CHAPITRE V
Négociations d'Aguinaldo avec les Etats-Unis. Entrevue avec
le commandant du Pétrel. — Les conventions avec le consul Pratt et le consul Wildman. — Souvenirs personnels. — La bataille de Cavité. — Une victoire facile. — La duplicité de l'amiral Dewey. ■— Comment on change d'opinion. — La proclamation du général Merritt.
Aguinaldo venait d'éprouver la mesure de la loyauté espagnole : il avait une idée de la bonne foi qui préside, en général, aux relations des nations prétendues civilisées avec les peuples qualifiés par elles de sauvages et de barbares.
Mais l'expérience du jeune chef révolutionnaire était encore incomplète, et les événements n'avaient point encore détruit en lui toutes les illusions si tenaces dans les âmes généreuses. Les représentants les plus autorisés des Etats-Unis allaient se charger de compléter la tâche commencée par les généraux espagnols : Aguinaldo ne tarderait pas à connaître
toute la duplicité, toute la fourberie, toute l'hypocrisie que peuvent apporter certains hommes au service d'appétits insatiables et d'ambitions malsaines.
A vrai dire, Âguinaldo est excusable de ne pas avoir éprouvé de défiance au début de ses relations avec la République américaine. Bien d'autres que lui ont été dupes des déclarations humanitaires qui se firent si brocantes, alors que se préparait la guerre contre l'Espagne. On s'imaginait généralement que la prospérité financière des Etats-Unis les mettait au-dessus de certaines nécessités économiques auxquelles le vieux monde est acculé; on croyait que, comprenant à merveille les bienfaits de la paix pour eux si fructueuse, les Américains partaient en guerre seulement émus par les souffrances des Cubains : on se rappelait certaines interventions au Mexique en 1866, au Venezuela en 1875, et on arrivait à penser que vraiment les Etats-Unis avaient le respect du droit des peuples et une généreuse tendance à prendre le parti du faible et de l'opprimé.
Que d'illusions ! La prospérité, au lieu de garantir les Américains contre de nouvelles ambitions, n'a fait que grossir les appétits. La fièvre de l'or s'est emparée de la nation, comme elle s'empare des individus. Les millionnaires ne se montrent-ils pas les plus rapaces, les plus avide?, les plus impitoyables dans la poursuite de nouvelles richesses?
iOO AGULNALDO KT LES PHILIPPINS
Mais ces réflexions sont faciles après coup : elles ne pouvaient venir a Tesprit d'Aguinaldo à Fiieure où consuls, généraux, amiraux, rivalisaient d'ingéniosité pour tendre à sa juvénile loyauté le plus détestable des pièges.
Nous l'avons vu dans le chapitre précédent :
Againaldo s'était engagé, par le traité de Biak-Na- Bato, à prendre ia route de Texil : avec quelques compagnons, il résolut de se fixera Hong-Kong.
Il était à peine installé depuis quelques mois dans la colonie anglaise que de graves événements allaient de nouveau le faire sortir de sa retraite.
Dans les premiers jours de 1898, la situation se tendait de plus en plus entre les Etats-Unis et l'Espagne, et on attendait à tout instant une déclaration de guerre d'un côté ou de l'autre : les Etats- Unis, autrement prévoyants que TEspagne, avaient pris leurs précautions et s'étaient empressés, dès que se manifestèrent les menaces de conflit, de mobiliser leurs flottes et d'envoyer des escadres à proximité des points où vraisemblablement s'engagerait la lutte. Une de ces escadres, sous le commandement de l'amiral Dewey, était venue mouiller dans les eaux de Hong-Kong, n'attendant qu'un signal pour cingler vers Luçon.
Mais les Américains tenaient, en ces circonstances, à se montrer aussi habiles diplomates qu'avisés stratégistes, et, dès la mois de mars, plus d'un mois avant la déclaration de guerre, ils résolurent
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de commencer les négociations avec Aguinaldo.
Plusieurs personnes vinrent trouver celui-ci de la part du commandant du Pétrel, un des navires de Fescadre de l'amiral Dewey, pour solliciter une entrevue.
Cette entrevue, suivie de plusieurs autres, eut lieu le 16 mars : le commandant du Pétrel engagea vivement Aguinaldo à retourner aux Philippines et à reprendre les hostilités contre les Espagnols, promettant Tassistance des Etats-Unis si la guerre éclatait contre l'Espagne,
— Mais, demanda Aguinaldo, que pourraient faire les Etats-Unis en faveur des Philippines ?
