‹ Les hommes de révolution Aguinaldo et les PhilippinsChapitre 14 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Aguinaldo à Cavité. — Il organise l'insurrection. — Premiers succès. -~ Le drapeau philippin reconnu par Dewey. — Enthousiasme de la population. — Proclamation de l'Indépendance. — Gouvernement dictatorial. — Le premier décret. — Nouvelles promesses des Américains. — lis s'emparent sournoisement des camps retranchés. — Loyauté d' Aguinaldo.

Dès son arrivée à Cavité, Aguinaldo s'occupe de réveiller le mouvement révolutionnaire et c'est avec une activité incomparable, une habileté consommée qu'il prépare le soulèvement généralrde Tarcbipel contre le pouvoir agonisant des Espagnols.

D*abord, il rencontre, en sortant du Mac- Cul" loch, d'anciens compagnons d*armes auxquels il remet des lettres invitant à se soulever les populations des deux provinces de Bâta an et de Zambales. Avertis de son arrivée par les émissaires américains, les principaux chefs insurgés accourent en

foule et tous reçoivent d'Aguinaldo des instructions analogues : préparer la rébellion dans toutes les provinces avec la plus grande rapidité possible.

En même temps qu'il expédie ainsi des ordres précis dans toutes les directions, Aguinaldo s'occupe de former autour de lui un premier petit noyau de combattaats déterminés : des armes et des munitions remises par le capitaine du Pétrel furent aussitôt distribuées aux premiers volontaires.

Le 20 mai au soir, un des plus vieux chefs révolutionnaires des Philippines, Luciano San Miguel, venait se mettre à la disposition d'Aguinaldo qui lui donne aussitôt la mission d'opérer le soulèvement des provinces de Manille, Laguna, Batanjas, Tagabas, Balantran, Morong, Pampanga, Tailah, Nevra, Ecija.

Enfin les jours suivants, Aguinaldo vit grossir, d'heure en heure, l'effectif des volontaires qui, de tous côtés, accouraient se ranger sous ses ordres. En moins de huit jours, on le voit, avec une prodigieuse activité et une énergie peu commune, Aguinaldo avait préparé l'insurrection sur tous les points du territoire.

Le jeune chef révolutionnaire crut alors le moment venu de régulariser, pour ainsi dire, son rôle aux Philippines : et le 26 mai un gouvernement dictatorial fut établi dont il se proclama le chef suprême. Cette proclamation fut aussitôt transmise à

l'amiral Dewey qui la reçut sans un mot de protestation.

Quelques jours après, arrivaient à Cavité, venant de Hong-Kong, les armes que M. Wildman s'était chargé d'acheter pour le compte d'Aguinaldo. Le chargement se composait de 2,000 fusils et de 200j000 cartouches, sans compter diverses autres espèces de munitions.

Aussitôt, Aguinaldo chargea des commissaires philippins d'aller remercier l'amiral Dewey pour la peine qu'il avait prise, en faisant activer cette expédition ; et de l'informer en outre que la date choisie pour le commencement des hostilités contre les Espagnols était fixée au 31 mai.

L'amiral répondit à cette démarche courtoise par un procédé non moins gracieux : il envoya son secrétaire pour féliciter Aguinaldo et son gouvernement de l'activité et de l'enthousiasme qu'ils avaient déployés pour préparer la campagne.

Toutefois, l'amiral faisait observer que peut-être il serait prudent de retarder un peu le début des hostilités, afin que la préparation fût plus complète.

<c Que l'amiral ne s'inquiète pas, fit répondre Aguinaldo. Tout sera prêt pour le 31 et les Philippins sont trop impatients de se débarrasser du joug odieux des Espagnols pour retarder d'un seul jour l'entrée en campagne. Mes troupes compenseront la lacune de l'organisation et de la discipline par la

bravoure et la résolution d'infliger à Fennemi commun une défaite mémorable. Je n'en remercie pas moins l'amiral de son bon conseil. »

Et Aguinaldo, toujours résolu à commencer les liostilités le 31 mai, n'en continua ses préparatifs qu'avec plus de hâte, faisant distribuer des armes dans toutes les provinces et faisant pénétrer en fraude des fusils et des cartouches jusque dans le district d'Alapang, occupé par les Espagnols.

Les événements d'ailleurs allaient obliger Aguinaldo à devancer la date fixée par lui.

