CHAPITRE VII
La prise de Manille. — Révocation du général Augustin. — L'ultimatum de Dewey. — La capitulation. — Le protocole de la paix signé à Washington. — Les Philippines ne sont pas annexées aux Etats-Unis. — La conduite des Américains à l'égard d'Aguinaldo. — Premiers froissements. — Le congrès de Malolos. — Le programme philippin. — Louables efforts d'administration.
A l'heure où nous sommes arrivés, la situation des Espagnols aux Philippines est particulièrement critique. Pour bien s'en rendre compte, il n'y a qu'à consulter les correspondances de M. Duchemin, des Dédais, qui, dans une lettre datée du 20 juillet 1898, fait le dénombrement des troupes encore disponibles et montre à quel degré de désarroi et de découragement on se trouve à Manille.
« D'après tous les renseignements recueillis, dit notre confrère, les forces espagnoles actives, qui défendent Manille, seraient réduites â 4,000 hommes environ, y compris quelques compagnies indigènes
correspondant à nos tirailleurs tonkinois. Plusieurs milliers d'hommes sont disséminés dans les provinces du Sud et dans les autres îles. On est fort inquiet pour la sécurité d'un certain nombre de postes et sans nouvelles d'aucune sorte, puisque les Américains tiennent la mer, les rebelles la terre, que les communications télégraphiques sont coupées et celles postales suspendues.
» Je viens de dire que 4,000 hommes sont prisonniers des insurgés. L'explosion de la nouvelle insurrection fut si rapide et la défection des milices si inattendue que le général Pena, commandant la province de Cavité, fut cerné avec 1,800 hommes et obligé de se rendre après avoir épuisé ses munitions. La famille du gouverneur général Augustin se trouvait alors à la campagne, à Macabébé, dans la province de Pampanga. Le général Monet commandait environ 2,500 hommes dans cette province. Ces troupes furent cernées pendant deux mois, et pendant un mois le gouverneur général fut sans nouvelles des siens. Grâce au dévouement du colonel Blanco, chef d'un corps de volontaires indigènes qui est demeuré fidèle et a rendu aux Espagnols les plus grands services, M^^ Augustin et ses cinq enfants purent traverser les lignes insurgées, fuir dans une petite barque et arriver ainsi à Manille après avoir couru les plus grands dangers. Le général Monet, sous prétexte d'accompagner la famille du gouverneur, quitta ses troupes avec son
aide de camp et arriva à Manille. En Tabsence de leur chef, manquant de munitions et de vivres, ces malheureux, qui résistaient depuis deux mois, furent contraints de se rendre.
» Le générai Monet est aux arrêts et la population l'accuse d'autant plus fort de lâcheté qu'elle dit que la violence du nouveau soulèvement serait en partie sa faute; car il était d'une atrocité telle, dans ses répressions, qu'il aurait, d'un seul coup, fait égorger 6,000 femmes et enfants d'un village non encore insurgé qui s'étaient réfugiés dans une église.
» Il convient de se montrer très réservé avant déporter un jugement en cette pénible affaire. Il se pourrait bien, en eff'et, que la mise aux arrêts du générai Monet ne fût qu'une satisfaction donnée à l'opinion publique, d'autant plus surexcitée que la capture de 2,800 hommes, du général Pena, contraignit le gouvernement à appeler aux armes tous les Espagnols ou naturalisés, valides et âgés de vingt à cinquante ans.
)) En résumé, les forces espagnoles aux environs de Manille, tout compris, active, réserve et territoriale, ne dépassent pas 12,000 hommes. Avec ces faibles effectifs, les Espagnols ne peuvent se maintenir que sur la défensive, la ville ayant une immense étendue et les rebelles Tentourant de toutes parts, sauf du côté de la mer. Chaque nuit, les attaques réciproques se renouvellent sans que les pertes au feu soient bien considérables, car rebelles
et réguliers, qui ne sont séparés que par une distance de 250 à 400 mètres, sont à Tabri dans des tranchées. Mais le service des troupes espagnoles est excessif, puisque, sur trois nuits, chaque homme en passe une à la tranchée, une de garde, une de repos. Or, presque chaque soir en cette saison, s'abattent des orages d'uûe très grande violence qui comblent d'eau les tranchées où sont obligés de se tenir les défenseurs.
