XVI J
Le 2 2 octobre, on leur communiqua leur acte d’accusation, et le 26 leur procès commença.
A midi, les accusés furent introduits. On en comptait vingt-deux. Ils entrèrent un à un, entre deux baies de gendarmes, dans la salle d'audience. Ils prirent place en silence sur le banc des accusés.
Vergniaud s’avançait le dernier et le plus regardé de tous. Tout Paris le connaissait et l’avait vu, dans sa majestueuse perspective, sur le piédestal de lq tribune. On était curieux de contempler non-seulement l’orateur de plain-pied avec ses ennemis, mais l'homme descendu jusqu'à la sellette de l'accusé. On attendait de lui des efforts et des éclats d’éloquence qui donneraient au drame du procès des péripéties et des retours d’opinion dignes des jours de Démosthène et de Cicéron, Le prestige de Vergniaud l’environnait tout entier. Il était de ces hommes dont on attend tout, même l'impossible.
lin murmure d’intérêt et de compassion s’éleva à
son aspect. Ce n'était plus le Vergniaud de la Convention, c'était le prisonnier du peuple. Ses muscles, détendus par l’oisiveté et par le découragement de l’àme, n’accentuaient plus la charpente un peu massive et un peu molle de son corps. Il y avait dans son attitude un abandon de lui-même qui ressemblait à l’afTaiblissement. Sa taille était lourde, sa démarche était pesante, son œil ébloui ou éteint, ses joues étaient gonflées ou flasques, son teint livide et délavé avait contracté la pâleur des prisons. Son front suintait de moiteur. Les boucles de ses cheveux semblaient collées à sa peau par cette sueur perpétuelle. Il était couvertdu môme habit bleu, à longues basques pendantes et à large collet renversé, dont on l'avait vu toujours revêtu à la Convention; mais cet habit, devenu trop étroit pour ses membres grossis, éclatait sur les épaules, s'écartait sur la poitrine et gênait ses mouvements comme un vêtement d'emprunt.
Toute sa personne respirait la décadence des grandes choses. On s’attendrissait volontairement en le voyant; on ne frémissait plus. C’était l'athlète renversé et couché à terre. Bien que Vergniaud fût entré le dernier, ses collègues lui firent place au milieu du banc, comme à un chef autour duquel ils se faisaient gloire de se grouper.
VKRG.MAID.
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WHI.
Au lieu de porter la défense à la hauteur de leur situation et de leur âme, sur le terrain de la politique générale, et d'avouer le crime glorieux d’avoir voulu modérer la République pour la rendre irréprochable et invincible, les girondins se bornèrent à se couvrir individuellement contre les coups de leurs ennemis. Leur défense en fut dégradée et leur dignité s'abaissa. Vergniaud lur-inême parut s’excuser plus que se glorifier de ses opinions. Aucun mot digne de retentir dans l’histoire ne jaillit du cœur de ces grands accusés. La crainte de compromettre un reste de vie scella leurs lèvres. Le soin de sauver leurs jours nuisit au soin de venger leur mémoire. Ils ne redevinrent grands qu’après avoir perdu toute espérance.
Le jury ferma les débats le 30 octobre, à huit heures du soir. Tous les accusés furent déclarés coupables d’avoir conspiré contre l’unité et l’indivisibilité de la République, et condamnés à mort.
VEHGNIAUD.
A ce mot de mort, un cri d’étonnement et d’horreur s'élève des bancs des accusés. Vergniaud, placé sur le banc le plus élevé, promène, impassible, sur le tribunal, sur ses collègues et sur la foule, un regard qui semble résumer la scène et chercher dans le passé un exemple et une image d’une pareille dérision de la destinée et d’une pareille ingratitude du peuple.
VKBGMAl'D.
Le député Bailleul, proscrit comme les girondins, mais échappé à la proscription et caché dans Paris, leur avait promis de leur faire apporter du dehors, le jour de leur jugement, un dernier repas triomphal ou funèbre, selon l’arrêt, en réjouissance de leur liberté ou en commémoration de leur mort. Bailleul, quoique invisible, avait tenu sa promesse par l’intermédiaire d’un ami. Le souper funéraire était dressé dans le grand cachot. Les mets recherchés, les vins rares, les, fleurs chères, les flambeaux nombreux couvraient la table de chêne des prisons. Luxe de l’adieu suprême, prodigalité des mourants qui n'ont rien à épargner pour le jour suivant. Les condamnés s'assirent à ce dernier banquet, d’abord pour restaurer en silence leurs forces épuisées, puis ils y restèrent pour attendre le jour avec patience et distraction. Ce n’était pas la peine de dormir.
