LE CHOIX DES AMIS
On peut choisir ses ennemis et on peut compter sur eux II est plus difficile et plus long, ayant choisi ses amis, d'ohtenir leur amitié. On sent bien que M. Maurras s'efforce depuis vingt ans d'établir sur ses idées le bloc des conservateurs. Jusqu'à présent, on ne voit pas qu'il ait pu y réussir.
Examinons cependant où il en est. Dans les divers mondes royalistes, il a été longtemps et âpre ment combattu. Mais il obtient aujourd'hui gain de cause. Son journal est maintenant à Paris le seul vivant, agissant, et qui soit en possession de parler au nom du Prétendant. Presque tous les autres ont disparu. Le Gaulois, beaucoup plus libéral que royaliste, ne joue en politique qu'un rôle effacé. Quand on songe au point d'oiî M. Maurras est parti, c'est déjà un beau résultat.
Dans le monde libéral les chefs sont demeu-
rés irréductibles, mais M. Maurras a obtenu beaucoup d'adhésions parmi les militants obscurs et plus particulièrement parmi les jeunes gens. Il a le droit de dire que c'est le principal. Dans le monde catholique, les préventions dont il a été constamment l'objet, bien qu'elles paraissent diminuer, sont encore très ardentes.
Je ne me charge pas d'exposer le sujet des innombrables querelles que lui ont cherchées beaucoup de catholiques, plus particulièrement les libéraux et les démocrates. Ces accusateurs ont été sur le point, dit-on, d'obtenir sa condamnation en Cour de Rome.
M. Maurras paraît avoir été sauvé de cette condamnation (qui l'eût fort embarrassé) par rhorreur qu'inspiraient au pape Pie X tous les modernistes, déclarés ou non. M. Maurras, s'il en est ainsi, aurait une fois de plus profité des haines qu'il s'est, de tout temps, judicieusement ménagées.
A tous ses contradicteurs catholiques il a répondu en ramenant toujours la question sur le terrain politique. 11 leur a dit en substance : « C'est un fait que la famille française est tel-
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lement divisée sur les questions confessionnelles qu'il n'y a peut-être pas un prêtre ou un religieux qui ne compte au moins un incroyant dans sa famille ou parmi ses proches. Ceux qui veulent refaire l'Unité française sont donc obligés de chercher un autre terrain d'appui. On ne trouvera rien dans mes livres qui soit de nature à choquer les catholiques W. Je ne leur parle pas religion. Je leur parle politique et je leur prouve que, tout incroyant que je
(1) En fait, il a dû s'imposer un certain nombre de coupures et modifications de texte. Il les a expliquées dans L'Action Française et La, Religion Catholique. Dans ce livre et dans le volume intitulé Le Dilemme de Marc Sangnier, se retrouvent à peu près tous les éléments de ces polémiques qui furent longues et acharnées. Le Dilemme est un des meilleurs livres de M. Maurras. C'est un modèle de discussion bien conduite. M. Marc Sangnier prétendait rénover la République en organisant le parti des républicains catholiques. M. Maurras lui démontra, preuves en mains, que c'était une chimère et une absurdité. L'expérience confirma la démonstration. Devenu pendant quelques années assez important et comptant parmi ses membres un grand nombre de prêtres et d'associations catholiques, ce groupe a pour ainsi dire cessé d'exister, La condamnation du pape Pie X, prévue par M. Maurras, lui a porté le dernier coup.
On cherche vainement l'organe « libéral » qui ait grandi depuis une quinzaine d'années. Nous avons vu s'accroître le parti socialiste. Nous avons constaté les succès électoraux du parti radical. Nous avons vu aussi s'affaiblir jusqu'à devenir tout à fait vaine l'opposition modérée qui se confondait avec l'opposition libérale. Les journaux libéraux n'ont plus beaucoup de vitalité.
