CANONS CANONS
CALIBRES. AMÉHIGATNS. ESPAGNOLS.
Canons de 20 centimètres 10 »
Canons de 15 à 16 centimètres. 19 10 Canons de 12 centimètres (tir
rapide) 20 17
Canons de 9 à 10 centimètres
(tir rapide) 8 »
Canons de 7 centimètres » 8
Petits calibres à tir rapide .... 83 42
Nous sommes édifiés maintenant sur la supériorité écrasante de l'amiral Dewey : avec de tels atouts en mains on peut jouer la partie sans appréhension. M. Dewey, qui accepterait volontiers de passer pour un homme providentiel, fit un jour à un de nos confrères américains la déclaration suivante :
« Si j'étais un homme religieux dans le sens que l'on donne ordinairement à ce mot, disait l'amiral au collaborateur du Mac Clare's Magazine, c'està-dire si j'étais un bon presbytérien, comme un assez grand nombre de personnes le prétendent, je dirais que le Seigneur a voulu punir l'Espagne des longues années de mauvais gouvernement et de déprédations qu'elle a fait subir aux Philippines. Voyez, nous avons à peine perdu un homme et nous
avons conquis un empire. C'était le jugement de Dieu... Oui, ajouta-t-il d'une voix plus basse, le jugement de Dieu. »
Je ne sais vraiment quel intérêt ia Providence avait à ruiner aux Philippines l'omnipotence de serviteurs aussi pieusement zélés que les moines espagnols : mais j'imagine que, plus encore que le jugement de Dieu, les canons de 20 centimètres de VOlympia eurent une influence décisive sur Tissai de la bataille.
Ajoutez à cela la criminelle incurie du gouvernement espagnol et de l'amiral de Montojo : l'escadre de celui-ci n'était pas sous pression malgré que, depuis deux jours, courait à Manille le bruit de l'arrivée des Américains; aussi c'est à peine si elle put évoluer. Obligés de rester les uns contre les autres dans Tétroite petite baie de Cavité, les navires espagnols se masquaient, se gênaient et offraient au feu des Américains une masse compacte où portaient tous les coups. Les officiers de la marine espagnole s'attendaient si bien à un désastre inévitable que, la veille même de l'arrivée de l'amiral Dewey, quelques-uns étaient venus à Manille faire leurs adieux aux parents et amis; ils retournaient à leur poste en disant qu'ils allaient à la mort.
Les malheureux ne se trompaient pas et la défaite irrémédiable ne fut pas une minute incertaine.
C'est le 1^"^ mai 1898, à cinq heures du matin,
LA DUPLICITÉ IMPÉHiALISTE 113
qu'on put apercevoir des remparts de Cavité, la fumée et les feux de l'escadre américaine qui, après avoir paisiblement franchi la passe, s'avançait en ordre de bataille, VOlympia, vaisseau amiral, en tête, suivi du Baltimore, du RaleigJi, du Pétrel, du Concord et du Boston. Aussitôt averli, Tamiral Montojo fit ses efforts pour se mettre sous vapeur : c'est à peine s'il put déplacer de quelques centaines de brasses les misérables bateaux en bois dont il avait le commandement.
Pendant ce temps, Dewey marchait à Tennemi, se rapprochant d'abord en ligne droite, puis par une suite de lacets destinés à mettre de front ses six unités. D'abord il profita de la supériorité de son artillerie de gros calibre en envoyant à près de 4 kilomètres d'énormes boulets auxquels Montojo avec ses canons de 15 centimètres répondait en vain. La canonnade dura ainsi une partie de la matinée, faisant aux Espagnols de terribles avaries ; puis elle cessa soudain et les Américains semblèrent se recueillir pour un ultime effort.
Il ne se fit pas longtemps attendre et, toujours par une marche en lacets, Dewey s'avança brusquement jusqu'à 2,000 mètreS; faisant feu de toutes ses pièces grosses et petites et foudroyant l'ennemi d'un véritable torrent de projectiles.
Les bateaux espagnols ne résistèrent pas une heure à une si formidable attaque : la Relna Christina et CastUla coulèrent sur place, tandis que le
Mn Juan de Austria, Vlsla de Ciil)a^ Vlsla de Luzon et le Marquez del Duero allèrent s'échouer tout en flammes derrière la pointe de Cayite.
La proximité de la terre fit heureusement que les pertes espagnoles furent relativement modérées : il n'y eut que 58 tués et 236 blessés.
