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Ce discours parut un moment avoir arraché à la Convention la vie de Louis XVI. Mais, le lendemain, la liberté n'écoutait plus rien que ses terreurs et ses ressentiments.
VERGNIAUD
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Vergniaud qui, par la déclaration de déchéance, avait été le principal auteur de la République, semblait devoir en être le seul modérateur. Dans la réunion qui, le soir de la proclamation, rassembla tous les girondins chez M" 1 ' Roland, et où ils célébrèrent, dans un recueillement presque religieux, l’avénement de leur pensée dans le monde, Vergniaud montrait, dans son attitude et dans ses traits, la quiétude insouciante de la force qui se repose avant et après le combat. Il regardait ses amis avec un sourire à la fois serein et mélancolique. Il parlait peu. A la fin du
souper, il prit son verre, le remplit de vin, se leva
et proposa do boire à l’éternité de la République. M'"' Roland, pleine des souvenirs de l’antiquité, demanda à Vergniaud d'effeuiller dans son verre, à la manière des anciens, quelques roses du bouquet quelle portait ce jour-là. Vergniaud tendit son verre, fit nager les feuilles de rose sur le vin et but; puis, se penchant vers Barbaroux avant de se rasseoir :
VERGNIAl l>.
« Barbaroux, lui dit-il à demi-voix, ce ne sont pas des roses, mais des branches de cyprès qu’il fallait effeuiller dans notre vin ce soir. En buvant à une République dont le berceau trempe dans le sang de septembre, qui sait si nous ne buvons pas à notre mort? N’importe, ajouta-t-il, ce vin serait mon sang que je le boirais encore à la liberté et à l’égalité! — Vive la République ! » s’écrièrent à la fois les convives.
Cette image sinistre attrista, mais ne découragea pas leurs âmes. Ils étaient prêts à tout accepter de la Révolution, même la mort!
VEHGNIAUD.
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Ces pressentiments de Vergniaud ne furent que trop vite justifiés. Le peuple de Paris, ne sachant à qui s’en prendre des calamités qui fondaient sur la République, exaspéré par les instigations de la Commune, rejetait sur les girondins tous les malheurs du moment. Pour résister à ce torrent d’impopularité, les girondins n'avaient que la force abstraite de la loi. D’un côté, quelques orateurs intrépides, faisant appel à des départements trop éloignés pour les entendre ; de l’autre, tout un peuple armé, soulevé par des moteurs cachés et dirigé par les jacobins organisés : le triomphe ne pouvait être douteux. Les girondins, rassurés d'abord par la légalité de leur cause et par la faveur dont la bourgeoisie de Paris les environnait, pressentirent leur ruine et y préparèrent leurs âmes moins en politiques qu’en martyrs. Cependant, ils aimaient à se flatter encore que la fortune leur reviendrait au dernier miment. Ils provoquaient adresses sur adresses de leurs départements pour
VERGN1AUD.
mettre leurs tètes sous la responsabilité de Paris. Ils pensaient que si les modérés de la Convention étaient trop timides pour affronter avec eux la puissance de la Commune et pour écraser l’anarchie, ces mêmes hommes avaient trop de soin de leur propre sûreté pour s’abandonner eux-mêmes en livrant les têtes de vingt-deux de leurs collègues à l’ostracisme et à l’échafaud de Marat.
Une telle violation leur paraissait si monstrueuse qu’ils la regardaient comme impossible. La vengeance des départements était à leurs yeux si sûre et si imminente, quelle intimiderait même leurs assassins. Liés par une solidarité de pensées et de périls avec les nombreux membres de la plaine qui siégeaient entre eux et la montagne, ils comptaient, avec une sécurité secrète, ces trois cents voix qui leur avaient donné la 'majorité dans toutes les occasions décisives. Ils croyaient au droit, au bon sens, à l’intérêt bien compris, au courage des assemblées. Us oubliaient l’envie, la peur, l’entrainement, les timides prétextes dont les hommes faibles colorent leur lâcheté en face d’un péril qu’ils croient conjurer en livrant des victimes.
