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de plus de soixante-cinq ans. Le génie et la beauté de ce grand homme avaient eiïacé aux veux de Sophie la disproportion de l’âge; elle avait désiré cette union ; des circonstances domestiques en avaient rompu la négociation.
« Je m’en consolai , écrit-elle , parce qu’il attribuait l’amour à une grossière satisfaction des sens, et que je n’y voyais qu’une heureuse union des âmes. Ces doctrines matérialistes m’enlevèrent mou attrait pour les vieillards. »
La famille de Bufley, néanmoins , l'avait accordée au marquis de MOnnier, plus âgé de dix ans que M. de Buiïon, et qui ne rachetait pas, comme le philosophe, sa vieillesse par son immortalité.
Sophie, devenue marquise de Monnier, vivait, depuis quatre ans, triste, mais irréprochable, d'une vie solitaire et sénile avec son mari , tantôt dans ses terres de Bourgogne , tantôt dans la petite ville de Pontarlier, où le marquis de Monnier régnait par le rang , la fortune et le respect de la province.
La jeunesse , la grâce , la douceur et l'esprit de sa femme éclairaient ses jours avancés et donnaient du mouvement, de la gaieté et de l’attrait à sa maison. Il l'aimait de cet amour jaloux qui craint de perdre ce qu’il ne possède qu’en dépit de la nature. Cet amour, plus paternel que conjugal, ne lui avait pas donné de fruit. Trompé dans son espoir de frustrer, par la naissance d’un fils, M ra ' de Valdahou de son héritage, il concentrait sur Sophie toutes ses tendnisses, et il lui accordait quelquefois plus de liberté et plus de souveraineté dans sa maison qu’on ne pouvait en attendre d’un vieillard qui surveille son trésor. Sophie était née pour être l’idole des yeux.
mais surtout du cœur de tous les âges. Des portraits et des traditions domestiques conservés dans la maison même de l’auteur de cette histoire, que Sophie de Monnier habita quelques mois, au commencement de ses malheurs, nous permettent une grande fidélité de pinceau.
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Sophie de Monnier n’était pas une de ces beautés resplendissantes qui éblouissent de loin le regard : c'était une de ces beautés recueillies qui attirent et qui éternisent la passion. Elle ne s’ouvrait pour ainsi dire, comme la fleur pudique, que feuille à feuille; mais quand elle était tout entière épanouie aux yeux, rien n’égalait le resplendissement et l’irradiation de sa figure. Blonde d’une de ces teintes trop ardentes et presque dorées qui reflètent le soleil comme un métal, cette couleur hasardée de sa chevelure répandait sur le recueillement de ses traits une auréole de feu. Son front élevé, arrondi, plein de réflexion, ses yeux d’un bleu profond, un peu proéminents sous les paupières, son nez court et relevé, ses lèvres sculptées, sa bouche ordinairement entrouverte, ses joues colorées de jeunesse, son épiderme velouté d’un duvet, luxe du sang, son cou large et ondoyant de plis gracieux comme les nœuds du jonc sous l’écorce, sa taille molle et flexible.
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quoique a\ ec une stature ferme et bien assise , ses bras, ses mains, ses pieds modelés par une abondante nature avec la prodigalité de sève qui ajoutait la force à la grâce , et que recouvrait une vive blancheur de carnation : telle était Sophie k l'âge où elle apparut à Mirabeau, véritable appât du regard pour un homme qui n'aurait cherché dans une femme que l'attrait sensuel de l'amour.