Le 28 mai, juste au moment où s'effectuait dans ce district d'Alapang la distribution des armes, une colonne espagnole de 270 hommes d'infanterie de marine apparut soudain pour confisquer ces armes. La bataille s'engagea aussitôt entre insurgés et Espagnols. Commencée à dix heures du matin elle ne se termina qu'à trois heures de l'après-midi par la défaite des Espagnols qui, ayant épuisé leurs munitions, se rendirent avec toutes leurs armes : les prisonniers furent emmenés à Cavité. C'est alors qu'en signe de joie fut hissé pour la première fois le pavillon national philippin en présence d'une foule enthousiaste et joyeuse qui le salua d'un tonnerre d'applaudissements et d'acclamations retentissantes. On cria: c^ Vivent les Philippines indépendantes » et aussi : « Vive la nation américaine. » Plusieurs officiers de la marine des États-Unis assistaient à la cérémonie et prirent leur part de la manifes-

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tatioiî, s*associant à la joie témoignée par toute la population de Cavité,

Ce premier succès n'était que le prélude de Yictoires plus importantes; à la date prévue, le 31 mai, le soulèvement devint général et partout la puissance espagnole reçut les plus cruelles atteintes.

A Blnatrayan, une garnison espagnole composée d'environ 250 hommes, occupait le petit fort de Polvorin : en quelques heures les milices révolutionnaires enveloppèrent la place et les Espagnols se rendirent après avoir épuisé leurs munitions.

Aussitôt, autant pour manifester sa joie que pour affirmer son droit à Tindépendance, Aguinaldo fit hisser le pavillon national au plus haut étage du Polvorin face à la mer « afin, dit-il, de faire voir de loin Tinsigne sacré de notre liberté et de notre in* d épendance flottant au vent, et de fixer sur lui Tattention des équipages des diverses flottes représentant les grandes puissances civilisées du monde réunies dans le port pour suivre révolution providentielle des événements qui se déroulaient aux Philippines après plus de trois cents ans de domination».

Le jour même, presque à la même heure, un autre drapeau philippin était arboré sur le clocher de l'église de Bakoor, également en vue des navires mouillés dans le port. C'était le signal d'une autre victoire des troupes révolutionnaires. Trois cents

hommes venaient à leur tour de se rendre après avoir épuisé leurs munitions.

Ainsi partout, et avec une rapidité foudroyante, rinsurrection gagnait du terrain et les victoires se succédaient, témoignant de la vaillance et de l'habileté des forces insurgées : et l'amiral Dewey et ses officiers, toujours inactifs à bord des puissants cuirassés, applaudissaient à ces succès ininterrompus, s'apprêtant à profiter, sans risque, des victoires remportées par Aguinaldo.

A cette époque, d'ailleurs, on ne songeait certainement pas encore aux Etats-Unis à attenter â l'indépendance des Philippines : la meilleure preuve en est dans la façon avec laquelle fut accueilli le pavillon philippin, emblème de cette indépendance.

Nul ne pouvait se méprendre sur la signification que donnait Aguinaldo â son acte lorsqu'il arborait le drapeau philippin en face de Tescadre américaine et des navires de toutes les puissances.

Ce drapeau, bleu et rouge, avec triangle blanc portant au milieu une étoile d'or, voulait dire que la nation philippine était dorénavant constituée et qu'elle prenait rang parmi les peuples civilisés et indépendants.

Et les cris d'allégresse qui le saluèrent, à son apparition, souhgnèrent hautement cette intention qu'expliquait encore plus clairement le journal La RepuUica Filipina, en ces quelques lignes un peu

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pompeuses mais toutes pleines de généreux enthousiasme :

Au drapeau ! tel est le titre du court article que voici :

a Le soleil de la Liberté brille sur notre horizon. Levons-nous avec foi et espoir; commençons avec vigueur et énergie l'œuvre de notre réorganisation politique, en travaillant et luttant jusqu'au jour où nous la verrons resplendissant au zénith de notre complète indépendance. Les brouillards et les tempêtes de la matinée nuageuse ne nous découragent pas : ce sont des difficultés passagères qui se dissiperont bientôt. Les couleurs nationales de notre drapeau flotteront sur toutes les mers et seront saluées avec respect par tous les pays : elles montrent les trois principes de nationalité, liberté et égalité reliés entre eux par les Hens de la fraternité universelle. De même que nous nous déclarons libres et indépendants, nous appelons tous les hommes nos frères. »

Il est, en outre, tout à fait indiscutable que l'apparition du drapeau philippin avait vivement frappé tous les commandants de navires étrangers qui se trouvaient à proximité de l'escadre espagnole : ils en firent même l'observation à Famiral Dewey ainsi que le raconte Aguinaldo dans une page de ses Mémoires qu'il faut encore citer :

<c Conformément aux instructions que j'avais données dès le l^"" juin, tous les vaisseaux philippins

iiissèrent le pavillon national. Notre petite flottille se composait de huit petits vapeurs espagnols que l'on avait capturés et de cinq navires de grandes proportions qui étaient le Taaléno, le Balayan, le Taal, le Bulucan et le Piirisima Conception, Trois navires furent offerts au gouvernement philippin par leurs propriétaires indigènes et nous les transformâmes, dans notre arsenal, en canonnières avec des canons de huit à neuf centimètres pris sur les navires de guerre espagnols qui avaient été coulés.

