‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 39 sur 186 · Article delà Reoue des Deux Mondes, i5 novembre · texte numérisé non relu

Article delà Reoue des Deux Mondes, i5 novembre

réductions ou retenues assez fortes : au temps de l'abbé Terray, sur une pension de 800 francs, on n'en touchait que 64o ; sur une pension de 1 000, seulement 800 francs.

Et cependant les hommes de lettres les recherchaient et les sollicitaient. Serait-ce qu'ils avaient l'âme vénale et disposée à mendier la sportule, comme on le leur a parfois reproché ? — Sans aller jusqu'à dire qu'ils n'y voyaient pas du tout un avantage matériel, il nous semble qu'elles étaient à leurs yeux moins un subside — il eût été le plus souvent assez médiocre et précaire — qu'une récompense, une distinction. Ils les recherchaient comme les littérateurs et les artistes d'aujourd'hui recherchent des rubans et des croix ^ En les demandant, ils envisageaient l'honneur au moins autant que le gain. Ils pensaient aussi que, dans certains cas, elles pouvaient, en quelque mesure, être pour eux une sauvegarde : un homme pensionné par le roi n'était pas le premier venu ; on s'attaquait à lui moins volontiers ; on pensait lui devoir des ménagements. C'est ainsi qu'en jugeait Voltaire : lorsque Louis XV fit revivre pour lui cette pension « oubliée » depuis douze ans, « peut-être est-il bon, écrivait-il à Duclos, que cette nouvelle parvienne aux ennemis de la littérature et de la philosophie » . Si les pensions royales parurent désirables aux gens de lettres, c'est surtout, nous semble-t-il, parce qu'elles leur donnaient quelque considération et un peu de sécurité. Mais, au reste, elles ne furent pour eux qu'un revenu assez mince et, comme on Fa vu, très peu assurée

1. Il en était ainsi dès longtemps. Voyez le Dictionnaire de Bayle, à l'article sur du Haillan.

2. Outre les pensions sur le trésor royal, le gouvernement en

LES HOMMES DE LETTRES ET LE POUVOIR Bq

Le gouvernement, il est vrai, employait d'autres moyens pour leur venir en aide : il les nommait à des emplois, et certains de ces emplois leur étaient proprement réservés.

Telles étaient les places d'historiographe. — Tandis qu'au xv!!** siècle, on n'avait connu que des historiographes de France, c'est-à-dire du roi, nous voyons, sous Louis XV, un historiographe de la marine (Turpin), un historiographe des bâtiments royaux (l'abbé Le Blanc, Thomas), un historiographe des Menus-Plaisirs (Favart), un historiographe de l'ordre du Saint-Esprit (Saint- Foix). Nous en passons peut-être.

Aux gens de lettres revenaient aussi les emplois de lecteur près des grands personnages de la cour : Moncrif fut lecteur de la reine Marie Leczinska; Collé, Garmontelle, Laujon firent tour à tour cet office chez le duc d'Orléans.

De certains, on faisait des bibliothécaires : Danchet, La Blelterie, l'abbé Barthélémy, d'autres encore furent employés à la Bibliothèque du roi. Ghamfort eut mis-

accordait aussi aux gens de lettres, en les prélevant sur les bénéfices de certains journaux. Gomme condition à l'octroi du privilège, il imposait cette charge au propriétaire d'une feuille. C'est, paraît-il, ^Jme de Pompadour qui, aux environs de 1662, aurait eu cette idée. Aux Archives nationales, sous la cote 0* 636, on trouve un État nominatif des pensions sur le Mercure de France. Cet état se monte à la somme de 3o 4oo francs à répartir inégalement entre vingt personnes. Il ne porte pas de date, mais est certainement postérieur à 1780. — L'Année littéraire de Fréron était soumise à un tribut du même genre : « on me mande, écrit Voltaire à d'Alembert (i i août 1770)» que le ministère a donné cinq mille livres de rente à des gens de lettres sur l'évêché de Fréron. » Les écrivains pouvaient se trouver bien de cette mesure ; mais, en cette affaire, le gouvernement n'était généreux qu'avec l'argent d'autrui.

sion déformer et de conserver la bibliothèque de Madame Elisabeth.

Les places de secrétaire ordinaire près des princes du sang étaient aussi comme un apanage des gens de lettres. Telle était, du moins, l'opinion de Collé : quand Bougainville, secrétaire ordinaire du duc d'Orléans, vint à mourir, Collé brigua sa succession : « J'avais demandé, dit-il, et je demande encore une de ces places... Ces places de secrétaire n'ont jamais été remplies que par des gens de lettres du premier mérite \ » En fait, nous voyons Le Brun secrétaire du prince de Conti, Rulhierre, de Monsieur, Chamfort, du prince de Condé, etc.

Il arriva même à quelques écrivains de bénéficier de certaines grasses sinécures : Gentil-Bernard, Laujon, comme secrétaires des dragons, touchaient un émolument de 20 000 livres ; le secrétariat du commandant des carabiniers valait 1 2 000 francs à Deleyre ; comme secrétaire général des cantons suisses, l'abbé Barthélémy n'avait pas moins de 3o 000 francs ; plus modeste, le gouvernement de la Samaritaine ne rapportait que 6 000 francs à Rulhierre ; en revanche, à la vérité, c'était l'idéal même de la sinécure.

« Il n'y a pas de contrée en Europe, écrit Diderot, où les lettres soient plus honorées, plus récompensées qu'en France. Le nombre des places destinées aux gens de lettres y est très grand'. » C'est dans un mémoire adressé à un homme au pouvoir qu'il parle ainsi et il se peut que, pour cette raison, il se laisse aller à quelque exagération. Il faut pourtant reconnaître que ces places en effet ne manquaient pas.

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