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Mais son charme le plus pénétrant était dans son âme. Cette âine se voilait, ou elle éclatait tour à tour dans sa physionomie: la physionomie, cette langue muette parlée pour ceux qui savent la lire par tous les traits du visage et par toutes les altitudes du corps, révélait dans cette jeune femme une pensée sérieuse et un cœur solide, dont le trouble ne serait jamais une légèreté, mais une passion. Elle n’avait de jeune que les années et de féminin que l’apparence. Réfléchie, méditative, concentrée, elle faisait rêver involontairement ceux qui la regardaient rêver elle -même. Elle condescendait par douceur et par sérénité de caractère aux enjouements momentanés de son sexe; mais ces enjouements n'étaient que des explosions fugitives de l’âge. L’àtne, comme une eqp profonde , mobile à la surface, était immobile au fond. L'énergie de ses sentiments, autant que la sévérité de sa vie passée dans la société d’un vieillard , la défendait contre tout vain désir de plaire et
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contre toute futile séduction des yeux. Son cœur était lent à s’émouvoir; mais s’il venait jamais à être ému, on sentait qu’il ne s’apaiserait plus que dans la mort. Sa nature froide et imperméable était comme ces métaux à pores serrés et incombustibles, qui s’échauffent difficilement à une légère chaleur, mais qui, une fois échaufTés à une flamme ardente et continue, ne se refroidissent plus qts’en éclatant. Sa vie retirée, vide, monotone, consumée en solitudes et en pratiques pieuses commandées par l’âge et par la dévotion de son vieux mari, ne lui avait présenté que dans les langueurs et dans ses songes l’étincelle qui devait l’allumer.
Le comte de Saint -Mauris, commandant du fort de Joux et ami de M. de Monnier, fréquentait sa maison, et, quoique d’un âge qui lui interdisait l’espoir de séduire, il n’avait pu se défendre d’une certaine espérance d’intéresser M 1 "' de Monnier par l'ardeur et par la servilité d'une tardive passion. La laideur de Mirabeau rassurait le commandant contre toute rivalité.
Les fêtes du sacre de Louis XVI, célébrées à l'ontarlier, comme dans toute la France, obligèrent M. de Saint-Mauris à recourir au talent de%on jeune prisonnier, pour écrire un récit des cérémonies civiles et militaires auxquelles il avait présidé comme commandant de la place. Mirabeau écrivit quelques pages, imprimées à Genève par les soins de M. de Saint-Mauris, sur cette consécration des rois par la religion, et sur les solennités qui avaient associé le cœur des peuples du Jura à la joie publique. Le. commandant, flatté et reconnaissant de ce service, permit «à son prisonnier de descendre de son donjon dans la ville, et l'introduisit lui-même comme un hôte intéressant par ses malheurs dans la société du marquis de Monnier.
Le génie de Mirabeau, qui embellissait sa laideur superficielle, la passion, qui jaillissait de ses yeux, la jeunesse, l’énergie, la virilité contenue de son âme, la vibration musicale de son moindre accent.
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qui remuait le cœur d’une femme comme elle remua depuis l’âme des assemblées, la grâce de son élocution, la variété et la profondeur de ses connaissances à un âge que la captivité avait mûri , la persécution imméritée de son père, l’oubli de sa femme, ses torts légers, ses malheurs précoces, ses proscriptions de cachots en cachots, son isolement dans ce nid d’aigle enseveli dans les frimas et dans les nuages au sommet des rochers du Jura, tout, jusqu’à cette renommée d’audace et de perversité que démentait sa physionomie cordiale et ouverte, mais qui laissait à l'imagination attirée et intimidée d’une jeune femme le charme et le danger de percer un mystère et de sonder un ablmflt fascinèrent Sophie.
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Mirabeau, de son côté, bouillant d’ardeur, refoulé par la rigueur de ses parents, recueilli par la solitude, aigri par l’injustice, attendri par l’adversité, séduit à la fois par la beauté , par le cœur, par l’esprit, par l’intérêt inattendu qui se changeait pour lui en délicieuse pitié et en attrait mal combattu dans le cœur d’une providence visible, sous la forme angélique d’une jeune et tendre amie, sentit éclore enfin en lui une passion qui s’emparait à la fois de son âme et de ses sens. Il n’avait éprouvé que les désirs; il connut l’amour. Cet amour, répercuté comme la lueur de la flamme d’un cœur à l’autre, dévora bientôt ces deux vies.