Vergniaud, la force, la gloire et la dernière popularité de son parti, était vivement provoqué par tous dé prendre la direction suprême de celte lutte, de
préparer ses peusées, ses sentiments, ses paroles, seules égales à la grandeur du péril , de monter à la tribune, de laisser éclater son âme indignée devant sa patrie, d’écraser la conspiration sous la loi, et de rendre aux bons citoyens le courage que son silence laissait éteindre dans tous les cœurs.
Vergniaud écoutait irrésolu, sans répondre, les interpellations de ses amis. Trop clairvoyant pour se dissimuler l’extrémité du danger, trop courageux pour craindre la mort, il était trop politique aussi et trop profondément versé dans l'histoire pour se faire illusion sur les différents plans qu’on lui proposait. Vergniaud répugnait à prendre la responsabilité de la défaite et de la ruine de son parti, qui lui paraissait déjà consommée. En regardant autour de lui , il ne voyait aucune force réelle sur laquelle la République, telle qu’il l’avait rêvée, pût s'appuyer pour résister à l’anarchie. La portée lointaine de son regard ne lui laissait apercevoir que des abimes là où les autres croyaient voir des issues. Son génie même le décourageait, car il ne lui servait qu’à mieux distinguer l'impossible. Affreuse situation pour un esprit supérieur! Dans les crises désespérées, les bornes de Tiutelligence sont un bonheur pour les hommes médiocres. Elles leur laissent l’ardeur en leur laissant l'illusion. Vergniaud n'avait plus ni l’illusion.
VERGNIAUD
ni l’ardeur; mais il gardait cette impassibilité stoïque qui se passe d'ardeur et d’illusion , qui voit approcher sans pâlir le moment suprême , et qui , en combattant sans espoir, accepte la défaite comme les hommes acceptent le martyre, avec tout le sangfroid et tout l’héroïsme de la volonté.
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Les égarements de son parti avaient rarement entraîné Vergniaud. Les yeux attachés sur l’Europe, le grand orateur sentait, aussi profondément que Danton, la nécessité de fortifier l’unité de la République pour résister au démembrement de la patrie. Le fédéralisme désespéré de Barbaroux, de Louvet, de M'” e Roland lui faisait pitié. 11 ne s’était jamais servi du fédéralisme àa.ns ses discours que comme d’un argument désespéré propre à faire frémir l’anarchie elle-même. Il sentait que les ennemis les plus acharnés de la France ne pouvaient pas accomplir contre elle quelque chose de plus funeste que le démembrement volontaire rêvé par quelques insensés. Ce qu’il redoutait pour sa patrie de la lutte dans laquelle il était engagé avec la Commune, ce n’était pas tant la proscription et la mort de ses amis, sa propre proscription et sa propre mort, que l’insurrection et la dislocation des départements qui suivraient ce déchirement de la «“présentation. Le patriotisme
VERGNIAUD
étouffait entièrement l’esprit de parti dans l’àme de Vergniaud. Sa parole n’était si ardente que du feu de ce patriotisme.
Dans cette perplexité de son âme, Vergniaud, comme tous les hommes placés en face de l’impossible, ne demandait à la destinée, à ses amis et à ses ennemis, que du temps. 11 avait sacrifié au temps en acceptant la République le lendemain du 10 août, quand il croyait encore, la veille, «à la nécessité transitoire dé la monarchie constitutionnelle. 11 avait sacrifié au temps lorsqu’il avait, contre sa conscience, voté la mort de Louis XVI. Ces deux concessions avaient ajourné le péril , mais comme la digue ajourne les Ilots, en accumulant et en aggravant leur poids; Vergniaud voulait ajourner encore, et, en cédant le gouvernement à la montagne, disputer l'anarchie au peuple et prévenir la rupture de Paris et des départements. Sans ambition pour lui-même , sans vanité même pour son nom , il ne lui en coûtait rien de livrer la puissance à ses rivaux. Il se sentait par la nature au-dessus de ceux qui le domineraient par la politique. Sa puissance était son génie; on ne pouvait le lui dérober. En cédant le pouvoir il ne croyait rien céder, pas même la gloire ; car la gloire du sacrifice était plus grande à ses yeux que celle de la domination.