Le repas fut prolongé jusqu’au premier crépuscule. Vergniaud, placé au milieu de la table, la présidait
avec la même dignité calme qu'il avait gardée la nuit du 10 août, en présidant la Convention. Vergniaud était de tous celui qui avait le moins à regretter en quittant la vie, car il avait accompli sa gloire, et il ne laissait ni père, ni mère, ni épouse, ni enfants derrière lui.
Rien n’indiqua, pendant longtemps, dans les physionomies et dans les propos, que le repas fût le prélude d’un supplice. Ils mangèrent et burent avec appétit, mais sobrement. Quand on eut emporté les mets et laissé seulement sur la table les fruits, les flacons et les fleurs, l’entretien devint tour à tour animé, bruyant et grave, comme l’entretien d’hommes insouciants dont la chaleur du vin délie la langue et les pensées.
Vers le matin, il prit un tour plus sérieux et plus solennel. Brissot parla en prophète des malheurs de la République, décapitée de ses plus vertueux et de ses plus éloquents citoyens.
« Que de sang ne faudrait -il pas pour laver le
nôtre! » s’écria-t-il en finissant. Ils se turent tous un moment, et parurent consternés devant le fantôme de l’avenir évoqué par Brissot : « Mes amis , reprit Vergniaud, en greffant l’arbre, nous l’avons tué; il était trop vieux ; Robespierre le coupe. Sera-t-il plus heureux que nous? Non. Ce sol est trop léger pour
VERGNIAUD
nourrir les racines de la liberté civique, ce peuple est trop enfant pour manier ses lois sans se blesser; il reviendra à ses rois, comme l'enfant revient à ses hochets!... Nous nous sommes trompés de temps en naissant et en mourant pour la liberté du monde , poursuivit— il ; nous nous sommes crus à Rome, et nous étions à Paris! Mais les révolutions sont comme ces crises qui blanchissent en une nuit la tête d’un homme : elles mûrissent vite les peuples. Le sang de nos veines est assez chaud pour féconder le sol de la République. N’emportons pas avec nous l’avenir, et laissons l’espérance au peuple en échange de la mort qu’il va nous donner ! »
11 y eut un long silence après les paroles de Vergniaud , et l’entretien s’élança de la terre au ciel avec les pensées. L’immortalité de l’âme et les sublimes conjectures de la vie future 1 à laquelle ils touchaient occupèrent les instants qui restaient à la conversation. Les voix baissèrent; l’accent se solcnnisa; les sourires s’effacèrent ; le son de la parole devint grave et sourd comme le bruit du marteau qui sonde une tombe. Fonfrède , Gensonné, Carra, Fauchet, Urissot tinrent des discours où respirait toute la divinité de la raison humaine, et toute la certitude de la conscience sous les mystérieux problèmes de la destinée immatérielle de l’esprit humain.
Vergniaud, qui se taisait jusque-là, interpellé par ses amis, résuma le débat. Jamais son front, son geste , sa parole , l’accent souterrain de sa voix n’avaient remué de si profondes fibres dans le cœur de ses auditoires. 11 semblait parler du haut de. la tribune de Dieu.
VKRGNIAUD.
Après avoir relié, en un seul et invincible faisceau, toutes les preuves morales de l’existence d'un premier être, qu’il appelait, comme son temps, l’Être suprême; après avoir démontré la nécessité d’une providence, conséquence de l’excellence de cet Être suprême sur les créations émanées de lui, et la nécessité de la justice, dette divine du Créateur envers ses œuvres ; après avoir cité , de Socrate à Cicéron et de Cicéron à tous les justes immolés, la croyance universelle des peuples et des sages, preuve audessus de toutes jes preuves, puisqu’elle est dans la nature un instinct de seconde vie aussi irréfutable que l’instinct de la vie présente; après avoir poussé jusqu’à l’évidence et jusqu’à l’enthousiasme la certitude d’une continuation de l’être après cet être mortel non détruit, métamorphosé par la mort : « Mais, dit-il en termes plus éloquents et en s’exaltant jusqu’au lyrisme du prophète politique et en ramenant le sujet à la situation de ses coaccusés, pour prendre sa dernière preuve en eux-mêmes, la meilleure démonstration de l’immortalité, u’est-ce pas nous? nous ici? nous calmes, sereins, impassibles à côté du cadavre de notre ami, en face de notre propre cadavre, discutant, comme une paisible assemblée de philosophes, sur l’éclair ou sur la nuit qui suivra immédiatement notre dernier soupir, et mourant plus
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heureux que Danton, qui va vivre, et que Robespierre, qui va triompher?