— Les Etats-Unis, répondit le commandant, sont une grande et riche nation et n'ont pas besoin de colonie.
Le commandant du Pétrel ne se compromettait guère par cette réponse qui, d'ailleurs, satisfit médiocrement le chef philippin : cela ne l'empêcha pas toutefois de continuer les pourparlers.
Mais, à cette époque, Aguinaldo eut quelques difficultés avec un de ses anciens compagnons devenu l'agent du général Primo de Rivera et, craignant des poursuites, il jugea prudent de quitter Hong-Kong.
Il s'embarqua, le 7 avril, à bord du steamer Taisang, passa quelques jours à Saïgon et arriva, le 21 avril, à Singapour comme passager de VEridan : le 21 avril, la date précise de la décla-
ration de guerre entre les Etats-Unis et l'Espagne.
Aguinaldo avait débarqué secrètement, sous un faux nom, et s'était aussitôt réfugié chez un de ses compatriotes, croyant avoir réussi à garder l'incognito. C'était mal connaître l'intérêt qu'avaient les Américains à ne pas perdre sa trace.
Le jour môme de son arrivée, à quatre heures du soir, un Anglais se présenta chez l'hôte d'Aguinaldo et lui dit que le consul des Etats-Unis, M. Spencer Pratt, serait heureux d'avoir une entrevue avec don Emilio Aguinaldo. Le visiteur reçut pour réponse qu'on ne connaissait pas Aguinaldo dans cette maison. C'était convenu d'avance pour évincer les curieux.
L'Anglais revint néanmoins à plusieurs reprises en persistant à dire qu'il était inutile de lai cacher l'arrivée d'Aguinaldo, le consul Pratt ayant été informé par Tamiral Dewey du voyage du général philippin à Singapour.
Mis au courant de ce qu'avait dit le visiteur, Aguinaldo consentit à se rencontrer avec îe consul Pratt, et une entrevue d'un caractère strictement privé eut lieu entre les deux hommes, de neuf heures du soir à minuit, le 22 avril 1898, dans un faubourg de Singapour.
Pendant cette entrevue, le consul Pratt dit que, puisque les Espagnols n'avaient pas tenu les promesses faites dans le traité de Bïak-Na-Bato, les Philippins avaient le droit de continuer la révolu-
tion qui avait été suspendue par rarrangement conclu^ et, après avoir pressé Aguinaldo de reprendre les hostilités contre les Espagnols, il lui donna rassurance que les Etats-Unis accorderaient plus de liberté et d'avantages matériels aux Philippins que ne leur en avait promis l'Espagne.
D'aussi vagues promesses ne pouvaient satisfaire Aguinaldo qui insista vivement pour connaître les avantages à attendre des Etats-Unis et exprima le désir de rédiger par écrit les clauses et conditions de Tentente proposée.
Les deux interlocuteurs se mirent d'accord sur les articles suivants qui démontrent combien le futur président tenait à prendre ses précautions pour rindépendance des Philippines :
« P L'indépendance des Philippines sera proclamée.
» 2*^ Il sera établi une République centralisée avec un gouvernement dont les membres seront provisoirement nommés par Aguinaldo.
» 3*^ Ce gouvernement reconnaîtra une intervention temporaire des commissaires américains et européens désignés par l'amiral Dewey.
» 4^ Le protectorat américain sera établi dans les mêmes termes et conditions qu'il est accepté à Cuba.
» 5^ Le3 ports des Philippines seront ouverts au commerce universel du monde.
» 6« Des mesures seront prises au sujet de Timmigration chinoise afin qu'elle ne nuise pas aux travaux indigènes.
» 7^ Le système judiciaire sera réformé, et, en attendant la réforme, la justice sera rendue par des juges européens compétents.
» 8"^ La liberté de la presse et d'association sera reconnue.
» 9*^ Il en sera de même de la liberté des cultes .
» 10° L'exploitation des richesses minières de l'archipel sera régularisée.
» 11^ Pour faciliter le développement de la richesse publique, des voies nouvelles seront ouvertes et la création de voies ferrées sera encouragée.
» 12° Les entraves qui sont mises actuellement à la formation des entreprises industrielles et les impôts qui frappent les capitaux étrangers seront abolis.
» 13° Le nouveau gouvernement s'impose l'obligation de maintenir l'ordre et d'empêcher n'importe quelles représailles. »
L'accord étant fait sur ces bases, Âguinaldo observa que la signature du gouvernement américain était indispensable.
