‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 80 sur 186 · I. Paris · texte numérisé non relu

I. Paris

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petite portion à Fauteur sur le produit des bénéfices. Mais, comme il n'est pas juste qu'une pièce que nous nous sommes donné la peine d'apprendre ne nous rapporte pas toujours le bénéfice sur lequel nous avons compté, comme il convient que tous les risques soient pour les poètes, qui n'avancent que leur temps et leur génie, plutôt que pour nous qui avançons notre mémoire et même notre argent, nous déciderons que, dans le cas où la recette ne surpasserait pas de beaucoup la dépense deux fois de suite ou trois fois en différents temps, la pièce cessera d'être la propriété de celui qui l'a créée pour appartenir à nous qui l'avons apprise et à nos successeurs, sans que jamais il puisse prétendre en retenir aucun fruit, quelque succès qu'elle puisse avoir par la suite, quelque bénéfice qu'elle puisse nous procurer. » Est-ce là de l'exagération de polémiste? Pas le moins du monde. Framery présente les faits de façon plaisante, mais il ne les altère en rien. Il est rigoureusement vrai que les comédiens usurpèrent délibérément la propriété des auteurs, qu'ils rétribuèrent leur travail de la façon la plus arbitraire et la moins libérale, qu'ils servirent très mal leur intérêt littéraire, qu'ils eurent enfin vis-àvis d'eux l'attitude insolente et despotique, le ton dédaigneux dont Framery a tâché de donner l'idée.

Nous n'insisterons pas sur la question d'argent. Non pas qu'elle n'ait son importance ; mais, comme elle a été déjà amplement étudiée *, nous nous contenterons de rappeler ce qui nous paraît essentiel.

I. Voir particulièrement Beaumarchais et son temps, par de Lo-

l3^ LES HOMMES DE LETTRES AU XVHI* SIECLE

Vers le milieu du xvii" siècle*, c'est-à-dire au temps où les entreprises théâtrales commençaient à se régulariser, les arrangements entre auteurs et comédiens se faisaient de deux façons : ou bien l'ouvrage était acheté comptant, à un prix qui, naturellement, variait suivant les chances présumées de succès et selon la notoriété du poète; ou bien les comédiens s'engag«aient à acquitter à l'auteur un droit proportionnel sur les recettes ^ Le ^rix maximum des ouvrages acquis à forfait était, d'après Chappuzeau, de deux cents pistoles; quant au droit proportionnel, il représentait d'habitude deux parts d'acteur. Ce second mode de traité paraît avoir été de plus en plus usité et, avec le temps, il se substitua presque complètement au marché au comptant. Il était, en effet, plus équitable, ou, du moins, il l'eût été, si les comédiens n'avaient pas cessé de payer le droit proportionnel du moment où les recettes fléchissaient jusqu'à un certain point, s'ils ne s'étaient pas arrogé le pouvoir de déterminer seuls ce moment, s'ils n'avaient pas enfin décidé de leur chef qu'à partir de ce moment la pièce qu'ils avaient représentée devenait leur propriété. De plus, ils avaient réussi à faire passer en coutume que, dès lors qu'une œuvre dramatique avait été imprimée, l'auteur ne pouvait plus rien prétendre sur elle, au cas où elle venait à être jouée sur un théâtre. — On ne voit pas

ménie, tome II, i et suiv. , Paris, i856; la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (chapitre premier), par J. Bayet, Paris, 1908, et surtout les Auteurs dramatiques et la Comédie-Française aux xviie et xviiie siècles, par J. Bonnassies, Paris, 1874.

I. Pour la période de début voir le Théâtre français, par Chappuzeau, Lyon, 1674.

a. On dit en général que c'est Quinault qui aurait été payé le premier de cette façon pour sa pièce les Rivales (i653).

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que les auteurs aient protesté contre ces pratiques : peu nombreux encore, isolés en face de compagnies organisées, ils subirent, sans mot dire, les exigences de ces intermédiaires dont ils ne pouvaient se passer pour se mettre en vue. Bons princes, au reste, les comédiens alors les traitaient en camarades. Quand ils avaient fait avec un auteur un marché léonin, on ne se quittait point, dit Ghappuzeau, « sans se régaler ensemble ». Ce fut l'âge d'or. Après que la lettre de cachet du 21 octobre 1680 eut, par la réunion des deux troupes de l'Hôtel de Bourgogne et de la rue Guénégaut, constitué la Comédie-Française, et que le monopole de représenter à Paris des tragédies et de grandes comédies eut été concédé à la nouvelle troupe, ses membres virent tout de suite quel intérêt ils avaient à fixer en quelque sorte des usages qui leur étaient si avantageux. Dans leurs assemblées ils prirent, sans consulter personne, surtout sans consulter les auteurs, des résolutions qui transformaient en règle ce qui n'avait été jusque-là qu'une coutume. Puis ils réussirent à faire consacrer leurs décisions par l'autorité. Les règlements de 1697, ^726, 17^7, acceptés ou sanctionnés par la supériorité^ , comme on disait alors, ne font guère que codifier des dispositions que les comédiens avaient déjà arrêtées de leur autorité privée. Sans entrer dans le détail, disons que ces règlements admettent l'usurpation par laquelle les comédiens s'attribuent la pro-