» Malgré ces conditions si défavorables, les hommes sont gais, ils font bravement leur devoir et forcent l'admiration de tous les étrangers. Mais de tels efforts, soutenus depuis bientôt trois mois, ne pourraient être prolongés impunément. Si donc un armistice était conclu entre Espagnols et Américains, alors que la situation resterait inchangée entre Espagnols et insurgés, l'Espagne devrait prendre des dispositions d'urgence pour empêcher ses braves troupes de succomber, non au feu, mais à répuisement. »
Un incident imprévu allait encore augmenter les inquiétudes de la population de Manille qui y vit la preuve manifeste de Tétat d'affolement où se trouvait alors le gouvernement espagnol.
Le général Augustin, gouverneur général, inspirait grande confiance et on comptait beaucoup sur son énergie et sur son habileté pour garantir la ville d'un désastre. Or, voici que soudain, le 5 août, arrivait à Manille la malle anglaise apportant au
général Augustin deux télégrammes du gouvernement. Dans le premier, du 21 juillet, M. Sagasta félicitait le général et les troupes de leur belle conduite ; le deuxième, du 24 juillet, le révoquait î
Le motif de ce brusque revirement d'opinion était vraisemblablement celui-ci : le gouverneur avait câblé à Madrid que la population serait absolument découragée et démoralisée, dès qu'elle connaîtrait le retour en Espagne de l'amiral Camara et le désastre de Cervera; il déclarait qu'il était impossible que la place résistât longtemps dans ces conditions ; et, d'avance, il déclinait la responsabilité des décisions qu'il serait amené à prendre en cas de bombardement.
Cette franchise avait fort déplu, dit-on, à M. Sagasta. Une autre explication fut donnée du rappel du général Augustin : le gouvernement de Madrid, se rendant compte que la capitulation de Manille était inévitable, n'avait pas voulu qu'elle fût signée par le gouverneur général des Philippines, de peur que les Américains ne prétendissent en tirer la conclusion qu'elle englobait l'archipel tout entier. C'est pourquoi le général Augustin, s'embarquant avant la reddition de la ville, en laissait le commandement au général Jaudenès, qui, dans son esprit, ne devait rendre que la place dont il avait le commandement, c'est-à-dire la seule capitale, Manille.
Quoi qu'il en soit, la population européenne fut atterrée par cette décision qui bouleversait le corn-
mandement à une heure aussi critique, alors que l'on attendait d'une minute à l'autre l'ultimatum de Famiral Dewey,
Cet ultimatum se produisit enfin, deux jours après que le général Jaudenès eut pris la succession du général Augustin.
Le dimanche 7 août, à midi, Famiral Dewey le fit remettre à chaque commandant des escadres étrangères ainsi qu'au général : le délai imparti était de quarante-huit heures et Famiral déclarait que ce délai était accordé afin de permettre la mise à Fabri des non combattants, malades, femmes et enfants.
Le général convoqua aussitôt tous les consuls à une réunion chez lui, afin de leur communiquer officiellement le texte de l'ultimatum et sa réponse. Dans celle-ci, Jaudenès priait Famiral de vouloir bien considérer qu'il lui était impossible de faire évacuer les non combattants , étant cerné de tous les côtés par terre et par mer. Le général Jaudenès demandait en outre aux consuls de vouloir bien nommer une délégation qui irait conférer avec Famiral Dewey sur les facilités qu'il croirait devoir accorder pour laisser mettre à Fabri des non combattants. (La ville renfermait plus de 40,000 femmes et enfants et près de 3,000 malades ou blessés. )
Cette délégation, composée de M. de Bérard, consul de France, doyen du corps consulaire, et des consuls de Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre, fut
aussi chargée de demander une suspension de sept jours afin que le général Jaudenès puisse envoyer a Hong-Kong prendre les instructions de son gouvernement, étant donné qu'il n'était gouverneur que depuis Tavant-veille.
L'amiral Dewey accorda le délai demandé et le lendemain matin les colonies étrangères s'embarquaient à bord de leurs navires de guerre respectifs et des navires de commerce placés sous la protection des divers pavillons. Puis tous ces navires prirent le large afin de laisser le champ libre à Tescadre américaine.