Du côté des Américains, on accusa seulement 8 blessés et les avaries furent insignifiantes.
Tels sont les titres de Famiral Dewey à Fadmiration de la postérité. Si le poète a dit vrai, en proclamant que
A vaincre sans péril on trioniphe sans gloire,
le jugement de l'histoire sera sans doute plus réservé que celui des apologistes contemporains... J'imagine que la postérité sera également sans indulgence pour le haut fait suivant dont l'authenticité m'a été affirmée à Manille par plusieurs personnes dignes de foi : à Fissue de la bataille navale et la flotte de l'amiral Montojo détruite, M. Dewey fit tirer sur le Mindanao, paquebot de la Compagnie transatlantique espagnole qui se trouvait à Cavité sans armement. Pais, lorsque le capitaine du Mindanao, après avoir jeté à la côte son navire incendié par les obus, fit évacuer le bord, on vit les canons américains poursuivre les canots qui conduisaient à terre le malheureux équipage.
Pour ma part, j'ai revécu par la pensée, avec un
LA DJJPLIGI1:É IlPÉRtALISTE iiS
grand serrement de cœur, les tragiques épisodes de la bataille navale encore récente. Il suffit d'une heure pour aller par mer de Manille à Cavité et le trajet est particulièrement curieux tant il a gardé les traces du meurtrier combat.
A peine au sortir du port de Manille, nous trouvons un navire espagnol renfloué à grand'peine, qu'on va conduire à Hong-Kong pour les réparations nécessaires, et qui porte encore les traces béantes des boulets américains.
Plus loin, au ras des flots, une cheminée émerge, c'est celle du cuirassé Castilla. Plus loin encore, nous passons à côté des tristes épaves de la Reina Christina. Quelle tristesse à la vue de ces lugubres débris, de ces flancs immergés qui contiennent encore tant de cadavres et témoignent si lamentablement de la sauvagerie des guerres !
Cavité, où j'aborde après une traversée d'une heure, est maintenant une ville morte, aux larges rues désertes où le pas du promeneur résonne tristement : partout le silence écrasant des lendemains de désastre. Sur la promenade ombragée qui s'étend le long de la mer se dresse encore la statue de Christophe Colomb, décapitée par les femmes de Cavité.
Les malheureuses voulaient lapider Fauteur responsable des malheurs de la Patrie. « S'il n'avait point découvert l'Amérique, disaient-elles, nous n'aurions pas aujourd'hui à pleurer sur de nouveaux malheurs. »
Qae d'autres sourient devant des colères si naïves, je n'en ai pas le courage.
Pour les jeunes femmes de Cavité, Christophe Colomb pouvait-il apparaître, tel qu'il est, comme un glorieux pionnier de la civilisation, comme le génial artisan de l'œuvre émancipatrice de la science? Hélas, non ! Pour elles, simples et naïves, femmes du peuple martyrisées dans leurs tendresses, Christophe Colomb semblait être le symbole des expéditions néfastes, des lointaines aventures où agonise la liberté des peuples jeunes. Consciemment ou non, ce qu'elles lapidaient en lui, c'est le représentant des races dominatrices, des faiseurs d'esclaves I
Je demande pardon aux lecteurs de rn'être laissé entraîner si loin par mes souvenirs personnels et d'avoir un peu trop longtemps oublié Aguinaldo que nous retrouverons à Hong-Kong, gratifié des égards obséquieux et sournois du consul Wildman.
Le *7 mai, Faviso Mac-Calloch arriva à Hong- Kong apportant la nouvelle de la victoire de l'amiral Dewey. Dans la joie du triomphe, Tamiral avait oublié de donner des ordres en ce qui concernait Aguinaldo.
Il fallut attendre jusqu'au voyage suivant de l'aviso, qui revint le 15 du même mois, pour connaître les intentions de l'amiral. Celui-ci demandait à Aguinaldo de se rendre immédiatement à Manille et de s'embarquer dès le lendemain à bord du Mac- Calloch.
Aguinaldo se conforma à ces instructions et s*embarqua aussitôt, reconduit à bord par M. Wildman et M. John Barrett, secrétaire de la légation des Etats-Unis au Siam.
M, Wildman, avant de quitter Aguinaldo, lui fît ses dernières recommandations, lui conseillant vivement d'établir la dictature dès son arrivée aux Philippines.
Ici encore je demande la permission de placer un souvenir personnel.
En passant à Hong-Kong pour me rendre à Manille, au mois d'avril 1899, j'eus Foccasion de voir M. Wildman qui d'ailleurs m'accueillit le plus courtoisement du monde au consulat américain.