» Ah! quel beau et joyeux spectacle que ce pavillon flottant au vent, tout en haut des grands mats de nos navires, à côté, en quelque sorte, des couleurs des autres nations plus gî'andes, dont les puissants bâtiments de guerre laissaient passer nos petits croiseurs arborant les emblèmes de la Liberté et de l'Indépendance 1 Avec quel respect et quelle adoration on voyait ce symbole se dresser dans son majestueux isolement, couronnant nos victoires et envoyant, pour ainsi dire, un sourire d'approbation à l'armée indisciplinée des Philippines au moment môme où elle célébrait ses triomphes sur les forces régulières du gouvernement espagnol! Nos cœurs se gonflaient d'orgueil et palpitaient d'une extrême joie ; nos âmes se remplissaient de fierté et le but idéal du patriotisme semblait bien atteint au milieu de ce splendide tableau.

» A la ûïi de juin, j'allai voir l'amiral Dewey qui, après m'avoir complimenté sur les triomphes rapides

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de la révolution philippine, me dit que les amiraux allemand et français lui avaient demandé pourquoi il permettait aux Philippins d'arborer sur leurs navires un pavillon qui n'élait pas reconnu. L'amiral Dewey avait, me dit-il, répondu aux amiraux français et allemand que c'était à sa connaissance et avec son consentement que les Philippins se servaient de ce pavillon, et, en outre, qu'il était d'avis que le courage et la fermeté qu'ils avaient montrés dans la guerre contre les Espagnols donnaient aux Philippins le droit d'avoir ce pavillon.

» Je témoignai à l'amiral ma reconnaissance illimitée d'une protection aussi catégoriquement exprimée, et de retour sur le rivage, je donnai Immédiatement l'ordre à la flottille philippine de transporter des troupes dans les autres provinces de Luçon et aux îles du Sud pour faire la guerre aux Espagnols qui y tenaient garnison. »

L'incident du steamer Campania Filipina vient encore démontrer avec plus de force l'entente de Dewey et d'Aguinaldo et la protection que l'amiral américain entendait accorder aux opérations révolutionnaires. Ce steamer, qui appartenait à la Compagnie générale des tabacs, était mouillé dans le port d'Aparsi, quand éclata l'insurrection ; il était commandé par un capitaine et deux officiers espagnols.

L'équipage tagal se révolta aussitôt, mit à mort les trois officiers espagnols, ainsi que le chef méca-

ïiicien de même nationalité. Le coup avait été accompli sur l'initiative d'un Cubain qui prit aussitôt le commandement du steamer, fit arborer au grand mât le drapeau philippin et ramena à Aguinaldo pour grossir la flottille révolutionnaire.

Le nouveau dictateur s'empressa de l'armer avec les canons mis à sa disposition par Tamiral Dewey et y embarqua des troupes qui devaient être transportées à Olangapo : mais il était déjà en route lorsque Tamiral pria Aguinaldo de rappeler le Flli" pina afin de régler une question soulevée par le consul de France, le steamer appartenant, paraît-il, à un armateur français. Aguinaldo s'empressa de se conformer au désir de Tamiral ; mais celui-ci ayant appris que le steamer naviguait sous pavillon espagnol lorsqu'il avait été capturé, s'abstint de toute immixtion dans l'affaire et se borna à transmettre au général en chef des forces révolutionnaires la réclamation du consul de France.

Dès lors, le Filipina put repartir pour Olangapo. En passant devant V Olympia, vaisseau-amiral américain, le capitaine fit, avec le drapeau philippin, les saluts d'usage dans les relations internationales et VOlympîa répondit de la manière accoutumée.

C'était reconnaître encore et plus solennellement que jamais le signe de l'indépendance arboré par Aguinaldo.

Ainsi complètement rassuré sur les intentions de l'amiral Dewey, tout à fait convaincu de la sincérité

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des promesses qui lui avaient été faites, Aguinaldo décida de proclamer, en une cérémonie grandiose, rindépendance des Philippines. Cette cérémonie fut fixée au 12 juin et le dictateur envoya un commissaire à l'amiral Dewey pour le prier d'y assister.

