Les hommes de la révolution
La famille, source du sang, est aussi la source du génie et la première explication du caractère. Celle de Mirabeau était étrusque. Elle avait gardé dans tous ses membres , de génération en génération , la sève latine, l’orgueil patricien, la langue oratoire, l’épée héréditaire , l'imagination florentine, les passions civiles, le cœur haut, la main prompte des grandes races de l’Italie républicaine. Le nom primitif de cette famille était Arighetti, dont, par corruption, une langue étrangère avait fait Riquelti.
Les Arighetti, exilés de Florence par les proscriptions des guerres plébéiennes et patriciennes de cette république dans le xn* siècle, avaient transporté leur
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noblesse et leur fortune dans les rochers de la Provence. Ils y avaient acheté des terres, construit des châteaux, fait la guerre, exercé les hautes magistratures, conquis le droit de nationalité. Ils y avaient mêlé leur sang par des mariages aux familles les plus aristocratiques du pays. Leur nom de Riquctti, auquel ils avaient ajouté celui de leur seigneurie de Mirabeau, dans les lagunes qui bordent la Durance, s’était illustré de siècle en siècle , tantôt dans les luttes populaires de Marseille, tantôt dans les expéditions navales de l'ordre de Malle , tantôt dans les guerres et à la cour de Louis XIV. Un grand caractère de race héroïque, d’étrangeté de mœurs, de fougue, d'imagination et de supériorité d'intelligence, marque de père en fils, jusqu’à l'aïeul de Mirabeau, tous les individus de cette famille. On y sent les compatriotes de Machiavel et du Dante, devenus français dans leur vie commune, mais conservant dans la mémoire, dans l'amour, dans la guerre, dans la politique l’accent de leur première langue et le feu de leur premier soleil. Un relisant les correspondances de cette maison, écrites dans le style rude, fort, fruste, colossal et pour ainsi dire cyclopéen de la vieille langue étrusque, on est convaincu que le style de Mirabeau est moins à lui qu'à toute sa race. La nature végète ainsi pendant des siècles
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pour produire un homme ; mais la sève complète qui éclate plus tard dans ces hommes se révèle de loin avec tous ses caractères dans les veines de ses ancêtres.
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Honoré de Mirabeau était l’aîné de onze enfants nés du mariage de son père, le marquis de Mirabeau, avec Geneviève de Yasson, héritière d’une ancienne et opulente famille du Limousin. Son père, le marquis de Mirabeau, homme remarquable, mais démesuré d’orgueil, infatué de chimères, avait quitté de bonne heure la profession des armes pour se livrer avec fanatisme aux études problématiques alors de l’économie politique. Grâce à quelques sectaires qui l'enivraient de leurs adulations, il se croyait sincèrement le révélateur d'une vérité nouvelle et l'apôtre de la félicité publique. Cette vérité ne consistait que dans une réglementation plus libre des impôts et du commerce, propre â accroître le revenu net des terres, et dans des procédés parcimonieux de consommation alimentaire, propres à accroître le pain , nourriture de l'homme. L’invention de quelques procédés économiques du blé dans la mouture et dans la purification des farines, invention osten-
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tatoirement proclamée dans ses livres et appliquée dans ses terres, était célébrée par lui comme une sorte d’alchimie humanitaire qui élevait leur auteur au rang des Triptolème et des demi -dieux.
On voit que cette science , toute matérialiste dans son but et dans ses moyens, réduisait la félicité publique «à une ration plus ou moins grande de subsistances pour chaque individu de l’espèce, et que cette philosophie sans élévation , sans moralité et sans âme, n’était au fond qu’une arithmétique du blé, du pain et du revenu. Elle était propre à engraisser des brutes plus qu’à former des hommes et à discipliner des peuples.
Mais le charlatanisme plus ou moins sincère du marquis de Mirabeau faisait de cette science l’arcane des sages et la panacée du genre humain. On lui avait libéralement donné , les uns par dérision , les autres par conviction, le nom de Mirabeau, l'Ami des hommes , du titre d'un de ses livres intitulé ainsi. Il vivait sur ce nom dans une espèce d’auréole formée par la crédulité des ignorants, par le fanatisme complaisant de ses adeptes et par le perpétuel enivrement de sa propre vertu. 11 était le type de cette hypocrisie d’humanité que la philosophie du siècle tendait à substituer à l’hypocrisie de religion , dont le manteau avait été déchiré par Molière dans la co-
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médie du Tartufe. Sous l’un ou l’autre de ces manteaux on pouvait s’arroger la vénération des hommes en nourrissant avec ces dehors toutes les perversités ou toutes les faiblesses d’un cœur corrompu. L’Ami des hommes, enveloppé dans sa renommée de philanthropie et d’humanité, faisait retentir de ces deux mots toutes ses pages. Il s'abritait comme une idole sous la sainteté de ses principes; il en intimidait la cour et les ministres par son crédit de grand seigneur; il en captait le peuple de son voisinage par la recherche d’une orgueilleuse popularité. Il réduisait à passer pour blasphémateur quiconque aurait douté de sa sagesse.
Mais sous cette philanthropie verbeuse et banale qui n’avait d’entrailles que pour le genre humain, il cachait le cœur d’un despote, la domination d’un tyran sur sa famille. Ses sensibilités publiques lui semblaient compenser suffisamment ses duretés domestiques. 11 faisait dans ses rêves le bonheur du monde et dans scs actes le malheur des siens, le crédit que lui donnaient à la tour sa naissance, sa fortune, sa renommée de profondeur, ses adulations indirectes aux favoris de la favorite, M ,n0 de Pompadour, lui servant à obtenir des ministres l’autorité et les rigueurs de l’Etat pour opprimer sa propre maison.
