PREMIÈRE PARTIE
L’armée révolutionnaire anonyme
La révolution de 1905 en Russie a commencé partout en même temps, de Vladivostok à Sébastopol. Pour la préparer, pour faire Un effort si concentré dans ce grand pays, il fallait un grand nombre de simples révolutionnaires résistants, une foule de soldats.
Je veux vous parler des modestes professionnels de la révolution, de leurs méthodes, de leur vie, de cette armée anonyme, de sa sincérité et de son attachement à la cause.
Je prendrai une ville « d’ouièzd » (*) avec quelques grandes usines, les petits ateliers des artisans et leurs pauvres ouvriers, la prison, la caserne, les tribunaux et les hôpitaux, une ville'autour de laquelle s’étendent cent à deux
(*) L’ouièdz, en Russie, correspond à peu près à la souspréfecture en France.
.cents kilomètres de champs peuplés d’une masse écrasante de paysans.
Je la prendrai dans le Sud de la Russie, que je connais le mieux.
J’essaierai de décrire dans cette ville l’action du parti révolutionnaire.
On n’entrait pas dans cette action à la légère et sans décision nette. Le travail était conspiratif, il demandait tout l’homme, tous les sacrifices. Venus de tous les milieux pour vivre ensemble, les révolutionnaires oubliaient leurs anciennes habitudes. On s’accoutumait aux poux, k l’odeur des chaussettes russes, à l’alcool. On acceptait tout, on changeait jusqu’à son nom pour devenir cette force : le parti révolutionnaire.
Le travail en demandait des forces! Il était incessant, on travaillait toujours et partout, avec l’ouvrier, le soldat, le gendarme qui vous emmenait, toujours et partout, dans la rue, dans le garni, dans la boutique, dans le train. Il fallait utiliser chaque hasard, sinon le préparer ; chaque minute il fallait apporter le plus possible.
On était un hors la loi, toujours traqué, souvent par ceux mêmes pour qui on travaillait.
Le travail conspiratif datait de presque un siècle. La tradition conspirative était souple.
elle changeait ses formes, elle était le contraire du pédantisme, on l’acceptait avec joie parce qu’elle exigeait toujours la création, la générosité, elle s’appuyait sur l’orgueil de l’homme libre et qui veut vaincre.
Il fallait du courage pour le travail révolutionnaire, en même temps il fallait conserver l’équilibre, la possibilité d’agir le plus longtemps possible. Les actes hystériques, les sacrifices inutiles, même les plus esthétiques, on les supportait seulement.
Le sacrifice était entier. C’était une époque hautement naïve; on avait la foi et l’élan.
Un tas de pierres n’est pas une construction. Pour un travail réaliste, il fallait, outre l’enthousiasme, l’organisation.
Dans chaque « groupe d’organisation »
d’une ville, il y avait un « comité d’action » entouré de « centralistes », chaque « centraliste » avait sa périphérie de « groupovtzi ». Le but de chaque membre du groupe, du « groupovetz », était de porter le travail dans les masses.
Dieu merci, la police faisait son possible pour que cette organisation ne devînt pas bureaucratique. On arrêtait le comité ; les centralistes venaient le renforcer ; les centralistes puisaient leurs forces chez les « groupovtzi »; les « groupovtzi », dans les masses.
A part cette organisation, on avait quelques sections littéraires, culturelles, sections de secours pour les révolutionnaires ; elles étaient composées d’intellectuels sympathisants.
L’organisateur faisait la liaison du groupe avec le centre. C’était presque toujours un ouvrier du parti avec un stage solide, des capacités organisatrices, les qualités d’un révolutionnaire : la foi, la volonté et l’amour de l’action.
Le travail de propagande chez les ouvriers
Représentez-vous ce petit centre dans la ville. C’est aux ouvriers des usines qu’on porte le premier mot. C’est par eux, les premiers, que ce mot est attendu. Il sont prompts à comprendre, ils sont plus, près que les paysans du mécanisme du régime et de son cynisme. Ils ne sont pas liés à la terre comme les autres, ils n’ont rien, pas même de prestige, ils se doutent que les lois sont créées pour protéger les riches et ils ne cherchent pas la « vérité » chez les représentants du régime. Ayant connu le désespoir, la « vodka », la débauche, haïssant leurs cités noires construites avec de la boue et dans la boue et dans la fumée, entre l’usine et le débit, ils refusent les premiers ce régime de famine, de travail sans repos et de production pour le néant.
Ils viennent volontiers dans le petit groupe organisé par les « centralistes », âu cercle où les intellectuels leur font des conférences sur l’histoire, l’histoire de la civilisation, l’économie politique. On travaille avec eux le mieux
possible. On construit une maison où les murs se tiennènt sur une base et où le toit couvre les murs. On élève leur conscience d’homme et leur orgueil. On éduque leur dignité. Les permiers tracts appellent l’ouvrier à exiger de la politesse pour lui-même. Peu à peu, on l’habitue à l’idée de solidarité et de collectivisme. La camaraderie avec des « barines », avec des gens à qui on lui a appris à céder le pas — lui prouve qu’il est leur semblable.
Il ira vers la révolution tout seul. Car à l’atelier, rien de changé : on le traite comme un animal, on le tutoie, on le gifle, on exige qu’il se découvre quand le patron passe. Plus encore, sa première et timide protestation ne trouve pas d’appui chez ses camarades.
C’est alors lui qui fait le travail de propagandiste à l’usine, il fait le travail qui devance beaucoup celui du cercle fermé. Revenu au cercle avec des amis il parle de révolte, de vengeance et là on lui apprend la forme efficace de protestation : la grève.
Les « groupovtzi » invitent leurs amis : la « masse », à venir dans une forêt proche, une nuit ou un dimanche. Il y a des piquets tout le long de la route. On dit le « mot » en passant. C’est le meeting.
Ils entendent là-bas les choses qu’ils devi-
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naient depuis longtemps, qu’on expose avec simplicité, netteté et sentiment.
Les orateurs finissent trop tôt pour eux.
« On en a assez de cette vie, on fait la grève demain ». — « Attendez, camarades ». On leur explique qu’il faut préparer tout le monde, parler à ceux qui ne sont pas là. En même temps que la politesse, on demandera l’augmentation des salaires, l’amélioration de l’hygiène.,
La propagande à l’usine commence, intense et tenace. Il faut tout expliquer aux camarades, dès le commencement. On arrive à la première journée de grève.
La première journée de grève, quand on est ventre à ventre avec le gros patron — on voit sortir de derrière son dos le gendarme et (vérité désespérante) le pope. Dans la débâcle de cette première grève, avec leurs gestes et leur rage impuissants, ils commencent à comprendre que le gouvernement et la religion sont au service du patron. Ils se désespèrent, ils sont seuls au monde, isolés de tout, des révoltés.
Certes, bon nombre, et pour longtemps, perdent l’envie de résister. Mais d’autres viennent en toute confiance et en tout abandon.
Pendant ce temps, le travail dans les cercles, très profond et très fructueux, continue. De
ce laboratoire, sortent les « prolétaires » avec l’orgueil de l’être, avec la conviction qu’ils n’ont rien à perdre, qu’ils ont tout à gagner dans la lutte.
Et au prochain meeting de deux ou trois mille personnes électrisées, un être maigre, mobile, s’élance au-dessus de la foule. Dans les grands cheveux en désordre, il y a une toute petite tête, des yeux et une grande bouche qui parle, un résonateur rauque et puissant, coloré par la douleur. Chacun, dans cet auditoire étrange, dans cette atmosphère inhabituelle, est sûi; que c’est un moment décisif* que ces choses se passent pour la première fois dans le monde.