En môme temps les Philippins résidant à Singapore présentaient à M. Pratt, le consul, une adresse ainsi conçue :

Ci Nos compatriotes, qui sont aux Philippines, et nous-mêmes qui résidons ici, chassés de notre patrie par la tyrannie et le mauvais gouvernement de l'Espagne, nous espérons que votre nation persévérera dans sa généreuse politique, qu'elle ratifiera l'entente conclue entre le général Aguinaldo et vousmême, et qu'elle nous aidera à consolider notre Indépendance. »

Ni M. Pratt, ni l'amiral Dewey ne protestèrent alors. Ce dernier, au contraire, s^excusa de ne pouvoir assister à la fête de l'Indépendance, prétextant seulement que la date choisie était précisément celle du courrier et qu'il ne pouvait quitter son bord.

L'absence de l'amiral américain n'empêcha d'ailleurs pas la fête d'être magnifique et impressionnante, et la population de Cavité, les troupes révolutionnaires rassemblées autour d'Aguinaldo, firent au nouveau dictateur une indescriptible ovation.

Celui-ci, toutefois, ne se laissa pas endormir par la joie àes premiers triomphes, par la griserie de sa

popularité toujours croissante. Déjà il avait fait ses preuves de tacticien militaire : il lui restait à montrer ses qualités d'organisateur.

Aussi, sans plus attendre, et dès le 18 juin, six jours par conséquent après la proclamation de l'Indépendance, il rend un décret qu'on va lire et qui témoigne de son ardent désir d'établir solidement l'organisation communale et provinciale des Philippines.

Voici ce document, tel qu'il fut publié par le journal La Republica Filipina :

(c AU PEUPLE PHILIPPIN,

» Des faits providentiels m'ont placé en une position pour le soutien de laquelle je dois reconnaître mon insuffisance naturelle, mais comme il n'est pas permis de violenter les lois de la Providence ni de décliner les devoirs que m'imposent rhonneur et le patriotisme, de ce poste, je te salue, ô mon cher peuple.

» J'ai proclamé à la face du monde entier que l'aspiration de toute ma vie, l'objectif final de tous mes soucis et de tous mes efforts n'est autre que ton indépendance, car j'ai la conviction intime que c'est là ton vœu constant, l'indépendance signifiant pour nous la rédemption de l'esclavage et de la tyrannie, la reconquête de la liberté perdue et l'entrée dans le concert des nations civilisées.

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» Je comprends d'autre part que le premier devoir de tout gouvernant est d'interpréter fidèlement les aspirations populaires, et c'est pourquoi, si les circonstances anormales de la guerre m'ont obligé à constituer un gouvernement dictatorial qui assure la pléaitude de la puissance civile et militaire, mon perpétuel désir est de m'entourer des personnes les plus considérées de chaque province, et ayant, par leur conduite, mérité la confiance, afin que, informé par elles des véritables nécessités de chacune, je puisse adopter les mesures les plus efficaces pour y satisfaire et y remédier dans la mesure des désirs de tous.

» Je comprends de plus la nécessité pressante d'établir dans chaque commune une organisation solide et forte, le plus beau rempart de la sécurité publique et l'unique moyen d'assurer Funion et la discipline indispensables pour implanter la République, c'est-à-dire le gouvernement du peuple par le peuple, en même temps que conjurer les conflits internationaux qui pourraient se produire.

» En vertu des considérations ci-dessus exposées, je décrète ce qui suit :

» Article premier. — Les habitants de chaque commune encore occupée par les forces du gouvernement espagnol se mettront d'accord sur les moyens les plus sûrs pour les combattre et les anéantir selon les ressources et les éléments dont ils peuvent disposer, en donnant aux prisonniers

de guerre le traitement le plus conforme aux sentiments humanitaires et à la coutume observée par les nations cultivées.

» Art. 2. — Lorsque la commune sera libérée de la domination espagnole, les habitants les plus qualifiés par leur renommée, leur position sociale et l'honorabilité de leur conduite, aussi bien du centre que des divers quartiers^ se réuniront en une assemblée générale dans laquelle il sera procédé à rélection par la majorité des voix du chef de la commune et d'un adjoint pour chaque quartier, le centre étant considéré comme formant un quartier aussi bien que ceux précédemment connus comme tels.

» Auront droit d'assister à cette assemblée et d'être élus tous les habitants qui réunissent les conditions indiquées, pourvu quUls soient partisans de la liberté philippine étaient atteint Tâge de vingt et un ans accomplis.

