LE CHOIX DU MILIEU INTELLECTUEL
Replaçons par la pensée M. Maurras dans le milieu intellectuel qu’il s’était choisi vers la vingt-cinquième année. Cela nous reporte à 1893. Il était venu de Provence ( 1 ) à Paris, muni d’une bonne éducation classique. De fa-
(1) Né en 1868 à Martigues, en Provence.
mille bourgeoise, — son frère est médecin de la marine, — il avait été au collège catholique d’Aix en Provence l’un des élèves préférés de l’abbé Penon, humaniste excellent. Quelques détails publiés par M. Maurras, notamment dans YÉtang de Berre, attestent le bon souvenir qu’il a gardé de ce collège. Il semble bien que le milieu familial et la fréquentation de ses maîtres composèrent à son adolescence une atmosphère « libérale ».
« Quelle action eurent sur ma jeunesse les livres d’Edouard de Laboulaye, les jeunes gens d’aujourd’hui se le figureront peut-être difficilement ! On n’a plus idée de l’influence exercée sur nos pères par le brillant et éloquent auteur de tant de graves études qui, mêlant aux raisons et aux chiffres de la science les fables et les jeux de sa vive imagination, amusa ses contemporains presque autant qu’il les pervertit : Le Prince Caniche, le Paris en Amérique, rappelez-vous... Mais on ne se rappelle rien, et je ne connais pas beaucoup de contemporains à qui parler des allégories politiques de Laboulaye. J’en fus obsédé pour ma part. Pour un long temps de mon enfance, il ne me souvient pas d’une seule année de vacances où je ne les ai relues pêle-mêle, il est vrai, avec un bon nombre de bouquins dispal'ates dont la liste irait de YOdyssée d’Homère aux
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Lettres vendéennes et au Journal de Cléry ’ du Compte rendu de M. de Necker au roi Louis XVI, à Tite Live, à Plutarque, à Rollin, et au Télémaque ; d'Athalie au Traité du Pape ; de Walter Scott, de Robinson et de Gulliver aux Contes de Perrault, à Gooper, au Capitaine Corcoran et à Robert-Robert ; des Fiancés, de Manzoni au Voyage en Tartarie et au Thibel de M. l’abbé Hue, à la Monarchie selon la charte du vicomte de Chateaubriand. Dans cette étrange macédoine Paris en Amérique occupait un coin préféré. Cette salente du libéralisme absolu plaisait, je m'en rends compte, par le ton pétulant, l’air de souveraine facililé et de convenance. On y voyait des hommes d’Etat de dix-huit ans, orateurs consommés à leur premier tour de parole, on y trouvait une merveille d’anarchisme religieux, installant au même foyer cinq ou six sectes chrétiennes sans hostilité et entre lesquelles père, mère, enfants se répandaient tout tranquillement; on y lisait de précieuses formules de ce petit air coruscant à la Faguet qui fait tant de plaisir entre dix ou quinze ans, pour les trente-six mille chandelles qu’elles font voir, l’espace d’une seconde, sans plus : — « Qu’estce que l'intérêt général si ce n’est pas la somme dès intérêts particuliers? Je ne le comprends pas... » écrivait Edouard Laboulaye. Et quand un libéral dit qu’il ne comprend pas, il faut que la planète s’arrête d’abord de tourner...
J’ai rêvé longtemps là-dessus.
Un vieux chapitre de Mon Dilemme, de Marc Sangnier, quelques pages de YEnquête sur la Monarchie , sortirent vingt ou trente ans plus tard de la rêverie. Et c’est à Laboulaye que je pensais tout de suite, certain soir de nos premières victoires intellectuelles où je lus dans l’ancienne « Coopération des idées », alors presque encore anarchique, cette simple phrase de Georges Deherme, commentant une idée de L’Action Française :
« L’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers. » C’est exact.