La longue résistance qu’opposèrent à cet amour les vertus de Sophie et le respect de son amant, le nom d'amitié, sous lequel ils s’efforcèrent de se dérober à eux -mêmes leur entraînement l’un vers l'autre, ne faisaient que concentrer l'explosion de ce mutuel délire dans leurs cœurs. L’imprévoyance ou
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la complaisance paternelle de M. de Monnier laissa la liberté la moins jalouse à cette dangereuse fréquentation; la rivalité de M. de Saint-Mauris ajouta le danger du mystère au danger de l’intimité. Les lettres de Mirabeau incendièrent l'âme de Sophie ; lui-même se sentit transformé par le feu qu’il allumait dans une autre âme.
« Je cherchais un consolateur, écrivait-il , et quel consolateur plus délicieux que l’amour? Jusque-là je n’avais connu qu’un commerce de galanterie qui n'est point l’amour, qui n’est que le mensonge et la profanation de l’amour. O la froide passion auprès de celle qui commençait à m’embraser! J’ai les qualités et les défauts de ma nature. Si elle me rend ardent et fougueux, elle forme le cœur de feu qui alimente mon inépuisable tendresse ; elle me fait brûler de cette sensibilité précieuse et fatale qui est la source des belles imaginations, des impressions profondes, des grands talents, des grands succès, mais trop souvent des grandes fautes et des grands malheurs. Ce n’était plus ce violent emportement de la nature vers des voluptés sensuelles qui m’entraînait, ce n’était pas même le désir de plaire à un juge d’un goût exquis qui m’excitait : je sentais trop pour avoir de l'amour-propre. La conformité de situation, la similitude des pensées, l’analogie des tristesses, le
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besoin réciproque d’une société intime, le charme d'une confidente que l'on maîtrise presque toujours plus qu’on n'en est maîtrisé, n’entraient presque point dans mes vues : de plus puissants attraits avaient remué mon cœur. Je trouvais une femme bien différente de moi, de toutes les vertus de sa nature sans aucun de ses défauts. Elle est douce, et elle n'est pas tiède ni nonchalante, comme le sont les caractères si doux ; elle est passionnée , et n’est point facile ; elle est compatissante, et sa compassion n’exclut ni le discernement ni la fermeté. Hélas! toutes les vertus sont à elle et toutes ses fautes sont à moi!... Je la trouvai, cette femme adorable et trop aimante, je l’étifdiai trop complaisamment, je m’arrêtai trop à cette contemplation délicieuse, je sus ce qu'était cette âme formée des mains de la nature dans un moment de magnificence, et elle concentra tous les rayons épars de ma brûlante sensibilité! »
On croit lire uné strophe de Dante, quand le poète mystique raconte, en l’excusant, la chute de Francesca de Riinini et de son amant.
Mirabeau et Sophie succombèrent comme eux. Ils se précipitèrent comme eux du ciel de l’amour innocent dans l’abîme de l’amour coupable, pour ne pas tomber l’un sans l’autre dans la faute et même dans l’expiation !
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Les suites de cette faute furent soudaines et terribles. La ville, jaloux du bonheur des deux amants et plus vigilante sur l'honneur du mari qu’il ne l’était lui-même, murmura. Le comte de Saint-Mauris envenima de sa rivalité personnelle ces chuchotements. Il resserra son prisonnier, et lui fit expier sa félicité par des tortures. 11 sollicita l’ordre de lui interdire à l’avenir la ville de Pontarlier, il fit préparer pour lui la tour de Grammont, cachot renommé de la forteresse pour l'âpreté de son site et l’horreur de son séjour. Mirabeau, averti, demanda à son père la faveur d'être enchaîné, pour s’enlever à luimême la tentation de se venger sur son geôlier. Les prières de Sophie le fléchirent et le décidèrent à prévenir ces sévices et cette séparation par une évasion en Suisse, où elle ne tarderait pas à le suivre.
