X II
On jeta Danton et son ami Lacroix dans le même cachot. « Nous, arrêtés! s’écriait Lacroix; qui jamais eût osé le prévoir? — Moi, lui dit Danton. — Quoi ! tu le savais et tu n'as pas agi? reprit Lacroix. — Leur lâcheté m’a rassuré, répliqua Danton. J'ai été trompé par leurs bassesses ! » Il demanda , vers le milieu du jour, à se promener, comme les autres détenus, dans les corridors. Les geôliers n’osèrent refuser quelques pas dans la prison à l’homme qui la veille gourmandait la Convention. Hérault de Séchelles accourut à lui et l’embrassa. Danton alTecta l’insouciance et la gaieté. « Quand les hommes font des sottises, dit-il en haussant les épaules à Hérault de Séchelles, il faut. savoir en rire. » Puis, apercevant Thomas Payne , le démocrate américain , il s’approcha de lui et lui dit avec tristesse : « Ce que tu as fait pour ton pays, j'ai tenté de le faire pour le mien. J’ai été moins heureux que toi, mais non plus coupable. »
On ne laissa pas longtemps aux accusés la conso-
lation de s’entretenir ensemble. L’ordre arriva de les enfermer dans des cachots séparés. Celui de Danton était voisin de ceux de Lacroix et de Camille Desmoulins. Constamment collé, aux barreaux de sa fenêtre, Danton ne cessait de parler à ses amis à haute voix, pour être entendu des prisonniers qui habitaient les autres étages ou qui se promenaient dans les cours. Son courage avait besoin de spectateurs. Sa fenêtre était sa tribune. Homme de tumulte, il n’était pas de ces natures qui recueillent leur force dans le silence et qui n’ont besoin que de leur conscience pour témoin. Il lui fallait une infortune bruyante et la popularité du malheur.
Danton pouffant se calma Hans sa prison. Il plaisantait à travers les grilles avec les autres prisonniers. Il faisait, en termes grotesques, le portrait des membres Hu comité. « La république les écrasera, disait-il. Si je pouvais laisser mes jambes ati paralytique Couthon et ma virilité à l'impuissant Robespierre, cela pourrait encore marcher quelque temps. Quanta moi, ajoutait-il, je ne regrette pas le pouvoir; car, dans les révolutions, la victoire reste aux plus scélérats. »
D’autres fois il faisait des retours philosophiques sur les agitations de sa vie et sur l'inanité de l’ambition : « Il vaudrait mieux, disait-il, être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes! » Revenant avec complaisance sur les jours heureux de sa dernière retraite à Arcis-sur-Aube , il parlait des spectacles et des loisirs des champs , de la sérénité que le contact de la nature répand dans le coeur des hommes, de la félicité domestique, de l’amour brù-
DANTON
lant dans son coutr pour une femme qui lui faisait oublier jusqu’à la patrie! Il s'attendrissait sur la captivité de tant de mères, d'épouses, d’innocentes jeunes filles enfermées au Luxembourg. Il feignait d’avoir ignoré cet abus et cet excès de l'ombrageux pouvoir de la Convention, u Quoi! dit une de ces prisonnières à Lacroix qui se promenait avec Danton, vous ne saviez pas que des milliers de détenues peuplaient les prisons? Vous n’avez jamais rencontré ces charretées de condamnées allant au supplice? — Non, dît Lacroix, je ne me suis jamais rencontré sur leur chemin; je n’ai jamais vu couler le sang; il m’eût fait horreur, Danton et moi nous voulions une république sans ilotes. »
Le procès s’ouvrit. Tous les jurés, choisis par Fouquier-Tinville et présidés par Hermann, étaient des visages connus des accusés. Mais l’œil dir comité planait sur tous ces hommes et plongeait dans toutes ces consciences. On n’attendait pas d’eux la justice, mais la mort.