— Je suis un ancien journaliste, me dit-il, et je suis enchanté de me mettre à la disposition d'un confrère pour lui fournir tous les renseignements dont il pourrait avoir besoin. Que désirez-vous savoir de moi?
— Je ne vous cacherai pas, répondis-je, que l'opinion publique se montre généralement assez mal disposée à l'égard des Etats-Unis, qu'elle accuse votre pays d'avoir promis l'indépendance aux Philippines et d^avoir manqué ensuite à la parole donnée; on ajoute même que vous avez joué dans les événements qui viennent de se produire un rôle prépondérant. Vous seriez mille fois aimable, puisque vous voulez bien répondre à mes questions, de rétablir, s'il y a lieu, la vérité des faits.
i 18 ÂGfUlNALDO ET LES PHILIPPINS
— Il faut en finir, riposta le Gonsul, avec cette légende que nous avons promis l'indépendance aux Philippins ; en ce qui me concerne, j'ai traité avec Aguinaldo sur les bases suivantes :
.« 1° Aguinaldo devra obéir aux ordres du général en chef américain ;
» 2^ Il devra observer les principes d'humanité dans la conduite des opérations ;
» 3^ Il devra respecter la vie des non combattants. ))
Là s'arrête cette prétendue entente avec les Philippins.
Et comme je faisais poliment observer à M. Wildman combien il me paraissait invraisemblable qu' Aguinaldo ait souscrit à ces conditions et consenti à s'allier aux Américains sans obtenir en échange quelques promesses formelles, le consul me répliqua :
<( — Je n'ai rien promis à Aguinaldo par cette simple raison que je le considérais comme un trop mince personnage pour traiter avec lui ; je le tenais pour un obscur cooli que je faisais attendre, avec les Chinois, dans mon antichambre. »
Ici, vraiment, l'affirmation était un peu osée et je ne pus m'empêcher de faire remarquer à M. Wildman combien j'étais surpris de l'entendre parler si dédaigneusement d'Aguinaldo.
Cet homme, traité comme un simple cooli et confondu parmi les Chinois dans l'antichambre, M. Pratt
et le commandant du Pétrel avaient déjà maintes fois sollicité de lui de longues et fréquentes entrevues ; l'amiral Dewey Favait envoyé chercher par un aviso de son escadre ; et M. Wildman en personne s'était chargé d'acheter des armes pour son compte et Tavait reconduit jusqu'à bord avec les plus grands égards 1
J'étais dès lors édifié sur la bonne foi de mon interlocuteur, sur ia valeur de ses articulations et la conversation se serait inutilement prolongée. Je me hâtai donc de prendre congé du consul américaiu.
A défaut d'autres renseignements, j'avais un échantillon manifeste de la loyauté qui dut présider aux relations entre le chef révolutionnaire et les représentants du gouvernement des Etats-Unis,
Et pourtant MM. Pratt et Wildman n'étaient que des comparses dans la comédie qui se jouait autour d'Aguinaldo. C'est à l'amiral Dewey qu'était réservé le grand rôle. Il s'en acquitta avec un incontestable talent de metteur en scène. Lisez plutôt la suite du récit d'Aguinaldo :
«c A peine le Mac-Calloch eut-il jeté l'ancre au large de Cavité le 17 mai, que l'embarcation de l'amiral montée par son adjudant et secrétaire particulier nous accosta pour me transporter au vaisseau amiral Olympia où je f as, en compagnie de mon adjudant M. Leyba, reçu avec les honneurs dus à un général.
» L'amiral me fit introduire chez lui et après
rechange des salats usités, je lui demandai s'il était vrai qu'il eût envoyé les deux télégrammes au consul à Singapore, télégrammes que ce monsieur m'avait affirmé avoir reçus me concernant. L'amiral répondit affirmativement ajoutant que les Etats- Unis étaient venus aux Philippines pour protéger les indigènes et les délivrer du joug de l'Espagne. Il dit aussi que l'Amérique est en excellente situation au point de vue du territoire, des revenus et des ressources et qu'elle n'a par conséquent pas besoin de colonies, enfin il m'assura « qu'il n'y avait » pas lieu pour moi d'avoir le moindre doute sur » la reconnaissance de l'indépendance des Philip- » pines par les Etats-Unis ». L'amiral me demanda ensuite si j'étais en mesure de pousser le peuple à la révolte contre les Espagnols en menant cette campagne vivement, promptement et d'une manière décisive.