Mirabeau s’évada; mais, au lieu de fuir en Suisse, il se cacha dans la ville de Pontarlier, où le retinrent les facilités du commerce clandestin et les
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charmes de M“* de Monnier. Le bruit de sa résidence à Pontarlier et de ses entrevues avec Sophie se répand de nouveau dans la province. La famille de Ruffey, pour dépayser M"' de Monnier, l’appelle à Dijon. Mirabeau l’y suit en secret. Leur commerce, soupçonné et surveillé, éclate. Mirabeau, arrêté par ordre du roi, est enfermé au château de Dijon. Sophie, éloignée de Mirabeau, retourne à Pontarlier, chez son mari. La séduction irrésistible de Mirabeau s’exerce à Dijon, comme à Joux et comme au château d’if, sur ceux qui le gardent. M. de Montherot, commandant du château de Dijon, gentilhomme au cœur militaire et compatissant, ne peut s'empêcher d'aimer, de plaindre, de servir ce jeune détenu. 11 favorise sans scrupule les correspondances de Mirabeau avec M"" de Monnier, sa famille, les ministres; il écrit lui-même à M. de Malesherbes et au ministre de la guerre pour excuser son prisonnier et pour solliciter son élargissement. 11 le laisse libre sur sa parole dans la ville de Dijon.
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Mirabeau profite de cette porte, que H. de Montherot lui ouvre, pour s'enfuir en Suisse. Il se rapproche de Sophie en se cachant à Verrière, hameau de montagnes helvétiques voisin de Pontarlier.
Au bruit de cette fuite, la famille de Rufiey resserre Sophie dans une étroite captivité domestique à Pontarlier. l.e désespoir et l’amour font trouver à la jeune épouse des complices parmi ses serviteurs pour correspondre avec Mirabeau. Elle le conjure de lui permettre de tout sacrifier à leur réunion. Elle franchit, la nuit, les murs du jardin de M. de Monnier, et, vêtue en homme, sous la garde d’un seul guide, elle gravit les montagnes qui séparent Pontarlier de la Suisse, passe les frontières et, à Verrière, se réunit à Mirabeau.
Ils y dérobent quelque temps leur nom et leur faute à la recherche de leurs deux familles. Ils S’y enivrent de solitude et de songes. Mais ni l'un ni
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l’autre n’ont emporté à l’étranger les ressources nécessaires à leur existence. La Suisse n’oflre ni sûreté ni travaux littéraires à Mirabeau. L’indigence les chasse en Hollande.
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Mirabeau, encore inconnu de la renommée ou connu seulement par ses scandales de jeunesse, mendie noblement de l’ouvrage aux riches libraires de la Hollande, à qui la liberté de penser donnait, à cette époque, le monopole de la publication des écrits politiques ou philosophiques. Rebuté d’abord, il finit par obtenir l’impression de son Essai sur le despotisme ; il travaille jour et nuit sur tous les sujets pour dérober Sophie à l’indigence ; il prostitue môme sa plume à ces libelles licencieux dont les presses vénales alors de la Hollande infectaient l’Europe. Il achète son pain au prix de sa pudeur. A force de veilles et de complaisances d’écrivain gagé, il parvient à vivre dans une laborieuse médiocrité sous le nom de Saint-Matthieu, à Amsterdam.
« Combien, dit-il, notre existence eût été triste pour des amants vulgaires ! Combien de privations pour toute autre femme! Combien cette vie disetteuse qui se soutenait avec autant de douceur que de
gaieté eut été amère ! L’étude occupait presque tout mon temps, et un homme qui aurait eu le double de mon âge aurait été moins sédentaire. J'avais des moments involontaires de tristesse et de préoccupations, mais un de tes sourires ramenait toujours la sérénité sur mon visage et la paix dans mon cœur. » « Ami, répond Sophie, tu te refusais à ma présence de peur qu'elle ne te fit oublier tes livres! Combien de fois ne t'arrachais-tu pas à mes yeux pour des travaux acharnés et pour des recherches fastidieuses! Rien ne t’était pénible quand il s’agissait de Sophie ! » « 0 mon père! reprend Mirabeau en atténuant ses fautes par l'aveu qu’il en fait à son père, une heure de musique me délassait, et mon adorable amie, qui, élevée et établie dans l'opulence, ne fut jamais si gaie, si courageuse, si attentive, si égale, si tendre que dans la pauvreté, embellissait ma vie; ô mon père! nous ne ressemblions guère à deux insensés qu'un étourdissement passager avait chassés de leur pays! »
Us logeaient chez un pauvre artisan d’Amsterdam et vivaient de la vie du mercenaire.
