‹ Les hommes de la Commune: biographie complète de tous ses membresChapitre 3 sur 58 · LES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS

La révolution du 18 mars est un des événements les plus étranges qu'on puisse rencontrer dans la vie d'un peuple, c'est un fait unique dans rhistoire. Après une invasion qui avait doré huit mois et une occupation militaire qui n'a pas encore cessé aujourd'hui, après un traité de paix aussi triste que celui que venait de signer le chef du pouvoir exécutif, nous pouvions espérer jouir du calme et de la paix après lesquels nous aspirions pour refaire nos forces épuisées et relever nos finances. Il n'en a pas été ainsi. A la guerre étrangère as^ccédé la guerre civile, et par un entêtement criminel le conflit a dégénéré entre Paris et Versailles en combats plus sanglants qu'on n'en a jamais vus entre deux ennemis les plus acharnés.

Nous relaterons tout au long, dans un ouvrage complet que nous publierons prochaine-*

ment, sous le titre d'HisTOiRE de la Commune de Paris (1871), les causes qui ont enfanté cette révolution faite par des hommes pour la plupart incapables ou déshonnêtes. Nous voulons raconter seulement, pour servir de préface à ces biographies, Forigine des pouvoirs qui se sont succédé dans le gouvernement de Paris à commencer par le Comité central pour finir avec la Commune.

Le Comité central delà fédération de la garde nationale était le produit d'élections à plusieurs degrés et avait été nommé dans le but d'établir une étroite solidarité entre les divers bataillons de la garde nationale. 11 sortit bientôt de son rôle purement militaire dès qu'il se sentit une force sérieuse entre les mains, et qu'il eut en sa possession cette formidable artillerie dont le gouvernement essaya vainement de s'emparer le 18 mars.

Le 18 mars, le Comité central, grâce à la désertion de plusieurs bataillons de ligne, le 88^ entre autres, fut vainqueur dans sa lutte contre le gouvernement, qui se réfugia à Versailles, et il se trouva dès cette époque maître absolu de Paris.

Voici quelle était la composition du Comité central de la fédération de la garde nationale qui tint entre ses mains le pouvoir du 18 au 28 mars : A. Arnaud^ G. Arnold, Assi, Andignoux, Boust, /. Bergeret, Babick, Boursier, Baron, Billioray, Blanchet, Castioni^ Chouteau, C. Dur

pont, Ferrât, H. Fortuné^ Fabre, Fougeret, Gaudier, Gouhier, Geresme, GroUard, Josselin, Jourde, Lisbonne, Lavalette, Lullier, Maljournal, Moreau, Mortier^ Prud'homme, Rousseau, Ranvier, Viard[i),

Le Comité central avait déclaré le lendemain de sa victoire, qu'il allait appeler immédiatement les électeurs à nommer une Commune, et, le 26 mars, les élections eurent lieu dans Paris.

Dès que les élections eurent constitué une Commune, le Comité central disparut en tant que pouvoir politique pour ne plus représenter que la fédération militaire de la garde nationale. Mais un conflit latent exista toujours entre ces deux pouvoirs rivaux, la Conmiune et le Comité central.

C'est de cette Commune issue des élections du 26 mars dont nous allons parler, ce sont les membres qui la composaient dont nous allons tracer le portrait et donner la biographie. Parmi les membres de la Commune, quelques-uns sont célèbres par leurs luttes contre l'empire^ la plupart sont dos inconnus et il ne faut pas s'étonner si nous n'avons pu donner sur quelquesans d'entre eux que des renseignements incom-

(i) Les noms en italiques sont ceux des membres du Comité central qui ont été élus membres de la Commune.

plets, qu'il nous a encore été bien difficile de nous procurer.

C'est le 28 mars que le Comité central remit officiellement ses pouvoirs entre les mains des représentants élus de la Commune. Cette cérémonie se fit avec un certain apparat.

Une estrade était disposée devant l'entrée du palais municipal, au-dessous de la statue de Henri IV. Ce souveûir monarchique, dit le Siècle^ était caché par un voile rouge sur lequel ressortait un buste de la République, muni d'une écharpe rouge et entouré de drapeaux rouges.