La voix enivrée, sous une pluie fine, résonne calmement : « Il existe les chemins de fer, les grands ponts sur lesquels ils passent, les télégraphes, les grands bateaux dans les fleuves bordés de pierre. Qui a fait tout cela ?
Vous. Et qui s’en sert ? Les riches. »
Et la voix commence à clamer, crier à l’injustice, l’offense des ouvriers à qui on paie par la famine, le knout et la prison. Après lui, c’est un ouvrier qui explique comme un frère: une usine seule ne }peut pas faire une grève efficace, les ouvriers doivent créer des syndicats, l’union de syndicats des différents métiers peut devenir une force réelle. C’est nous qui
créons la vie, si nous nous entendons, nous pouvons l’arrêter. Une grève isolée comme l’autre, finira par deux ou trois emprisonnés et une centaine de sans-travail ».
Dans les usines on parle : « Si nous n’agissons pas, l’esclavage sera pour toujours, pour nous et pour nos enfants ». Ça touche les plus indécis. Chaque jour, les heurts entre les ouvriers et l’administration se multiplient, les cerveaux travaillent, apprécient et réapprécient tout, dans chaque regard on peut lire : « Cet état de choses, nous ne l’acceptons pas ».
Pour tremper cette masse, pour la faire entrer dans les cadres révolutionnaires, il ne reste qu’à mettre les ouvriers et le gouvernement face à face. L’histoire du 9 mai 1905 en dit assez. Il faut que le gendarme fasse son travail révolutionnaire.
On est arrivé à la première grève générale.
Elle n’a presque pas d’exigences politiques. Les métallos, les typographes, les tailleurs, etc., travaillent dans les ateliers malsains pendant seize heures par jour pour un salaire de famine.
Par la grève générale on arrêtera toute la vie, on obligera les patrons à placer les ouvriers dans des conditions humaines^. Réunions aux ateliers, meetings. Le travail orga-
nisateur devient de plus en plus intense et important.
On a toute une gamme de propagandistes, on y trouve toutes les nuances. Reste à savoir orchestrer : en placer un pour le commencement, un autre pour la fin, suivre les réactions de l’auditoire, faire preuve de calcul et de science révolutionnaire.
Dès le soir la grève est annoncée par les affiches qui crient sa nécessité. Le matin, les ateliers sont vides. Un petit groupe, qui a la force et la violence d’un bolide, se montre dans les grandes rues, en obligeant à fermer les magasins. On obéit, par peur, à ces gueux.
Dans le groupe, voici le métallurgiste Ossip avec son profil de boxeur maigre, le cordonnier Talalaev, menu, très agité, avec sa barbiche rouge tremblante, — il a laissé à la maison douze enfants, — le maigre et svelte menuisier Daniel, les mains crispées de colère et le camarade Sémion, les chevéux blancs, sans chapeau, en large chandail de travail, la tête eu arrière et inclinée de côté, avec son air orgueilleux et impératif crie : « Fermez ». « Fermez », répète Talalaev en tapant du pied. Les vingt personnes qui deviennent quarante, puis cent, etc..., vocifèrent « Fermez », au milieu du fracas des stores qui se baissent.
La ville est morte. Le petit bourgeois qui se cache toujours, se cache. La foule des grévistes grossit et descend vers la plus grande usine où l’attendent les métallos pour un meeting.
En avant, c’est le noyau qui dirige. Derrière, la foule qui grossit sans cesse, et, à une distance de grand respect, une colonne de gendarmes avec tout l’état-major du gouverneur derrière, suit la procession.
Dans la foule, pas de joie, pas de tristesse, — le rythme.
Voici que la tête de la procession s’engouffre dans les portes largement ouvertes de l’usine. Mais les derniers rangs se trouvent subitement serrés par un peloton de gendarmes qui s’était approché inaperçu. Par un mouvement instinctif, la dernière rangée pousse le peloton qui pour mieux tenir se donne le bras, le renverse, le foule. Mais toute la procession a déjà les têtes tournées, étonnées, les premiers rangs poussent les derniers. Derrière le peloton de gendarmes renversés s’en trouve un autre, les mains se lèvent, la bagarre commence ; de tous les trous et de toutes les fentes la police sort. Elle tape dans la foule, elle tire, les résistants sont arrêtés p ar centaines. La provocation.
De l’autre côté de la barrière des gendar-
mes, Vanka-le-séminariste, le meilleur orateur du parti, est devant une petite foule de curieux, des bouquins sous le bras, grimaçant dans un rire hystérique. Il crie : « Tapez, tapez plus fort, qu’ils apprennent ».
Ça y est. La police victorieuse, pleine de ruse, de diplomatie, la police victorieuse est contente, la maligne. Ça y est. Les révolutionnaires ont agrandi leurs cadres, les apprentis sont devenus maîtres. Regardez. Dans la grande rue où les pauvres commerçants ont repris haleine et ouvrent leurs pâtisseries, leurs merceries, leurs magasins remplis d’un tas de petites choses gentilles, dans cette rue apparaît une foule délirante, déchiquetée, couverte de boue et de sang et triomphante, le drapeau rouge, rouge écarlate déployé avec ce chant révolutionnaire, guerrier et nostalgique en même temps... Une nouvelle bagarre, plus féroce encore, parce qu’il n’y a plus de panique ; on résiste, on ne cherche pas à fuir, on essaye de rendre les coups.
Dans une autre rue, la démonstration se forme de nouveau. Les cris injurient le tsar, sa clique, les canailles de bourgeois, et promettent une guerre sans pitié.
L’organisation a perdu la moitié de son effectif qui est tué, blessé, en prison. Mais le
champ d’action politique est franchement ouvert. Désormais les syndicats professionnels s’occuperont des questions politiques. La grève économique sera aussi politique et chaque action révolutionnaire sera soutenue par une grève.
La « bourse » et les « iavki »
plein de resp( la police et l’< Il fallait être
Pour les camarades qui arrivaient d’une autre ville, pour les relations entre les camarades actifs, pour la. distribution de la littérature, pour les réunions des comités, il fallait avoir beaucoup de locaux conspiratifs, tout un réseau; ces locaux s’appelaient « iavki ». Pour les réunions, on préférait un appartement petit-bourgeois, quelquefois il n’y avait même pas camouflage, un sympathisant donnait son appartement certains jours,- il s’en allait discrètement, il laissait encore à manger.
Mais pour la distribution de la littérature, pour les autres besoins techniques, on choisissait une boutique, un atelier où l’on vendait, où l’on travaillait réellement, d’où l’on était habitué à voir emporter ou apporter les paquets les plus différents. Le travail dans une telle « iavka » était très modeste, mais ponsabilité. Dans cette boutique, l’espion avaient le droit d’entrer, psychologue, ingénieur, archi-
tecte, bon organisateur en tout cas, pour mener ce travail-là:
Le système des portes, l’arrière-boutique, les cachettes étaient organisés d’une manière telle que rarement une perquisition dans une « iavka » donnait des résultats. Et longtemps la police rôdait tout autour sans pouvoir la supprimer. Plus tard seulement, on trouvait un beau soir les portes fermées à cause du « chàngëment de propriétaire ».
Si les « iavki » étaient organisés avec soin, la « birja », la bourse, est née toute seule : un lieu de rendez-vous pour tous ceux qui travaillent, qui s’intéressent et sympathisent, ou qui veulent passer pour révolutionnaires. Née d’elle-même, la bourse devient avec le temps, quand le travail s’élargit, utile et même indispensable.