I . « Les Premiers Gentilshommes de la Chambre du roi furent chargés, dès le début du règne de Louis XIV de la haute direction des Comédies Leur pourvoir et celui des Intendants des

Menus Plaisirs dura jusqu'à la Révolution, partagé, vers les dernières années de la monarchie, par le Ministre de la Maison du Roi » (Note de J. Bonnassies, p. 76, de son Histoire administrative de la Comédie-Française, Paris, 187^)-

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priété d'une pièce après une série de représentations; ils n'accordent à l'auteur un droit proportionnel que durant le temps où la recette ne descend pas au-dessous d'un certain chiffre que les comédiens seuls ont fixé. Les seules différences qu'on relève dans ces règlements portent: i® sur ce qu'il faut entendre par la recette, a** sur les conditions d'après lesquelles une pièce est tombée dans les règles, c'est-à-dire a cessé de faire la somme exigée.

Si étrange que cela nous semble, les auteurs acceptèrent d'abord sans difficulté que leur spoliation pilt ainsi devenir légale. L'accoutumance les rendait insensibles h l'iniquité dont ils étaient victimes. Lorsqu'ils commencèrent à réclamer, ce ne fut pas contre les règlements eux-mêmes, mais contre la déloyauté et l'improbité avec lesquelles les comédiens les interprétaient et les appliquaient.

Ils se plaignirent : de ce que les comédiens ne faisaient pas entier dans le compte de la recette le produit des loges qu'ils louaient à l'année, ce qui, plus ou moins , représentait une somme de i5oooo francs; de ce que, ne se contentant pas de déduire de la recette les frais ordinaires et journaliers, ils en défalquaient toutes les dépenses qu'il leur plaisait; par exemple, les entrées qu'ils accordaient de leur grâce ; et, en outre, ils comptaient à l'auteur l'impôt des pauvres à son taux nominal, alors qu'au moyen d'un abonnement passé avec l'administration, ils subissaient un prélèvement beaucoup moins élevé ; de ce que, pour devenir plus tôt propriétaires d'une pièce, ils s'arrangeaient pour la faire tomber dans les règles, en la jouant à de mauvais jours, en faisant tenir les rôles par des doubles, etc. ; de ce qu'ils ne fournissaient jamais de comptes réguliers, mais des aperçus ,

comme ils disaient, et se refusaient à donner communication de leurs registres.

Sur ces divers griefs, les auteurs intentèrent plus d'un procès aux comédiens ; mais ceux-ci, grâce à l'intervention des Gentilshommes de la Chambre, faisaient évoquer l'afTaire devant le conseil du roi et alors elle était ^ autant dire, enterrée.

Un jour vint pourtant où ils ne s'en tirèrent pas à si bon compte. Quand Sedaine fit représenter le Philosophe sans le savoir, après une assez longue série de représentations, il envoya chercher de l'argent à la caisse des comédiens ; on lui répondit que sa pièâe était tombée dans les règles et qu'il n'avait plus aucun droit à toucher. « L'auteur..., dit Bachaumont, a écrit aux histrions une lettre à cheval où il les traite avec le dernier mépris

et attaque même leur probité Cette affaire fait grand

bruit et pourrait être mise enjustice\ » Cette affaire ne fît pas que du bruit; Sedaine, en définitive, la tourna à la confusion des comédiens : « Les comédiens, dit-il, n'ayant point fait afficher la dernière représentation de ma pièce, je crus avec raison que les représentations suivantes m'appartenaient. Lorsqu'il y en eut un certain nombre je les demandai au caissier; il me dit: « J'ai été porter votre « bordereau à signer; mais MM. les comédiens m'ont « appris que votre pièce était tombée dans les règles et « leur appartenait ». Je fis alors, par l'autorité de M. le duc de Duras, compulser leur registre, et ils furent obligés de me rendre cinq à six cents francs qui m'étaient dus et qu'ils voulaient s'appropriera »

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