La soif de la renommée qu’il voulait cultiver de plus près , l’ambition de s'élever par la rumeur publique au ministère, les intérêts de sa secte enfin, l’avaient rapproché de Paris. 11 avait laissé à un de ses frères, le bailli de Mirabeau , le gouvernement de sa terre de Mirabeau en Provence. 11 s’était établi
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dans son autre terre du Bignon, aux environs de Nemours, quelquefois dans une maison de campagne à Argenteuil , plus voisine encore de Paris.
Des dissensions domestiques, motivées par l'ascendant passionné qu’une femme étrangère, M'"' de Pailly, avait pris sur son cœur, l’avaient séparé de sa femme après une union si féconde. Irrité des orages que la juste jalousie de cette épouse humiliée élevait avec éclat dans son intérieur, il avait fait exiler la marquise* de Mirabeau dans une de ses terres du Limousin. Il l’avait privée de ses enfants en la bannissant de son toit; il lui avait substitué insolemment sa maltresse. Des accusations scandaleuses contre la prodigalité et contre les violences de la marquise de Mirabeau l’avaient armé de l’autorité du gouvernement sur elle. Des procès acerbes ébruitaient sans cesse entre l’époux et l’épouse ces dissensions. La femme et le mari se déshonoraient à l’envi dans ces récriminations publiques. Mais la secte et la popularité couvraient tout. On plaignait l’oppresseur et on s’indignait contre la victime. Le monde est souvent dupe de celui qui se plaint le plus haut.
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Le marquis de Mirabeau avait gardé chez lui ses filles et ses fils, orphelins de leur mère, et livrés à la merci de la femme qui régnait dans sa maison.
Soit antipathie contre la mère rejaillissant sur le fils, soit disgrâce naturelle d'un enfant dont une maladie cruelle avait enlaidi presque au berceau le visage, soit répugnance de la favorite, M"* de Pailly, pour cet enfant dont la ressemblance avec la marquise de Mirabeau lui était un reproche; soit enfin haine irréfléchie mais fréquente d’un père dénaturé contre l'héritier qui doit prendre sa place un jour dans le gouvernement de la famille , le marquis de Mirabeau témoigna dès le berceau une aversion prophétique contre l'ainô de ses fils. Cet enfant était né proscrit; il grandit dans l'indifférence , et de bonne heure dans l’inimitié de son père. On trouve les traces de cette inimitié anticipée du père contre l’enfant, dès les premières années, dans les correspondances inédites du marquis de Mirabeau avec son frère et son confident le bailli de Mirabeau.
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« Je n’ai rien à te dire de mon énorme fils, écrit le père peu de mois après la naissance, si ce n'est qu’il bat sa nourrice. » « 11 est laid comme le fils de Satan, » ajoute-t-il un an plus tard. « C’est un sable où rien ne reste, dit-il quand l’enfant a cinq ans. Je l’ai remis aux mains de Poisson, qui m’est attaché comme un barbet. Remercie -le bien fort de l’éducation qu’il donne à ce marmot. Qu’il en fasse un ferme citoyen, c’est tout ce qu’il faut. Avec ces qualités, il fera trembler cette race de pygmées qui jouent les grands de la cour!... » « On fera jouer ce soir un rôle de comédie à un petit monstre qu’on dit être mon fils, mais qui, fût-il celui de notre plus grand acteur, ne saurait être plus naturellement boufion , mime et comédien. Son corps croit, son babil s’accroît, sa figure s’enlaidit à miracle; laid avec recherche et prédilection, et, en outre, pérorent - à perte de vue. Il est maladif; s’il me fallait en refaire un autre , où diable trouver un échantillon de pa-
reillc étolTe? Il est turbulent, et cependant doux et facile, mais d'une facilité qui tourne à l’ignarie. Semblable à Polichinelle, tout ventre et tout dos, mais très-propre à faire au besoin la manœuvre de la tortue, présentant l’écaille et se laissant frapper, ce gros monstre de Gabriel va gueusant partout pour faire l'aumône à des gueux, suivant en cela l’exemple de sa mère, malgré tout ce que je peux leur dire, qu’il n’y a rien de si contraire à mes principes. L’autre jour, dans une de ces fêtes qu’on donne chez moi et où l’on gagne des prix à la course, il gagna le prix qui était un chapeau; et se tournant vers un autre enfant qui avait un bonnet, et lui mettant sur la tête son propre bonnet à lui, qui était encore bon : « Tiens, dit-il au paysan, » je n'ai pas deux têtes! » Ce jeune homme me parut alors l’empereur du monde! Je ne sais quoi de divin transpira rapidement dans son visage; j'y rêvai, j’en pleurai; la leçon me fut bonne. »
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Et, à quelques jours de là, comme se repentant de son émotion , le père écrit à son frère : « Cela ne fait que de naître, et le débordement est déjà complet : c'est un esprit de travers, fantasque, fougueux , importun , penchant au mal avant de le connaître et d'en être capable , un cœur superbe sous la jaquette d’un bambin; un étrange orgueil, noble pourtant, un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout le monde avant d'avoir douze ans!... un type profondément inouï de bassesse, de platitude absolue, une chenille raboteuse qui ne se déchenillera jamais ; mais avec cela une mémoire, une aptitude, une capacité précoces qui saisissent, ébahissent, épouvantent!... un quart d'homme, cependant, s’il en est jamais quelque chose. 11 n'y a que les appétits brutaux auxquels on retrouve ces caractères-là; il y a des écumes dans toute race. »
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Mirabeau, dont le père présageait et préparait ainsi la mauvaise destinée par tant de haine, vivait à la merci d’un domestique et d’un moine, dans la rude discipline d’une maison sans mère, et en présence des scandales d’un père avec une marâtre , qu’il était obligé de flatter en la détestant. La fortune, quoique large en apparence, du marquis de Mirabeau, était tellement grevée de charges de famille, obérée de créanciers, dilapidée en procès et en dépenses dans l'intérêt de sa gloire et de sa secte, que la maison se ressentait de cette fastueuse indigence.