Cependant le peuple, qui adorait encore Danton, assiégeait le Palais de Justice. La foule débordait jusque sur les quais environnants pour assister au triomphe du grand patriote. Danton parut avec une dignité un peu théâtrale devant les juges. Le président lui ayant demandé son nom, son âge, sa demeure : « Je suis Danton, répondit-il, assez connu dans la Révolution. J’ai trente-cinq ans. Ma demeure sera bientôt le néant, et mon nom vivra dans le Panthéon de l’histoire. »
Hermann reprocha à Danton ses liaisons avec Dumouriez et ses complicités occultes pour rétablir
la royauté en corrompant l’armée et en l'entraînant contre Paris. Danton, se levant avec une indignation feinte : « Les lâches qui me calomnient, répondit-il en donnant à sa voix un éclat qui la portait en intention jusqu’au comité du salut public, oseraient-ils m’attaquer en face? Qu'ils se montrent, et bientôt je les couvrirai eux-mêmes de l'ignominie qui les caractérise ! Au reste, poursuivit-il avec un désordre et une précipitation de paroles qui attestaient le bouillonnement de ses idées, je l'ai dit, je le répète : mon domicile est bientôt dans le néant et mon nom au Panthéon. Ma tête est là; elle répond de tout... La vie m’est à charge, il me tarde d’en être délivré !. . Les hommes de ma trempe sont impayables... C’est sur leur front qu’est imprimé en caractères ineffaçables le sceau de la liberté, le génie républicain... Et c’est moi qu’on accuse d'avoir conspiré avec Mirabeau, avec Durnouriez! Saint- J us t, tu répondras des calomnies lancées contre le meilleur ami du peuple! En lisant cette liste d'horreurs, je sens toute mon existence frémir ! »
Ces phrases, évidemment préparées et retrouvées en lambeaux décousus dans une mémoire et dans une conscience troublées, révélaient plus d’orgueil que d’innocence. Le président fit observer à Danton que Marat, accusé comme lui, s’était défendu autre-
ment, et avait réfuté, par des preuves froidement discutées, l’accusation.
« Eh bien! reprit Danton, je vais donc descendre à ma justilication ; » puis, échappant aussitôt par de nouvelles explosions à sa défense raisonnée : « Moi, s'écria-t-il, vendu à Mirabeau, à d'Orléans, à Dumouriez!... Mais tout le monde sait que j’ai combattu Mirabeau, que j’ai défendu Marat! Ne me suis-je pas montré, lorsqu’on voulait nous soustraire le tyran en l'enlevant pour le mener à Saint-Cloud? N’ai-je point fait allicheraux Cordeliers la nécessité de s’engager?... J’ai toute la plénitude de ma tète lorsque je provoque mes accusateurs, lorsque je demande à me mesurer avec eux ! Qu’on me les produise, et je les replonge dans le néant, d’où ils n’auraient jamais dû sortir! Vils imposteurs, paraissez, et je vais vous arracher le masque qui vous dérobe à la vindicte publique !... » Le président le rappela encore à la décence et à la modestie de l’accusé. « Un accusé comme moi, répliqua Danton, qui connaît les mots et les choses, répond devant le jury, mais ne lui parle pas. On m’accuse de in'ôtre retiré à Areis-sur-Aube. Je réponds que j’ai déclaré à cette époque que le peuple français serait victorieux ou que je ne serais plus! il me faut, ai-je ajouté, des lauriers ou la mort ! Où sont donc les hommes de qui Danton a emprunté de
l’énergie? Depuis deux jours le tribunal connaît Danton. Demain, j J espère m’endormir dans le sein de la gloire!... Pétion, reprit- il aussitôt comme un homme qui s’égare et qui revient sur ses pas, Pétion , sortant de la Commune , vint aux Cordeliers. 11 nous dit que le tocsin devait sonner à minuit, et que le lendemain devait être le tombeau de la tyrannie. On m'a déposé, quand j’étais ministre, cinquante millions, je l'avoue. J’offre d’en rendre un fidèle compte. C’était pour donner de l’impulsion à la dévolution. Il est vrai que Dumouriez a essayé de me ranger de son parti, qu’il chercha à flatter mon ambition en me proposant le ministère, mais je lui déclarai ne vouloir occuper de pareille place qu’au bruit du canon. On me parle aussi de Westermann, mais je n’ai jamais eu rien de commun avec lui. Je sais qu’à la journée du 10 août Westermann sortit des Tuileries tout couvert du sang des royalistes, et moi je disais qu’avec dix-sept mille hommes, disposés comme j’en aurais donne le plan, on aurait pu sauver la patrie
Les paroles de Danton se pressaient si confusément sur ses lèvres, qu’elles paraissaient l’étouffer sous la masse et sous l’incohérence de ses idées. La véritable éloquence d’un accusé : le sang-froid de la vérité et l'accent de la conscience lui manquaient. Il cherchait
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à y suppléer par le mouvement et par le bruit; il s’élevait jusqu'à la fièvre, niais jamais jusqu’à la véritable indignation. Les mouvements convulsifs de son visage, sa parole saccadée, son geste théâtral, l’écume qui tachait ses lèvres, le souille qui manquait à sa respiration, attestaient l’impuissance où il était de parler plus longtemps. Les juges, épouvantés ou attendris, lui témoignèrent quelque intérêt, et lui dirent qu’il avait besoin de repos. Il se tut.