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La mère de Mirabeau, qui connaissait seule le lieu de sa retraite, le conjurait de racheter sa faute et de reconquérir un état en France en se séparant de Sophie. Il consentait à tout, excepté à cet abandon. « Je suis lié, répondait-il, par des nœuds d’autant plus sacrés, qu’ils sont repoussés du inonde ; rien ne peut les relâcher dans ma conscience et dans mon cœur; je serais plutôt portefaix en Hollande, que de manquer à une femme dont j’ai entraîné la perte et qui a tout perdu généreusement pour moil »
« Souvenez -vous, écrivait Sophie de son côté à ceux qui la suppliaient d’abandonner le compagnon de sa fuite et de se rouvrir ainsi la patrie, la famille et la fortune, souvenez-vous de l'histoire de ce Sabinus qui, sous le règne de Vespasien, s'enferma avec sa femme dans un souterrain ; leur vie , passée loin de la société qui étourdit le bonheur, ressemble à celle que nous passions à Amsterdam. Ils vécurent
neuf ans dans leur cachot ; ils y donnèrent le jour à des enfants qui vécurent; ils furent arrêtés ensemble, mais ils moururent ensemble. Ah ! ils ont été plus heureux que nous! »
Cependant M. de Monnier intentait en France un procès pour rapt au séducteur de sa femme et obtenait contre lui un jugement qui le condamnait à avoir la tète tranchée. L’arrêt était exécuté en elligie, et le portrait de Mirabeau était cloué à l’échafaud. Sophie, réputée moins criminelle, était déchue de ses titres de fille et d’épouse, et condamnée à une réclusion perpétuelle dans une maison de filles infâmes. Les -deux coupables oublièrent ces vains supplices par contumace dans le sein d’un exil qu’ils croyaient sùr.
Mais le marquis de Mirabeau obtenait de la cour de Londres de réclamer de la Hollande l’extradition de Mirabeau. Il descendait de sa hauteur pour assouvir sa vengeance , se concertait avec de vils agents de la police secrète pour découvrir par eux la trace de Mirabeau et de Sophie et pour les enlever par trahison. Ce père cruel rougissait lui-même de ces manœuvres qui humiliaient le sang de sa race dans
ses veines. « Ces gens-là, écrivait-il au bailli son frère, usent, corrodent et brûlent le pavé môme où ils marchent, et où je me brûle moi-même, moi qu'ils traînent aux gémonies par les cheveux et par les viscères! »
I.a famille de RuITey mettait à prix de son côté l'arrestation d’une fdle déshonorée.
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Ces piégea des deux familles dressés à Amsterdam par des agents déguisés du gouvernement surprirent enfin les deux victimes. Ils furent trompés, alléchés , saisis , conduits ensemble en France par la force publique. Le marquis de Mirabeau triompha de leur désespoir et regretta de n'avoir pu sévir plus cruellement. « J’aurais voulu qu’il fût possible de livrer ce misérable aux Hollandais, écrit- il dans ses confidences inédites au bailli de Mirabeau, pour l’envoyer aux colonies d'où l’on ne sort plus. J’avais même intéressé les puissances au parti d’un exil aux grandes Indes : la réponse a été pourtant que cela ne se pouvait pas pour de si jeunes gens non mariés. Je l’ai donc fait clore ; ma conscience, que je sonde tous les jours devant Dieu sur ces gens-là, me disait qu’indépendamment des crimes qu’il va semant comme la paille au vent, sou sort serait finalement de se faire rouer sous notre nom, et ce n’est pas pour subir cela que nos
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pères nous l’ont transmis avec ses avantages; que bientôt il retomberait sur moi et sur les miens de tout le poids de son intrigue, de son fatal talent, de son âge, de ses mœurs , de sa scélératesse, de l'argent de ses dupes!... Ainsi donc, pour celui-là, mon plan est fortement arrêté ; c'est que l’autorité seule et moi nous sachions où il sera, et qu’à ma mort un billet cacheté l’apprenne à mon successeur. Croisinoi, mon frère, dans Habylone, Antioche et Paris, il n’v eut jamais que des pères méprisables qui pardonnèrent le mépris de la paternité. Et puisque le tribunal de famille n’existe plus, il faut avoir recours, pour châtier les enfants criminels, au despotisme barbare des lettres de cachet. «