« Avec mes élégances et mes urbanités dont vous avez coutume de rire, écrit le marquis de Mirabeau à une femme confidente de M“* de Pailly, sa maîtresse, je n’ai ici que du pain bis, toujours mou ou dur, du vin trouble, de la vache au pot-au-feu, du cresson en salada pour tout rôti, des raisins flétris, des noix rances et toujours des querelles à table
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qui m’apprennent à ravaler mon impatience provençale, du bois vert, une chandelle qui nous sert à deux pour écrire, et qui vacille par complaisance pour le rideau de ma fenêtre , qui lui en fait le signal en vacillant lui-même au vent froid... Et cependant, ma retraite est belle. A la vérité, les lieux, les prés, n’ont pas la figure du mois de mai; les oiseaux se sont tus, les hirondelles ne sont pas près de revenir , et les oies sauvages passent si haut qu’elles ne sauraient distinguer un courtisan d’un honnête homme. Cependant, quand le calme règne, l'imagination rend aux champs plus que l’hiver ne leur ôte; on se promène sur des pelouses sèches, on redouble le pas sans suer, et le feu tortu au retour, ayant le fagot pour base, les souches pour façade, et les copeaux [tour fronton, dissipe l’humidité, et vaut, quoi qu’on dise, mieux que le soleil. Mais la société? dit-on. Eli ! n’ai -je pas mon capucin , à qui j’ai démontré hier que les puces, dont ils tiennent pépinières, : ont très- nuisibles à l’agriculture, puisque le temps que l’on emploie à les chasser est autant de perdu pour le travail; que leurs barbes le sont encore davantage, attendu que la rosée du ciel et la graisse de la terre s’y attachent, et sont par là détournées de leur véritable destination , et que nos poches où ces mendiants puisent sont aux poches
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pleines des soixante fermiers généraux ce qu’étaient les vaches maigres aux vaches grasses de l'Écriture; que sais-je enfin! je dis tant de choses, que finalement je serai brûlé. »
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Passant de là à une scène pastorale, il peint le sommeil de M m ' de Pailly surprise dans sa chambre, et qui se repose, dit-il, les sourcils si ouverts qu’on croit voir dormir la bonne conscience ; il raconte une de ces journées champêtres de seigneur populaire de terre, et il termine en disant avec la sécurité d’une âme pleine de sa propre satisfaction : « Une pensée me saisit chaque soir, en mettant la main sur le premier bouton de mon habit pour me déshabiller, et me dit : « Voilà la démission d’un des jours qui te « furent donnés. Qu’en as-tu fait? — Voilà, madame, « ce que j’ai fait de celle d’hier. »
11 revient à son fils atné Gabriel : « L’alné des garçons, dit-il à sa correspondante, pourrait bien s’appeler en bon français un enfant mal né. Comme il va maintenant chez beaucoup de maîtres, et que, depuis le confesseur jusqu’au camarade, tous sont autant de correspondants qui m’informent, je vois le naturel de la bête, et je ne crois pas qu’on en fasse
jamais rien de bon. Il faudrait que je le gardasse près de moi, car il me craint et ne craint que moi. Mais j’ai d’autres devoirs à remplir pour justifier la réputation non méritée que la Providence m’a dévolue en me payant en estime du monde. »
Il envoie en conséquence Gabriel à l’Académie d’Angers, sous la tutelle d’un gouverneur aussi paternel qu'il l’était peu lui-méme, nommé Segrais ; mais bientôt il se repent de l’avoir confié à des mains trop douces. « Tu connais, écrit-il au bailli son frère, l’âme noble et presque romanesque de Segrais, si opposée au naturel entrant et presque dévorant de ce maraud. Segrais est saisi, il est fasciné, il vante celte mémoire qui absorbe tout, sans vouloir comprendre que le sable aussi reçoit toutes les empreintes sans en retenir aucune ; il magnifie la bonté de son cœur, qui n’est que flasque et banale, envers les petites gens à qui l’accouple un instinct de bassesse, il loue son esprit de perroquet, enfin il me l'achève, et j’y vais pourvoir. »
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Le père enleva en effet son fils trop heureux à la douce discipline de son gouverneur; il le jeta dans une maison d’enseignement sévère, en lui défendant d’y porter son nom.