Pour cela, on occupe un coin de rue qui est connu de tous. C’est le journal quotidien du parti, ici on reçoit toutes les nouvelles, on reçoit beaucoup de renseignements. Dans cette masse de promeneurs particuliers s’infiltrent de vrais promeneurs, ils servent de paravent. Aux yeux de la police la présence ici n’est pas encore une preuve de culpabilité et arrêter quelqu’un ici est des plus difficile, on n’essaie même pas. C’est un club en plein air, la place où les différentes directions
du parti et les différents partis aussi peuvent discuter. D’ailleurs, chaque parti à son morceau de trottoir, ou même un trottoir entier. Les espions qui rôdent ici, qui se font l’œil ici et se font connaître en même temps, sont nettement renseignés sur le terrain de quel parti ils se trouvent.
En général, la « bourse J a Un aspect paisible, comme n’importe quelle autre promenade. Regardant de loin, vous avez l’impression que l’agent qui dirige cette foule et qui propose aux petits groupes qui se forment de circuler, le fait pour la commodité de la circulation. Ce vieil agent trop obèse pour avoir trop de méchanceté s’est habitué à la longue à son public. Irrité contre un groupe qui n’est pas pressé de se disperser, il s’adresse au petit Chaïm : « D’ailleurs, qu’est-ce que tu fous à la « bourse » des s.-r», puisque tu es du « Bound » ?
Même elle est rassurante cette foule bizarre, ouvriers en blouses plus longues que les vestes, en casquettes noires, jeune étudiants, « kursistes » : cheveux courts, petits chapeaux, blouses claires masculines, larges ceintures de cuir, bien serrées et jupes longues et noires, « externes » barbus et chevelus à 18 ans, inséparables de leurs livres, étudiants avec
leurs jugulaires bleu-passé et qui s’appuient sur de grosses cannes.
Ici vous voyez des infatigables qui arpentent le trottoir du matin au soir, ce sont déjà les snobs de la révolution. Plus que personne ils ont la façade révolutionnaire. N’importe, on les excuse, on est bonhomme avec eux, ils rendent de petits services, et ils paient ce luxe du costume par quelques jours de prison et par des coups de « nagaïka ».
Les plus importants ne viennent que rarement ici pour des raisons conspiratîves et s’ils viennent c’est pour peu de temps.
Oui, c’est une foule paisible, un peu ridicule. Tout de même, il y a des moments où cette foule s’éclaircit spontanément : c’est jour de distribution de tracts ou de meeting, etc. Il arrive des choses plus graves : cette foule se transforme en une manifestation, en une armée.
Un jour on a arrêté la repasseuse Aniouta avec line bombe, qui ne pouvait pas éclater d’ailleurs, une bombe tout à fait inoffensive. Pour connaître ses intentions et la provenance de la bombe, on l’a battue au commissariat, et comme elle ne répondait pas, on l’a battue plus fort. Le matin on a déclaré aux amis qui lui ont apporté des provisions qu’on l’avait
trouvée accrochée à la grille de la cellule, pendue avec son linge.
Reste à savoir si Aniouta, à la suite des tortures et. de la peur, s’était pendue ou si, étant de très faible santé comme toutes les repasseuses, elle était morte quand on la battait et si c’était le cadavre qui avait été pendu par la police.
On sait une seule chose : on l’a tuée.
C’est un dimanche matin, le jour où la bourse est la plus animée, jour des meetings, jour des rendez-vous.
En un clin d’œil toute cette foule bizarre, presque bouffonne, devient, comme un seul homme, indignée. En un clin d’œil elle se range et, désespérément, va à l’assaut du commissariat, qui est tout près. On barricade la rue et pour que le cœur n’éclate pas de douleur et d’indignation, les meilleurs, les plus généreux tombent là-bas sous les balles de la police. ■
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La propagande chez les paysans
La première propagande n’était destinée qu’à faire naître des doutes et elle se menait : 1° à la campagne où elle se faisait toute seule, chaotique et hasardeuse, mystérieuse comme desj rumeurs, et 2° à la ville, où le paysan est amené par un appareil administratif absurde (tribunaux, impôts, etc.) et par ses affaires de vente et d’achat; elle était organisée et systématique.
Sur place, le travail était improvisé par les instituteurs qui venaient au socialisme tout seuls, par les agronomes, très rares, par les statisticiens et tous les intellectuels de la campagne. Malheureusement ils étaient trop surveillés ; leur travail ne pouvait être continu et les paysans se méfiaient d’eux parce que ces parias, à cause de leur costume et de leur langue, étaient pour eux des barines. Les étudiants en vacances rencontraient les mêmes difficultés à cause de leur attitude paradoxale de fils en lutte contre leurs pères.
Les conversations des paysans avec un mé-
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canicien ambulant venu réparer une machine agricole, avec un maréchal-ferrant venu de la ville, et plus encore avec des ouvriers d’usines construites à la campagne (les usines de sucre par exemple) donnaient des résultats plus efficaces. Dans ces usines, les ouvriers spécialistes venaient de la ville, mais les manœuvres étaient demandés aux villages voisins. Avec leur chansons, leurs « tchastouchki », ces ouvriers apportaiènt de nouvelles conceptions des choses et parfois des tracts.
Il était beaucoup plus avantageux de commencer les liaisons à la ville. C’était très difficile à cause de la méfiance des paysans. Il fallait être paysan, comme eux ; les costumes des citadins, leurs maisons, leurs toits en fer, peints en vert, leurs accordéons, ne donnaient point confiance. Pour le paysan, l’ouvrier était un déclassé. Fils de paysans (l’industrie russe était très jeune) ils avaient vendu, pour les plaisirs de la ville, leur mœurs, leur costume, leur langue. Malgré sa misère, le paysan avait consfervé ses fêtes, ses chansons, sa langue, il n’avait pas trahi la terre.
Cent millions de paysans russes — comment vivent-ils? Faites quelques kilomètres sur les grandes routes, prenez un petit chemin vicinal, vous rencontrerez ces paysans en haillons, leurs chevaux à moitié crevés; la voiture dont
les roues ne tiennent pas, vous verrez leurs maisons de terre battue, couvertes d’énormes chapeaux de paille pourrie, vous rencontrerez 1’ « ouriadnik » corpulent et guerrier, à qui tout le monde cède le chemin avec respect, chapeau bas; vous verrez des châteaux entourés de parcs énormes et de champs à perte de vue et, loin du village, une colline composée de petites parcelles, comme le fond d’un pantalon de mendiant. Ce sont les petits lopins des paysans.
Le paysan se lève, en été, à 4 heures du matin, il travaille jusqu’à 9 heures du soir ; autant font sa femme et son cheval. Sa maison, même s’il a dix enfants et ses vieux parents avec lui, se compose d’une petite antichambre qui, à gauche et à droite, donne sur deux chambres, la chambre à gauche sert de dépôt pour les fruits, la semence et son petit matériel, l’autre à droite, — 3 mètres sur 4, — avec son poêle énorme (en Russie on cuit le pain chez soi) qui prend le tiers de la place et qui sert de lit pour les vieux et les enfants. Dans cette pièce on couche, on mange, ici naissent les enfants et en hiver on y a des hôtes : le veau et les pourceaux.
Pas de routes, pas d’hôpitaux, pas d’écoles et comme compensation, le débit d’Etat obli-
gatoire : un pays alcoolique est plus facile à gouverner. , .
Abrutis par la « vodka », le travail et l’ignorance, ils se querellent entre eux pour de petites choses, et les querelles mènent au sang.
La jeunesse exprime sa sourde révolte instinctive par des actes de violence sauvage. Ces « excès de jeunesse » sont protégés par le gouvernement comme coutume paysanne — seul le meurtre n’est pas toléré et on envoie à la prison les meurtriers, en même temps qu’un paysan qui, par ignorance, n’a pas payé un kopek d’impôt. Dans les tribunaux, aux alentours des prisons, attendant le jour de la citation et de la visite, il y a une foule de paysans. On avait l’habitude d’attendre. Par peur ils venaient trois, quatre jours d’avance, avec une semaine de maigres provisions.
