LE CHOIX DES ENNEMIS
L'ensemble de ces idées étant en désaccord absolu avec l'immense majorité de l'opinion française, du moins au moment oii elles ont
été formulées pour la première fois, comment M. Maurras est-il parvenu à se faire entendre?
En politique savoir choisir ses ennemis est encore plus important que de savoir choisir ses amis. D'abord on peut compter sur eux ; ils tiendront tout (et au delà) de ce qu'on ose en attendre. Ensuite ce sont eux qui, à la longue, détermineront les amitiés les plus solides et les appuis les plus efficaces. Les hommes ne se soutiennent bien que pour combattre un ennemi commun.
Quels sont donc les ennemis que M. Maurras s'est choisis ? Il n'est pas exagéré de répondre : « Tout le monde ! « Littéralement il a commencé le combat politique tout seul, pour des idées qui n'appartenaient qiî'à lui et à quelques rares intimes, et contre toutes les idées des autres.
Beaucoup s'imaginent qu'il a dû trouver dès le début soutien moral et appui d'argent dans l'ancien parti royaliste. C'est une erreur. « Que de vaines démarches... » a-t-il écrit dès VEnquête sur la Monarchie. Et il écrivait encore dix-sept ans après (15 avril 1917) :
« Il est certain que la diffusion de L'Action Française est loin d'avoir atteint ses limites
normales dans le clergé, disons-le aussi, dans la haute société française. Et ce n'est pas là que nous sommes le plus connu, ni le mieux connu. Monlesquiou y fut longtemps notre seul ami, « L'Action Française » continue d'avoir ses quartiers généraux dans les classes moyennes et dans le peuple. Nous sommes résolus à ne nous laisser confiner dans aucune catégorie sociale. Notre place est partout oii résonne le nom français. »
Dans le parti royaliste d'avant 1900, un assez grand nombre de notabilités étaient simplement stupides, presque tous les autres étaient « libéraux », plus attachés à leur libéralisme qu'au désir de rétablir une monarchie durable. Les uns se déclaraient royalistes par sentiment personnel. On peut juger par la sévère réponse à M. d'Haussonville de quel ton M. Maurras les traitait ! Les autres en étaient demeurés aux vieilles formules : Souveraineté du peuple, Roi élu (1), le roi règne et ne gouverne pas, gou-
(1) La formule « Roi des Français » est une formule libérale. Dans son chef-d'œuvre : Histoire de deux Peuples, M. Jacques Bainville cite un mot caractéristique prononcé en 1872 par M. le duc d'AudifYret-Pasquier : « Nous ramènerons le roi ficelé comme un saucisson ». Le résultat fut qu'il n'y eut pas de roi du tout. (P^ 286.)
vernement populaire, centralisation indispensable, liberté-principe, élections partout, individualisme-principe, système parlementaire réduisant à peu près à rien le rôle et les pouvoirs du roi.
A cette extrême diversité de « sentiments personnels », M. Maurras répondait: « La Monarchie est de salut public. Elle a pour fondement l'intérêt général. Elle doit être héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée. Le Roi règne et gouverne. Il s'entoure de conseils. 11 organise les états (i). Son autorité est souveraine pour tout ce qui concerne les fonctions propres de l'État ; Affaires extérieures, politique générale intérieure, guerre, marine, haute justice et finances d'Etat. Son autorité est au contraire limitée d'une façon réelle et permanente pour tout ce qui concerne les libertés provinciales, communales, familiales, religieuses et individuelles. La concentration des droits du Souverain a pour corollaire et pour conséquence la décentralisation réelle, c'est-à-dire la multi-
(1) Ce mot signifie : Assemblées régionales et professionnelles.
plication et la réalité des libertés individuelles et collectives. »
On dira peut-être un jour quelles inimitiés ardentes, tenaces, parfois perfides et presque toujours effrénées valut à M. Maurras, dans tous les mondes conservateurs jusque dans l'entourage du Prétendant, cette conception de la royauté. C'est un fait qu'il fut écarté par de hautes influences d'à peu près tous les journaux d'où il aurait pu se faire entendre, et qu'il fut trop heureux d'être accueilli. en juin 189^ dans le petit groupe qui fondait sans argent la très modeste revue L'Action Française paraissant tous les deux mois.
Sans crédit et, presque sans amis dans le parti royaliste, tenu en défiance par les conservateurs, déjà en horreur aux républicains libéraux et même aux nationalistes dé la nuance Déroulède, M. Maurras, de 1897 à 1900, osa déclarer la guerre aux idées que représentent les Israélites, les Protestants, les Francs- Maçons, les Métèques, et à tous les partis libéraux.
