‹ Les hommes du 1905 russeChapitre 2 sur 4 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La surveillance. — La perquisition.

L’arrestation

Un jour, votre travail est interrompu. Vous êtes dans la rue; vous levez les yeux et ils rencontrent les « autres ». Un choc désagréable : on vous surveille, on vous attend, ou non, on vous a rencontré et reconnu. Un effort pour ne pas rebrousser chemin. On vous laisse passer. Mais les regards, comme des clous, s'enfoncent dans votre dos. Ou n’est-ce que votre sensibilité, votre méfiance? « Hier aussi j’ai remarqué ce pardessus rouge-marron. Suis-je simplement nerveux? » En tournant dans une autre rue, vous jetez un regard : derrière la silhouette d’une femme qui barre la vue, vous reconnaissez des taches rougè-marron. Mais est-ce que ces taches bougent? jPlus leste, vous continuez-, vous êtes prêt à entrer dans une porte cochère. Un re-

à deux pas, c’est encore cet homme, sûr : on vous suit. On est sur vos pas.

Dans la surveillance il y a deux buts : la surveillance de vous et de vos amis et votre arrestation.

« Si c’est pour m’arrêter, ils pouvaient déjà le faire c’est pour surveiller. Continuons la route. » Une connaissance vous rencontre.

« Vous êtes distrait », remarque-t-il. Vous vous placez pour mieux voir. Votre connaissance est insupportablement bavarde. Et l’homme est là. Il est possible que votre connaissance vous raconte des choses intéressantes ou qui puissent vous intéresser à un autre moment; peut-être vous lui répondez. « L’autre » regarde une vitrine. Calmement, toujours distrait (pas du tout» en fait) vous quittez votre connaissance, « Fallait-il le retenir? » Vous avez envie de crier contre le malaise que vous éprouvez.

Vous marchez, votre ombre marche derrière; vous vous arrêtez, votre ombre s’arrête aussi. Vous avez déjà échangé quelques re-

Fuir? La rue est vide, on ne peut pas se à la foule. Il est tôt, tous les concierges sont à leur porte, en train de balayer. La distance entre vous et l’homme est minime. Cette distance devient de plus en plus petite.

Vous marchez lentement. Quelle heure peut-il être? Est-ce pour la surveillance seulement? « Est-ce qu’on va me prendre ou non?

J’ai tant à faire aujourd’hui, beaucoup de choses à finir. Non, je ne veux pas être arrêté aujourd’hui, j’ai beaucoup de travail, j’ai des choses à finir. Ça et ça ». Vous voyez les formes, les couleurs, les choses, les gens avec leurs objets, tout, sauf votre action. « Si j’avais encore une semaine, deüx jours ».

Fuir. Vous faites un mouvement : ils sont déjà deux ou trois, silencieux, qui sont derrière et devant vous. Vous ne bougez plus :

vous êtes arrêté.

Sur le chemin du commissariat, les choses que vous connaissez depuis longtemps vous paraissent neuves. Vous passez des portes, et ici finissent toutes vos inquiétudes de tout à l’heure, vous êtes complètement calme.

Le changement est brusque, vous pouvez suivre vos inquiétudes qui se rétrécissent, rétrécissent jusqu’au ridicule. C’est même rigolo.

Il n’ÿ a pas à dépeindre le commissariat.

C’est sûr : partout ils se ressemblent. Leurs couleurs, leur odeur, le physique des gens et leurs mouvements, les meubles, les papiers jaunis dès le premier jour et même les grou-

pes venus pour leurs affaires sont les mêmes partout.

Toujours, avec intervalles, vous passez d’une chambre à l’autre; vous avez le temps.

Après avoir étudié le plafond gris-jaune où il touche l’armoire noire, vous étudiez une chose plus sérieuse : la possibilité de fuir. Rien à faire pour le moment.

On vous fouille. Les mains rouges, énormes, malhabiles vous fouillent. « Elles sont grandes ces mains, et fortes, elles sont pour le travail, elles sont sans cors, elles ne travaillent pas ». Ce sont les mains jusqu’à la manche que vous voyez, oui, et la poitrine avec le tissu grossier. Vous avez les mains en l’air. Les premiers mouvements de ces mains vont tout le long de votre corps. Après c’est la ceinture. On cherche l’arme. Votre nom, votre état civil dits, votre col et vos bretelles enlevés, vous descendez dans le violon par un petit couloir sombre.

On réussit quelquefois à fuir du violon. On y arrive si on est dans une compagnie intéressante, qui a des raisons et de la décision pour fuir. La grille de la fenêtre est souvent rouillée, elle s’enlève facilement (par un effort d’un désespéré) du mur lépreux. La cour où donne la fenêtre est calme, on ne voit personne. Ou bien, s’il y a beaucoup de monde,

c’est aussi commode, si on fait tout en vitesse; le monde ici est affairé et, une fois parmi eux, on est protégé par la confusion.