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Vergniaud inclinait donc aux mesures de transaction. Mais il n'y eut pas de transaction possible. L’insurrection du peuple fomentée par la Commune décida l'arrestation des girondins. La veille du 31 mai, les députés menacés, redoutant les embûches de cette nuit, n’avaient pas couché dans leurs demeures. Vergniaud seul, toujours impassible et résigné à la fatalité, avait obstinément refusé de prendre aucune mesure de sûreté. « Que m’importe ma vie? avait-il répondu. Mon sang serait peut-être plus éloquent que mes paroles pour réveiller et pour sauver ma patrie. Qu’ils le versent, s’il doit retomber sur eux! » Vergniaud se fiait comme toujours au hasard et à son génie, et ne voulait rien résoudre avant l'événement. Son courage même nuisait à l'énergie de ses résolutions. Il acceptait trop la mort pour chercher à l’éviter. La mort semblait tellement placée sur toutes les routes de la Révolution pour lui, qu’il était complètement indifférent sur le choix de celle qui
VERGMAUD.
devait l’y conduire. La force qui naît du désespoir ne produit que de la résignation. Il y a de l’espérance dans l'héroïsme. Vergniaud était le plus éloquent des citoyens, il n’était pas un combattant.
Lorsque la Convention se frappant elle-même eut proscrit les vingt-deux, plusieurs des girondins s’évadèrent. Vergniaud resta sur son banc, attendant vainement les hommes armés qui devaient s'assurer de sa personne; ne les voyant pas venir, il se rendit de lui-même à sa demeure. Des gendarmes furent envoyés par le Comité révolutionnaire pour le garder à vue dans sa maison.
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La captivité des girondins emprisonnés après le 31 mai suivit dans son indulgence et ses rigueurs les oscillations de l'opinion publique. D’abord douce, honteuse d’elle-mème et pour ainsi dire nominale, elle se borna à un confinement dans leur propre demeure, sous la surveillance d’un gendarme. Les occasions de s'évader étaient fréquentes et faciles. Kéunis à leur famille, visités par leurs amis, servis par leurs domestiques, pourvus d'or et de faux passeports, on avait semblé tenter, par ces mesures de tolérance, leurs dispositions à la fuite. La montagne était plus embarrassée que jalouse de ses victimes. Mais après les désastres de l’armée du Nord , les succès de la Vendée, les insurrections du Calvados , de Marseille, de Lyon, de Toulon, après la proclamation de la terreur, le jugement de Custine, le supplice de la reine et la loi sur les suspects, cette captivité s’était resserrée. On les avait jetés à l'Abbaye, puis au Luxembourg, puis aux Carmes, réunis par le
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môme crime et groupés par le même sort. Longtemps confondus avec les suspects de royalisme pu de fédéralisme, les girondins s’étaient trouvés associés par le hasard, ce vengeur aveugle des vaincus et des vainqueurs, avec les victimes de leur politique, les vaincus du 10 août, les serviteurs de la royauté, les modérateurs de la Révolution, les nobles, les prêtres, les magistrats. La neutralité des cachots avait amené entre ces hommes ces rapprochements étranges de situation qui sont quelquefois les jeux, quelquefois les vengeances, toujours les leçons des révolutions. On s’était vu et entretenu non sans étonnement, mais sans récrimination et sans haine. La même adversité semblait innocenter tous les partis.