» Je répondis que c'était aux événements à parler, mais que tant qu'une expédition d'armes (au sujet de laquelle le consul Wildman avait reçu des instructions précises pour la faire partir d'un port chinois) se trouvait retardée en Chine, nous ne pourrions rien faire, parce que sans armes, chaque victoire nous ferait perdre plusieurs de nos braves et hardis guerriers philippins. L'amiral m'offrit d'envoyer un vapeur pour presser l'expédition (ceci on fera bien d'en garder mémoire), en outre des ordres qu'il avait donnés au consul de nous aider à
nous procurer des armes et des munitions. Il mit aussitôt à ma disposition tous les canons pris à bord des navires de guerre espagnols ainsi que 68 Mausers et un bon nombre de cartouches qui avaient été rapportées de l'île de Gorregida par le Pétrel.
» Je profitai de la première occasion pour exprimer à l'amiral ma profonde reconnaissance de Tappui accordé au peuple des Philippines par les Etats-Unis et je lui témoignai mon admiration sans bornes pour la grandeur et la bienfaisance du peiaple américain. J'appris naïvement à Famiral qu'avant mon départ de Hong-Kong, les Philippins qui y résidaient avaient tenu une réunion où l'on avait agité et discuté dans tous ses détails « la possi- » bilité (après la défaite des Espagnols et la des- » truction de leur puissance et de leur prestige dans » Tarchipel) d'une guerre des Philippins avec les » Etats-Unis, si le gouvernement américain se refu- » sait à reconnaître notre indépendance. Dans ce » cas les Américains seraient sûrs, personne n'en » doutait, de nous battre, car ils nous trouveraient » épuisés et dépourvus de munitions à cause de » notre lutte avec les Espagnols. Finalement, je » priai le brave amiral d'excuser ma franchise qui )) pouvait paraître friser l'impertinence et je lui » donnai l'assurance que mes paroles n'étaient dic- » tées que par mon désir d'arriver à une parfaite » entente dans l'intérêt des deux partis. »
» L'amiral dit qu'il était très heureux d'avoir
122 AGUINàLDO et les PHILIPPMS
» cette preuve de notre caractère sérieux et de )) notre droiture. Il était d'avis que les Piiilippins et » les Américains devaient agir réciproquement en f) amis et en alliés et il trouvait en conséquence » juste et convenable de faire connaître ODverte- » ment tous les doutes, afin de s'expliquer, d'éviter » les difficultés et d'écarter les défiances. Il ajouta » que, comme il l'avait déjà déclaré, les Etats-Unis » reconnaîtraient indiscutablement l'indépendance » du peuple des Philippines, garantie qu'elle était » par la parole d'honneur des Américains, ce qui, » dit-il, est un engagement plus positif, plus irré- » vocable que toute convention écrite qui pourrait » ne pas être considérée comme obligatoire quand » il y a intention ou désir de la répudier, comme le » cas s'était présenté au sujet de l'accord fait avec » les Espagnols à Biak-Na-Bato. L'amiral me con- » seilla ensuite d'avoir sur-le-champ un pavillon » national, qall reconnaîtrait, dit-il, et protégerait » vis-à-vis des autres nations représentées par les » diverses escadres mouillées dans la baie de Ma- » nille, ajoutant, toutefois, qu'il jugeait bon que la » puissance de l'Espagne fût détruite par nous, » avant de hisser notre pavillon national, afin que » cet acte parût plus important et inspirât plus de » crédit aux yeux du monde et des Etats-Unis en » particulier. Alors quand les navires philippins » passeraient battant le pavillon national sous la » brise, ils attireraient davantage l'attention en
LA BUPLICITE IMPÉRIALISTE i23
» inspirant d'autant plus de respect pour le dra- >; peau de la nation. >:>
» Je remerciai de nouveau l'amiral de son bon conseil et de son offre toute généreuse, en lui donnant à entendre clairement que j'étais prêt à sacrifier ma vie si je pouvais ainsi contribueràaugmenter l'estime que professaient pour lui les Etats-Unis et l'admiration que lui vouaient ses compatriotes. >\
Inutile de dire que M. Tamiral Dewey, toat comme M. Wildman, nie fort énergiquement toutes ces promesses, tous ces engagements et qu'il se défend d'avoir ainsi traité avec Aguinaldo. Je pus m'en assurer lors de la visite que je fis à l'amiral au retour de la promenade à Cavité, racontée plus haut.