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m'avoue, j'ai toujours défendu par patriotisme et par esprit politique l'Église de l'ordre, nationale, bienfaisante, défenderesse xle la tradition et de l'unité. Mon but est de rallier sur quelques idées essentielles dont la base est l'amour de la patrie le plus grand nombre possible de Français, y compris les catholiques. Je n'ai jamais mêlé, je sépare même autant qu'il est possible, le domaine religieux du domaine politique et ce n'est que dans l'ordre politique que je convie les croyants à travailler à côté de nous à la restauration de l'État français. Cette restauration implique le respect de l'unité catholique et de sa hiérarchie. «
Ce langage paraît n'avoir encore été accepté que d'un nombre de catholiques relativement restreint.
Incroyant et procatholique.
La situation de M. Maurras vis-à-vis de l'Église se trouve donc éclaircie, mais elle demeure délicate.
En fait il est en dehors de l'église puisqu'il s'est toujours déclaré incroyant. 11 soutient et
à juste titre que pour le représenter en ennemi de l'Église il faut mentir (i). Son point de vue est celui-ci : L'Histoire de l'Église de France et l'Histoire nationale en France ont toujours été liées. Elles sont inséparables. De tout temps l'Église a rendu au pays les plus grands services. Aujourd'hui encore, puisqu'il existe dès croyants, la hiérarchie catholique, sa discipline, son enseignement et sa morale sont indispensables. Il faut respecter l'Église comme l'une des bienfaitrices de l'unité et il faut la soutenir contre les entreprises politiques des juifs, des protestants et des francs -maçons parce que l'anticléricalisme qui, considéré en soi, défait l'unité française est aussi, en fait, le point de ralliement des doctrines dites républicaines qui aboutissent à Fanarchie, au désordre, et, par une pente rapide, à l'antimilitarisme, à l'internationalisme, et en dernière analyse à l'antipatriotisme.
« Nous n'avons jamais parlé d'orthodoxie ni de foi. Ce que nous avons dit et redisons, c'est que la politique religieuse de la France doit être catholique
(1) L'Action française et la Religion catholique, p. 278,
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et comporte le privilège du catholicisme dans la société comme dans l'Etat. » (i)
« Nous ne nous bornons pas à tomber d'accord qu'il faut un roi à la France ou que la royauté en France est de tradition catholique, notre accord (avec les catholiques) représente la synthèse de communes vues générales sur les maux de l'Individualisme et de l'Ktatisme ; l'accord vient par exemple de ce que, pour nous tous, l'enfant appartient aux parents, non à l'État, que l'École dépend non de l'État mais des familles soutenues ou suppléées par d'autres organisations autonomes ; que la législation du mariage comporte l'indissolubilité ; que l'autorité publique ne repose pas sur la volonté du peuple ; que la source réelle en est l'intérêt commun, en latin scolastique : bonum commune; que ce bien commun a des règles qui dépendent de la nature, des choses et des gens, de leur place et de leur fonction sur la terre ; que par conséquent le sort des collectivités naturelles n'est pas livré à la fantaisie ni à l'arbitraire des individus qui les forment, il dépend de lois fixes, indépendantes de nous et nos supérieures, qu'il est possible de connaître avec exactitude et dès lors d'utiliser à peu près comme on fait des autres lois de l'univers. » (2)
Pour préciser davantage les raisons de la
(1) L'Action française et la Religion catholique, p. 47.
(2) L'Action française et la Religion catholique, p. 48»
conciliation nécessaire entre Catholiques et Comtistes, M. Maurras ajoute :
« Ce mot d'alliance est d'ailleurs assez captieux parce qu'il suppose un pacte consenti de part et d'autre, eng-agement bilatéral d'agir ou de penser ensemble. Tout réfléchi je lui préfère le terme nul de rencontre. Il y a des rencontres entre la doctrine catholique et la philosophie positiviste. Ces rencontres ont lieu sur le terrain de la politique, de la morale, de l'histoire. Quand on les constate, on constate des faits...
« Si les positivistes et les catholiques étaient réunis dans une même salle à voter leurs bulletins se trouveraient ensemble sur un certain nombre de problèmes politiques fondamentaux : la constitution française de la société, la législation de la famille, la législation de l'école, la législation des rapports du spirituel et du temporel, la loi des relations de l'Église et de l'État, la discipline générale de l'autorité souveraine et des libertés sociales;..