L’hiver, pendant les neiges, l’automne, pendant les pluies, ils formaient des camps en plein air, ils couchaient à terre. La procédure infinie et compliquée, la « volokita » des tribunaux faisait durer un petit procès pour lequel on convoquait tout un village, des mois, des années, des siècles.
Les gens des tribunaux, les « moskali » ne savaient pas la langue des paysans ; indifférents, ils ne faisaient même pas un effort pour leur faire comprendre les choses.
Vraiment, on avait le sentiment de l’injustice. Fatigués, les paysans finissaient par se faire justice eux-mêmes. Cela devenait alors une affaire d’émeute.
Ces témoins, ces prévenus, ces plaignants qui avaient le malheur de déposer une plainte contre un voisin qui avait laissé son cheval pâturer sur son champ, cette masse de paysans oisive, fatiguée, à la recherche de la justice, c’était une masse préparée pour la propagande.
C’est en parlant avec eux de leurs affaires compliquées — des renvois, des appels, des amendes — que le propagandiste commençait à travailler avec eux.
Les hôpitaux qui n’existent presque pas à la campagne (à cent kilomètres on ne trouve pas un docteur), les cours des hôpitaux étaient pleines aussi. Ici aussi on attendait. On attendait avec une gangrène, on attendait en la donnant aux autres, la « sibirskaia iazva ».
On fait beaucoup de liaisons ici. Mais tous ces gens-là voient leurs malheurs comme particuliers, ijs voient leurs malheurs de trop près pour comprendre la racine du mal. Allez plutôt dans les marchés, parlez plutôt à ce paysan étonné du miracle des choses.
As-tu travaillé ? •—: Oui, j’ai travaillé. — Astu vendu tes produits ? — Oui, j’ai vendu.
— Qu’est-ce qui te reste ? — Rien. Une énigme ; qui a gagné ?
Mais avant ce dialogue avec vous, il l’avait maintes fois eu avec lui-même, il lui venait souvent le sentiment de l’injustice, mais il ne trouvait pas les coupables, il savait (son grand-père était encore esclave) que la terre et la liberté leur ont été données. On avait été juste et généreux et pourtant il lui reste le sentiment d’une perte, le sentiment d’être volé. Mais par qui ?
Pour oublier ses malheurs et leur mystère, pour oublier les choses qui ne vont pas, il porte au cabaret ses derniers sous, prix d’une vache ou d’un cheval qu’il vient de vendre.
En fin de compte ces sous n’arrangent rien, rien ; impossible de remplir un seau sans fond. C’est une forme russe de la protestation. Les cabarets l’attendent autour du marché comme des putains bariolées, prometteuses, avec leur chaleur, leurs couleurs vives, leur air de « tout va bien ».
C’est là-bas qu’il faut le repérer, entre un tricheur et un aventurier qui lui proposent d’acheter un trésor caché. C’est le seul moment où il ne travaille pas et où il est capable d’un minimum d’abstraction, où il s’ouvre tandis qu’il existe un recul entre lui et les choses qui le serrent toujours de si près.
Mais pour lui parler et vaincre sa méfiance qui cherche la « vérité » et les coupables, il faut que vous soyez le même que lui, habillé comme lui, parlant la même langue, il faut que vous buviez aussi.
Votre manière ne doit pas être pressante, agressive comme avec les ouvriers. Non, il faut essayer de débrouiller lentement cette pelote embrouillée.
Vous non plus, vous ne savez pas la vérité, vous êtes étonné comme lui-même, sous l’empire de l’alcool, vous n’êtes pas pressé de trouver une solution, vous commencez même à admirer cette magie si intéressante à étudier. Vous êtes du même « ouièzd », d’un village éloigné. Vous êtes des gens différents et le résultat pour vous comme pour tous les paysans est le même : on travaille sans rien avoir. Alors, la cause est générale ? Quelques suppositions. i
Vous vous êtes quitté, il était ivre, mais il a bien caché sous sa chemise la proclamation que vous avez trouvée et dont vous lui avez fait cadeau.
Le paysan russe sera lent à comprendre, mais ça le travaillera. Et un jour il la dira « la vérité » et tout haut. Pour la deuxième fois c’est lui qui viendra vous chercher, s’il n’est pas devancé par vous vous viendrez
chez lui, en passant, vous viendrez avec un pays qui parle mieux que vous, qui sait beaucoup de choses, qui est loquace comme un marchand ambulant. Peu à peu la chaumière se remplira. En partant votre ami laissera de la littérature, avec parcimonie.
C’est une liaison. Désormais il marchera les yeux ouverts, il montrera un esprit curieux et vif.
Les propagandistes de la section paysanne ont fait beaucoup de ces liaisons. Dans les marchés beaucoup de paysans guettaient 1’ « agitateur ». — Redoubler l’effort de la « littérature ».— Un jour, en costume citadin, vous avez, sur le bras gauche, des tracts, vous passez devant les gendarmes, désinvolte ; vous avez l’air d’un de ces vauriens qui, pour quelques sous, distribuent les prospectus d’un cirque ou d’une diseuse de bonne aventure.
Il y a des paysans qui les arrachent avidement (ils connaissent ces affiches), il y en a qui tout de suite s’en servent pour rouler des cigarettes, mais il y en a d’autres, renseignés et sceptiques.
« Vous nous appelez à la révolte, regardez les maisons que vous habitez », et il montre quelques maisons riches et propres, à moitié cachées dans la verdure. « Est-ce que vous avez vu les nôtres ? Et quel pain vous man-
gez ! » Ne vous retournez pas désespérément pour regarder ce sale tas de pierres avec des trous noirs, mis en étages qui semblent glisser sur la pente vers la rivière puante, ne discutez, pas. Ce paysan est un aigri à moins d’être un provocateur déjà préparé par la police ; il hait tout le monde, son irritation est aveugle et contagieuse. Regardez ses voisins qui baissent les yeux, qui s’assombrissent en s’approchant. Ils cherchent le coupable de tous leurs malheurs. Vous le serez. Votre courage est inutile. Vous avez vu comme les paysans battent un petit voleur : leurs mains tombent comme des marteaux, régulièrement, le sang qui se montre les réchauffe, c’est un hachis qui sort de leurs mains. Allez-vous-en si vous pouvez. Reposez-vous deux ou trois jours, ne désespérez pas, la campagne nous est plus ouverte quand même.
Mais regardez, votre courage est remonté.
À pas lents s’approche un paysan, vous le connaissez bien, c’est Ko val. Il ne vous regarde pas, comme s’il avait les mêmes sentiments hostiles envers vous ; il commence à parler, on l’écoute et vous êtes oublié. Continuez votre ronde.
Les sectes
Koval est venu à 1’ « organisation » tout seul. Des mois il a cherché en ville un « étudiant ». Enfin un hasard l’a mis en face du camarade Sémion, qui de son côté cherchait un paysan dans la cour du tribunal. Dès le premier mot leurs relations sont fraternelles, ils déjeunent sur l’herbe avec du pain noir et du sel que Koval a apportés dans un mouchoir. C’est comme si on se connaissait depuis très longtemps. Koval, bien que paysan, a passé aussi par tous les couloirs sombres de la méfiance et de la haine sans raison : Koval, depuis des années, appartient à la secte religieuse des « baptistes ».
