Bachaumont, 22 janvier
2. Mémoire adressé par Sedaine à Beaumarchais le 19 juin 1775 (cité par de Loménie dans Beaumarchais et son temps, tome II, n^ 10 des Pièces justificatives).
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Ce n'était là sans doute qu'un succès partiel . Il faut le marquer pourtant ; car il mit les auteurs en goût de lutter et, nous montrerons bientôt comment, la bataille une fois engagée, ils ne se contentèrent plus de reprendre quelques avantages, mais voulurent reconquérir tout leur bien qui avait été envahi.
Il convient aussi de noter un détail qui, de mince importance en lui-même, éclaire cependant d'un jour assez vif la lésine des comédiens et leur mauvais vouloir à l'égard des gens de lettres.
Dès longtemps il était d'usage que les auteurs de pièces représentées ou reçues eussent leurs entrées ; rien ne paraît plus naturel et, pendant de longues années, les choses allèrent d'elles-mêmes. Mais, peu après que le monopole eut été établi, les comédiens prétendirent pouvoir, à leur gré, se soustraire à cet usage. Dans un règlement donné par les Gentilshommes de la Chambre le 27 octobre 1712, on lit : « Ayant appris que le caprice des comédiens refuse souvent aux auteurs leur entrée à la Comédie, Nous ordonnons de laisser entrer ceux des pièces reçues et jouées.... Le comédien contrevenant à cet ordre payera 20 livres d'amende. »
Cette amende de vingt francs n'empêcha rien, comme on pense. Les Gentilshommes de la Chambre durent faire les frais d'un règlement nouveau, le i5 novembre 1709. Il ne paraît pas avoir eu un meilleur succès ; car, dans le règlement du 18 juin 1767, on crut devoir entrer dans un grand détail sur cette question: « Art. 63. L'auteur de deux pièces en cinq actes, celui de trois en trois, celui de quatre en un, ont leur entrée à vie. — Art. 6^. Celui d'une pièce en cinq actes l'a pendant trois ans. — Art. 65. L'auteur jouit de son entrée aussitôt après la réception de sa pièce. — Art. 66. Les comédiens le lais-
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sent entrer dans toute la salle, excepté h l'orchestre, aux deuxièmes loges et au parterre, à peine, en cas de contravention de l'un d'eux, de 20 livres d'amende applicables aux pauvres de la paroisse. »
Ces dispositions ne semblent pas d'une libéralité excessive en faveur des auteurs. Mais les comédiens en jugaient autrement. A la fin de 1768 ou au commencement de 1769, Lekain dressa un État général des entrées gratuites à la Comédie Française. Il estimait, non sans raison, que ces entrées s'étaient trop multipliées ; il constatait qu'il n'y en avait que i/ii en 1726, tandis qu'elles s'étaient élevées à 4 1 6 au moment où il faisait son travail. Dans une Observation il dit, à propos des entrées à vie ou temporaires accordées aux auteurs : « Cet abus n'est pas le moindre de tous. » Or, sait-on quel est sur les 4i6 entrées gratuites le nombre de celles dont les auteurs bénéficient? Il y en a 35 ! *
Il n'est donc pas surprenant que plus d'un comédien se soit donné le plaisir de faire affront à tel écrivain qui ne lui agréait pas. Pour lui refuser la porte, il n'en coûtait que vingt francs d'amende ; c'était pour rien. Lorsqu'en 1776 Mercier, qui avait houspillé l'illustre compagnie, se vit supprimer l'entrée qu'il avait très régulièrement, il n'était pas sans doute le premier dans ce cas*. Mais il fit un beau tapage, et il est vraisemblable qu'il provoqua d'autres réclamations, si bien que les Gentilshommes de la Chambre finirent par s'émouvoir. L'article 18 du règlement qu'ils donnèrent
1. Voir Mémoires de Le Kain, p. i3i, dans la Bibliothèque des Mémoires relatifs à l'Histoire de France, Paris, i888.
2. On peut, au moins, citer l'exemple de Poinsinet de Sivry (Voir Mémoires de M"* Dumesnil, p. 870, Paris, i823).
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le 12 mai 1780 portait : « Les comédiens laissent entrer les auteurs dans toute la salle, excepté aux secondes loges et au parterre, à peine de trois cents livres d'amende, payables par le semainier en défaut et versées dans la caisse des amendes. » S'il n'y avait eu des abus scandaleux, il est clair qu'ils ne se seraient pas décidés à frapper si fort.
Pour faire admettre et représenter leurs œuvres qui cessaient si vite de leur appartenir et qui leur rapportaient si peu, il en coûtait toujours aux auteurs beaucoup de soins, de démarches et souvent même d'avanies. Pendant les cinquante premières années du xviii* siècle, ils furent entièrement à la merci des comédiens pour tout ce qui a trait à l'admission des pièces à la lecture, à leur réception, à leur interprétation, à leur mise en scène. A partir de 1767, des règlements pris par les Gentilshommes de la Chambre parurent tendre à atténuer, sinon à supprimer, certains abus. Il est vrai que l'insubordination des comédiens, la faiblesse de ceux qui se disaient leurs supérieurs, rendirent ces règlements illusoires en bien des cas . Il y a pourtant intérêt à les connaître: par leur analyse, on se rend plus exactement compte de ce qu'était la situation respective des deux parties.
Pour obtenir que son œuvre fût lue, Fauteur s'adressait à quelque comédien près duquel il pouvait avoir accès. C'était un usage qui remontait au temps où comédiens et gens de lettres vivaient en camarades, sur un pied d'égalité ; et, à cette époque, on ne voit pas qu'il ait donné lieu à des plaintes. Il n'en fut plus ainsi après la fondation de la Comédie-Française. Les acteurs,
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devenus privilégiés, en prirent de bonne heure à leur aise avec les auteurs. C'est, du moins, ce que paraît indiquer une disposition du règlement du i5 novembre 171 9 : « Les auteurs présenteront désormais au Gentilhomme en année leurs pièces afin de prévenir toute discussion avec les comédiens. » Mais, pour des raisons faciles à comprendre*, cet article resta toujours lettre morte. En fait, le mode de présentation des pièces ne changea pas ; et les écrivains durent en passer par de fréquentes et pénibles mortifications. Quinault-Dufresne garda trois ans sans le lire le manuscrit du Glorieux, que Destouches lui avait remis. Cailhava, lassé d'attendre, veut retirer une pièce dont il a confié le dépôt à un des principaux acteurs de la Comédie-Française : « Je vole chez lui, dit-il, je ne le trouve point; mais qu'on se rassure : une grosse cuisinière est assise sous la porte cochère, dans son fauteuil à bras : elle épluche nonchalamment des épinards ; elle me dit en ricanant : « N'êtes- vous pas un poète? — Hélas! oui. « — Ne venez- vous pas chercher une pièce ? — Hélas ! « oui. — Attendez». — Là-dessus, elle fouille dans le tas d'herbes, en tire mon manuscrit et me le remet. ^ » Bauvin, très pauvre et très vieux, attend de Mole qu'il présente sa tragédie des Chérusques] pressé parle besoin, Bauvin sollicite sans crainte d'insister. Et voici comment Mole le rabroue : « Eh I Monsieur, cessez de m'excéder ! On jouera votre pièce, soyez-en sûr ! et ne venez plus, de grâce, traîner dans mon antichambre^ ».
1. Les Gentilshommes de la Chambre ne purent manquer de s'apercevoir très vite que ce n'était pas leur affaire de lire des manuscrits.