« Les catholiques et les positivistes seraient aussi d'accord pour rejeter toute morale indépendante et constater que le devoir ne prend pas son unique appui dans la voix de la conscience individuelle... w
Noter ces rencontres, les compter et les énumérer, c'est par là même constater que sur les autres points il n'y a pas accord mais divergence et séparation.
En effet, la philosophie de Comte ne se borne pas à omettre ce qu'on entend par surnaturel et miracle : elle se cantonne dans Tordre du monde tel qu'il apparaît; elle exclut la recherche de l'origine et de la fin de l'homme ; elle s'interdit même de demander si les phénomènes de la vie intérieure ou extérieure reposent sur un fond de réalité permanente et substantielle. . .
Par sa négligence méthodique des causes, le positivisme se place par conséquent sur un autre plan. Peut-être le dissentiment de principe qui domine le débat est-il celui-ci : Dans la doctrine de l'Église la souveraineté vient de Dieu et non du peuple, dans la doctrine de M. Maurras elle a sa source dans l'intérêt commun et dans l'assentiment du peuple.
En pratique, ce dissentiment est d'importance nulle. On a le droit de s'étonner de l'animosité dont M. Maurras est l'objet en beaucoup de milieux catholiques.
Est-ce parmi les catholiques défaut d'esprit politique? Il est à croire que le nombre des partisans de M. Maurras, parmi les croyants sincères, grandira à mesure que reprendront leur essor les entreprises de l'anticléricalisme.
Ce n'est pas M. Maiirras qui ralliera les catholiques à la Monarchie, ce sont les francsmaçons, les protestants, les juifs et les métèques (1). Le résultat est sûr. Ce n'est qu'une question de temps.
Il y a encore une catégorie de Français dans laquelle M. Maurras aurait voulu recruter des
(1) Par une étrange compensation on peut craindre que les catholiques, s'ils se rallient à la Monarchie, en écarteront par leur intransigeance et surtout par leur défaut d'esprit politique les incroyants dont l'appoint est cependant indispensable. Voici un exemple des communications dont les catholiques obtiennent l'insertion dans le journal de M. Maurras (A. F. du 5 mai 1917) :
Le drapeau de la France et le Sacré-Coeur. — La Semaine Religieuse de Poitiers publie en tête de sa partie officielle la note suivante :
« Nous apprenons qu'une pétition est lancée dans la France entière, pour obtenir des pouvoirs publics que l'emblème du Sacré-Cœur soit placé sur le drapeau national.
« Plus que personne, nous rendons hommage à la valeur de nos soldats et à l'habileté de nos généraux, mais nous savons que Dieu dirige tous les événements de ce monde. Aussi, nous croyons devoir nous associer à cette initiative si française et si chrétienne.
« En conséquence, nous recommandons à messieurs les ecclésiastiques et à tous les catholiques de notre diocèse, de tout faire pour assurer le succès de cette pétition, qui a pour but de réaliser la demande, adressée il y a deux siècles, par Notre-Seigneur à la Bienheureuse Marguerite-Marie.
« En tournée de confirmation, à Civray, le 24 avril 1917. « Louis, évêque de Poitiers. »
Du point de vue politique, n'est-ce pas absurde ?
adhérents et dans laquelle il paraît n'avoir fait que peu de progrès : c'est la catégorie des socialistes.
11 ne faut pas oublier que M. Maurras, à La Cocarde de Barrés, en 1895, se disait volontiers socialiste. S'il a abandonné le mot parce qu'il prêtait à équivoque, du moins n'a-t-il eu rien à renier de ce qu'il a écrit et pensé à cette époque.
Il n'a cessé de répéter que la conception socialiste supposant une organisation, suppose en môme temps une hiérarchie et par conséquent un chef. Il n'a cessé de concevoir le roi de France comme le roi des ouvriers. 11 a toujours estimé au plus haut l'importance et le rôle des associations professionnelles ; il n'a cessé de dire qu'elles doivent être en relations officielles avec le Gouvernement national pour pouvoir faire entendre leurs doléances, leurs aspirations et faire reconnaître leurs droits. C'est un syndicaliste convaincu (i).