« Ce monsieur, dit-il, a récalcitré, pleuré, ratiociné en pure perte; je lui ai dit de gagner mon nom et que je ne le lui rendrais qu’à bon escient. » Il lui interdit toute correspondance avec sa famille, sa mère, même avec son aïeul. Il apprend que la tendresse de sa mère a violé cette consigne de geôlier et a fait parvenir au pauvre Gabriel quelques secours d’argent. Il s’indigne contre le fils et la mère. « Fléau, dit-il, qui me pourchasse depuis vingt ans, et qui n’emploie ce que je lui ai laissé qu’à débaucher la partie véreuse de ma race. »
Dès l’âge de quinze ans et avant qu’aucun autre crime que ses disgrâces de corps et ses symptômes de génie serve de prétexte à de telles rigueurs, le marquis de Mirabeau songe à envoyer son fils languir
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ou périr loin de sa patrie. « Je veux chasser, écrit-il, ce fléau des lieux où il pèserait après moi. »
11 cède à regret à des sollicitations qui le fléchissent; Gabriel entre avec son aveu comme volontaire dans le régiment commandé par le marquis de Lambert, le plus sévère des colonels de l'armée. « Ce jeune marquis de Lambert, dit-il, est du bois dont on faisait les hommes du temps passé, et dont la poitrine est de celles qui portaient des cuirasses ; il prétend qu’en forçant un homme à ne respirer que de l'honneur, on lui refait les poumons. J’en doute, mais il dit en avoir des exemples. »
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A peine entré dans cette rude école de la jeune noblesse française, Gabriel y respire la licence de mœurs, la jactance de bravoure, seule religion alors du soldat dans ces pépinières de vice et d'honneur. Ses passions, affranchies du regard paternel, éclatent par quelques fautes légères que l'indulgence aurait excusées; il joue et perd quelques louis au jeu ; il supplante son colonel dans le cœur de la fille d’un armurier de Saintes, dont la beauté avait ébloui des yeux plus mûrs que les siens. Les femmes qui ont l’instinct de la puissance du cœur, dans celui qui les aime, lui pardonnent sa laideur apparente, et découvrent sous ses cicatrices la véritable beauté de l’homme, l’intelligence. et la passion.
L’amour est toujours le premier à deviner le génie. La préférence de la fille de l’armurier pour le jeune officier fait tout le crime de Gabriel.
Le colonel sévit contre son rival; Mirabeau exaspéré s’échappe , laisse une promesse de mariage à
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son amante, s’enfuit à Paris. Son père, pressé de le surprendre en faute, exagère cette légèreté jusqu'aux proportions d’un crime, et parle de le déporter dans les colonies hollandaises de Batavia, véritable condamnation à mort par l’insalubrité du climat et par l’impossibilité du retour.
« Vois, mon frère, écrit-il au bailli de Mirabeau, si les excès de ce misérable ne méritent pas qu’il sort à jamais exilé de la société! L’envoi aux colonies hollandaises est le meilleur de tous les moyens. On a la sûreté de ne .voir jamais reparaître sur l’horizon un malheureux né pour la honte de sa race. L’espion qui s’est attaché à ses traces m’écrit qu’il est capable de tout. »
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Cet espion, sous le titre d’un serviteur de confiance , était un nommé Grévin, dont le bailli de Mirabeau lui-même disait à son frère : « L’homme à qui tu as confié ton fils, et qui a passé ici (au château de Mirabeau), n’est guère capable, surtout digne d’un pareil emploi! »
Le père, néanmoins, affecte de s’en rapporter à ce délateur intime attaché à son fils; il fait enfermer son fils dans le fort de l’île de Ré. « Si on le condamne, il sera tiré de là, dit-il, pour être transporté à Surinam. »
Et pendant que le marquis de Mirabeau sévit ainsi dans ses pensées contre les premières légèretés de son fils, il se vante de sa longanimité, de sa bonhomie et de sa paternité dans ses lettres à son frère.
« En général, lui écrit-il, on se figure, d’après ton auguste toussure, ta longue mine froide, tes cheveux blancs avant l'âge, et mon titre d’alné, on se figure , quand on te connaît de vue et moi de bruit ,
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que je dois être vénérable; car vénération est aujourd’hui la politesse de ceux qui m’écrivent. Mais songe donc, et dis-leur donc, que je suis l’homme du gros bâton, qui fait le tour du Luxembourg en dix-sept minutes, qui n’a pas un cheveu gris, et qui a besoin d’un miroir ou de se tirer par la mouche vingt fois par jour pour se ramentevoir qu’il a plus de vingt ans ; qui est l’ami de tous ceux qui ne l’ont jamais vü ; qui, par lui-même ou par son ombre, n’a jamais été sur le chemin de personne ; qui n’a jamais fait peur ou embarras à qui que ce soit; qui sent le mieux que le devoir de notre âge est d’apprivoiser, supporter tout ce qui est petit, et, partant, la jeunesse, et de lui soutenir le menton, et qui s’en fait connaître et aimer dans un quart d’heure! »
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L'homme qui parle ainsi endurcit lui- intime le colonel contre les fautes de son fils, qui sollicite de rentrer au régiment pour réparer ses torts. « Ce serait, dit son père au marquis de Lambert, déplacer seulement le marteau de ce fou de prisonnier désespéré et d’amant passionné; nous n’en tirerons que quelque éclat d'un autre genre, funeste à sa famille. Je sais bien que, une fois lâché, il se fera enfermer pour toujours, trois mois après. »
Cependant, il consent à le laisser sortir du fort de Ré, pour aller faire la campagne de Corse dans la légion de Lorraine, sous le colonel de Vioménil, depuis maréchal de France.