Les seules issues de la vie morne du paysan étaient la religion et la « vodka ». La religion Officielle c’est comme toutes les choses acceptées — c’est un fardeau. On va à l’église le dimanche, on paye le pope parce qu’on se marie, parce qu’on a un enfant, etc. Le pope était clairement de mèche avec le commissaire et le gros propriétaire. Pour l’âme in-
quiète et chercheuse des paysans, le commencement de tous les commencements était Dieu. Certes, Dieu ne pouvait pas être le patron du pope, il était autre part que dans l’église officielle. Une idée doit être combative. L’idée religieuse aussi. Née dans le milieu paysan, créée par les paysans eux-mêmes (même par ceux qui voulaient la passivité), elle était combative, parce qu’elle niait la religion officielle. Les paysans étaient poussés vers les sectes qui correspondaient le mieux à leur tempérament, vers la secte du sacrifiée actif (« klisti » et « scoptsi »), vers la religion ancienne qui conserve le bon Dieu d’autrefois, « staroobriadsi », ou vers la religion de simplicité, de rapport direct avec Dieu, les « baptistes ».
Les habitudes des « sectants » les séparaient du reste des paysans. Ils ne buvaient pas, les hommes ne battaient pas leurs femmes, ils avaient la politesse et la douceur dans leur parler, même quelquefois ils refusaient de servir dans l’armée, préféraient les travaux forcés. Persécutés avec sauvagerie par le gouvernement, obligés de cacher leurs rites et leurs lieux de réunions, ils devenaient renfermés. Ils étaient comme un peuple dans un peuple. Ils avaient des figures de saints concentrés dans la souffrance et le calme.
Koval est venu aux « baptistes » parce qu’ils niaient l’état des choses, parce qu’ils étaient combatifs. Koval restait calme quand le giflait, mais il ne donnait pas lui-même l’autre joue. Le pouvoir des brutes l’irritait, mais il pardonnait l’ignorance de ses frères connue on la pardonne aux enfants. Mais il n’aurait jamais pu faire d’une idée un cloître, comme ça arrivait aux autres.
Il était très bon, solide et aimant. Sa femme et son frère bossu étaient comme lui. L’été et l’hiver, ils restaient dans leur pauvre maison sans vitres — on les cassait toujours. Les casser, c’était une sombre distraction pour les « paroubki » et un devoir devant Dieu. Un devoir qui résultait de leur fatigue. A chaque messe, le pope encourageait la guerre à Koval.
Un dimanche, pour changer ses convictions religieuses (il était le seul à en avoir) on les fait descendre, sa femme et lui, en les routout le long du haut escalier du clocher, taient tous les deux solides, et quand en on versait de l’eau sur eux pour les tirer de leur évanouissement, c’est avec un sourire que Koval redisait sa foi. On recommençait.
En faisant de la propagande, en distribuant la « littérature », on arrive au moment où la périphérie de votre travail de « liaison » touche déjà les campagnes des autres « ouièzds ». Chaque jour, à la « iavkâ », des envoyés paysans viennent pour demander les propagandistes. Soit de leur propre gré, soit d’après un certain plan, les propagandistes s’en vont par deux ou trois, avec un corset de feuilles imprimées. Souvent la campagne où ils sont venus à pied les envoie plus loin avec une voiture et des provisions. Quelquefois ils s’en vont pour deux jours, mais, très demandés partout, ils sont absents des semaines. C’est une surprise agréable de les voir revenir — on les croyait en prison. ,* J
Le paysan a trouvé une nouvelle place pour attendre : la « iavka », où il attend la « littérature », les propagandistes. Les plus aisés apportent des cadeaux pour les prisonniers :
du pain, des œufs. Ils exigent de la « littérature » qu’on ne réussit pas à imprimer en
quantité suffisante — ils trichent même, naïfs comme des enfants : ils viennent trois jours d’avance; trois jours après, ils reviennent et, en comptant sur leurs doigts, ils essaient de vous prouver que depuis dix jours ils n’ont rien eu.
Ils vont, avides, dans les librairies patriotiques acheter là-bas des livres qu’ils jettent, en espérant y trouver des tracts, comme ça leur est arrivé une fois (on pratiquait ce moyen avec la complicité des employés).
L’action suit l’éveil de la conscience. Partout, ce sont des grèves d’ouvriers agricoles, on détruit les débits, on refuse de payer les impôts. Le gouvernement organise la plus étroite surveillance à la campagne. On soupçonne tout homme qui n’est pas du pays.
En hiver, en pleine campagne, un homme qui n’a pas l’air tout à fait paysan. On l’arrête. « D’où viens-tu? » — « De la ville. » — « Que fais-tu ici? » Le suspect hésite à répondre. Mais quand on lui dit les soupçons qui pèsent sur lui, que justement, son apparition correspond à un déluge de « littérature » à la campagne, il éclate, indigné. Son costume, son voyage par ce mauvais temps, c’est une femme qui en est la cause : il poursuit l’amant de sa femme, il demande l’aide de la police.
La police est pressée de se débarrasser du propagandiste.
L’été venu, la campagne s’agite, les ouvriers agricoles font des grèves, le paysan pauvre refuse de payer les impôts, etc. Par la ville passent les régiments de cosaques, qui vont à la campagne obliger le paysan à travailler pour le propriétaire. Souvent le paysan répond à la cravache, au vol et au viol des cosaques par un massacre, par des actes anarchiques : une propriété, une riche écurie, les blés du hobereau brûlent, le troupeau des vaches paysannes est lâché en pâturage sur les prés du propriétiaire.
Les ouvriers de la ville sentent dans l’agitation paysanne une aide réelle. Et souvent les démonstrations ouvrières encerclent le marché où se trouvent les paysans. C’est un meeting de solidarité, c’est la fraternisation.
Un groupe de paysans attrape le camarade Roman, ils le placent sur une voiture :
« Parle! ». C’est pour cette minute d’accord, d’union consciente que les révolutionnaires donnaient leur sang, périssaient dans les prisons. « Notre union paysanne et ouvrière, c’est notre paye, c’est une promesse ». Il a une tête ronde, placée sur les épaules sans cou, les cheveux lisses et blonds, il les rejette d’un geste énergique en arrière; tout ça et
son costume d’étudiant, hier étranger et même hostile à cette masse, est cher et sympathique aujourd’hui. Malheureusement, de l’autre côté du marché, on n’entend rien : la voix de Roman n’est pas assez forte.
Alors c’est l’hercule Meyer, un juif, propagandiste-né, debout sur les épaules de son frère, et sa voix couvre tout le marché. « C’est pas pour nous attendrir que nous sommes aujourd’hui ensemble, c’est pour lutter avec plus de chances. De l’est à l’ouest et du nord au sud passent des vagues qui doivent engloutir le tsar, les capitalistes et leurs laquais; les ouvriers dans les villes, les paysans à la campagne disent leur volonté. Camarades, les soldats refusent de tirer sur nous ».
Le travail chez les soldats
Il arrivait déjà, et bien souvent, que les soldats refusaient de tirer sur les grévistes, sur les paysans en révolte. Parfois ils visaient le commandant. Le gouvernement était obligé d’appeler les cosaques.
Les cosaques sont une armée de paysans privilégiés, composée comme une famille. Ce furent autrefois des esclaves rebelles; ils ont fui dans les steppes inhabitées. Loin de la surveillance, ils se sont fixés ici, ils ont travaillé la terre en liberté. Par intérêt de colonisateur, le tsar fermait l’œil sur leur agglomération; en défendant leurs terres, ils défendaient la Russie contre les peuples limitrophes; mais, avec le temps, on mutila habilement leur liberté. Et depuis, isolés, sans culture, mais conservant leurs traditions guerrières, ils ont formé trois centres (Oural, Donetz, Caucase) d’esclaves de leur liberté sédentaire. Quiconque n’est pas cosaque est un étranger. Ce sont eux qui furent pendant longtemps la force principale et le soutien du
trône chancelant. C’était une armée vagabonde. On s’en servait pour les villes.