On pourrait croire, si on connaissait mal M. Maurras, à je ne sais quelle jactance pro-
cédant d'un orgueil démesuré. Il y a bien un peu d'orgueil dans son cas particulier, mai§ vingt années depuis lors écoulées nous permettent de discerner que toutes ces déclarations de guerre n'étaient pas faites à la légère. Ce jeune homme croyait en lui-même, cela est certain, mais il croyait aussi et surtout dans la force de propagande des idées justes et dans le triomphe de la raison.
Dès avant 1900 il constatait que l'absence d'une doctrine stable et cohérente avait seule empêché d'aboutir à un résultat durable tous les grands mouvements d'opposition, y compris le boulangisme, l'antipanamisme, l'antidreyfusisme, et il distinguait avec une précision suffisante d'une part les ennemis momentanés qui pourraient un jour se rallier à ses idées, et d'autre part les ennemis-nés dont il provoquait la haine avec d'autant plus d'empressement que c'est de leur déchaînement même qu'il pouvait espérer un jour être compris et soutenu par ceux qu'il choisissait malgré eux pour amis.
Ce qui prouve que le calcul ne fut pas entièrement conscient et délibéré, c'est que
M. Maurras, à ce moment, négligea totalement un facteur auquel il devait attribuer plus tard une importance capitale : Je veux dire le facteur catholique. Positiviste, il faisait tout naturellement abstraction des idées métaphysiques et se proclamait volontiers païen (i). Mais ce qui prouve que son instinct de polémiste était singulièrement clairvoyant, c'est qu'il n'eut qu'à accentuer toujours davantage sa lutte contre le libéralisme (dont l'essence est le parlementarisme), contre les quatre États qu'il appelle confédérés, c'est-à-dire les juifs (étrangers par nature à beaucoup de nos idées nationales), les francs-maçons (dont l'idée essentielle est l'anticatholicisme qui les rapproche des juifs), les protestants (individualistes-nés, ce qui les rapproche des francsmaçons) et les métèques (dont le propre est de s'immiscer dans un Etat mal défendu au bénéfice de leurs intérêts personnels), pour trouver en face de lui des hommes qui étaient ses ennemis-nés sur toutes les questions im-
(1) On sait qu'Anthinéa a été annoncée en 1900 sur la couverture des fascicules de YEnqnête sous le titre : « Promenades païennes. »>
portantes. Grand bénéfice pour la clarté du débat.
C'est dans le domaine des idées que M. Maurras a mené ce dur combat, mais il n'a pas fait abstraction des personnes lorsque cela lui a paru indispensable pour préciser et pour illustrer le débat. A mesure que les événements se précipitaient M. Maurras montrait que l'anticléricalisme, ramené à une conception très étroite et très stérile d'anticatholicisme, frayait la route à l'antimilitarisme pour aboutir à l'antipatriotisme et que l'individualisme à outrance était exclusif de toute organisation sociale, par conséquent de toute amélioration réelle pour la situation des classes pauvres.
Quant à la grandeur et à la cohésion nationales, à l'expansion économique et à la prospérité générale, M. Maurras ne cesse d'examiner si elles ne sont pas nécessairement sacrifiées par le Gouvernement des partis, surtout lorsque ces partis n'ont pas d'autre idée politique que l'anticléricalisme et l'individualisme à outrance.
Il ne se contente pas de poser ces questions, il les résout. Son affirmation est catégorique.
Remontant jusqu'aux sources des doctrines politiques qu'il juge néfastes pour l'intérêt national, il poursuit de la même réprobation d'un côté les révolutionnaires qui adoptent en même temps les principes et leurs conséquences, d'un autre coté les libéraux qui adoptent les principes mais qui déplorent les conséquences.
Peut-être même est-il plus sévère et plus ardent contre les libéraux. Et cela se conçoit. La doctrine de M. Maurras n'a chance de réussir que si elle rallie d'abord les partis qui se disent conservateurs. Accru de toutes ces forces aujourd'hui sans emploi, il pourra entreprendre de recruter- une partie de la clientèle révolutionnaire.
Aussi s'acharne-t-il à démontrer aux libéraux qu'ils sont des anarchistes qui s'ignorent. Il n'est pas douteux que sa propagande ait déterminé dans leurs rangs des défections importantes.