Aussitôt que mon embarcation eut accosté l'escalier de tribord de VOlympia^ un officier d'ordonnance se présenta auquel je remis ma carte en sollicitant une audience de l'amiral.
La réponse ne se fit pas attendre et quelques minutes après j'étais invité à monter à bord et conduit au gaillard d'arrière où se tenait M. Dewey.
Le vainqueur de Cavité est de petite taille mais ses épaules sont larges. Sa démarche est restée vive et alerte, ce qui contraste assez singulièrement avec l'âge que paraissent lui donner une moustache et des cheveux tout à fait blancs ; il n'a d'ailleurs pas atteint la soixantaine.
L'amiral a la face plutôt carrée, le menton
i24 AGUIiNALDO ET LES PHILIPPINS
accusé et volontaire ; les yeux sont vifs sous des sourcils épais, le front est haut et large, la bouche autoritaire.
M. Dewey m'offre un siège et, très aimable, s'excuse de ne point parler le français aussi correctement qu'il le souhaiterait. Je constate d'ailleurs que Tamiral s'exprime fort clairement en notre langue et qu'il connaît même à merveille la portée exacte des mots qu'il emploie.
Je demandai à l'amiral son opinion sur la valeur militaire des Philippins.
— Ils sont braves, prononça-t-il, mais ce sont des enfants sans aucune connaissance de la tactique. Et puis ils ont trop de généraux et quels généraux 1 des gens en guenilles et pieds nus qui ressemblent davantage, je vous affirme, à des mendiants qu'à des officiers supérieurs !
C'est avec un sourire narquois que M. Dewey acheva cette phrase.
J'avais la langue levée pour répondre à Félégant amiral que ces généraux en guenilles et aux pieds nus avaient déjà fait passer par de rudes épreuves les généraux bottés et galonnés des Etats-Unis. Mais la place était mal choisie, on en conviendra, pour échanger avec mon interlocuteur des propos aigres-doux.
Je me contentai de remarquer courtoisement que, malgré leur défaut de tactique, les Philippins avaient, semblait -il, apporté un important con-
cours à Tamiral pendant les hostilités contre les Espagnols.
— - Ce furent, ajoutais-je, des alliés précieux 1 et je crois savoir que, notamment lors de la prise de Manille, ils ont accompli des prodiges de valeur.
— Oui, répliqua Tamiral, je dois reconnaître que tandis que j'opérais sur mer, les troupes d'Aguinaldo ont bravement combattu sur terre. Mais je tiens à rectifier l'expression que vous venez d'employer : jamais les Américains n'ont été les alliés des Philippins. A ceux-ci j'ai simplement dit : « Nous avons le même ennemi, luttez de votre » côté, nous du nôtre. » Là s'est bornée notre entente: c'est une action parallèle et non une alliance.
On voit combien l'amiral se calomniait en prétendant mal parler notre langue : voilà, au contraire, des subtilités qui témoignent d'une érudition profonde. En tous cas, il eût été de mauvais goût d'insister et la conversation se poursuivit sur un terrain moins scabreux, l'amiral me disant combien ses équipages étaient hardis et disciplinés et avec quel ensemble s'étaient effectuées les manœuvres pendant la récente bataille navale.
Nous voilà donc en présence de deux affirmations contradictoires : celle d'Aguinaldo et celle de l'amiral : il n'est pas difficile pourtant de dégager la vérité et de décider, par l'étude des faits, à quelle version il convient d'ajouter foi.
D'abord, les témoignages ne manquent pas qui
iâ6 AGUINÂLDO ET LES PHILIPPINS
établissent jusqu'à quel point l'amiral peut facilement changer d'opinion et d'attitude; je me contenterai de citer à cet égard non point la prose plus ou moins suspecte d'un adversaire, mais le passage d'un article signé par un compatriote de M. Dewey.
« La première fois qu'il me reçut à bord de son navire, dans la baie de Manille, dit le correspondant du Mac Clare's Magazine, Tamiral Dewey me prouva, par une infinité d'arguments sans réplique, que les Philippins étaient quarante fois plus capables que les Cubains de se gouverner euxmêmes. Je le revis huit jours plus tard, et, comme il avait complètement oublié notre première conversation, il me démontra par des considérations non moins décisives que les Cubains étaient quarante fois plus capables de se gouverner eux-mêmes que les Philippins. »
Et l'assertion de notre confrère est indiscutablement confirmée par les événements.