Le « c’est exact » de Georges Deherme m’alla au cœur. Il me sembla que la patrie de nos intelligences, la Vérité, se reconstruisait peu à peu. »
Dans L’Action Française et la Religion catholique (U, M. Maurras définit en quelques mots l’état d’esprit qui était le sien à ce mo ment :
« Notre génération donnait certainement le fruit parfait de tout ce qui devait produire l’anarchie du xixe siècle, et les jeunes gens du xx® se feraient difficilement une idée de notre état d’insurrection et de négation capitale. Un mot abrégera : il s’agissait pour nous de dire non à tout. Il s’agissait de contes-
(1) Page 298. Ces pages avaient paru dans le journal l’A. F. en date du 6 mai 1911.
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ter toutes les évidences et d’opposer à celles qui s’imposeraient (y compris les mathématiques) la rébellion de la fantaisie, au besoin de la paresse et de l’ignorance. Le mot de scepticisme n'est pas suffisant pour qualifier un mélange d’incuriosité frondeuse et du délire de l’examen. Je crois bien que sous les folies subsistait un fonds substantiel, puisque le même énl’ant qui s’indignait des sujétions du thème grec ou des vers latins, et qui se refusait à plier les ressources de notre langue aux difficultés de Salluste ou de Xénophon, passait des nuits entières à lire en tumulte, à relire sans choix, à repolir indéfiniment le bégayage informe de sa pauvre pensée. ..
Ce Maître incomparable (l) ne m’apporte point sa « théorie de Tordre » comme pn confectionnent les Delafosse. Soit réflexion, expérience, soit divin instinct de l’éducateur, il préfère me placer en présence de ce qui devait imposer silence à la férocité et à la malice de mon barbare parti pris. Il m’obligea, ou pour mieux dire, m’entraîna à la lecture des chefsd’œuvre de manière à m’y rendre un compte djrect des beautés concrètes. Là, il n’y avait rien à dire : il n'y avait plus qu’à voir, à sentir, à subir. On peut professer, quand on Ta lu chez Hugo, que le beau c’est le laid ou qu’il n'y a point de critérium de la perfection dans les arts : il n’en est pas moins sûr,
(1) M. l’abbé Penon, son professeur.
de la plus douce et de la plus forte des certitudes, que les adieux d’Hector ou les implorations de Friam, ou la plainte d’Iphigénie, ou les chœurs d’Antigone, ou, dans Virgile, la mort d’Orphée, se détachent, s’imposent à l’admiration, à l’amitié et à l’amour par un ascendant souverain...
Tel fut mon premier ordre ou plutôt sa première base, à laquelle la vie, par la suite, ajouta d’autres constructions inespérées du même empirisme, si profond et si sûr quand on n’essaie point d’en exagérer la portée... «
De cette longue citation (H retenons spécialement trois ou quatre traits : l’enfant insubordonné, négateur, anarchique, et qui s’apprivoise devant des réalités sensibles, c’est-à-dire en étudiant et en sentant les chefsd’œuvre incontestables. Retenons encore le fondement que donnent à la pensée naissante de l’enfant ces admirations profondes et enfin le caractère « empirique » des conclusions qu’il tirera plus tard de ces admirations fondamentales.
On peut conclure de cette citation que vers
(1) La polémique « religieuse » à laquelle ces pages ont donné lieu n 'offre, de notre point de vue, aucun intérêt.
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sa vingtième année, lorsque ce jeune homme vint se loger au Quartier Latin, il apporta dans sa valise ces grands livres, et que son amour pour eux (qui depuis ne s’est jamais démenti) a constitué le fond de ses convictions esthétiques, philosophiques et religieuses. Ce n’était déjà pas si mal. Quand, à vingt ans, on aime de tout son cœur et que déjà on comprend assez profondément Homère, Virgile et Plutarque, on est muni pour aller loin.
Au Quartier Latin M. Maurras demeura un amateur passionné et quasi-exclusif des belleslettres. Ne pouvant suivre aucun cours oral, il ne se fit inscrire à aucune des grandes Ecoles et vécut d’abord en solitaire, se perfectionnant lui-même par un labeur quotidien dans l’étude des littératures anciennes. 11 apprit l'italien pour pouvoir lire Dante dans le texte. En bon Provençal, il plaçait presque au même rang Calendal et la Divine Comédie, Mireio et la Vita nova. L’influence de Mistral sur la formation intellectuelle P) et sur les sentiments
(1) Un livre récent de M. Pierre Lasserre, consacré à Mistral, précise ces bienfaits du rénovateur de la langue provençale.
régionalistes de M. Maurras a été très grande.