Pendant le mouvement agraire de 1905, on créa, dans les campagnes mêmes, une police montée qui easernait sur place. Dès leur entrée dans la police montée, les paysans (anciens soldats) devenaient des ennemis du peuple, et réciproquement.
Cependant, la marche du mouvement agraire coïncidant avec les grèves ouvrières dans les villes, obligeait souvent le gouvernement, faute de police disponible, à s’adresser aux soldats.
Le régiment, en Russie, se composait de jeunes gens de toutes les provinces et de tous les métiers. Quand les soldats étaient divisés contre une manifestation ouvrière, le commandant les exhortait, « pour la gloire, le tsar et la patrie », à tirer sur la foule armée de drapeaux rouges.
« Où est la gloire? », demandaient les proclamations révolutionnaires aux soldats.
« Pour la patrie »? « La patrie, c’est nous tous », expliquait le propagandiste au soldat, paysans et ouvriers, « et quand vous tirez ici sur un ouvrier inconnu, un autre soldat tire sur votre père paysan révolté chez lui. Est-ce que vous ne vous reconnaissez pas dans cette
foule? Vous tirerez sur vous-même. C’est un suicide. »
Dans le travail chez les soldats, on utilisait souvent ces chocs entre eux et la foule qui est contre l’ordre. On leur expliquait le but des manifestations ouvrières. .
Les officiers de carrière, sous l’ancien régime, en Russie, étaient des nobles, demi-nobles, quart-de-nobles, etc. Les soldats, c’est la « plèbe ». Les officiers ont leurs poitrines comme des roues, de la vanité et le physique exubérant. Les coups sont une chose que le soldat rencontre dès le premier pas. Chaque pas, à la caserne russe, vous appelait à la révolte. Ils étaient des prisonniers partout maltraités. On s’exerçait les biceps sur leur visage. Gifler un soldat dans la rue, parce qu’il n’a pas salué dans les règles, était pour un officier une chose naturelle.
On traitait de cette manière les jeunes gens vigoureux qui avaient une idée de leur dignité.
Une fois entré dans le travail de propagande, ils apportaient en même temps que leur courage, l’ordre, la promptitude et l’initiative qu’on voulait détruire chez eux. Les soldats avaient l'habitude de décider des choses eux-mêmes. Des conditions semblables de vie formaient les mêmes traits de caractère
chez les soldats et les prisonniers de droit commun. Conserver un air indifférent quand on le gifle, encaisser sans s’indigner extérieurement, hypocrisie dictée par Pinstinct de conservation, et, à la première occasion, aller aux pires extrémités de la vengeance.
Beaucoup de crimes ne se commettent pas parce que l’irritation a été noyée dans la menace : à la caserne, comme à la prison, on punissait la menace comme le crime même.
Alors on ne menaçait pas, on agissait.
Ici n’est pas finie la ressemblance entre la et la caserne.
Les soldats, comme les prisonniers, étaient habitués à la surveillance ininterrompue de leurs chefs, à leur manière de surveiller. Leur attention était toujours tendue.
vie est écœurante quand elle est épiée tous ses mouvements par l’œil du surveillant collé au guichet ou qu’on suppose ou qui peut être là, l’œil derrière le trou. Vous mangez, vous buvez, vous faites* tous vos besoins en compagnie de cet œil.
Avec le temps, les yeux apprenaient à regarder de telle manière que le regard ne se pas, comme caché derrière les paupières; ils apprenaient à accomplir les actes de vengeance et de liberté sans prévenir et sans se vanter.
Autre chose. Dans la prison et comme à la caserne, il y avait deux camps. L’un était le maître, l’autre l’esclave. D’où, de chaque côté du gouffre qui les séparait, sentiment de solidarité, conscience spéciale d’une responsabilité commune.
Consciemment ou inconsciemment, le tsar tenait soldats et prisonniers comme le dompteur tient les animaux sauvages devant le public, en les excitant. Comme ces animaux, ils étaient condamnés à un travail incompréhensible pour une raison si sommaire : « Pour le tsar, la foi, la patrie », qu’elle en devenait énigmatique.
Au moment où (surtout avant 1905) le plus lourd travail d’éducation révolutionnaire était d’habituer les masses à la conspiration, le soldat était déjà mûr.
J’ai connu beaucoup de traîtres, de délateurs dans tous les milieux; je n’en ai pas connu dans les organisations de soldats.
Voici pourtant un récit de traîtrise dans le milieu soldat :
Le courrier Sokolov, en clignant de l’œil, m’indique un soldat, un tartare carré. « Il trahit ». Je ne l’ai plus revu que mort quand on le retirait d’un puits avec la tête coupée en deux d’un coup de hache. Un des soldats,
sur son compte, coupait du bois dans le camp, le traître passait; sans attendre une autre occasion, le soldat fait un mouvement de hache de plus.
Comme les paysans et les ouvriers, les soldats commençaient leurs protestations par 1’ « ordinaire », par la soupe où, pour trouver un haricot, « il faut faire un plongeon ha- », par le pain « bon à coller les yeux d’un ».
La décision de protester pour telle ou telle chose se prenait sans discours, presque par entente tacite. Un jour, tout le pain distribué se trouve à la porte du réfectoire, par arrangé; la soupe, versée, dans chaque compagnie, par la fenêtre.
Qui est le meneur? On ne le savait jamais.
Les réponses, comme toutes les réponses des soldats, sont automatiques : « Le pain n’est pas mangeable, Votre Excellence ».
Le travail de propagande et le travail éduchez les soldats était un travail à part.
Les « iavki », les lieux de meetings, tout était des casernes. Avant 1905, le travail avec les soldats était à long terme. Il y avait très d’actes qu’on pouvait exiger d’eux tout de suite. On préparait dans le soldat — le paysan — le révolutionnaire qui reviendra
comme tel dans les champs, l’ouvrier pour le temps où il reviendra à l’usine. On avait le temps de le préparer. Le service était de trois ou quatre ans.
Dès 1905 on commençait à formuler leurs revendications, pour la ration, pour la politesse, et on ajoute la réduction du service.
Ces revendications se posaient toujours après une révolte à la caserne, à propos d’une punition, par exemple. C’était un travail nerveux qui commençait à diriger leur élan, à l’exprimer; on essayait de coordonner leur mouvement avec celui des autres régiments.
Jusqu’en 1905, le travail avait un but limité: il s’agissait d’obtenir la neutralité, la passivité des soldats, sans les mêler inutilement à la lutte active. « Ne tirez pas ». « Ne tirez pas sur vos frères ».
Il y avait pas mal d’officiers, surtout dans le génie, officiers des cadres, mais d’origine intellectuelle, ralliés à la cause, mais leur travail touchait très peu le milieu des officiers et ne pouvait pas toucher les soldats à cause de la discipline qui les séparait.
Mais dans les cas de révolte, un officier révolutionnaire prenait souvent l’initiative.
En général, la révolte d’un régiment était en même temps une révolte contre les chefs,
conduite tout de même par un soldat de classe, un sergent, parce que d’abord il était leur égal, il mangeait, il couchait avec eux, ensuite il était habitué à la mécanique du commandement, qui était déjà une nécessité.
Leur attachement à la discipline se montrait même dans leurs réunions, où ils venaient en ordre de parade.
Les imprimeries clandestines
Ce travail, né spontanément, devient une spécialité : c’est une organisation de professionnels, techniciens de la révolution. Ceux qui se donnent à ce travail délaissent peu à peu leur famille, leurs occupations privées : ils deviennent les ascètes du parti. Ils passent de leur travail technique à la prison, et vice versa . Ecoutez : dans ce pays noir des tsars, la plupart mouraient de faim et de fatigue.