Mais cette fois vous êtes entouré des soulards d’hier; ils sont déjà debout, tout frippés, pour s’en aller. Et la grille est bien noire dans un mur gris-cimenté. Vous demandez qu’on vous mène aux cabinets, ils sont dans la cour en bas. Pas de veine, rien à faire ici non plus. Vous cherchez de l’inspiration dans toutes les évasions de vos amis. « Fuir en route, chez le colonel des gendarmes? » Mais vous êtes solidement encadré, c’est le soir, votre escorte est vigilante. Du gris devant, du gris de chaque côté. Un gris humide. Ces clôtures en bpis, noires des pluies bues, vous donnent une calme assurance; les toits sont brillants et gris. En marchant sur la chaussée, on évite des flaques d’eau. Il a plu. Le gendarme est aimable, courtois ou brutal et grossier, et tantôt l’un, tantôt l’autre. Il parle, il crie, il chuchote beaucoup. Vous ne répondez presque pas, vous ne signez aucun papier, pas même le procès-verbal de votre arrestation. Pourquoi signer? Les choses qu’on peut ne pas faire, les choses qu’on peut ne pas dire, on ne les fait pas, on ne les dit pas.

Le colonel veut savoir, dans chacun il cherche un traître possible et il se dit discret et

puissant. Il vous flatte, il vous menace, il a des preuves contre vous. Vous le savez, vous restez toujours le même, impassible. Il est gendarme maintenant, mais lui aussi est allé en prison pour un idéal, il a été étudiant, il est plus âgé que vous, il* peut vous donner de sages conseils, c’est long et emmerdant. Il vous menace de son revolver, il le remet dans le tiroir, il vous explique, il exige, il appelle: on vous emmène à la prison. Deux gendarmes de chaque côté et un soldat armé d’un fusil derrière.

Depuis quelques jours on rôde autour de la maison que vous habitez. Depuis quelques jours, des gens sans expression, sans le cachet d’un métier, comme habillés de vêtements empruntés, essaient aimablement de vous adresser la parole.

Ce cas est bon. Vous vous débarrassez de quelques livres, vous cachez et brûlez un petit peu, vous prévenez des amis, et comme il n’y a pas de soupçons nets contre vous, vous attendez comme si vous aviez du temps à perdre. La nuit, on frappe à la porte : « La police ». Vous vous habillez sommairement.

Les policiers et les gendarmes et un civil.

Dans deux heures tout ce monde s’en va, on

n’a rien trouvé: Il est prudent de décamper le matin ou la nuit même, car vous ne cesserez pas votre travail pour le simple plaisir de tromper les policiers, La police reviendra, elle se doute bien de quelque chose : votre intérieur est pauvre, vous avez des livres, vous venez à la maison irrégulièrement, vous disposez capricieusement de votre temps. Un honnête homme doit être riche pour ça. Un pauvre travaille du matin au soir, il sort le matin, il rentre le soir»

La perquisition à grand fracas se passe dans les iavki. Des soldats cernent la maison, les policiers et les gendarmes la démolissent à l’intérieur, on arrache les planchers, les portes qu’dn aurait pu ouvrir. On sonde tous les murs, on crève les meubles, on emporte des livres qu’on peut acheter n’importe où. Des agents partent et reviennent, les voitures emmènent un tas de choses, Tout le quartier est inquiété. Qu’on trouve quelque chose ou qu’on ne trouve rien du tout, on emmène toujours quelqu’un : la police n’est pas aveugle. Ce rythme affairé, on le prend souvent tard dans la nuit, quand il est déjà sûr qu’on ne trouvera rien. Ce rythme s’accélère, crescendo. On va de la peur à la nervosité, à la lassitude.

Ils ont des raisons d’avoir peur. La « iavki »

pour les armes est habitée par la mère et la fille Sviatikov. On a trahi la « iavki ». Le même jour, à la même heure, une perquisition. Dans la « iavka » beaucoup d’armes et pas mal d’explosifs. Les temps sont troubles. Entre la fenêtre et la rue une palissade. Les trois camarades qui sont là, la mère Swiatkov les renvoie, pour se sauver par le toit. Elle reste avec la fille. Tout est fait avec une belle vitesse qu’elle a encore le temps par un coup de revolver d’empêcher le deuxième policier d’entrer; le premier est immobilisé par le coup tiré par la fille dans la porte. Ça donne le temps aux fugitifs de s’en aller. Alors la foule des policiers commence un tir désordonné, un tir de lâches qui tirent par peur. Sviatikova est obligée de continuer. La mère tire en visant, cachée par la jalousie. C’est la seule chose qui reste à faire. Il n’y a pas de recul jusqu’à la mort. En 1906 les forts Chabrol deviennent de plus en plus fréquents. On a 1905 derrière soi. On ne plaisante plus. On s’arme de mieux en mieux. Ce ne sont pas les « Lefaucheux » ou les « Bulldogs » démodés qu’on a, ce sont des brownings et des mausers.

