‹ Les hommes de la révolutionChapitre 21 sur 24 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Né à Limoges, et élevé au collège des jésuites par la bienfaisance de Turgot, alors intendant du Limousin, Vergniaud, après ses études, entra au séminaire. Il allait se vouer par piété au sacerdoce ; il recula au dernier pas; il rentra dans sa famille. Solitaire et tristes, son imagination se répandit d'abord en poésie avant d éclater en éloquence. 11 jouait avec son génie sans le connaître. Quelquefois il s’enfermait dans sa chambre, se. feignait h lui- même un peuple pour auditoire et improvisait des discours sur des catastrophes imaginaires, l.'n jour, son beaufrère, M. Alluaud, l’entendit à travers la porte; il eut

VKHUN1AID.

le pressentiment de la gloire de sa famille ; il l’envoya à Bordeaux étudier la pratique des lois.

L’étudiant fut recommandé au président Dupaty, écrivain célèbre et parlementaire éloquent. Dupaty conçut pour ce jeune homme une espérance confuse de grandeur; il l'aima, le protégea, le prit par la main et l’admit à travailler auprès de lui. Il y a des parentés de génie comme des parentés de sang. L’homme illustre se fit le père intellectuel de l’orphelin. La sollicitude de Dupaty pour Vergniaud rappelait les patronages antiques d’Hortensius et de Cicéron. « J’ai payé de mes deniers et je continuerai à payer pour d’autres années la pension de votre beau-frère, écrit Dupaty à M. Alluaud, je lui procurerai moi-mêine des causes de choix pour ses débuts; il ne lui faut que du temps : un jour il fera une grande gloire à son nom. Aidez-le à pourvoir à ses nécessités les plus urgentes; il n’a pas encore de robe de palais. J’écris à son oncle pour toucher sa générosité ; j’espère que nous en obtiendrons un habit. Rep'oSez-vous sur moi du reste , et fiez-vous à l’intérêt que m’inspirent ses infortunes et ses talents.»

Vergniaud justifia promptement ces présages d’une illustre amitié. Il puisa chez Dupaty les vertus austères de l’antiquité , autant que les formes majestueuses du forum romain ; l’homme de bien donnait

de l’autorité , de la conscience à la parole. Riche à peine des premiers émoluments du barreau, il s’en dépouille et vend le petit héritage qu’il tenait de sa mère pour payer les dettes de son père mort. Il rachète l’honneur de sa mémoire de tout ce qu’il possède ; il arrive à Paris presque indigent. Roger-Fonfrède et Ducos de Bordeaux , ses deux amis , le reçoivent pour hôte à leur table et sous leur toit.

VKHGMAtÜ.

C’était un de ces hommes qui n’ont pas besoin de grandir lentement dans une assemblée. Ils paraissent grands, ils paraissent seuls, le jour où les événements leur donnent leur rôle. Il y avait peu de mois que Vergniaud était arrivé à Paris. Obscur, inconnu, modeste, sans pressentiment de lui-même, il s’était logé, avec trois de ses collègues du Midi, dans une pauvre chambre de la rue des Jeûneurs, puis dans un pavillon écarté du faubourg qu’entouraient les jardins de Tivoli. Les lettres qu’il écrivait à sa famille sont pleines des plus humbles détails de ce ménage domestique. Il a peine à vivre. 11 surveille, avec une stricte économie, ses moindres dépenses. Quelques louis sollicités par lui de sa sœur lui paraissent une somme suffisante pour le soutenir longtemps. Il écrit qu’on lui fasse parvenir un peu de linge par la voie la moins chère. Il ne songe pas à la fortune, pas môme à la gloire. 11 vient au poste où le devoir l'envoie. Il s’effraye, dans sa naïveté patriotique, de la mission

VERGNIAUD

que Bordeaux lui impose. Une probité antique éclate dans les épanchements confidentiels de cette correspondance avec les siens. Sa famille a des intérêts à faire valoir auprès des ministres. Il se' refuse à solliciter pour elle , dans la crainte que la demande d’une justice ne paraisse dans sa bouche commander une faveur : « Je me suis enchaîné à cet égard par la délicatesse , je me suis fait à moi-même ce décret , » dit-il à son beau-frère, M. Alluaud , de Limoges, un second père pour lui.

Tous ces entretiens, intimes entre Vergniaud, sa sœur et son beau-frère, respirent la simplicité, la tendresse d’ftme, le foyer. Les racines de l’homme public trempent dans un sol pur de mœurs privées. Aucune trace d’esprit de faction, de fanatisme républicain, de haine contre le roi , ne se révèle dans l’intimité des sentiments de Vergniaud. 11 parle de la reine avec attendrissement, de Louis XVI avec pitié : « La conduite équivoque du roi, écrit-il vers cette époque, accumule nos dangers et les siens. On m’assure qu’il vient aujourd’hui à l’Assemblée. S’il ne se prononce pas d’une manière décisive , il se prépare quelque grande catastrophe. 11 a bien des efforts à faire pour précipiter dans l’oubli tant de fausses démarches , que l’on regarde comme des trahisons. » Et plus loin , retombant de sa pitié pour le roi à sa propre

Page 1