Art. 3. — Dans la dite assemblée seront également élus, à la majorité des votes, trois délégués : un à la Police et à Tordre intérieur, un autre à la Justice et à l'Etat Civil, le troisième aux Revenus et à la Propriété.

» Le délégué à la Police et à J'ordre intérieur aidera le chef dans Torganisation de la force armée que chaque commune doit maintenir pour sa propre sécurité suivant les ressources dont il dispose, dans le maintien de l'ordre, dans la direction des travaux

urbains et dans la conservation de l'hygiène des populations.

» Le délégué à la Justice et à PEtat Civil aidera le chef dans rétablissement des jugements et des livres du registre des naissances, des décès, des contrats matrimoniaux et du recensement.

» Enfin le délégué aux Revenus et à la Propriété aidera le chef dans le recouvrement des contributions, l'administration des fonds publics, rétablissement des livres du registre des recettes et de la propriété immobilière et dans tous les travaux relatifs à l'administration de toute classe d'industrie.

» Art. 4. — Le chef président avec les adjoints et les délégués constitueront les assemblées populaires qui veilleront à l'exact accomplissement des dispositions précédentes et aux intérêts particuliers de chaque commune. L'adjoint du centre de la commune sera le vice-président de l'assemblée et le délégué à la Justice en sera le secrétaire.

» Les adjoints seront les délégués du chef dans leurs circonscriptions respectives.

» Art. 5. — Les chefs de chaque commune, après avoir pris l'avis de leurs assemblées respectives, se réuniront et éliront, à la majorité des voix, un chef de province et trois conseillers, pour les trois branches d'administration ci-dessus désignées.

» Le chef de la province comme président, le chef de la capitale de la province, comme viceprésident et les dits conseillers constitueront le con-

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seil provincial qui "veillera à l'accomplissement des dispositions prises par ce gouvernement dans le territoire de la province et pour les intérêts généraux de la nation et proposera à ce gouvernement les mesures qui doivent être adoptées pour le bien de tous. » Art. 6. — Les dits chefs éliront aussi, à la majorité des voix, trois représentants pour chacune des provinces de Manille et de Cavité, deux pour chacune des provinces ainsi classiflées dans la législation espagnole et un pour chacune des autres provinces et commandements politico-militaires de Tarchipel philippin.

» Les dits représentants prendront soin des intérêts généraux de Farchipel et des intérêts particuliers de leurs provinces respectives et constitueront le Congrès révolutionnaire qui proposera à ce gouvernement les mesures concernant la conservation de l'ordre intérieur et de la sécurité extérieure des îles et qui sera entendu par lui dans tous les cas graves et difficiles dont la solution admet délai ou attente.

» Art. 7. — Les personnes élues à une fonction quelconque, dans la forme prescrite par les articles précédents, ne pourront s'en décharger sans préalable confirmation de ce gouvernement qui la donnera en vue des actes d'élection,

» Les représentants accréditeront leur personnalité par la production des dits actes.

» Art. 8. — Les chefs militaires nommés par ce

gouvernement dans chaque province n'interviendront pas dans le gouvernement et Tadministration de la dite province; ils se borneront à demander les secours dont ils auraient besoin tant en forces qu'en ressources aux chefs de province ou de communes qui ne pourront les leur refuser en cas de véritable nécessité.

» Cependant, quand la province sera menacée ou occupée par l'ennemi en tout ou en partie, le chef supérieur militaire pourra assumer les pouvoirs du chef de province jusqu'à ce qu'ait disparu le péril,

» Art. 9. — Le gouvernement nommera pour chaque province un commissaire spécialement chargé d'y établir l'organisation prévue par ce décret suivant les instructions que le dit gouvernement lui communiquera. Sont commissaires de droit les chefs militaires qui délivrent les communes de la domination espagnole,

» Les dits commissaires présideront les premières assemblées qui se tiendront dans chaque commune comme en chaque province,

» Art. 10. — Quand sera établie l'organisation prévue en ce décret, resteront sans effet les nominations antérieures à toute charge civile quelles que soient leur origine et leur provenance et seront abrogées toutes les dispositions contraires au présent,

» Donné à Cavité, le 18 juin 1898.

» EmILIO AaUINALDO. »

Quelques jours après, Aguinaldo constituait son premier ministère qui fut ainsi composé : Baldiniero Aguinaldo, son cousin, devenait secrétaire d'Etat de la Guerre et des Travaux publics ; Leandro Harra, de l'Intérieur; Mariana Trias, du Trésor; puis le 14 juillet suivant fut publié le texte de la constitution philippine.