Pris, on est d’office pendu. Humilié encore par la joie des policiers, on préfère rester là, s’enterrer soi-même.

On est presque poli avec vous quand on sait que vous serez pendu par le tribunal à qui on vous envoie. C’est malheureux d’avoir peu de choses sur votre conscience. Le premier interrogatoire, est fait au commissariat même. Même pour les choses qu’on vous reproche, il n’y a pas de preuves non plus. Vous envoyer au tribunal, la police sera roulée dans sa prise. Malheur à vous si vous êtes un tout petit ouvrier, c’est l’interrogatoire avec le passage à tabac. C’est pire encore s’ils attendent de vous des renseignements, alors c’est la torture. Un ouvrier, un paysan évite rarement l’indignation expressive de la police :

« Ça aussi c’est révolutionnaire, c’est pouilleux, c’est borgne, ça gagne cinq kopeks par jour et c’est révolutionnaire ». Les coup reçus d’un policier étaient une chose normale, pour la police c’était le système ; on bat avant tout, en tout cas, ça donne du prestige. Quant au peuple, il y était habitué.

Vrai ! il fallait la fraîcheur d’âme d’un ouvrier révolutionnaire pour s’en indigner.

Adam est très bavard. Il vend dans les marchés des pastèques en été, en hiver du thé.

Ancien paysan, il est grand et beau, il a des moustaches tombantes comme lès cosaques ukrainiens. Adam est bavard, il parle de tout et avec tous (tous sont des paysans). Seule-

ment il a un tic, ses conversations finissent toujours de la même manière, il aime la politique. Un jour sa conversation animée est suivie par un mouchard. La conversation (cette fois avec des soldats) est nettement révolutionnaire,! elle est systématique. Quand on l’arrête, pas de preuves. Les soldats n’ont rien entendu. On bat Adam, on le bat sans grand intérêt, mollement. Mais il s’indigne, c’est alors que ça devient intéressant, on le bat avec art, longtemps, et on lui arrache ses moustaches magnifiques.

Au bureau

On vous suit, on vous traque sans cesse. Les perquisitions, votre arrestation dans le train en partance, les commissariats, les évasions avortées, l’interrogatoire, les gendarmes, les fouilles, ça vous fatigue tellement que vous i prison content : c’est fini.

on fait votre inventaire, votre nom, vos occupations, votre linge, etc. Le surveillant de service par un escalier en spirale vous suit jusqu’au palier du troisième étage. Avec la clef de la cellule, il vous confie au surveillant du corridor.

Avant qu’on ouvre la porte, différentes voix pressées qui viennent on ne sait d’où voiis demandent mille choses. Impossible de répondre, on vous enferme. Vous êtes seul. En entrant vous faites deux pas, vous vous retournez vers la porte, comme si vous aviez oublié de demander quelque chose, la porte se ferme déjà et vous restez là. Devant vous, la porte en bois, massive et lourde avec les grands clous ronds, peints en vert le plus

triste, un vert noir. A la hauteur de votre tête, un trou carré de huit centimètres sur huit avec une petite grille. Une petite fenêtre, quoi, elle se ferme de l’extérieur.

Les derniers pas du surveillant, et c’est le silence qui vient. C’est tout ce qu’il y a, le silence dans une odeur fade.

Vous vous retournez, vous êtes devant un trou plus grand, placé! plus haut gue les fenêtres ordinaires, juste devant voüs, avec une grille solide. Ce trou^ donne dans la nuit sans étoiles.

Dans cette chambre qui est un passage entre la porte et l’inaccessible fenêtre se serrent, d’un côté un lit en bois, de l’autre une petite table, de la même couleur que la porte.

Le bruit de coups légers vous arrive. C’est alors seulement que vous comprenez bien nettement que vous êtes en prison.

Jusqu’ici l’inattendu et la discorde entre la réalité et l’image que vous vous êtes fait de la prison, vous font oublier les noms des choses. Votre imagination vous a prévenu de l’idée générale du plan, de la disposition des choses. Mais les détails diffèrent et vous frappent. Qui pouvait imaginer cette couleur de la porte et ce sentiment de passage ? « C’est la prison ». \

Les petits coups continuent. Vous essayez

de comprendre et de répondre... C’est Linder qui vous parle. Il est arrêté depuis ce matin. Vous ne le saviez pas. Cette nouvelle vous embrouille. Est-ce cette nouvelle qui vous donne ce songe immobile, inquiétant ?