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Danton, rassuré par l’intérêt que le peuple lui témoignait, ressembla moins à un accusé qu'à un factieux qui jette à la foule le signal de l’insurrection. Les fenêtres du tribunal étaient ouvertes. Danton entendait le murmure sourd de la multitude autour des murs. 11 parlait d’un accent à être entendu hors de l’enceinte. Il poussait, par moments, de tels rugissements, que sa voix parvenait au delà de la Seine, jusqu’aux curieux qui encombraient le quai de la Ferraille. Les mots qu’il prononçait circulaient de bouche en bouche dans les groupes. « Peuple ! s'écriait Danton au public qui murmurait autour de lui, taisez-vous! Vous me jugerez quand j'aurai tout dit. Ma voix ne doit pas seulement être entendue de vous, mais de toute la France! » Le tocsin de l’insurrection semblait battre dans sa poitrine, son geste écrasait les juges, les jurés, l’auditoire; la sonnette du président Hermann ne cessait de s'agiter pour imposer silence. « N'entends-tu pas la sonnette? lui
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dit-il une fois. — Président, lui répondit Danton, la voix d’un homme qui défend sa vie doit vaincre le bruit de ta sonnette. »
La faveur publique revenait à Danton. Il le sentait et redoublait d’insolence. Les membres du comité firent signe au président de clore ce dangereux dialogue entre lui et les accusés. Le président leva la séance et déclara les débats terminés.
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Rentré dans son cachot pour attendre l’heure du supplice, Danton simula l’insouciance: il jetait des mots après lui , pour se survivre, comme des médailles à son effigie lancées des bords de la tombe à la postérité : « Ils croient pouvoir se passer de moi, dit-il, ils se trompent. J'étais l’homme d'Etat de l’Europe. Ils ne se doutent pas du vide que laisse cette tête, disait-il en pressant ses joues dans les deux paumes de ses larges mains. Quant à moi, je m’en ris, ajoutait-il en termes cyniques. J’ai bien joui de mon moment d’existence ; j’ai bien fait du bruit sur la terre; j’ai bien savouré ma vie; allons dormir! » Et il faisait de la tête et du bras le geste d’un homme qui va reposer son front sur l'oreiller.
A quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des condamnés et couper leurs cheveux. Ils s’y prêtèrent sans résistance et en assaisonnant de sarcasmes la toilette funèbre : « C’est bien bon pour les imbéciles qui vont nous regarder
DANTON
dans la rue, dit Danton; nous paraîtrons autrement devant la postérité. » 11 ne montra d'autre culte que celui de la renommée, et ne parut désirer de survivre que dans sa mémoire. Son immortalité, c’était le bruit de son nom.
Danton monta sur l’échafaud après tous les autres. Jamais il n’était monté plus silperbe et plus imposant à la tribune. II se carrait sur l’échafaud et semblait y prendre la mesure de son piédestal. Il regardait à droite et à gauche le peuple d’un regard de pitié. H semblait lui dire par son attitude : « Regarde-moi bien, tu n’en verras pas qui me ressemblent. » La nature cependant fondit un instant cet orgueil. Un cri d’homme arraché par le souvenir de sa jeune femme échappa au mourant : « O ma bienaimée, s’écria-t-il les yeux humides, je ne te verrai donc plus! » Puis, connue se reprochant ce retour vers l’existence : « Allons, Danton, se dit-il à haute voix, point de faiblesse! » Et se tournant vers le bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple, lui dit-il avec autorité, elle en vaut bien la peine. » Sa tète tomba. L’exécuteur, obéissant à sa dernière pensée, la ramassa dans le panier et la promena autour
de l'échafaud, ha foule battit des inaius. Ainsi finissent ses favoris.
Ainsi mourut en scène devant le peuple cet homme pour qui l'échafaud était encore un théâtre, et qui avait voulu mourir applaudi, à la lin du drame tragique de sa vie, comme il l’avait été au commencement et au milieu. U ne lui manqua rien d’un grand homme, excepté la vertu. 11 en eut la nature, la cause, le génie, ('extérieur, la destinée, la mort ; il n’en eut pas la conscience.
VERGNIAUD
VERGNIAUD