Sur le premier plan de l'estrade, était une longue table carrée devant laquelle prirent place quelques membres du Comité, qui en habit civil, qui en officiers de la garde nationale, mais touf se distinguant par une écharpe rouge. Derrièr cette table, se tenait une foule nombreuse d citoyens privilégiés.

A quatre heures, la place présentait un aspc vraiment pittoresque.

Les porte-drapeaux se rangèrent de part d'autre de l'estrade.

Les canons qui étaient placés sur le qua Grève ouvrirent la séance par des salves répé suivies d'applaudissements et de cris de Vi Commune ! Vive la République 1

A un certain moment, tous les gardes i naux mirent leurs képis sur la baïonnette, vèrent leurs fusils en l'air.

Un coup de sonnette du président du bureau, H. Ranvier, nous a-t-on dit, a ouvert la séance. Un membre du Comité lut la liste publiée à \ Officiel du matin.

Cette lecture fut suivie de deux discours prononcés par des membres du Comité et qui furent accueillis par les cris de : Vive la Commune!

De temps à autre, une musique militaire placée au bas de l'estrade jouait la Marseillaise, le Chant du Départ et les Girondins, que la foule reprenait en chœur.

Les discours furent suivis d'autres salves d'artillerie ; puis les bataillons massés sur la place de THÔtel-de-Ville défilèrent devant Testrade au cri de : Vive la Commune !

La Commune était installée et allait prendre en main le pouvoir.

La Commune se réunit dès le 28 sous la présidence de son doyen d'âge, M. Ch. Beslay, et décida qu'elle n'aurait pas de président fixe, mais seulement un président nommé à chaque séance et assisté de deux d'abord, puis ensuite d'un seul assesseur.

Elle s'occupa, dans une de ses premières séances, de la validation des élections qu'elle admit toutes sans exception, même celle d'un étranger, Frankel, et celles des membres qui n'avaient réuni qu'un nombre de voix inférieur au huitième, quotité que la Commune avait dé-

claré nécessaire pour la validation des élections. Elle se divisa ensuite en dix Commissions dans lesquelles furent répartis les membres de l'assemblée.

Le Ifi avril eurent lieu les élections complémentaires de la Commune. Plusieurs membres avaient donné leur démission pour des raisons et à des moments divers (1), d'autres étaient absents, d'autres enfin avaient été nommés dans plusieurs arrondissements. Le rapport conclut à l'adoption des élections complémentaires dans lesquelles les membres avaient réuni la majorité absolue des votants; mais malgré la décision de l'assemblée , plusieurs élus refusèrent d'accepter un mandat qu'ils ne tenaient que d'un si petit nombre d'électeurs, et la Commune ne jugea pas bon de convoquer une troisième fois les électeurs de ces arrondissements.

Voici quels étaient les insignes qui distinguaient les membres du Comité central et lef membres de la Commune :

Les membres du Comité central avaient un écharpe rouge à franges d'argent et portaie une décoration ayant la forme d'un triangl attachée à un ruban rouge et noir.

(1) Voir l'Appendice pour les membres dëmissioniia

Les membres de la Commmie portaient à 1 boutonnière une rosette rouge sur un rubai de même couleur garni de franges d'or.

L'écharpe était la même que celle des membres du Comité, mais elle était ornée de glands d'or.

Les membres de la Commune recevaient une indemnité de quinze francs par jour.

Avant de passer à la biographie de chacun des membres de la Commune, disons que cette assemblée était composée en général non-seulement d'inconnus, ce qui à nos yeux serait loin d'être un reproche, mais,!cequi était plus grave, d*incapables. La lecture de ses séances a bien, prouvé son peu d'intelligence politique et l'absence complète de ce calme si nécessaire dans les graves et délicates discussions comme celles que la Commune engagea si souvent.

La Révolution n'a pas trouvé dans la Comûune un pouvoir pondérateur et organisateur, ui aurait pu maintenir le mouvement dans la oie des revendications républicaines et munipales.

La Commune, plutôt que de chercher à faire blier son origine insurrectionnelle par des Têts sages et par une intelligente transaction,

a préféré se perdre en discussions futiles, en mesures aussi inutiles qu'odieuses.