Ce sont ces professionnels qui mouraient le plus. Les imprimeries clandestines étaient des prisons pour les techniciens, et souvent des prisons sans pain.
Il y avait une imprimerie clandestine dans chaque ville. La « littérature » de Suisse (Zarict, Iskra, les programmes du parti) sur papier à cigarettes, pour la commodité du transport, imprimés en petits caractères, les imprimés du centre où travaillaient déjà même des « americanka », toute cette littérature chère aux membres actifs du parti, aux « conscients », était la littérature des directives., Ni
sa qualité, ni sa quantité ne pouvaient servir les masses. Même une petite ville d’ouièzd avait besoin de parler, chaque jour avait des choses simples à dire et à redire aux ouvriers et paysans : qu’en nourrissant tout le monde, qu’en créant des richesses inutiles, ils crèvent de faim, de fatigue et de maladies; aux solmalgré leur uniforme, ils restent des et des ouvriers, et à tous, que dans et leur force, et dans la révolte, leur libération. Même pour une petite ville d ? ouièzd, il fallait quelques milliers de « listovki » par semaine. Dans de bonnes conditions, une imprimerie clandestine avait une machine typographique primitive, un assortiment de caractères, tout le matériel neuf, complet et en bon ordre. C’était apporté en cachette du centre. On choisissait un local qui convenait. Il arrivait qu’il se trouvait en face lu commissariat de police. (C’était juste : les policiers ont leur romantisme; ils aiment chercher les révolutionnaires dans les ruines pittoresques). Ça restait une boutique à louer; on entrait par la porte de service, ou un appartement petit-bourgeois, une échope d’artisan qui habite où il travaille. Les techniciens (deux ou trois) restaient enfermés ici, connus par très peu de càmarades. Malgré toutes les précautions, un jour ou plutôt une nuit, sou-
vent après de longs mois de travail, quand l’imprimerie et les techniciens étaient tout à fait au point, la police repérait l’emplacement de l’imprimerie.
La police était franchement contente, toujours sûre que pour longtemps on n’aurait plus à arracher avec des sabres les affiches révolutionnaires, que pour longtemps elle ne serait pas le spectateur impuissant d’une pluie de papillons dans les théâtres et des marchés inondés par les proclamations. Avec beaucoup de précautions, par peur de la dynamite, sous les regards ironiques des techniciens, ils emportent la « machine », le matériel et, ce qui était le plus triste, les feuilles déjà imprimées. Par les rues boueuses, sous les regards des voisins, qui sentent de suite que c’est « politique », par les rues étroites et boueuses, on emmène les techniciens avec leur allure lasse de gens qui vont se reposer. Que voulez-vous? Pour les premiers jours, même la prison, pleine de camarades, était de la liberté et du repos. Repos bien mérité : c’étaient des hommes; ils découvraient, en marchant vers la prison, leur énorme fatigue. Devant eux il y avait un changement, et ils avaient l’assurance : « Demain la ville sera pleine de nouveaux tracts, aujourd’hui même peut-être ».
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Quand on découvrait une imprimerie (souvent dans la nuit, pendant les heures du tralâ plupart des cas, presque touce n’étaient pas les camarades qui étaient renseignés les premiers. C’étaient les voisins, les petites gens paisibles qui, eux aussi, attendaient la révolution, pour la diminution du loyer, pour une autre petite Certes, ils n’osent pas entrer dans le mouvement, mais ils pleurent dans leurs pauvres intérieurs (mais qui leur appartiennent) les mots de haine et de foi dans les tracts. Ils donnent leur modeste part : ils cachent les fuyards, ils donnent de la monnaie de cuivre aux prisonniers.
Ces voisins accouraient, pâles et désespérés, à la « bourse », chuchoter à ceux du parti que l’imprimerie était prise. Et la rumeur passait groupe à l’autre. Celui-ci, qui doit agir avec une indifférence extérieure, entend et par tout son être : « Nous avons perdu notre voix, notre puissance; nous n’avons d’imprimerie. Il faut agir. Vite. »
la même heure, le mot d’ordre dans toutes imprimeries, pour les ouvriers typographes, est : « Apportez du papier, des cade l’encre. » Les rôles sont distribués entre les typographes. C’est l’imprimerie
d’Ivanov qui fournira le papier, l’imprimerie de Petrov les caractères, etc.
Une heure de ce vol collectif suffit pour avoir tout le matériel. En attendant, le « littéraire» de l'organisation rédige le nouveau tract. « Nous sommes vivants, nous continuons la lutte, nous sommes des millions contre une poignée de bourreaux cruels et aveugles. » Dans une autre chambre, dans une autre rue, on prépare l’usine. Les typographes ont fourni tout sauf la machine. Comment la remplacer. La machine typographique est une presse roulante. Un homme peut faire rouler une presse. Encore : il peut, avec sa force, faire d’un bâton une presse roulante.
Il faut un rouleau. Un bois bien cylindrique, d’une quinzaine de centimètres de diamètre, long de cinquante, avec des manches, couvert d’une étoffe simple, d’une couverture, par exemple; cette étoffe doit avoir assez d’élasticité pour que le papier ne se déchire pas et que l’impression soit nette.
Mais si on a un petit peu plus de temps, on fera miei^x. On prendra un tuyau en fer, on bouchera les deux côtés de ce tuyau avec des bouchons en bois, qui ont des trous dans le centre; comme un axe libre, on passera une barre de fer. La barre de fer dépasse assez le tuyau pour qu’on puisse mettre deux man-
ches aux deux extrémités. Sur ce tuyau en fer on applique deux ou trois couches de > drap bien serré et bien cousu et lisse aux joints. Le technicien a fini son travail. Il est seul dans la chambre, il dit tout haut : « C’est [ bien ! »
Alors, voyons, est-ce que tout est prêt? Il y a deux composteurs qui servaient pour composer ligne par ligne, il y a une galée en zinc fort, sur laquelle peu à peu (en les retirant du composteur par deux ou trois lignes), on fait la composition; il y a le châssis et les clefs pour serrer, des casses (boîtes en bois avec autant de divisions que de caractères). Un petit rouleau en gélatine mis sur un trapèze en gros j fil de fer sert à mettre de l’encre sur la composition, le tout apporté par des typographes.
Ils ont fait leur devoir, et le patron a subi la nécessité.
Le local avec deux ou trois tables i c’est une cave, un grenier ou une chambre déjà préparée pour la future imprimerie; tout est prêt. On y transporte tout-
A deux commence la composition, le troisième prépare l’encre, coupe le papier. Ainsi on est prêt pour le tirage, la composition est enlevée de la galée sur la table, arrosée avec de l’eau (après une courte correction) pour que la poussière de plomb devienne de
la colle ; on serre la composition, avec le petit rouleau de gélatine on passe sur la planche à encre, puis sur la composition; un autre met une feuille de papier, le plus fort passe le rouleau-presse.
Le premier exemplaire est fait.
Deux mots échangés. Une pause, et trois hommes deviennent une machine tenace. L’un passe l’encre, l’autre met la feuille de papier et enlève la feuille imprimée, le troisième roule le rouleau.
On s’arrête quand il n’y a plus de papier.
Et alors seulement on sent qu’on ne pourrait plus en tirer une. D’autres font les paquets, qui sont emportés dans une autre « iavka », où les attendent les colleurs. C’est toujours par le collage qu’on commence; coller est un travail toujours plus dangereux que répandre en jetant, ce qui se fait presque ouvertement et de gaieté de cœur. En distribuant les tracts, ils les voient déjà sur les murs — en « petit » — « Prolétaires de tous les pays, unissezvous », le texte en caractères du « corps », et en bas, en capitales grasses : « jA. bas le tsarisme! » « L’imprimerie de l’organisation ».