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Puis, comme rougissant du contraste entre ses doctrines de philanthropie et ses pratiques de tyrannie : « Quand on m’exaltait tant, ajoute-t-il, on me faisait hausser les épaules ; mais quand on voudrait m’humilier, mon sentiment intime résiste et contient en lui seul le poids de toute la colonne d’air extérieur !... Je sais que je suis, à les en croire, le Néron du siècle, que les femmes veulent me traiter comme Orphée et les avocats comme Romulus; mais que m’importe? Si j'étais sensible au toucher, il y a longtemps que je serais mort! Qu’importe qu’ils essayent de me déchirer dans ma cuirasse d’honneur désormais trop dure et trop cicatrisée pour que de pareils coups puissent m’atteindre! Le public n’est point mon juge, et tant que santé et volonté me dureront, je serai Rhadamanthe, puisque Dieu m’y a condamné. Au fait, je voulais gagner mon procès (contre sa femme) : il est gagné. Je voulais faire enfermer ces folles (sa femme et sa fille) : elles le sont! Je voulais
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faire enfermer ce forcené : il l’est ! » Homme, ainsi que le lui disait plus tard son malheureux fils, qui avait entrepris de gouverner tous ses enfants par la terreur, comme si c’était du sang d’esclave qui coulât dans leurs veines!
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Au moment où il exerçait ces sévices implacables sur tout ce qui l’entourait, l'Ami des hommes décrivait en style pastoral des fêtes champêtres qu’il donnait au peuple de ses campagnes. « Et ces gens- là payent l’impôt! s’écriait-il avec une pitié déclamatoire. Et l’on veut encore leur ôter le sel ! Et l’on appelle gouverner dépouiller le peuple! Et l'on croit pouvoir affamer toujours impunément! Ah ! ces pensées sont consolantes pour celui qui a passé sa vie à prêcher la nécessité du soulagement des misérables! de lever la barrière entre l’oppression et la révolte, de faire le traité de paix entre la force et la faiblesse ! »
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Sophie, arrachée à Mirabeau, tenta de s’empoisonner pour échapper à une séparation qui lui semblait pire que la mort. On lui permit de revoir Mirabeau pour prévenir son suicide. On les ramena ensemble jusqu’aux portes de Paris.
Mirabeau fut jeté au donjon de Vincennes. Sophie, destinée à la prison infâme de Sainte -Pélagie, fut enfermée, par pitié pour l’enfant qu’elle portait dans son sein, dans une maison de force d’un faubourg de Paris. On changea les noms des deux prisonniers, on s’efforça de leur faire perdre l'un à l’autre toute trace de leur existence et de leur séjour. Mais, la passion plus ingénieuse que la police, avait trompé d’avance toutes ces précautions contre les correspondances. Les ministres mômes de la rigueur des deux familles, attendris et corrompus par la pitié, furent les instruments de ces relations entre les captifs. « On m’a
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ôté mon nom, écrivait Sophie à son complice, je porte celui de Sophie, nom que tu m'as fait tant aimer. Nous sommes près de Ménilmontant. Mes fenêtres ouvrent sur ce faubourg, mais personne n’a vue sur le dehors. La maison est affreuse; nous sommes sept femmes dans la même chambre; je ne puis écrire que dans mon lit, derrière mes rideaux, encore ai-je à craindre que le plus léger froissement du papier ne révèle mon occupation; je trempe des clous dans du vinaigre pour faire de la rouille et une encre jaune; je ne vis que de l’espoir de tes lettres. Je vois des facilités pour m’échapper : les murs du jardin ne sont pas si élevés que le mur que j'ai franchi pour te rejoindre en Suisse, mais quand tout serait ouvert, je ne partirais pas, car je ne pourrais voler jusqu’à ton cachot; et où irais-je sans toi? Que je reçoive des lettres et qu’on me mette aux fers! je baiserai mes chaînes à ce prix. Ah ! que nous aurions été heureux d’expirer en nous disant adieu ! Quel service nous rendrait celui qui retrancherait de nos vies le temps que nous ne devons plus passer ensemble! Oui, il faut que je songe souvent à la promesse que je t’ai faite et à l'enfant qui va naître de moi pour supporter mes peines. Je les supporte, j’y résiste; je ne suis pas malade, je désirerais être malade jusqu’à la mort, si je vivais seulement pour moi.