« Il s’embarque dans trois jours, écrit son père, sur la plaine qui se sillonne elle-même, et Dieu veuille qu'il n’y rame pas quelque jour ! »
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En traversant la Rochelle, le jeûne prisonnier est insulté par un officier de son ancien régiment, et le blesse en duel d’un coup d'épée. Ce hasard aggrave, aux yeux du père, les torts de son fils. II voit en lui le Don Juan de sa maison; « il s’en va sacrant, battant, blessant et vomissant une telle scélératesse, que jamais ne se vit rien de semblable. Ce misérable échapperait au diable, et il en a douze dans le corps! » Or, pendant que le père dépeignait ainsi son fils, ce jeune homme, dont l’énergie faisait explosion par la bravoure et par l’amour, séduisait par ses grâces fortes, franches et tendres, le commandant et les geôliers eux-mêmes de l’ile de Ré.
Il passe enfin en Corse; il y mêle l’étude à la guerre; il se signale dans les rencontres; il se distingue par des travaux statistiques et historiques sur l’Ue; il conquiert l’affection de ses camarades, la considération de ses chefs, la faveur du maréchal de Vaux, général en chef de l’expédition. La guerre
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finie, il obtint la permission de s'embarquer à Toulon et de voir, en passant, son oncle, le bailli de Mirabeau, retiré, comme on l’a vu, dans le vieux château de ses pères.
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Le bailli, prévenu par les exagérations de son frère, croit recevoir un forcené, et trouve le plus accompli et le plus séduisant des disciples. Il prend pour ce neveu un cœur paternel, sa vieillesse se rajeunit, ses préventions s’éclairent, son austérité s’amollit, son orgueil de race s’exalte aux présages d'une si fertile jeunesse. « Crois-moi, écrit-il à son frère, l’Ami des hommes, je le crois très-repentant de ses fautes passées; il me paraît avoir le cœur sensible. Pour de l'esprit, je t’en ai parlé, le diable n’en a pas tant. Je te le répète, ou c’est le plus adroit et le plus habile imposteur de l'univers, ou ce sera le plus grand sujet de l’Europe, pour être général de terre ou de mer, ou ministre, ou chancelier, ou pape, tout ce qu’il voudra. Tu étais quelqu’un à vingt ans, mais pas la moitié! Et moi qui, cependant, sans être grand’ chose, étais quelque chosette aussi Mors, je n’étais pas digne de jouer auprès de lui le rôle de Strabon auprès de Démocrite. Jejte le répéterai mille
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fois, si ce jeune homme ne me trompe pas, je ne sais s’il diffère des plus grands hommes autrement que par les circonstances. Tu connais la tête carrée de mon aumônier Castagny? Eh bien! il ouvre les yeux et il pleure de joie. Quant à moi, ce jeune homme m’ouvre la poitrine!... Ce qui me confirme dans l'impartialité de mon jugement sur lui, c’est que je lui trouve des défauts. J’ai, pendant trois jours, été dix heures par jour avec lui, et l'abbé Castagny environ treize heures : je puis te jurer, ainsi que l’abbé, que nous n’y avons trouvé qu’un peu de fougue et de feu; mais pas un mot qui ne dénotât droiture de cœur, élévation d’âme, force de génie, le tout peut-être un peu exubérant. »
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« Défie-toi, répond le père. Son esprit vorace s'est trouvé à l’aise avec toi, en pleine indulgence; mais défie-toi, tiens-toi en garde contre la dorure de sa langue. Pour manger dans la main, c’est le premier homme du monde, mais sa tête est un moulin à vent et à feu ! Son imperturbable audace lui servira pour sa fortune. »
Le père interdit alors la carrière militaire à son fils. Il ordonna à son oncle de le tourner aux études économiques de sa secte. Mirabeau obéit en murmurant; il eut bientôt sondé le vide de toutes ces chimères et la vanité de ces théories où son père voulait enfermer un esprit juste, actif, universel. « Hélas! écrit-il à cette époque où l'instinct proteste en lui contre l’esprit de système, ce que je suis le plus né, c’est homme de guerre, parce que là seulement je suis froid, calme, gai, sans impétuosité, et que je grandis au feu. »
« Il veut la guerre! répond le père obstiné. La
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guerre ! et qu'il me dise où sont les années de merluches ou de harengs! Et croit-il que j’aie des trésors pour lui faire donner des batailles comme Arlequin à Scaramouche? S’il veut porter mon nom, qu’il sache à fond ma science. Dis à cette échine de loup qu’il lise les Economiques. J'en veux faire un homme rural. »
Le fils cède encore; il s’adonne, avec l'impétuosité de son esprit, aux améliorations rurales de la terre de Mirabeau , sous la surveillance de son oncle.
« J’en suis très-content, écrit le bon et austère bailli, si ce n’est qu’il use en huit jours ma provision de papier de huit mois. C’est une tête bien verte, mais pleine de mouvement et de vie; mais je n’y vois que de la verdeur qui, je le crois, deviendra sève. Je ne le donne pas pour une tête bien mûre, mais pour une tête bien forte. 11 s'échaude et crie , puis il revient de lui-mêine, il entend raison , il note tout ce qu’il entend dire de neuf pour lui; je crains seulement qu’on n’ait pas laissé assez d’évaporation aux fumées de l’esprit ardent de cet enfant , et que, en le contenant sur toutes choses, ou n’ait, pour ainsi dire, encombré le foyer. J’y vois une exubérance terrible ; il me paraît facile à devenir présomptueux ; cela est d’autant plus dangereux, qu’il est impossible qu’il ne sente pas sa supériorité de génie sur ceux
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de son âge et sur les plus vieux que lui. C’est un moulin à idées et à pensées, que cette tête, dont plusieurs sont très-neuves.