Dans le prochain paquet, le lendemain, les techniciens emprisonnés trouvent, dans les recoins du panier, le nouveau tract.
Il arrive parfois plusieurs découvertes de
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suite : une débâcle; toutes les « iavki » sont compromises, beaucoup de techniciens sont arrêtés. Alors c’est la feuille bleu-pâle de l’hectographe qui remplace l’orgueilleuse proclamation noir sur blanc d’une imprimerie.
Il arrive encore des cas de toute urgence :
une insurrection paysanne, par exemple, quand, pour diriger le mouvement, il faut beaucoup parler, beaucoup imprimer. Dans ce cas, la composition elle-même se fait en cachette dans une imprimerie privée. Plus :
il arrive qu’on s’empare, à main armée, du matériel, quand il en faut beaucoup. On se prête de bonne grâce à cet attentat. Il arrive même que toute une typographie soit mobilisée par des revolvers. La composition et l’impression se font sur place. Tout le monde travaille avec acharnement, content de ce plaisir forcé : ajouter encore une chance pour la révolution.
Dans le temps des organisations de pogromes patriotiques, c’était une manière de punition. On emportait les imprimés monarchistes pour les détruire, et, sur place, on imprimait une relation des faits.
Les ouvriers typographes furent les premiers à venir à la révolution. Plus ou moins
lettrés, travaillant dans des conditions qui les menaient à la tuberculose, ce sont eux les premiers qui répondaient aux appels à la grève, à la démonstration ou à la barricade. Ce sont eux aussi qui fournissaient les meilleurs techniciens. On pouvait disposer d’eux tous.
Le petit Kostia Chevtchouk, qui est mort du typhus à la prison, quand oh lui demandait pourquoi il avait été arrêté, répondait timidement : « Je suis technicien ». Il faut ajouter qu’il était un mauvais technicien. Presque enfant, rouquin et chétif, avec des yeux gris revêches, il était distrait, très distrait, et malpropre. D’ailleurs, il savait mal l’orthographe, après trois corrections, il y avait encore des coquilles dans sa composition. Un jour on l’a pris comme aide temporaire dans l’imprimerie. Les temps étaient durs, on travaillait beaucoup, on ne sortait pas, on n’avait rien à manger. On lui dit : « Va te reposer chez toi » ; avec l’air distrait de toujours, il répondait, comme réveillé : « Non, il ne faut pas, je n’ai rien à y faire ».
On a su après que sa famille se composait d’une marâtre et d’une dizaine d’enfants; le père était mort. C’était sa famille. Les temps devenaient de plus en plus noirs, il fallait fermer pour un moment l’imprimerie. Kostia,
résistant
LES HOMMES Dü 1905 RUSSE
distrait, demandait : « Qu’est-ce que je deviendrai? »
On ne l’a pas pris dans la nouvelle imprimerie parce qu’il était trop distrait. G’était un chagrin lourd pour lui.
Il amassait sous le lit commun de .sa « mille » du matériel et des caractères; il était toujours prêt à recommencer le travail. Il espérait, en secret, qu’après la prc" 1 ’"’— couverte on l’appellerait.
Il était malpropre, distrait, mais dans la souffrance, dévoué et touchant.
Le printemps de 1905
Après le 9 janvier, la guerre entre les forces réactionnaires et révolutionnaires est franche. Le peuple est pour la révolution.
La lutte entre la police, qui est le vrai gouvernement et les révolutionnaires, devient âpre. Par une simple décision administrative on envoie en Sibérie, on enferme dans les prisons, on exile à l’étranger.
Les démonstrations des ouvriers, des étudiants finissent par des bagarres sanglantes et des barricades. Les meetings sont dispersés avec sauvagerie. Les piquets des meetings font une sélection, ne laissent pas passer de trop jeunes ni de trop faibles de santé. « Tu ne tiendras pas le coup >).
Dans leurs discours, les propagandistes ne viennent plus de loin, comme aux premiers temps; on s’occupe moins des questions économiques, on parle d’une nouvelle forme de gouvernement, du rôle prépondérant dû au prolétariat.
Les provocateurs ./occupent des questions
proprement économiques séparées de la politique. Le gouvernement fait semblant de sacrifier le bourgeois.
Le travail de propagande et d’éducation est doublé par le travail des orateurs. On improvise les meetings dans les théâtres, pendant un spectacle, dans les bibliothèques, dans les réunions publiques, dans les marchés. Les étudiants, leurs professeurs, les lycéens même s’agitent. Par la ville, couverts de la poussière des routes, passent les paysans prisonniers.
Le travail devient de plus en plus large. Le propagandiste n’a plus le temps de s’occuper des choses de culture, d’économie, etc.
Les cercles ne travaillent presque plus.
Toute une littérature demi-légale remplace avec avantage ce travail. Le travail révolutionnaire gagne en étendue : c’est la fièvre. Tout l’effort est dans la rue, on s’habitue à la tenir, tout devient démonstratif. On change les méthodes pour le nouveau rythme qui vient.
Chocs avec la police dans les villes, incendies autour.
Les forces nouvelles : les démobilisés de la guerre russo-japonaise arrivent.
Ce sont des intellectuels, des ouvriers, des paysans, des artisans, en uniforme, qui ont vu
la camarilla à l’œuvre : des assassins, des voleurs, voleurs, voleurs. Voleurs et assassins cyniques. Et; lâches.
Le commandement : sale, lâche, cupide; l’armée : lourde, lente et indifférente, sans patriotisme. L’ennui. C’était ignoble comme une impotence fanfaronne. C’était l’ennui et la honte qui ne méritaient pas les souffrances.
L’état-major, dans un train à deux locomotives, une derrière et une devant, pour la commodité de fuir dans toutes les directions, fuir avant l’armée qui ne fuit même pas, qui recule et reçoit les coups, impassible.
L’état-major dans un train-cabaret, suivi de près par une armée de prostituées, d’intendants sans munitions, d’aventuriers, de civils qui ont leur bourse noire ici. Tout agité, ivre, en désordre, en devançant les trains-hôpitaux remplis de grands blessés.
C’est la foule des voleurs, des débauchés, qui erre d’un endroit à l’autre pour mentir, pour faire croire qu’ils ont un plan, cette foule incohérente et odieuse qu’ont vue l’intellectuel, le paysan et l’ouvrier.
Ces soldats démobilisés revenaient à la campagne, dans leurs villes, les yeux ouverts, pleins de mépris pour les anciens prestiges, pleins de dégoût pour ce régime de pourriture. Avec un sentiment qu’on a après un long
voyage en se baignant, ils se joignent à toutes les manifestations, à toute action révolutionils sont les initiateurs des émeutes euxmêmes.
La laideur de ce régime était repoussante.
Il y a une pression partout sur le gouvernement. Les zemstvo, les municipalités, les industriels, en partie même les nobles, montrent leur dégoût pour le cynisme des gouvernants.
Les prisons ont de nouveaux occupants parfumés et aux mains soignées : ce sont les membres du parti libéral K-D.
Tout ce monde-là aspire au changement.
Choqué avant tout par la laideur et le mande goût.
Les révolutionnaires ont autre chose à faire; ils voient la révolution approcher; ce n’est pas un replâtrage qu’il leur faut : c’est la révolution, ses formes les plus nouvelles; une étape à faire avec des libéraux liberté de la presse, pour le parlemais pour se séparer après de ces ennemis de classe.
Même à ce moment, il ne fallait pas oublier la lutte des classes. Il fallait donner un programme d’action net et son but de révolution sociale à la masse des ouvriers et paysans révolutionnaires.