Le samedi matin, 13 août, l'amiral Dewey somma de nouveau le général Jaudenès de lui remettre la capitale des Philippines ; il lui faisait savoir que, cette fois, il ne lui donnait qu'une heure pour prendre une détermination. La réponse ayant été négative, le croiseur-amiral V Olympia ouvrit le feu à neuf heures quarante du matin, et immédiatement le garde-côte le Monterey, les croiseurs Charlestoriy Baltimore, Boston^ Raleigh, la canonnière le Pétrel et le croiseur auxiliaire Mac- Culloch se mettaient à bombarder les défenses de merde Manille, de Tembouchure de la rivière Pasig au faubourg deMalate. A onze heures vingt, l'amiral donnait l'ordre de cesser le feu, qui ne fut d'ailleurs dirigé que sur les ouvrages extérieurs de la ville.
Pendant ce temps le corps expéditionnaire américain et les troupes insurgées donnaient l'assaut
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sur différents points. Au cours de ce mouvement, les lieutenants d'Aguinaldo se multiplièrent : le général Pio del Pilar réussit à s'avancer à travers Sampaloch et tomba sur les Espagnols qui défendaient le pont suspendu : l'ennemi dut reculer jusqu'au pont d'Espagne. La colonne commandée par le général Gregorio del Pilar prit les faubourgs de Tondo Divisdona et Paseo situés au sud de Manille, tandis que le corps du général Noriel s'emparait des faubourgs de Singalong et de Paco menaçant les Espagnols qui défendaient le fort de San-Antonio.
Les officiers espagnols donnèrent alors à leurs hommes Tordre de battre en retraite et les Américains qai occupaient les tranchées à proximité purent entrer dans Malate et Ermita sans tirer un coup de fusil.
A une heure trente, le drapeau blanc était arboré sur la forteresse de Manille, la place avait capitulé!
Ici doit s'ouvrir une parenthèse importante : il s'agit d'une question qui a soulevé de nombreuses polémiques dans la presse européenne.
On sait que le 19 juillet 1898, l'Espagne demanda les bons offices de la France et notre ambassadeur à Washington, M. Jules Gambon, fut autorisé à remettre au Président Mac-Kinley un message par lequel le gouvernement espagnol exprimait le désir de connaître les conditions auxquelles la paix pouvait être conclue. Les propositions de la France
LES DÉBUTS d'une RÉPUBLIQUE 167
furent, on s'en souvient, acceptées avec cordialité et M. Jules Gambon fut même autorisé à signer au nom de FEspagne les préliminaires de la paix.
Ces préliminaires furent consignés dans un protocole en date du 12 août 1893. L'Espagne renonçait à tous ses droits sur Cuba, et cédait aux Etats- Unis Porto-Rico, les Antilles espagnoles et une des îles Ladrones : elle devait évacuer immédiatement toutes ces possessions. L'article 3 stipulait que les Etats-Unis occuperaient et conserveraient le port de Manille en attendant la conclusion d'un traité de paix qui devait déterminer le contrôle et le genre de gouvernement des Philippines. L'article 6 ordonnait la suspension immédiate des hostilités.
Le protocole est donc formelau sujet des Philippines. Il n'y est nullement question de l'annexion de Parchipel aux Etats-Unis, puisqu'il y est dit que le traité de paix devra déterminer le contrôle et le genre de gouvernement de ces îles.
Mais le télégraphe ne put pas jouer assez rapidement et la capitulation de Manille eut lieu le 13 août, vingt-quatre heures par conséquent après la signature du protocole. Et les Américains en tirèrent argument pour prétendre que cette capitulation annulait sur ce point les prescriptions du protocole. Une pareille thèse est pourtant inadmissible.
La capitulation de Manille n'a fait en somme que hâter la reddition de la place, reddition qui aurait été effectuée quelques jours plus tard par le seul jeu
des appareils télégraphiques puisque les préliminaires de paix stipulaient roccupation de la ville par les Américains.
Et comment surtout pourrait-on prétendre que la capitulation de Manille pouvait donner aux Américains le droit d'occuper tout l'Archipel ? Le général Jaudenès n'a pu évidemment rendre que la ville dont il avait le commandement et la capitulation signée par lui ne pouvait certainement pas englober Tensemble des îles, étant donné surtout que depuis longtemps les Espagnols avaient été chassés par Aguinaldo de leurs diverses garnisons : ils ne pouvaient vraiment pas livrer ce qu'ils ne possédaient plus K
Nous reprendrons d'ailleurs cette question quand nous en serons arrivés à la signature dn traité de