— Qu'à cela ne tienne, répondit M. Pratt ; je vais immédiatement télégraphier à l'amiral Dewey qui a les pleins pouvoirs du président Mac-Kinley et qui ne manquera pas de vous donner satisfaction.
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Cette satisfaction, elle arriva sous forme d*ane dépêche qui donnait la réponse de Tamiral et qui fut montrée à Aguinaldo. L'intéressé lui-même ya nous en faire connaître les termes :
c< Le lendemain, dans la matinée, entre dix heures et midi, nous reprîmes la conférence et M. Pratt m'informa alors que l'amiral lui avait envoyé un télégramme en réponse au désir que j'avais exprimé d'avoir une convention par écrit. Il me dit que la réponse de Tamiral était conçue comme suit : « Que » les Etats-Unis reconnaîtraient tout au moins y) Tindépendance des Philippines sous la protection » de la marine des Etats-Unis. Le consul ajouta qu'il » n'était pas nécessaire de conclure un engagement » formel par écrit, attendu que la parole de ramiral » des Etats-Unis équivalait en fait à l'obligation la » plus solennelle de remplir leurs promesses et » assurances verbales exactement et à la lettre, et » qu'il ne fallait pas les mettre au même rang que » les promesses espagnoles ou les idées espagnoles » sur la parole d'honneur d'un honnête homme. » Le consul conclut en disant que le gouvernement » de l'Amérique du Nord est un gouvernement hon- » nête, juste et puissant. »
Continuons de laisser la parole à Aguinaldo qui raconte avec des détails intéressants les péripéties étranges de ces diverses négociations :
« J'étais, écrit-il, aussi impatient que l'amiral Dewey et le consul des Etats-Unis de me trouver
aux Philippines et de renouveler la lutte pour Findépendance.
» Le 25 avril, nous eûmes notre dernière conférence au consulat des Etats-Unis à Singapore. Le consul m'avait invité à me rencontrer avec lui à cette occasion, et dès que nous nous trouvâmes ensemble, il me dit qu'il avait reçu un télégramme de l'amiral Dewey l'invitant à me prier de me rendre à Hong-Kong par le premier steamer, afin dy rejoindre l'amiral qui mouillait alors avec son escadre dans la baie de Mir — un port chinois près de Hong- Kong. — Je répondis à cette proposition par une acceptation et je donnai des instructions à mon aide de camp en vue de nous procurer aussitôt le passage à mes compagnons et à moi, en ayant soin de prendre les tickets aux mêmes noms que nous avions lors de notre traversée de Hong-Kong à Singapore, car il était indispensable que notre voyage se continuât Incognito.
» Le 26 avril, je ma rendis chez le consul Pratt pour lui dire adieu à la veille de mon départ de Singapore par le vapeur Malacca, Le consul m'apprit que lorsque j'arriverais près du port de Hong-Kong, l'embarcatioPx de l'amiral viendrait à ma rencontre et que je quitterais le Malacca pour me laisser transporter à Fescadre américaine (précaution que j'approuvais, car le bruit de mon déplacement ne tarderait pas à devenir le secret de tout le monde). H me pria ensuite de le nommer représentant des
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Philippines aux Etats-Unis, afin d'y patronner avec zèle la reconnaissance officielle de notre indépendance. Je répondis que je le proposerais pour le poste de représentant desPiiilippines aux lîtats-Unis, dès que le gouvernement philippin serait dûment organisé, quoique je jugeasse la récompense insignifiante pour Taide prêtée ; car une fois que notre indépendance serait un fait accompli, je me réservais de lui offrir une haute position dans l'administration des douanes, en accordant en outre certains avantages commerciaux et en contribuant aux frais de la guerre pour telle somme qull jugerait due à sjn gouvernement, les Philippins ayant décidé d'ores et déjà que ces arrangements concordaient avec les exigences de la situation et ne constituaient d'ailleurs qu'un juste et légitime témoignage de reconnaissance de la nation.
» Mais je reprends le récit des faits relatifs à mon retour de Singapore à Hong-Kong.
)) Je quittai Singapore avec mes aides de camp, MM. Pilar et Leyba, en destination de Hong-Kong par le vapeur Malacca.
» En arrivant à Hong-Kong, le 1^^ mai, à deux heures du matin, je ne vis pas l'embarcation qui devait, suivant le consul Pratt, m'attendre à rentrée du port.