« Or, pourquoi ce calme dans nos discours et cette sérénité dans nos âmes? N’est-ce pas en nous le sentiment d’avoir accompli un grand devoir envers l’humanité ? Eh bien ! qu’est-ce donc que la patrie , qu’est-ce donc que l'humanité? Est-ce cet amas de poussière animée qui est un homme aujourd’hui, qui sera de la boue et du sang demain? Non, ce n’est pas pour cette fange vivante , c’est pour l’àrne de l’humanité et de la patrie que nous mourons ! Mais qui sommes- nous donc nous-mêmes, sinon une parcelle de cette âme collective du genre humain ? Chaque homme aussi, dont se compose notre espèce, a un esprit immortel, impérissable et confondu avec •cette âme de la patrie et du genre humain , pour laquelle il est si beau et si doux de se dévouer, de souffrir et de mourir! Voilà pourquoi nous ne sommes pas de sublimes dupes, continua-t-il, mais des êtres conséquents à leur instinct moral, et qui vont, aprèâ ce devoir accompli, vivre encore, souffrir ou jouir dans l’immortalité des destinées de l’humanité. Mourons donc, non avec confiance, mais avec certitude. Notre témoin, dans ce grand procès avec la mort, c’est notre conscience! notre juge, c’est ce grand Être dont les siècles cherchent le nom, et dont nous ser-
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vous les desseins connue des outils qu’il brise dans l’ouvrage, mais dont les débris .tombent à ses pieds. La mort n’est que le plus puissant acte de la vie. car elle enfante une vie supérieure. S’il n’en était pas ainsi, ajouta-t-il avec plus de recueillement, il y aurait donc quelque chose de plus grand que Dieu. Ce serait l’homme juste tel que nous, s’immolant, sans récompense et sans avenir , à la patrie ! Cette supposition est une ineptie ou un blasphème. Je la repousse avec mépris ou avec horreur... Non, Vergniaud n’est pas plus grand que Dieu; mais Dieu est plus juste <pte Vergniaud, et ne l'élèvera demain sur un échafaud que pour le justifier et le venger dans l’avenir ! >>
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A dix heures, les exécuteurs entrèrent pour préparer les têtes des condamnés au couteau et pour lier leurs mains. Tous vinrent d'eux-mêmes incliner leurs fronts sous les ciseaux et tendre leurs bras aux cordes.
Vergniaud tira sa montre, écrivit avec la pointe d’une épingle quelques initiales et la date du 30 octobre dans l’intérieur de la boîte d'or; il glissa la montre dans la main d’un des assistants , pour qu’on la remît à une jeune fille qu’il aimait d'un amour de frère et qu’il se proposait, dit-on, d’épouser plus tard.
Quand tous les cheveux furent tombés sur les dalles du cachot, les exécuteurs et les gendarmes rassemblèrent les condamnés et les firent marcher en colonne vers la cour du Palais. Cinq charrettes attendaient leur charge. Une foule immense les environnait. Au premier pas hors de la Conciergerie , les
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girondins entonnèrent , d'une seule voix et comme une marche funèbre, la première strophe de la Marseillaise , en appuyant avec une énergie significative sur ces vers à double sens :
Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé.
De ce moment, ils cessèrent de s’occuper d’euxmêmes pour ne penser qu’à l’exemple de mort républicaine qu'ils voulaient laisser au peuple. Leurs voix ne retombaient un moment, à la fin de chaque strophe, que pour se relever plus énergique et plus retentissante au premier vers de la strophe suivante.
Arrivés au pied de l’échafaud , ils s’embrassèrent tous en signe de communion dans la liberté , dans la vie et dans la mort. Puis ils reprirent le chant funèbre pour s’animer mutuellement au supplice, et pour envoyer, jusqu’au moment suprême, à celui qu’on exécutait, la voix de ses compagnons de mort. Tous moururent sans faiblesse.
Le chant baissait d’une voix à chaque coup de hache. Les rangs s'éclaircissaient au pied de la guillotine. line seule voix continua la Marseillaise : c’était Vergniaud, supplicié le dernier. Ces notes suprêmes furent ses dernières paroles. Comme ses com-
pagnons , il ne mourait pas , il s'évanouissait dans l’enthousiasme, et sa vie commencée dans des discours immortels finissait par un hymne à l’éternité de la Révolution.