La condamnation de la Commune est dans son incapacité, et surtout dans la tyrannie qu'elle a fait peser pendant près de deux mois sur Paris. Elle n'a pas respecté les libertés pour la défense desquelles elle prétendait avoir pris les armes et n'a pas laissé passer un jour sans commettre ou laisser commettre des actes d'arbitraire et de violence qui auraient déshonoré la cause la plus juste.

"S" omis a Ç »-■ ■ ■■

DE

8« arrondissement. — 2,028 voix.

Allix (Jules) est une des physionomies les plus curieuses que nous ayons étudiées. Né le 9 septembre 1818, à Fontenay (Vendée), Allix se disait professeur; il enseignait, en effet, autrefois la lecture en quinze leçons et s'occupait de physique universelle. Allix était reconnaissable entrj tous ses collègues par ses excentricités : il tenait continuellement à la maitl un lorgnon qu'il braquait, avec un aplomb imperturbable, sur ceux qui se trouvaient en face de lui. H avait, de plus, la manie de vouloir toujours parler, et ses collègues essayaient en vain de le guérir de cette maladie, véritable calamité pour ceux qui étaient obligés de l'entendre.

Allix se porta, en 1848, candidat en Vendée pour l'Assemblée Constituante ; il défendait, dans sa circu-

re, la religion et la famille, mais il promettait de mander le droit au travail, et le radicalisme de ses pinions, peut-être d'autres raisons, l'empêchèrent être élu. Allix se donna alors tout entier à une ivenlion dont il avait, paraît-il, trouvé le secret, 3t qui s'appelle le télégraphe escargotique. Ce mode de correspondance qu'Allix voulait substituer au télégraphe ordinaire, est assez grotesque pour mériter d'être raconté. Il fallait choisir des escargots sympathiques (?), et en mettant l'un d'eux sur la lettre d'un alphabet spécial, le second escargot se plaçait immédiatement sur la même lettre de l'alphabet correspondant. Cette invention, qui paraît avoir considérablement inllué sur l'esprit de son auteur, et qui l'a conduit à Charenton, où il est resté quelque temps , cette invention trouva crédit auprès de M. Emile de Girardin, qui, pendant longtemps, tint en grande estimeM. Allix.

En 185j3, Allix fut impliqué dans le complot de l'Hippodrome et de l'Opéra-Gomique, et condamné à huit ans de bannissement, après l'admission de circonstances atténuantes. La tenue d' Allix dans ce procès, où presque tous les autres accusés euren^ une contenance digne et fière, la défense que pré senta son avocat, M" Didier, ne faisaient pas suppose qu'Allix eût jamais la prétention de devenir u homme politique. Son récent séjour dans une ms son de santé d'où il est loin d'être sorti complé ment guéri, n'était pas, du reste, une excellei recomman- dation auprès des électeurs.

Allix organisa, aumoment des élections de IF après sa sortie de Charenton, des conférences cialistes à Belleville, où il ne put réussir à se f élire. Il fît partie du bureau qui soutint la c? dature d'Althon-Shée, au gymnase Trrat, avec partialité et un manque de convenances vrai monstrueux. ^

On aurait pu croire qu'AUîx, orateur insipide des réunions publiques, était assez connu des électeurs pour qu'aucun ne voulût lui confier même le mandat de représentant h la Commune, mais Allix, qui s'était fait de son arrestation au 22 janvier un petit piédestal auprès du parti révolutionnaire, eut l'habileté de se porter candidat non à Belleville, mais dans un arrondissement où il était complètement inconnu, le 8®, qui lui a donné 2,028 voix!

Allix s'était installé à la mairie^du 8* où il ne fît qu'organiser des '.gymnases de femmes. Il portait les insignes de chef de légion, grade auquel il s'était nommé lui-même. Plus myope que jamais, Allix regardait de plus près et plus insolemment qu'autrefois ses voisins ; il était en outre dévoré d'une enrie continuelle de parler qui n'avait d'égale que le désir de ses collègues de ne pas l'entendre.

Allix formula amsi son vote en faveur du Comité* do salut public : « Je vote pour, attendu que la Commune détruira le Comité de salut public quand elle le voudra. »

Le 10 mai, la Commune ordonna l'arrestation de M. Jules Allix; il s'agissait de l'interdire et d'empêcher sa folie de trounler, par de bizarres arrêtés municipaux, toute l'organisation d'un arrondissement.