Dans ce document il était dit que « le Président est le chef constitutionnel de la nation et qu'étant la personnification de celle-ci, il ne sera soumis à aucun contrôle tant qu'il restera en fonctions ». Un quatrième ministère, celui des Affaires étrangères, de la Marine et du Commerce est institué. Enfin le congrès composé des représentants de toutes les provinces de l'Archipel, élus par le peuple, doit discuter et voter les traités, emprunts et lois; mais ses résolutions n'auront force de loi qu'après l'approbation du Président. Le chapitre III ne comprend qu'un code militaire presque semblable au code militaire espagnol. Enfin la constitution prévoit et détermine les emblèmes des divers fonctionnaires de tous ordres.

On le voit, c'était bien un gouvernement dictatorial que voulait établir Aguinaldo et d'aucuns pourront s'étonner que se disant le champion de la Liberté, le jeune chef révolutionnaire eût imposé à ses compatriotes une constitution d'allure si autoritaire.

En réalité, il n'en pouvait pas être autrement

dans une période aussi troublée, alors qu'on se trouvait en pleine insurrection et que l'heure était aux décisions promptes exécutées sans retard. La constitution ainsi imposée par Aguinaldo, au début de la lutte pour Tindépendance, n'était certainement pas, dans son esprit, définitive et Fempressemeni qu'il mit à convoquer le congrès prouve suffisamment qu'il était peu désireux d'exercer une dictature sans contrôle. Au moment où nous sommes, les provinces ne sont pas même toutes soulevées, les communications entre elles restent difficiles, sinon impossibles ; la réorganisation des communes n'est pas encore effectuée; le système électoral ne peut régulièrement fonctionner.

Aguinaldo était bien obligé, pour faire face aux événements et répondre à toutes les nécessités de rheure présente, de garder pour lui la plus grande somme possible d'autorité.

Nous avons vu d'ailleurs avec quelle modération et quelle prudence il en usait.

Cependant que Aguinaldo consolide ainsi par des mesures énergiques et promptes le gouvernement dictatorial, les renforts, réclamés par l'amiral Dewey, débarquent enfin.

Le Président de la République philippine va nous raconter comment les Américains redoublent alors de politesses et de flatteries à son égard :

<( Le 4 juillet, la première expédition militaire des Etats-Unis arriva, sous le commandement du

général Anderson, et prit ses quartiers dans Farsenal de Cavité. Ce général distingué vint me rendre visite à l'hôtel du gouvernement philippin à Cavité, honneur et courtoisie auxquels je m'empressai de répondre, comme il était juste, puisque nous étions des amis de même rang et des alliés. Au cours de cet échange offlciel^de politesses, le général Anderson endossa solennellement et complètement les promesses que m'avait faites l'amiral Dewey, me donnant sa parole d'honneur que TAmérique n'était pas venue aux Philippines pour faire la guerre aux indigènes ni pour conquérir et garder le territoire , mais simplement pour délivrer la population de l'oppression du gouvernement espagnol.

» Quelques jours avant l'arrivée de cette expédition militaire et des troupes qui suivirent sous le commandement du général Merritt, Tamirai Dewey m'envoya à mon gouvernement son secrétaire pour me demander Fautorisàtion d'établir des stations de troupes américaines à Tambo et à Maysubig, à Paranaque et Panay. Se fondant sur les promesses importantes de l'amiral Dewey, mentionnées plus haut, le gouvernement dictatorial consentit au mouvement de troupes proposé.

» Pendant ce mois de juillet, l'amiral Dewey, accompagné du général Anderson, visita Cavité et après l'échange de politesses usuelles, il me dit : « Vous avez eu de visu la démonstration et la confirmation de tout ce que je vous ai appris et promis.

Quel gracieux pavillon que le vôtre I II a un triangle et ressemble à celui des Cubains. Vous me ferez plaisir en m'en donnant un comme souvenir à mon retour chez moi. »

» Je répondis que je me fiais entièrement à sa parole d'honneur et qu'il n'était pas nécessaire de donner à nos conventions la force documentaire. Quant au pavillon je lui en ferai donner un quand il le voudrait.