« Tu trouveras comme moi que le fourneau est chaud, très-chaud; mais, cher frère, rappelonsnous cet âge-là et le salpêtre particulier à notre sang... Tout le monde l’aime, ici, parmi le menu peuple et mes domestiques.
« J’ai vu par la réception que lui ont faite, en passant près de Mirabeau, ses camarades et même les officiers supérieurs de son régiment, qu’ils l’aiment et l’estiment beaucoup. C’est un enfant terriblement vif, mais bon, et qui a de l’esprit comme trois cent mille diables, et un enfant très -brave, disent-ils tous. 11 laisse ici sa réputation de bonté; les paysans disent : « 11 a du coeur pour tous. » 11 est bouillant, mais il n’a pas d’orgueil. C'est un singulier contraste que celui de son enfantillage et de ses réflexions, de ses pensées et de ses écrits, qui paraissent être de deux âges. Il a du génie; je lui crois de l’ambition. A vrai dire, il est dans l'age d’en avoir.
« Je ne vis jamais de bohémien à qui le soleil , le vent, la pluie, la grêle, fissent moins de peur; il est comme le pain d’orge, toute armoire lui convient. Il aime la guerre.
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« Tu le ramèneras à tes études, bien que la matière soit froide pour entier dans une tète si bouillante; mais il est laborieux naturellement. Je lui ai donné tes idées et les miennes sur le travail , en lui répétant que rien ne fixe tant la vie qui échappe si douloureusement et si vainement à la paresse et à la volupté ; que l’esprit se conserve et s’épure , tandis qu'on sent dépérir en soi le marc et la lie!... et qu’une des preuves de l’immortalité de l’âme, c’est l’esprit et le feu des hommes qui sont actifs dans la vieillesse, qui ne meurent que par l’écorce et par cette portion matérielle qui leur est à charge.
« En politique, tu le trouveras, si tu tentes de sonder ses idées, pensant comme moi, c'est-à-dire, sauf ton respect, d’une manie diamétralement opposée à celle qu’étalent vos plumes urbaines et vénales relativement à l'ordre féodal, la plus forte des combinaisons de Charlemagne. Ton fils regarde, ainsi que moi, une aristocratie forte comme le seul corps qui puisse empêcher une monarchie d’être un despotisme oriental,... parce qu’il sent que ce respect, attaché à des races dont plusieurs se tiennent entre elles et forment une espèce de tribu, est le seul qui puisse imposer à un prince et retenir un roi, c'està-dire un homme à qui la plus vile portion de l'humanité a persuadé sa toute-puissance. Je ne t’en dis
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pas davantage sur cette aristocratie tant décriée par de séditieux plébéiens pires que Clodius et Gracchus, si ce n’est qu’elle était forte et qu’il leur plaît de l'appeler barbare; elle est le seul frein du despotisme. C’est sur cela que ton fils est beau et entendu. »
On voit sous quelle âme virile , tendre et forte à la fois , le jeune Mirabeau respirait l’opposition aux ministres, l'indépendance des rois, l’orgueil et la souveraineté de sa race. Jamais, avant son père et son oncle, on n’avait retrouvé ce style exhumé de Home et de Florence dans la langue de Montaigne, style de famille enfoui dans des correspondances domestiques que Mirabeau lui-même rappela quelquefois dans ses harangues, mais qu'il n'égala jamais. Son oncle et son père trempaient à leur insu son génie dans l’antiquité.
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Rappelé en 1770 par son père , Mirabeau fut employé par lui à des missions agricoles dans ses autres terres du Limousin. « 11 faut bien lui donner force exercice, écrit le père, car que ferait-on de cette exubérance intellectuelle et sanguine? Du reste, je me tiens en garde avec lui, car je sais combien l’élasticité de tète peut faire illusion sur un fond de fange. 11 est possible, au reste, qu’un esprit juste, un bon cœur et une àme forte se dilatent dans cette enveloppe informe et grossière , mais il faut que tout cela soit pétri, manié, réglé, macéré! Du reste, il dompterait le diable, et, dans le bout du monde désert qu’il habite, il s’est déjà créé trois ou quatre
diversions. « Avouez, monsieur le comte, » disait hier mon domestique Luce à ton neveu l’Ouragan , « qu’un corps est bien malheureux de porter une tète « comine celle-là! » Je suis étonné de la quantité de besogne qu’il assume; il faut qu’il soit homme rural pour ne pas être ruiné , homme national pour ne pas
être indigne de ses pères, homme du monde pour correspondre à son état et à sa fortune, homme d'étude pour satisfaire son goût et ses talents. Ajoute qu’il lui faut un exercice forcé et presque continuel pour échapper aux menaces de néphrétique. Laissons mûrir ce fruit âpre. »
Le jeune homme revient au Bignon à demi réconcilié; son père le mène à Paris et le présente à la cour : il aborde avec une noble fierté toutes ces grandeurs de situation , supérieur déjà dans sa pensée aux rois et aux princes, qu’il mesure du haut de sa nature et de son génie. Revenu au Bignon, il s’efforce de conquérir à tout prix la "faveur perdue de son père; il compose des vers et des scènes pour des fêtes de famille. « Mon oiseau de proie, écrit le père , à la fois caressant et grondeur, se fait oiseau de basse-cour. Cet animal s’est institué artisan de fêtes. »>
Ce calme est court. Le fils, de retour à Paris pour étudier sous les philosophes amis de son père, lui donne des ombrages nouveaux.