Que l'amiral Dewey ait été, au début, admirablement disposé pour les Philippins, cela n'est pas douteux : la façon dont il était entré en pourparlers avec Aguinaldo par rentremise des consuls Pratt et Wildman, son empressement à le ramener à Manille sur un aviso spécialement envoyé à Hong- Kong, sa hâte à lui faciliter un soulèvement révolutionnaire, en témoignent assez. En outre, les journçiux américains de l'époque enregistraient à Y^rni
iLA DUPmGÏXÉ IIPÉRIALIS'IÎE 127
les déclarations enthoitsiastes de ramiral au sujet de ses alliés d'alors,
c< L'amiral Dewey, dit le New- York Herald du 29 décembre 1898, a, sur le peuple philippin et ses capacités, une beaucoup plus haute opinion qu'on ne le croit généralement. Selon lui les Philippins du groupe septentrional, d'abord les 'habitants de riie de Luzon, puis, par ordre, ceux de Gebu, Panay, Leite, Mindoro, sont travailleurs, intelligents, sociables et bien mieux qualifiés que les habitants de Cuba pour se gouverner eux-mêmes. L'amiral Dewey est d'autant plus à même de se prononcer sur les qualités des Cubains que, plus que tout autre officier de marine, il a l'expérience de ce peuple.
» L'amiral Dewey considère comme absolument nécessaire qu'un administrateur de premier ordre soit envoyé à Manille pour se rendre compte de la situation et des aspirations des Républicains philippins, »
Donc, six mois après l'arrivée d'Aguinaldo à Ga> vite, l'amiral Dewey était encore partisan d'accorder rindépendance aux Philippins et il cherchait à diriger dans ce sens l'opinion publique aux Etats- Unis. Et d'ailleurs, l'amiral, à défaut de ses tendances personnelles, était bien obligé par les circonstances de conclure avec Aguinaldo le traité d'alliance dont nous avons vu les clauses. Quand il arriva devant Manille, il n'avait aucune force de
débarquement; les premiers renforts , environ 3,500 hommes, lui arrivèrent seulement le 4 juillet avec le général Anderson ; les deuxièmes, environ 4,000 hommes, le 17 juillet avec le général Green, les troisièmes, les 25, 28, 29 juillet et l^"^ août avec le général Merritt.
Ce n'est pas avec de pareils effectifs qu'il pouvait espérer détruire de fond en comble la puissance espagnole aux Philippines : tout au plus pouvait-il songer à bombarder Manille, puisqu'après le bombardement il n'avait pas de troupes suffisant à occuper la ville.
Donc il avait un besoin absolu des armées révolutionnaires et on comprend à merveille qu'il ait, avant même d'attaquer Fescadre espagnole, songé à s'assurer le concours d'Aguinaldo.
Telle était Fardeur des convictions de l'amiral Dewey, pendant cette période d'entente avec les insurgés, qu'il les communiquait à son entourage. A peine arrivé le général Merritt faisait ses confidences à un correspondant du New- Yorh Herald et ne tarissait pas d^éloges sur ceux qui devenaient en somme ses compagnons d'armes.
« Les Philippins, disait-il, m'ont favorablement impressionné et je pense que les indigènes ont eu à supporter de grandes injustices. J'ai trouvé les Philippins fort sensibles aux bons traitements et je suis certain qu'ils se montreront toujours recon»
LA DUPLICITE IMPERIALISTE 129
naissants des bons procédés dont on usera avec eux*.
» Ils sont bien supérieurs, sur tous les traits du caractère, aux indigènes de toutes les autres parties du monde ; ils sont plus capables de se gouverner eux-mêmes que ne le sont, je pense, les habitants de Cuba. Ils ont des avocats et des docteurs, des hommes de toutes les professions qui supportent la comparaison avec ceux des autres nations. Ils sont dignes, courtois et réservés. »
Bien plus, le général Merritt, non content de faire connaître ainsi ses sentiments par la voie de la presse, tint à les manifester également par voie d'affiche et Ton put lire, sur tous les murs de Cavité, cette déclaration solennelle :
c< Le peuple américain se déclare simplement le champion et le libérateur de tous les peuples opprimés par le mauvais gouvernement de l'Espagne. »
Telles étaient les qualités qu'on reconnaissait alors à ceux qui devaient être traités plus tard de sauvages et de barbares : telles étaient les promesses faites à ceux dont on avait alors besoin l
Nul ne changea d'attitude avec plus de désinvolture que l'amiral Dewey qui montra un zèle incom"