)) En réponse à une invitation du consul des Etats-Unis à Hong-Kong, M. Roundwelle-Wildman, je me rendis au consulat et dans la soirée du même
jour, j*eus entre neuf heures et onze heures du soir, un entretien avec M. Wildman. Il me dit que l'amiral Dewey était parti en toute hâte pour Manille en conformité des ordres de son gouvernement lui commandant d'attaquer la flotte espagnole. Il lui avait par conséquent été impossible d'attendre mon arrivée et il avait dû lever l'ancre pour aller livrer bataille aux Espagnols. M. Wildman ajouta que Tamiral Dewey lui avait écrit qu'il enverrait une canonnière pour me transporter aux Philippines. Au cours de cette entrevue avec M, Wildman Je lui parlai de l'embarquement des armes dont il avait été question préalablement et il fat convenu que lui Wildman et le Philippin Théodore Sandico achèveraient de faire le nécessaire pour l'expédition de ces armes et de ces munitions. Je leur remis à cet effet et déposai entre leurs mains une somme de 50.000 dollars.
» Une embarcation à vapeur fut achetée au prix de 15^000 dollars et un contrat fait pour Tachât de 3,000 fusils à 7 dollars chacun et de 200,000 cartouches à 33 dollars 50 cents le mille. »
Aguinaîdo, comme on voit, avait, sans le vouloir, effectué son voyage avec de singulières coïncidences de dates : il débarquait à Singapore le 21 avril, le jour même de la déclaration de guerre : il revient à Hong-Kong le l^^ mai à l'heure même où l'amiral Dewey détruisait à Cavité l'escadre espagnole de l'amiral de Montojo.
L'occasion est bonne de dire en passant ce que M cette bataille navale qui rapporta tant de lauriers à l'amiral Dewey et alimenta pendant si longtemps l'enthousiasme patriotique des impérialistes américains. Le vainqueur est entré aux Etats-Unis avec des allures de triomphateur; il a passé sous des arcs élevés à grands frais; des souscriptions publiques furent lancées à grand fracas pour qu'on pût lui offrir un palais dans la cinquième avenue ; et la popularité s'attacha avec tant de bruit au nom de l'amiral que celui-ci songea pendant quelques mois à aller rafraîchir sa jeune gloire sous les ombrages de la Maison-Blanche.
Sans nier la hardiesse du coup de main de Cavité, il convient pourtant de ramener à des limites plus raisonnables l'admiration qu'on doit à un fait d'armes dont les risques étaient nuls, pour ainsi dire.
L'amiral avait sous ses ordres six navires modernes puissamment armés, montés par des équipages admirablement entraînés : c'étaient : V Olympia (5,900 tonnes, 21 nœuds), bateau amiral; le Baltimore (4,600 tonnes, 20 nœuds); le RaleigJi (3,?00 tonnes, 20 nœuds); le Boston (3,200 tonnes, 18 nœuds) plus deux canonnières : Concorde (1,700 tonnes, 17 nœuds) et Pétrel (870 tonnes, 14 nœuds).
L'amiral Dewey savait en outre, par les renseignements apportés de Manille par le consul américain Williams, que l'entrée de la baie était libre et
qu'il ne risquait pas de rencontrer la moindre torpille.
Quelles étaient, par contre, les forces espagnoles ?
L'amiral Montojo disposait de deux pontons, CasiiUa et Antonio de Ulloa dont les machines étaient hors d'usage et de cinq navires : Reina Chrisiina (3,000 tonnes, 12 nœuds), bateau amiral; Isla de Cuba et Isla de Luzon (1,000 tonnes, 15 nœuds); Don Juan de Austria (1,180 tonnes, 14 nœuds) ; Marques del Duero (500 tonnes, 10 nœuds).
Tous ces bateaux étaient en bois, sans protection et mal armés.
D'ailleurs on se rendra mieux compte par les deux tableaux suivants de la disproportion des forces des deux nations belligérantes*. Les chiffres sont officiels.
AMÉRIGA.INS. ESPAGNOLS.
Nombre de navires 6 7 *
Déplacemeût total ea tonnes. . . 19.400 11.100
Machines (chevaux) 46.000 10.000
Moyenne des vitesses en nœuds. 18,4 13,2
Vitesse maxima et nciinima.. .. . 21-15 15-10
Nombre de canons 138 70
Poids de la bordée (kilos) 2.800 773