» L'amiral poursuivit : ce Les conventions écrites » sont inutiles quand il n'y a pas de sentiment >5 d'honneur ch^z l'une des parties contractantes, » comme c'était le cas pour l'arrangement fait avec » les Espagnols qui n'avaient pas tenu leurs pro- » messes écrites et signées. Ayez foi en ma parole, )) et je vous assure que les Etats-Unis reconnaîtront » l'indépendance de votre pays. Mais je vous recom- » mande de tenir secret pour le moment presque » tout ce que nous avons, dit et conclu. Je vous » prie, en outre, d'user de patience si quelqu'un de )) nos soldats insulte un Philippin car ce sont des » volontaires encore indisciplinés. »

» Je répondis que je me rappellerais parfaitement ses recommandations en ce qui concernait la circonspection et que, quant aux actes d'indépendance des soldats, j'avais déjà donné des ordres pour prescrire l'indulgence ; puis je fis les mêmes remarques à l'amiral au sujet de certains désagréments qui pouvaient résulter du

manque de discipline de nos propres troupes. »

On pouvait encore, jusqu'à ce moment, croire à la sincérité de l'amiral et des généraux américains ; mais les uns et les autres vont maintenant faire preuve d'une évidente duplicité. Elle se manifesta notamment dans la façon sournoise avec laquelle tous s'efforcent d'endormir la vigilance d'Aguinaldo et de faire prendre à leurs troupes, tout en protestant de leurs bonnes intentions, les meilleurs campements et les plus sûrs camps retranchés.

Nous venons de voir plus haut comment, lors de l'arrivée du général Merritt, Pamiral Dewey avait obtenu l'autorisation d'établir des stations de troupes américaines à Tambo, Maysubig, à Paranaque et à Panay : la manœuvre se reproduira à plusieurs reprises.

En attendant, l'amiral Dewey s'inquiète et se demande si son allié ne va pas se laisser séduire par des propositions espagnoles.

« — Pourquoi donc, demande-t-il un jour à Aguinaldo, la population de Manille ne se soulève-t-elle pas contre les Espagnols comme ont fait les habitants des provinces ^ Est-il vrai qu'elle accepte l'autonomie offerte par le général Augustin, avec une assemblée représentative? Dois-je ajouter foi à la nouvelle qu'une commission philippine a été envoyée de Manille pour vous proposer d'accepter cette autonomie en même temps qu'on recon-

naîtrait votre rang de général et le rang de vos compagnons?

» -—La population de Manille, répondit Aguinaldo, est calme parce qu'elle n'a pas d'armes et parce que, composée de commerçants et de propriétaires, elle craint que ses valeurs et son argent déposés dans les banques ne soient confisqués par les Espagnols s'il y avait un soulèvemlnt et si Ton se mettait à incendier les propriétés dViutrai. C'est pour cela que la population de Manille a accepté l'autonomie, non parce que c'était ce qu'elle voulait, mais plutôt comme un moyen de leurrer les Espagnols. Pour moi, j'ai la certitude que tous les Philippins de Manille sont pour l'indépendance et on le verra le jour même où les troupes prendront Manille; j'ai le ferme espoir qu'alors la population de Manille se ralliera à nous, en acclamant avec enthousiasme Tindépendance des Philippines et en renouvelant ses démonstrations de loyale fidélité envers notre gouvernement. »

Aguinaldo reconnut d'ailleurs qu'une commission philippine était arrivée et qu'elle venait lui faire, au nom du général Augustin et de l'archevêque Nozalida, certaines propositions.

Quelles étaient ces propositions ?

Les membres de la commission disaient que les Espagnols leur avaient recommandé d'assurer qu'ils étaient venus de leur propre chef, sans avoir reçu de délégation expresse des autorités espagnoles et

sans que celles-ci leur eussent fait la leçon ; ils devaient au contraire représenter qu'ils étaient les lîdèles interprètes de la population de Manille et qu'ils avaient de fortes raisons de croire que si Aguinaldo acceptait l'autonomie, le général Augustin et l'archevêque Nozalida reconnaîtraient son grade et celui de ses compagnons, qu'ils donneraient l'indemnité de 1 million de dollars promise à Biak- Na-Bato, et encore impayée; qu'en outre, on récompenserait libéralement les membres de l'assemblée populaire en leur attribuant de beaux traitements. Les commissaires n'ajoutaient, quant à eux, aucune foi à ces promesses, mais quelquesuns d'entre eux croyaient qu'il fallait accepter l'argent, parce que c'était diminuer d'autant les fonds du gouvernement espagnol et aussi parce que cet argent avait été extorqué aux Philippins. Les commissaires étaient partis en donnant l'assurance que la population de Manille se soulèverait contre les Espagnols, si on lui donnait des armes, et que le mieux à faire, c'était d'attaquer Manille sur les points qu'ils désignaient comme les plus faiblement défendus par les Espagnols, et par conséquent les plus faciles à emporter.