« Il travaille et bouquine comme un forcené, comme il fait tout. Ce jeune homme a la société laborieuse et harassante, un entêtement, une décision , un chaos dans la tête qui ne sera jamais dé-
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brouillé; il ne doute de rien, et ne sait seulement pas exactement son propre nom. Au reste, beaucoup de pénétration et de grandes portées. Au fond, je crains que le seul succès à. espérer soit de réussir à l’éteindre. »
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Après un confinement prolongé dans son manoir du Limousin, où la solitude et le travail avaient maté son caractère et mûri sa raison, son père l’envoya à Aix, à la requête du bailli de Mirabeau, pour le marier. Le bailli de Mirabeau, parti pour Malte, laissa son neveu sans conseil et sans appui, au hasard de ses passions et de ses aventures. Son audace le servit.
Une belle et riche héritière, fille unique du marquis de Marignan, âgée de dix-huit ans, objet de l’ambition et de la rivalité des gentilshommes les plus opulents de la province, promise tour à tour au comte de Valbelle et au marquis de Lavalette, était à la veille de son mariage avec ce dernier prétendant. Mirabeau parait, séduit, se déclare, parvient, à force d’intrigue, d'éclat et d’amour, à faire congédier son mal, ravit le cœur et obtient la main de M 11 * de Marignan.
Après avoir triomphé, il veut éblouir. Réduit par
son père à une modicité de ressources qui contraste avec son nom, privé de la fortune de sa femme, dont les parents gardent la jouissance, Mirabeau anticipe par de faciles emprunts sur une opulence future. Il couvre sa femme de parures et de diamants; il égale son luxe à son rang. Bientôt assiégé de créanciers, il est obligé de fuir. Il se retire avec M™' de Mirabeau dans le château désert de sa famille, à Mirabeau. Il y fait des réparations, des cultures , des tentatives désordonnées d’amélioration qui achèvent de l’obérer et qui aliènent de plus en plus son père. Il est injustement accusé par des suba'ternes de dilapider les forêts paternelles. l!n ordre d’exil dans la petite ville de Manosque le proscrit du château de sa famille. Indigné de cette proscription arbitraire et imméritée, il y écrit X Essai sur le despotisme, première protestation de sa plume contre une tyrannie privée qui deviendra plus tard une protestation politique contre la tyrannie du gouvernement.
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Le père répond à ce cri de révolte par une interdiction qui prive son fils de l’administration de ses propres biens. Son interrogatoire devant le juge de Manosque finit en vain par la plus filiale adjuration à la tendresse et à l'indulgence de son tyran. Un soupçon fondé d'infidélité de cœur contre sa femme, qui avait impudemment reçu à Manosque des lettres d’un de ses premiers adorateurs, aigrit l’âme de Mirabeau; il pardonne cependant et il se tait. 11 fait plus : il s'échappe de Manosque et il court à Grasse pour favoriser généreusement le mariage du séducteur de sa femme avec la fille d’une riche famille de la province. 11 rencontre en route un autre gentilhomme, le baron de Moans, qui avait récemment insulté à Grasse la propre sœur de Mirabeau, M ,n ' de Cabris. Emporté par la colère et par l’honneur, Mirabeau demande satisfaction par les armes. Le baron de Moans refuse le combat. Mirabeau venge sa
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soeur de l'insulte et lui-même du refus par un sanglant outrage.
Moans demande a sou tour vengeance aux lois. Le procès ébruite la désobéissance de Mirabeau à la lettre de cachet qui le confinait à Manosque. Son père et le ministre lui font un crime impardonnable de cette légèreté, dont la cause était honnête. On l’arrache à sa femme, à sou enfant mourant; on le jette au château d’if, écueil muré dans la rade de Marseille. On ajoute à la solitude de cet écueil et de ce cachot l'interdiction de communiquer au dehors et la défense d’écrire. On n’excepte de cette séquestration hermétique ni son oncle le bailli, revenu de Malte, ni sa femme, ni sa soeur, ni son frère; on le confond dans la prison avec des scélérats, écume des mers.
Le gouverneur. du château d’If, moins implacable que son père, élude ces sévérités, adoucit cet isolement, ferme les yeux sur quelques correspondances et sur quelques visites. 11 sollicite par des lettres touchantes au marquis de Mirabeau la grâce de son prisonnier; il atteste sa patience et son repentir. « Il ne m'a jamais donné, écrit-il, ni â personne au château, le moindre sujet de plainte; il a soutenu avec toute la modération possible toutes les altercations que je lui ai quelquefois suscitées pour éprouver
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sa fougue. 11 emporterait l'estime et l’amitié de toute la citadelle. »
Le père restait sourd à ces supplications impartiales.
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Cependant l’amour, qui fut toute sa vie le piège et la consolation de Mirabeau , le. consolait dans sa captivité. Une femme de condition servile, mais jeune et séduisante, épouse du cantinier de l'ile, vivait dans la forteresse. Cette femme avait été séduite par sa compassion pour l’innocent prisonnier : elle s'était dévouée à lui jusqu'à la fuite. Celte liaison ébruitée par cette fuite avait fait accuser Mirabeau d'avoir conseillé le départ furtif de la cantinière de la maison de son mari et mêlé l’infamie du rapt au crime de l'amour.