Toutefois, les girondins, inflexibles dans leur républicanisme, conservaient l’attitude révolutionnaire de leur première nature. Ils n’affectaient ni le repentir de leurs opinions, ni l’humiliation de leur chute. Us se confondaient avec la Convention dans tous ses actes d’énergie patriotique et de sévérité contre les royalistes. Ils ne s’en séparaient que pour ce qu’ils nommaient son asservissement et^es crimes. Ils formaient dans les prisons une société à part et un groupe distinct, qui n’était pas une rupture mais un schisme dans la République. Leurs noms, leur célébrité, leur jeunesse, leur éloquence inspiraient la
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curiosité à leurs ennemis, le respect aux détenus, les égards même à leurs geôliers. Quelque chose de leur caractère de représentants du peuple, de leur prestige et de leur puissance, les avait suivis jusque dans leurs cachots. Captifs , ils régnaient encore par la mémoire ou par l’admiration qui les environnait.
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Quand leur procès fut décidé, on resserra encore cette captivité. On les enferma, pour quelques jours, dans l’immense maison des (larmes de la rue de Vaugirard, monastère converti en prison et rendu sinistre par les souvenirs et par les traces du sang des massacres de septembre. Les étages inférieurs de cette prison, déjà remplis de détenus, ne laissaient aux girondins qu’un étroit espace sous les toits de l’ancien couvent, composé d’un corridor obscur et de trois cellules basses ouvrant les unes sur les autres , et semblables aux plombs de Venise. Aucun pas, aucune main, aucune insulte du temps n'y a effacé leurs vestiges. Les traces écrites de proscrits de tous les autres partis de la République s’y trouvent confondues avec celles des girondins. Les noms des amis et des ennemis, des bourreaux et des victimes, y sont accolés sur le même pan de mur.
Les murailles et le plafond de ces chambres, recouverts d’un ciment grossier, offraient aux détenus,
VERGNIAUD
au lieu du papier dont on venait de les priver depuis leur translation , des pages lapidaires sur lesquelles ils pouvaient graver leurs dernières pensées à la pointe de leurs couteaux, ou les écrire avec le pinceau. Ces pensées , généralement exprimées en maximes brèves et proverbiales, ou en vers latins, laDgue immortelle, couvrent encore aujourd’hui le ciment, et font de ces murailles le dernier entretien et la suprême confidence des girondins. Presque toutes écrites avec du sang, elles en conservent encore la couleur. Elles semblent imprimer ainsi , dans les regards qui les déchiffrent, quelque chose de l'homme lui-même qui les a écrites avec sa substance et avec sa vie. C’est le martyre des premiers républicains se rendant témoignage de sa propre main et avec son propre sang. Aucune n’atteste un regret ou une faiblesse. Le gémissement du malheur n’y amollit pas la conviction. Presque toutes sont un hymne à la constance, un défi à la mort, un appel à l’immortalité.
Entre autres, on y lit en grosses lettres avec du sang, de la main de Vergniaud :
Polius raori qu»m fœdari !
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Les girondins furent transférés pendant la nuit dans leur dernière prison , à la Conciergerie. On les plaça dans un quartier distinct du reste de la prison. f,es cachots étaient contigus. L’impossibilité de s’évader de ces murs scellés de triples guichets, de barreaux de fer, de verrous et de sentinelles, avait fait adoucir le régime du secret auquel ils avaient été quelque temps soumis. On leur avait permis l’usage de l’encre et du papier. Ils lisaient les feuilles publiques; Us communiquaient, dans le guichet, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis.
Le beau-frère de Vergniaud, M. Alluaud, arriva de Limoges pour apporter un peu d’argent au prisonnier, car Vergniaud était dans un dénûment complet; ses vêtements même tombaient en lambeaux. M. Alluaud avait amené avec lui son fils, enfant de dix ans, dont les traits rappelaient au détenu l'image de sa sœur chérie. L’enfant, en voyant son oncle enfermé comme un scélérat, le visage amaigri, le teint
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hâve, les cheveux ('■pars, la barbe longue, les habits sales et usés tombant de ses épaules, se prit à pleurer et se rejeta avec effroi contre les genoux de son père : « Mon enfant, lui dit le prisonnier en le prenant dans ses bras, rassure-toi et regarde-moi bien; quand tu seras homme , tu diras que tu as vu Vergniaud , le fondateur de la République, dans le plus beau temps et dans le plus glorieux costume de sa vie : celui où il souffrait la persécution des scélérats, et où il se préparait à mourir pour les hommes libres. »
l/enfant s’en souvint en effet, et le redit cinquante ans après à celui qui écrit ces lignes.