Il avait aussi la curiosité passionnée des récentes manifestations de la Littérature. Ce fut le hasard de ses lectures sous les galeries de l’Odéon et l’imprévu des rencontres à Paris qui déterminèrent ses premières relations. Comme il devait le faire toute sa vie, M. Maurras procéda par choix successifs et par éliminations, En deux ou trois ans, il se trouva installé au centre du milieu intellectuel qui lui convenait le mieux et il commença à l’organiser, On a dit un peu trop pompeusement que c’est de 1891 que date « la fondation de l’École Romane ». Et c’e^t de 1891 en effet que date un opuscule de M. Maurras aujourd’hui introuvable, publié chez Plon, et intiulé : Jean Moréas. A ce moment, M. Maurras était déjà le familier de Jean Moréas, et il allait devenir l’ami de Raymond de La Tailhède, Maurice Duplessis, Ernest Raynaud et de ce singulier Alexandre Desrousseaux, fils du chansonnier lillois, devenu professeur de grec à la Sorbonne (c’est l’un des hommes qui savent le mieux le grec ancien) et qui est aujourd’hui, sous le pseudonyme de Rracke, dé-
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puté socialiste-unifié de l’une des circonscriptions populaires de Paris.
De ce groupe de six personnes (si l’on y comprend M. Maurras), se composa en effet « l’Ecole Romane ». Ce n’est pas ici le lieu de porter un jugement sur cette Ecole littéraire dont l’importance ne fut probablement pas aussi grande que se l’imagine son fondateur.
Mais il est intéressant de noter sur quel plan se poursuivait le développement intellectuel de M. Maurras. Tout imbu de lettres anciennes, il se rapprochait d'instinct d’un poète né grec, et dont toute la curiosité d’esprit se concentrait sur la période des lettres françaises qui fut la plus imprégnée de littératures anciennes. Moréas connaissait à merveille les poètes de la pléiade, il aimait par-dessus tout Ronsard et ses émules. C’est à l’étude et à F imitation de ces écrivains qu’il entraîna ses amis 3t il n’est pas douteux pour moi que le goût irès vif de M. Maurras pour les poètes du cvi° siècle français et pour ceux qui s'y rattachent date de sa familiarité avec Moréas et ;es amis, c’est-à-dire de 1890 à 1895 ou 96.
De cette amitié aussi, par une très naturelle
association d’idées, date la curiosité, puis l’admiration pour l’auteur du « Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au xvic siècle » et des « OEuvres choisies de Pierre de Ronsard avec notice, notes et commentaires » i1). C’est Sainte-Beuve. On pourra suivre, au cours de cette étude, de quelle importance aura été pour la formation et le développement de M. Maurras la fréquentation de l’œuvre de Sainte-Beuve qu’il a nommée « un répertoire de réalités bien décrites. » Notons aussi tout de suite l’ardeur passionnée avec laquelle il s’intéressait aux questions théologiques. M. Maurras a lu Saint Thomas. Il a un fonds sérieux de culture thomiste. C’est par ce chemin qu’il aboutit plus tard à Auguste Comte.
Mais il est temps (pour les curieux de ce genre de renseignements) de dire dans quelles publications aujourd’hui entièrement oubliées le jeune auteur fit ses débuts. Vers 1890, il a écrit dans les « Annales de philosophie chrétienne » une étude sur le cours de philo-
(t) Paris, 1828.
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sophie publié à ce moment par Rabier. Celui-ci crut que l’article émanait d’un vieux chanoine consacré de tout temps à la théologie. Il fut tout étonné de se trouver un jour en présence d’un jeune homme encore imberbe ! M. Maurras écrivait en des journaux très peu lus. Il signait « Amarus » dans un petit journal éphémère appelé Y Instruction publique.
L’excellent écrivain Le Goffic se rappelle qu’il remarqua un jour dans le magasin de sa mère, libraire à Lannion, un article de L'Observateur français, qu'il communiqua à Jules Tellier. Un échange de correspondance amena peu de temps après des relations personnelles entre Le Goffic, Maurras et Barrés. Ces trois amis demeurèrent fidèles l’un à l’autre.