(1) Il a cent fois rappelé le décret de Le Chapelier qui interdisait aux ouvriers et patrons toute association, entente et alliance « sur leurs prétendus intérêts commun ». Ce décret, charte de l'individualisme en matière économique, décrétait « l'égalité » idéale des grands et des petits, il gra-
Il est vrai que cette conception du socialisme est à l'opposé de la conception purement politique qui place au premier rang des revendications ouvrières l'anticléricalisme, la lutte des classes et le cosmopolitisme. Mais laquelle de ces conceptions est la meilleure ? M. Maurras aime à répéter les paroles de M. Jules Guesde (i), dont il tire un puissant argument pour prouver que tout programme socialiste n'est pas nécessairement orienté vers « la République ». Ces paroles ont été prononcées au Congrès d'Amsterdam, le 16 août 1904. Guesde approuvait, et que disait Bebel ? Ceci :
« Dans une certaine mesure, je dois être l'avocat de la monarchie contre vous.
« Quand une grève éclate chez vous, on envoie des troupes, point chez nous. Chez vous, on expédie de
vait dans la loi l'équivalence juridique des faibles et des puissants. Il consacrait par conséquent les plus monstrueux abus de puissance. Application du faux principe d'égalité absolue, il inaugurait le régime qui fut, au xiv® siècle, l'enfer social du monde ouvrier français. .
(1) Cette opinion de M. Jules Guesde n'était pas improvisée. Elle fait partie de sa doctrine. Dès 1883, MM. Guesde et Lafargue dans leur Essai critique sur la Révolution (1883), traitaient 1789 de mystification et disaient que les « faux droits de 1 Homme » avaient abouti à un nouvel esclavage « pire que l'ancien »»
rinfanterie, de la cavalerie, de Fartillerie. C'est que la monarchie ne peut s'engager à fond dans les luttes engagées dans un intérêt de classe / elle doit compter avec le peuple.
« Dans toutes les républiques, on constate Tintervention de la troupe dans les grèves. Le gouvernement français est, lui aussi, un gouvernement de classes. »
Et le lendemain, Guesde disait à Jaurès :
« Admettons un instant que la République ait été sauvée par vos amis. En quoi, je vous le demande, la forme républicaine sauvée avancerait-elle d'un jour raffranchissement du prolétariat ?
« Bebel vous rappelait hier que la forme républicaine est le terrain d'entente de toutes les fractions de la classe bourgeoise et qu'à certains égards, la Monarchie, placée au-dessus des classes, lui est supérieure.
« Donc, quand vous auriez sauvé la République, vous n'auriez rien fait pour le prolétariat. Si, pour elle, celui-ci doit abandonner ses intérêts propres chaque fois qu'elle est en danger, la République est le pire des gouvernements.
« Voyons maintenant les réformes dont vous bernez le prolétariat. Vous vantez la laïcité, la séparation des Églises et de l'État ? Rien de tout cela, en admettant que la bourgeoisie républicaine consenti-
rait à le réaliser, n'aurait un effet. Voyez en Amérique, où les Églises sont séparées de TEtat.
Guesde ajoutait :
« ... Vous avez indiqué qu'un projet de retraites ouvrières est à l'étude. Il n'accorde pas aux ouvriers le dixième de ce que la monarchie des Hohenzollern a accordé aux ouvriers allemands.
« ... Il n'y a rien d'étrange, d'ailleurs, à ce que vous agissiez ainsi. Votre erreur est fondamentale. Vous rattachez le socialisme à la République et à la Révolution française. Nous^ nous disons que le socialisme est le résultat de phénomènes purement économiques, et cette conception essentielle est en opposition irréductible avec la vôtre. Vous, vous faites de la République le chapitre premier ou la préface du socialisme. Si cela était vrai pour la France, ce serait vrai pour tous les autres pays...
« Croit-on que la conquête de la République soit de nature à améliorer en rien la situation du prolétariat ?
Telles étaient les paroles de Guesde en 1904, Il ne les a jamais reniées.
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