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Vergniaud n’affectait ni la gaieté à contre-sens de ses jeunes amis Ducos et Fonfrède, ni la solennité de Lasource, ni l’impatiente ardeur de mourir de Valazé, ni la préoccupation laborieuse de Brissot pour justifier devant la postérité sa mémoire. Il paraissait aussi insouciant de son souvenir, qu'il l’avait été de sa vie. Serein, grave, naturel, quelquefois souriant, plus souvent pensif, il n’écrivait rien, il parlait peu, il- semblait user, sans bâte comme sans regret, des jours dont l’oisiveté forcée ne messeyait pas trop à son caractère. Pilote arraché du timon pendant une tempête, il se reposait sur le pont, aux oscillations du navire dont la manœuvre ne le regardait plus. Son âme forte, et que sa force même rendait quelquefois trop immobile, son génie prophétique, mais paresseux, ne lui laissaient que peu de sensibilité sur luimême. il résumait d’un coup d’œil et d’un mot toute une situation, et ne la sentait plus dans ses détails. Seul et morne sur son lit ou dans le préau,
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il illuminait quelquefois l'entretien par un de ces éclairs d’éloquence que le cachot n’encadrait pas moins majestueusement que la tribune. Ses collègues émus l’applaudissaient et le suppliaient de noter ces improvisations pour l’heure du tribunal ou pour la postérité. Vergniaud ne daignait pas ramasser ces miettes de son génie. L’éloquence chez lui n'était pas un art, c’était son âme même; il était sûr de la porter toujours avec lui, et delà retrouver dans l'occasion. Il l’estimait comme une arme pour combattre, et non pour s’en parer devant le temps et devant * l’avenir. Sa pensée évaporée, il ne cherchait pas à en conserver l’inutile écho. II retombait dans son sommeil ou dans son indifférence.
II s’entretenait souvent avec Fauchet, et, sans partager sa foi, il goûtait les théories et les espérances du christianisme. 11 considérait cette religion comme la vraie philosophie de l’humanité, revêtue de mystères et de mythes, pour la rendre accessible à la faiblesse de l’enfance éternelle du genre humain.
Il respectait le christianisme comme le fondeur respecte l’or dans une monnaie altérée. Il ne voulait pas la destruction, mais l’épuration lente, libre et prudente du culte. « Dégager Dieu de son image, disait-il, c’est la dernière œuvre de la philosophie et de la Révolution. »
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Vergniaud estimait beaucoup plus le talent de Fauchet depuis que ce talent vague et déclamatoire s’était vivifié et comme sanctifié par la résurrection du sentiment religieux dans l’âme de l'évêque du Calvados, et par le pressentiment du martyre. Hors de ces entretiens, l’attitude de Vergniaud était l’insouciance; non cette insouciance de l’homme léger qui ne s’élève pas jusqu’à la dignité de son sort, et qui profane les trois plus saintes choses de la vie : la conscience, l’infortune et la mort; mais cette insouciance de l’homme grave qui juge sa propre situation, qui la domine et qui donne des distractions à sa vie jusqu’à l’heure où il la sacrifie à un devoir.
Tel était Vergniaud dans sa prison. Il ne paraissait le plus impassible de ses compagnons d'infortune que parce qu’il était le plus réfléchi et le plus grand. L’amitié avait un ascendant souverain sur son âme. La veille du jour où le procès de ses coaccusés s’ouvrit, il jeta dans la cour le poison qu’il avait porté depuis cinq mois sur lui, afin de mourir de la même mort que ses amis, et pour leur tenir compagnie jusqu'à l’échafaud.
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