Peut-être saurai-je bien me rendre ma liberté, car enlin il faut un terme à tout. Tiens I je te le dis, je le dis à mes bourreaux, patience ! je ne serai pas toujours condamnée à vivre!... »
Sophie faisait allusion dans ces paroles au moment oit elle aurait mis au monde le fruit du crime conçu dans l'exil.
Ce moment approchait. On sépara l’enfant de sa mère, et M“* de Monnier fut enfermée dans un couvent à Gien, pour y languir dans une plus décente captivité. Mirabeau, dont tout le monde, excepté le gouvernement et son père, ignorait la prison, attendrit de ses plaintes le coeur des administrateurs de la police. « Le régime du donjon est si atrocement sévère, écrivait-il à M. Lenoir et à M. Boucher, à la fois ses geôliers et ses consolateurs, qu'il est impossible que je n’y périsse pas, si j’y reste plus longtemps. Aucune société, défense au porte-clefs qui nous sert de rester dans nos cachots au delà du temps nécessaire pour nous apporter notre nourriture, et de nous adresser la parole; une heure de promenade sur vingt-quatre, le tête-à-tête de la douleur; point de livres, point d’instruments de tra-
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\ ail manuel; toute distraction, toute consolation arrachée avec la plus ingénieuse barbarie. Comprenez-vous qu’un homme jeune, qui a de l’âme, puisse durer à un genre de vie où ses passions, ses talents, ses pensées, ses lumières, ses sentiments môme les plus louables tournent à sa perdition? »
On lui apprend enfin la naissance de sa fille dans le cachot de M ro,! de Monnier, mais on lui refuse la vue de cette enfant. « Je voudrais tout abîmer, écritil par une voie mystérieuse à sa mère; je me révolte contre l’univers. Je voudrais, dans ces moments, te faire un holocauste de tout ce qui n’est pas toi et moi; mais, bien différent de Jephté, j’en excepterais ma fille. »
Ce fruit du désespoir ne vécut pas. Les premières rigueurs du cachot de Mirabeau s’adoucirent, non par l'indulgence paternelle, mais par l'intérêt que ses lettres, pleines de l’éloquence désespérée du suppliant, inspirèrent à M. Lenoir, administrateur de la police, et à M. Boucher, intermédiaire entre le prisonnier et le gouvernement. On toléra les livres, le papier, l’étude, la correspondance môme avec Sophie, à l'insu des deux familles.
Ces lettres, aussi multipliées que les heures et aussi infatigables que l'espérance, aussi brûlantes que les souvenirs, aussi déchirantes que le cri du
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supplicié sur l’échafaud, enivrèrent de délire, [tendant deux années de solitude, l’âme affamée du prisonnier.
Celte correspondance est le plus long cri de douleur, de passion, et quelquefois de génie, qui soit jamais sorti du cœur d’un homme. La pudeur y manque souvent, parce que ces lettres sont destinées à être effacées aussitôt qu’écrites par les larmes brûlantes d’une autre captive comme lui, et à mourir ignorées entre le cœur qui les dicte et le cœur qui les inspire; mais le feu immatériel de la passion y transforme le plus souvent l’impure ardeur des sens eu foyer de l’âme. Depuis les lettres impérissables d’Héloïse à Abélard, l’amour n'avait pas fait une telle explosion dans la langue humaine. La contention obstinée d’une passion solitaire et contrariée, qui s’efforce de percer les murs d’une prison et de se communiquer, vivante et brûlante, par la parole, à l’objet d’un amour qu’il ne pouvait plus atteindre que par l'imagination, devait faire inventer à un prisonnier qui avait l’âme de Mirabeau des miracles de langage par des miracles de passion , et en faire le plus éloquent des hommes.