L'accusation était une calomnie, et le mari luimême en attestait la fausseté. On transféra néanmoins Mirabeau au fort de Joux, prison d’État voisine de la petite ville de Pontarlier, sur les frontières du J ura et de la Suisse.
Tout indique que le choix de cette forteresse et la facilité pour le prisonnier de s'évader en pays étranger avait pour secret motif la tentation qu’on voulait
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lui donner d'aggraver ses fautes en s’exilant luimême hors de sa patrie.
l'n gentilhomme d’une illustre maison, le comte de Saint-Mauris, commandait la forteresse. « Sois sur, écrivait le père au bailli, qui lui reprochait timidement ces excès de rigueur, sois sûr qu’il file ’ sa corde et qu'il finira avant peu par une réclusion perpétuelle dans laquelle je serai bien servi. »
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« Hélas! écrivait de son côté le prisonnier au bailli son oncle , si je connaissais un meilleur cœur et une tête plus juste que la vôtre, et une âme plus tendre pour les siens, je m'adresserais à cet être privilégié pour demander à mon père dans quel temps il compte faire cesser l’état réellement déplorable où je languis depuis tant d’années. C'est pour une affaire malheureuse, mais honnête au fond (sa rencontre avec M. de Moans) , que j’ai été emprisonné. Dois-je perdre l’espoir de faire oublier quelques légèretés et de transmettre à mon (ils un nom qui n’aura pas perdu, par une seule faute, la considération que vous et mon père lui avez acquise? Relevez -moi donc, daignez me relever de la fermentation terrible où je suis. L'activité, qui peut tout, devient turbulente, se retourne contre nous-mêmes et peut devenir dangereuse, quand elle n’a ni objet ni emploi. Veut-on me jeter dans la démence ou dans la frénésie? Je sens que ma santé m’échappe ; ma tête bouillante souffre
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d’autant plus que je fais plus d'efforts pour la contenir. Dans un mois, des montagnes de neige vont m’ensevelir dans ce sauvage pays, dénué de ressources morales. »
L’oncle attendri communique ces plaintes au père et intercède par ses insinuations autant que par ses paroles.
Le père répond au bailli : « 11 joue la maladie. » Il accuse la mère de son fds de lui avoir fait parvenir un mot de tendresse dans sa prison. /< Cette méchante et scélérate femelle , écrit-il , est parvenue à faire tenir une lettre à son fils, bien qu’il soit sous le verrou du roi et de la loi. Mais qu’y faire? Il est impossible de se démarier ni de se dépaterniser, et quand l’une serait à la Salpêtrière et l’autre au pied de l’échafaud, ils ne se débaptiseraient pas pour cela. Tu vois bien, ajoutait-il en laissant échapper le motif de sa haine, que j’ai intérêt à le tenir en prison, de crainte qu’il ne vienne ici seconder sa mère. »
Mirabeau, qu’une main douce pouvait relever, était repoussé ainsi, par la froide férocité d’un père, ou dans le désespoir du ressentiment, ou dans les délires de l’impénitence. Son cœur, non sans lie mais sans venin, le sauva de la haine et le précipita dans l’amour. Il touchait à la crise de sa vie. La cause de sa félicité et île sa
perte respirait à son insu à quelques pas de sa prison.
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I n vieillard d'une famille noble et riche de sa province, le marquis de Monnier, président la cour des comptes de Dôle, habitait la petite ville de Pontarlier, dominée par le fort de Joux. Ce vieillard, âgé de soixante-quinze ans, de vie intègre, de mœurs austères, de piété scrupuleuse, mais d’un esprit étroit, obstiné et vindicatif, avait fait, quelques années avant cette époque, retentir malheureusement son nom et le déshonneur de son foyer domestique dans un procès scandaleux livré en entretien à la malignité publique.
Sa fille unique d’un premier mariage , âgée de seize ans, s’était éprise, à l’insu de ses parents, d’un jeune mousquetaire, gentilhomme de sa province, nommé M. de Valdahou. Des escalades nocturnes, favorisées par des serviteurs confidents de ces amours, introduisaient le jeune homme jusque dans l’appartement de la jeune fille où dormait la mère. Lne Insomnie de cette mère lui fit surprendre une
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de ces entrevues. M. de Valdahou s’était évadé par une fenêtre et dérobé à la poursuite des domestiques imprudemment initiés par la mère au déshonneur de sa fille.
M 11 * de Monnier, livrée ainsi par ses parents à l’éclat de la honte, avait été jetée dans un couvent, le séducteur poursuivi devant les tribunaux. Les deux amants , fidèles à leur tendresse , avaient soutenu contre M. et M'“* de Monnier des procès dont le talent des avocats, le drame de l'aventure, la passion et le malheur des victimes, l’inflexibilité du père et de la mère, avaient accru la rumeur publique. Ils avaient fini par attendrir leurs juges et par obtenir leur union, malgré la résistance des parents offensés.
M 1 "* de Monnier était morte. Le marquis de Monnier, toujours irrité contre sa fille et contre son gendre, et décidé à les priver du moins de son héritage, s’était remarié à un âge où le mariage lui promettait plus de vengeance que de félicité domestique.
Il avait épousé Sophie de Ruffey, fille d’un président au parlement de Dijon, d’une des familles les plus considérées de la Bourgogne : le marquis de Ruffey était un homme littéraire, ami du grand écrivain Buffon,
Sophie, prédestinée à la couche d’un vieillard, avait dû épouser à seize ans M. de Buffon, âgé déjà