La Cocarde.
Maurice Barrés, en prenant la direction de La Cocarde, journal quotidien paraissant à Paris, en ouvrit les portes à son ami. C’est dans ce journal que M. Maurras écrivit (B
(1) Son premier article « Notes sur la Provence » est du 1 20 septembre 1894. C’est une profession de foi nationaliste et fédéraliste.
ceux de ses premiers articles dont on garde le souvenir. Sa collaboration se poursuivit aussi longtemps que dura la direction de M. Barrés, c’est-à-dire six mois, du 5 septembre 1894 au 7 mars 1895. Une brochure de M. Henri Clouard (U rappelle ce que fut ce journal : une réunion d’hommes de lettres aussi divers que possible d’origine, de traditions et même d’opinions et de tendances, mais réunis par quelques beaux sentiments et par une commune admiration affectueuse pour leur directeur. Tout le monde s’y proclamait socialiste — et M. Maurras aussi — mais à l’encontre de ceux qui n’accordent le droit d’être, socialiste et républicain qu’à la condition qu’on soit aussi antipatriote, antimilitariste, dreyfusard et collectiviste d’Etat, tous les rédacteurs de La Cocarde (1 2) — je cite M. Alfred Gabriel — étaient « patriotes, décentra-
(1) Nouvelle Librairie nationale.
(2) Les principaux étaient : Barrés, Alfred Gabriel, Pierre Denis, Eugène Fournière, Frédéric Amouretti, Louis Ménard, Paul Bourget, Jules Soury, A. Iiamon, Bené Boylcsve, Hugues Rebell, Jules Tellier, Camille Mauclair, Raymond dé la Tailhède, Henry Bérenger, Georges Bonamour, Paul Brûlât, etc.
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lisateurs, fédéralistes, provincialistes et nationalistes ».
Tous les deux jours, M. Maurras y publiait « La Vie intellectuelle » et, vers le même temps, il commença pour la Revue encyclopédique Larousse une « Vie littéraire » signée de son nom et une « Revue des idées » qu’il signait Agathon.
En quoi les rédacteurs de La Cocarde étaient-ils socialistes? En ce sens qu’ils combattaient le libéralisme^économique et réclamaient une organisation du travail qui donnât au prolétariat une installation dans la société, installation qui doit être convenable d’abord, confortable ensuite, et indéfiniment perfectible.
En ce sens, M. Maurras est toujours socialiste et il a raison de l’être. Si le socialisme est nécessairement le collectivisme international et s’il a nécessairement pour moyen principal la lutte des classes, c’est une doctrine absurde.
Appréciant en 1910 les anciens articles de son collaborateur, intitulés « La Vie intellectuelle », M. Barrés a écrit : « Certains pans de sa construction, qu’alors nous ne pouvions
pas distinguer, étaient déjà dressés et solides. » M. Maurras, en effet, dès cette époque lointaine, admettait que « le nationalisme est la loi qui domine l’organisation des peuples modernes ». 11 appliquait ce principe à la critique littéraire. Il poursuivait dans le romantisme, au bénéfice de la tradition classique, « ce qu’il y a de peu français et de peu durable dans cette éblouissante flambée littéraire ». Au témoignage de M. Barres, dans l’ordre littéraire, c’est Maurras qui a commencé la réaction contre le romantisme.
C’est dans La Cocarde que fut commencée cette révision d’une époque littéraire. M. Maurras était déjà très imprégné des doctrines de Comte. Il se précisait antiprotestant, antisémite et antimétèque. Il était encore plus nettement antiparlementaire. Cependant il n’était pas encore royaliste.
La Cocarde disparue, la « Vie littéraire » continua dans La Revue Encyclopédique Larousse (B jusqu’en juillet 1900, et elle se
(1) Ils se chevauchent même un certain temps, puisque le premier article de La Revue Encyclopédique 'est de janvier 1895 et le dernier dans La Cocarde du 7 mars de la même année.
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poursuivit ensuite dans La Gazette de France, où M. Maurras était entré vers 1898 (1).