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La solitude et la persécution sont presque toujours et tout à la fois le martyre et le berceau des grandes facultés intellectuelles. Elles centuplent les forces en les concentrant. L’homme, en se repliant sur luimême par la nécessité de la réflexion dans les longues captivités, y puise une énergie de volonté capable de soulever ensuite un monde. La révolution, qui avait besoin d’un athlète d'intelligence dans Mirabeau, le fortifiait dans les cachots de Vincennes. Sa pensée se vengeait de son isolement et de son inaction, en se répandant sur toute chose religieuse, politique, morale, pour tout sonder et tout renouveler à son heure. C’était le Galilée de Vincennes, méditant, dans les intervalles de sa passion et de son supplice, la transformation du système politique des gouvernements.
Mais si la persécution lui donna des forces, il est impossible de méconnaître qu’elle lui donna aussi des vices. Lassé et vaincu par la solitude, il descendit
à d'ignobles fléchissements de caractère pour obtenir sa liberté. Il écrivit des lettres obscènes pour acheter de ce commerce infâme quelques soulagements à la misère de Sophie et à son dénûment. Il prêta son éloquence anonyme à sa mère dans les écrits judiciaires qu’elle publiait pour sa défense contre son père, sorte de parricide d’esprit, qu’aucun ressentiment ne pouvait excuser, et qu’il ne tenta pas d’excuser lui-même quand sa conscience reprit sa clarté.
Il s’abaissa, vis-à-vis de ce père, à des supplications et à des adulations ironiques, qui mentaient à ses sentiments et à son honneur. Il négocia, sans la participation de sa victime, l’abandon et la relégation de Sophie, qui se sacrifiait à lui au prix de sa liberté. Il flatta les haines et les amours de son père pour racheter à de mauvais prix sa faveur. Il sortit enfin, grâce à ces ignobles concessions de caractère et de
Trois ans de cachot l'avaient dompté, mais plus perverti qu’amélioré.
A peine hors des cachots, il eut à répondre de l’accusation capitale de rapt intentée contre lui par la famille de Monnier, et à se faire réhabiliter de la peine de mort, à laquelle le parlement de Besançon l'avait condamné.
Il menace alors la famille de Riiffey et la famille de Monnier du bruit de son nom, de la puissance de son talent et du scandale de ses révélations; il finit par obtenir, à force de menaces, une transaction qui sauve sa tête, mais qui entache sa loyauté. 11 y stipule cependant, avant tout, la liberté et l’existence ndépendante de Sophie. Mais, tout cicatrisé encore des tortures de sa passion adultère, il veut contraindre, par un autre procès, sa propre femme outragée, tant il convoitait la fortune, à rentrer sous le toit conjugal et à reprendre son nom.
11 va plaider lui-même ce procès en Provence. Tan-
MIRABKAU.
tôt caressant, tantôt agressif, il consterne la famille (le Marignan par ses poursuites juridiques; il s’emporte jusqu'à divulguer au monde les mystères de l’union domestique et à jeter sur sa femme l’ombre du déshonneur. Les tribunaux le condamnent et lui arrachent une épouse qu’il flétrit lui-même en la réclamant. Son père le rappelle, et lui rend une paternité avarè’ et conditionnelle, à la charge de négocier le silence de sa mère et de se faire le publicateur de ses théories économiques. Ses dettes l’écrasent, les conséquences de ses fautes le poursuivent, la déconsidération s’attache à son nom; ses infidélités, son oubli, les désordres de sa vie, lui enlèvent à la fin jusqu’à l’estime et, bientôt, jusqu’à l’amour de Sophie.
M. de Monnier était mort. Sophie avait sa liberté. Mais, poursuivie par l’éclat des scandales que Mirabeau avait déversés sur elle, et découragée de l'existence, Sophie était restée volontairement au couvent de (lien, line petite maison attenante au monastère, qui avait été sa prison, lui permettait de vivre à la fois dans la société des religieuses qui l’avaient consolée et dans la société restreinte du monde. Deux prêtres, habitués du couvent, avaient cherché à abuser de son infortune, et leur obsession bruyante avait laissé transpirer jusqu’à Mirabeau d’odieuses calomnies sur sa victime.
MIRABEAU