Allix resta ainsi détenu presque jusqu'à la chute de la Commune, ne cessant de protester contre l'arrestation dont il avait été l'objet, sans que ses collègues aient paru s'émouvoir de ses constantes récriminations, llclàché quelque temps avant l'entiée des troupes, Allix fut arrêté par ordre du gouvernement et réintégré à Charenton d'où il n'aurait jamais dû sortir.

AHOUROUX.

4* arrondissement. — 8,150 voix.

Amouroux (Charles) était un des plus jeunes et des plus populaires d'entre les membres de la Commune. Né le 24 décembre 1843 à Chalabre (Aude), Amouroux vint à Paris comme ouvrier chapelier et se mêla de bonne heure au mouvement politique et social auquel les ouvriers prenaient alors une part si active.

Les réunions publiques fournirent au jeune Amouroux l'occasion de se faire connaître et de se signaler par sa violente opposition au gouvernement et aux institutions sociales. Sa figure toute juvénile, son esprit ardent et audacieux , disons même fort présomptueux, en firent bientôt un des favoris des réunions publiques. Président ou assesseur de nombreuses réunions tenues à la Jeune Gaule, à la Bedoute et à la Salle Molière, il se fit remarijuer par ses résistances aux injonctions des commissaires de police et refusa plus d'une fois de dissoudre les assemblées malgré leurs ordres et leurs menaces. Orateur, il sut se gagner par la violence de son langage un public qui se paie plus de mots que d'idées.

Dès les premiers mois de l'année Î869 nous trouvons Amouroux discutant dans une réunion tenue salle de la Jeune Gaule, chez un certain Budaille, des sujets d'économie sociale, entre autres la lutte de l'homme contre la nature et des moyens de la soutenir. Au mois d'avril, Amouroux est déjà à Mazas et passe en jugement pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement ; il est condamné à huit

mois, réduits en appel à quatre mois de prison, qu'il passa à Sainte-Pélagie.

L'amnistie lui ouvrit les portes de la prison, mais il y rentra bientôt pour purger de nouvelles condamnations. En décembre 1869 il fut condamné pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement et pour outrages à l'empereur à un mois de prison, puis pour contravention à la loi des réunions publiques à vingt jours d'eniprisonnement. C'est en vertu de ces jugements qu'on l'arrêta au mois de janvier 1870 aux abords du Corps législatif.

Condamné de nouveau le 2 mars 1870, Amouroux s'enfuit à Bruxelles où il se lia avec des réfugiés politiques et des membres de l'Internationale.

Après la révolution du A septembre, Amouroux servit dans l'artillerie et fut nommé membre du Comité d'armement du 4® arrondissement, fonction dont il se démit après le 31 octobre. Il se montra depuis, en toute occasion, l'ennemi des hommes du gouvernement de la défense et se trouva tout naturellement désigné par ses antécédents révolutionnaires aux suffrages des partisans de la Commune.

Amouroux fut élu membre de la Commune par 8,1.50 voix dans le 4® arrondissement; il prit souvent la parole dans cette assemblée, et ses fonctions de secrétaire ne l'empêchèrent pas de se mêler à toulesles discussions. Amouroux vota pour la validation des élections à la majorité absolue, et demanda la suppression de tous les journaux sauf VOfficiel, 11 avait des qualités d'activité qui pouvaient faire de lui un secrétaire utile à la Commune, mais il lui manquait l'instruction et l'intelligence politique qui étaient du reste des qualités peu communes parmi ses collègues.

Amouroux était à la fois secrétaire de la Commune et men^bre de la Commission des relations extérieures (21 avril). 11 donna son vote au Comité

de salut public « pour qu'il fasse, disait-il, exécuter les décrets de la Commune et pour qu'il prenne les mesures d'urgence. »

C'était un des esprits les plus étroits, l'un des membres les plus violents de la Commune.

Depuis l'entrée des troupes, on n'a pas entendu parler d'Amouroux qui, si Ton en croit les bruits les plus accrédités, aurait réussi à se dérober aux poursuites et serait réfugié à l'étranger.

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