partie de son œuvre, a été un romantique et qu’il a écrit jadis : « O divin Rousseau... » Partant de ces faits établis, reprenant des arguments anciens, les renouvelant et les fortifiant, M. Maurras a démontré que la littérature et l’art, étant l’expression d’un état d’esprit fortement influencé par la tradition, la race, le pays et les mœurs, doivent être fortement nationalisés, surtout en France, pour avoir chance de parvenir à la netteté des idées, à la juste expression des grands sentiments, à la pureté du style et à l’universalité qui sont les caractères spécifiques du chef-d’œuvre en général et de chacun des chefs-d’œuvre en particulier qui ont traversé sans vieillir les siècles et les espaces. Plus un écrivain est fidèle à ses
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origines et à son tempérament français (que ce soit Montaigne, Racine ou Voltaire) plus il a chance de répondre à l’idéal intellectuel d’une , communauté européenne et peut-être même à l’idéal futur de la communauté humaine.
Dans l’ordre politique, cette communauté humaine ne peut se concevoir que par une fédération de nationalités, vigoureuses et nettement différenciées. Dans l’ordre moral, l’expression de sentiments où l’humanité tout entière puisse se reconnaître n’a jamais été fixée, grâce au prestige du style, que dans les œuvres qu’on a qualifiées de classiques précisément à cause de ce caractère d’universalité. En fait ce caractère « classique » n’a jamais été reconnu par le monde civilisé qu’à certaines œuvres grecques, latines et françaises.
« Humaines » par nature et en vertu du consentement général, elles n’ont jamais été dénuées de caractère national. Reconnaissons par conséquent que l’idée de l’homme considéré dans son type le plus général ne contredit pas la doctrine du nationalisme politique (puisque celui-ci ne s’exerce, par définition, que dans l’ordre des intérêts politiques), et
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qü’il n’ÿ a pas dë chef-d’œuvre en Cdütràdibtion avec lè nationalisme littéraire, puisque Homèfc a été essentiellement grec; Virgile, latirt; Racine du Corneille, français; et Dahtë, italien.
Que cette Campagüé contre le Rorhantisme ait entraîné M. Maurras à quelques, exagérations, il se peut. M. Maurras est un esprit dogmatique. Il va jusqu’au bdUt de ses idées. Il a osé Conclure : « Le romantisme n’a pas laissé une œuvre vivante, solide et püre, pas autre cho^e qü’uUe fldttille de débris et de misérables centons. »
C’est le défaut de la critique nationaliste (jue d’appauvrir notre tradition littéraire. Le romantisme fut übe rCvanche de l’imagirtàtidn sur la froide raison. À moins de retirër aü romantisme La Légende des Siècles et tant d’autres belles œuvres, on ne peut souscrire aü jugement de M. Maurras. J’accorde poür ma part que les idées, et surtout les idées pdlitiqués de Victor Hugo W sont d’une rare incohérence et parfois de la GdCasserie là plüs iüàttendue, mais c’est tdüt de même le plüs graüd pdète
(1) Cf. scs « discours au Parlerrierit ».
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du Xixe siècle. Baudelaire était-il romantique? Oui, dans une très grande mesure. Mais ce « mauvais enchanteur », comme l’appelle M. Maurras, est l’auteur de l’un des plus beaux livres de vers de toute notre littérature.
Il y a donc lieu de distinguer le doiuaine des idées du domaine de la poésie (c’est à quoi M. Mâürras excelle), mais de rendre pleine jus- ! ticë à la poésie rttêmè quand les idées du poète ne peuvent résister à un examen. M. Maurras a fait de sincères efforts pour ne pas être injuste Jliais il n’y a pas réussi.
ConclUra-t-on que la critique de M. Maurras est surtout négative? Ce serait inexact. Son but h est pas de détruire des réputations, plaisir brillant mais stérile. Il travaille au contraire à réviser nos admirations afin de contribuer à une reconstruction, c’est-à-dire à Une Renaissance classique. Sa critique est utilitaire. Au rebours de la plupart, s’il rabaisse Rousseau, il rend justice à Voltaire. S’il juge sévèrement Michelet, c’est au bénéfice de Fustel Ide Coulanges. S il se moque de George Sand, il exalte Anatole France. S’il sacrifie Brunetiôre, c’est au bénéfice de Sainte-Beuve. Et
so
s’il exagère son éloge de l’École Romane, on sent bien que c’est pour glorifier, à travers des poètes contemporains, Jean Racine et Pierre de Ronsard.
Dans ce double mouvement de destruction et d’exaltation, il est manifeste qu’un sentiment très vif anime et vivifie sa critique, c’est l’amour de l’ordre, le plaisir de combattre pour la raison, le désir agissant de vouloir servir les intérêts de la littérature et le rayonnement de l’esprit français.
C’est de ce double mouvement que sont animées ses Trois idées politiques , c’est-à-dire ses trois études sur Chateaubriand, Michelet et Sainte-Beuve. Analyses fines et profondes. « Avant lui (c’est-à-dire Chateaubriand) la syntaxe et le style, c’est-à-dire le génie de la langue et la pensée de l’auteur étaient au premier rang. Grâce à lui, ils ont cédé la place au vocabulaire. » (P
Et encore :
« Presque le premier, Michelet a donné ce scandale d’un très grand écrivain français dont
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la pensée est molle, l’ordre nul, la dialectique sans nerf ». (B
... « Il fit penser son cœur sur tous les sujets concevables : l’Histoire des Hommes, celle de la Nature, la Morale, la Religion » (2).
« Manque d’observation, arrêt du sens critique, lésion profonde de la faculté logique, c’est proprement la triple tare du romantisme » (3).
Au total, la critique littéraire de M. Maurras peut se résumer à peu près comme ceci : Comprendre, aimer et classer les idées, les comparer entre elles, faire un choix, distinguer celles qui sont durables, peut-être même éternelles, de celles qui sont déjà ou qui seront bientôt frappées de caducité. Deviner le comment et le pourquoi de ces survies ou de ces disparitions sans être dupe de la théorie de l’évolution dont M. Brunetière, vers 1895, tirait avec persévérance tant de conclusions absurdes. Ramener l’innombrable variété des productions littéraires, des concep- —
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lions politiques et des tempéraments individuels à quelques principes stables, féconds et suffisamment souples pour n'étouffer dans leurs cadres rigides ni les élans merveilleux de la fantaisie littéraire, ni les libertés nécessaires, nj môme les caprices individuels quand ils ne sont pas anarchiques ; réussir par ce moyen à mettre de l’ordre dans les esprits et contribuer par conséquent à une renaissance classique qu'il appelle de tous ses vœux.