Aguinaldo remercia les commissaires de leur loyale franchise et leur dit qu'à leur retour, ils pouvaient informer ceux qui les avaient envoyés qu'on ne les avait pas reçus parce qu^ils n'étaient pas dûment accrédités ; ce qu'ils avaient entendu et vu

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chez les révolutionnaires devait d'ailleurs leur donner la certitude que don Emilie Aguinaldo ne prendrait pas en considération et accepterait encore moins leurs propositions quant à l'autonomie ; le peuple philippin avait assez d'expérience pour se gouverner lui-même, il était las d'être victime des plus grossiers abus commis par une nation étrangère dont il ne voulait pas continuer à supporter la domination. Les Espagnols n'avaient donc qu'à se préparer à défendre leur souveraineté, car l'armée philippine livrerait un assaut vigoureux à la ville et poursuivrait le siège avec une opiniâtreté indomptable jusqu'à la prise de Manille.

Aguinaldo pria aussi les commissaires de dire à l'archevêque Nozalida qu'il abusait des privilèges et de l'autorité de sa haute position, qu'une telle conduite était en désaccord avec les préceptes de Sa Sainteté le Pape, et que s'il ne rétablissait pas les choses sous leur vrai jour, la lumière serait faite sur cette question, de telle manière qu'il n'en rejaillirait sur lui que honte et disgrâce. Finalement, Aguinaldo recommanda aux commissaires de dire à la population de Manille qu'elle pouvait s'adonner sans crainte à son commerce et à son industrie et être parfaitement rassurée sur le gouvernement, dont les actes étaient inspirés par la droiture et la justice, et que, depuis qu'il n'y avait plus de moines pour corrompre les vertus civiques, le gouvernement philippin s'efforçait de démontrer l'honnêteté

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de ses desseins à la face du monde entier. Il n'y avait donc pas de raison pour les habitants de Manille de suspendre leurs travaux accoutumés ni de quitter la ville pour venir se réfugier dans le camp où les ressources étaient limitées et où il y avait déjà plus de gens qu'il n'en fallait pour les services du gouvernement et de l'armée.

Les commissaires demandèrent encore quelles conditions les Etats-Unis imposeraient et quels avantages ils apporteraient aux Philippins. Aguinaldo répondit qu'il était difficile de répondre à cette question à cause du secret promis à Tamiral Dewey.

c< — D'ailleurs, ajouta Aguinaido, vous apprendrez bien des choses rien qu'à observer les actes du gouvernement dictatorial, actes équivalant à Texercice des droits souverains. »

Et montrant le pavillon philippin qui flottait au mât des navires révolutionnaires mouillés au port, Aguinaido termina par ces seuls mots : « Vous avez une preuve sous les yeux : fixez-les seulement sur les eaux du port ! »

Voilà par quelles paroles pleines de loyauté et de franchise Aguinaido répondait à une démarche assez louche des riches Philippins habitants de Manille ; nous verrons plus loin encore le patriotisme des hauts commerçants et dès gros propriétaires, seulement préoccupés de sauver leur fortune !

PROCLAMATION M L'INDÉPENDANCE d57

Quant à ramiral Dewey, il continuait à préparer la trahison contre ses alliés. Lorsqu'arriva le général Merritt, deux officiers d'ordonnance de i'arairal se présentèrent à Aguinaido pour lui demander l'autorisation d'occuper les tranchées de Maysubig. Le dictateur y consentit, se reposant toujours sur les promesses solennelles si souvent faites et renouvelées.

Les Américains occupèrent donc les tranchées de Maysubig ou plutôt tentèrent de s'y établir, car une fâcheuse mésaventure leur arriva. A peine étaient-ils installés que leurs avant-postes furent surpris par les Espagnols ; ils eurent tout juste le temps de sauter de leurs lits et de se replier en arrière, abandonnant les fusils et dix canons aux mains des ennemis. Heureusement, le bruit de la fusillade fut entendu des Philippins qui se portèrent en avant par un rapide élan , repoussèrent les Espagnols et reprirent les fusils et les canons.

Aguinaido s'empressa de donner l'ordre que les uns et les autres fussent restitués aux Américains, en témoignage de loyale et bonne camaraderie. A ces procédés de délicate courtoisie, l'amiral Dewey répondit par une nouvelle demande : il sollicitait pour les troupes américaines d'autres retranchements et le droit de prolonger leurs lignes jusqu'à Panay.

Dès lors, les troupes des généraux Merrltt et

Ânderson étaient en bonne posture et pouvaient se préparer à arracher aux Philippins le fruit de leurs victoires.

Mais il importait encore de laisser les naïfs indigènes faire un ultime effort pour la prise de Manille.

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