Vous vous réveillez la nuit. De votre lit, vous avez un autre aspect de la cellule. Entre vos paupières entrouvertes, la petite lampe à pétrole envoie de longs rayons dorés et chauds. Ils viennent et ils retournent. Ça vous fait penser à l’enfance. Le silence est complet, vous êtes tranquille et heureux.

Mais rien ne vous appartient à la prison, le silence non plus. Nettement, on entend sonner les pas d’un géant. C’est le surveillant.

Le matin vous découvrez que les murs sont jaune-ocre. Cette découverte est suivie d’une autre : encore un meuble, un grand seau en bois avec un couvercle. Ah ! c’est la fameuse « paracha », c’est le vase de nuit des prisonniers qui reste toujours là.

De loin vous entendez la prière sourde que chantent en chœur les prisonniers de droit commun. Ce chant vient plus près et plus haut. Après il s’en va, plus à droite, accompagné de ce bruit étrange et métallique : les chaînes.

Au bout de quelques minutes c’est un bruit devant votre porte. Elle s’ouvre, le vieux sur-

veillant entre le premier, se range militairement de côté et crie : « Lève-toi ». J’étais prévenu que le « politique » ne se lève pas, je reste couché. On passe comme si j’avais obéi, la porte reste largement ouverte. Des têtes dans la porte, quelqu’un entre désinvolte. Ce sont des camarades. Tout le couloir est plein de monde. Ma cellule aussi. C’est l’heure de l’eau chaude pour le thé et des w.-c., m’explique-t-on. On me prévient que j’ai le droit de refuser la « paracha ».

Impossible de vous dire le dégoût de ces w.-c. de la prison, qui est comme une peur physique. Dix énox-mes chaises en pierre cimentées, inscrustées de saleté jaune, disposées en rond, les hommes dessus accroupis. Ici même tout autour on attend les places libres en fumant et en bavardant. Plus près d’une chaise vous entendez l’écho des voix dans les trous. Ces choses servent aux prisonniers de droit commun de téléphone entre deux étages.

Je regarde la prison. La prison est un monde qui se suffit à lui-même. Il pourrait s’arracher de la terre, être une planète à part, aven une atmosphère où, à l’oxygène se mêle le soufre qui colore tout, les murs, les voix, les habitants en jaune gris-beige, impalpable, aussi expressif que la pourriture.

En entrant, vous échangez ici vos habits

grotesques contre l’uniforme, vous changez vos couleurs; le rose de la jeunesse, le brun des hommes choquent ici, le timbre de votre voix s’assourdit. Tout devient jaune sale, qui est la seule couleur ici.

C’est la voix des prisonniers qui vous frappe surtout : sans franchise, cassée, sourde.

Vous changez même vos mouvements, votre démarche, votre maintien. C’est une allureparesseuse et trompeuse ; le prisonnier est comme un chat, nonchalant et très vif, s’il le faut.

Le « politique » est étranger et rebelle ici; il est paradoxal. Il conserve son costume. H prend plus lentement ce mimétisme des murs.

Il habite séparé, épié par la jalousie et sans la remarquer.

Le quartier politique hommes se trouve dans le premier bâtiment; il occupe le couloir à droite, au troisième, qui plus loin devient l’hôpital de la prison. Le couloir à gauche du même étage est. occupé par nos femmes et Féglise. Aux deux étages en bas sont les prisonniers de droit commun; au rez-dechaussée, à droite, le bureau, les cachots, la caserne; à gauche, les ateliers. Dans le bâtiment jumeau et parallèle, deux étages sont occupés par les « agraires » et les « politi-

ques » ; au premier et au rez-de-chaussée sont les prisonniers de droit commun, condamnés au bagne, les condamnés à mort et ceux qui doivent être transférés (peresilka).

Les trois cours servent à la promenade deux fois par jour, chacune de quinze minutes.

Dans la première cour, les « politiques »; dans la deuxième, les « droit commun ». Dans une partie de la troisième cour, les condamnés à mort.

C’est en vous promenant dans la première cour que vous commencez à étudier les prisonniers derrière les grilles. La cour n’est pas grande : vous pouvez, en conversant avec un prisonnier, derrière la grille, commencer une phrase et la finir en retournant.

Au mieux, vous les étudiez de votre fenêtre, pendant leur promenade dans la deuxième cour. Tout d’abord se promènent les femmes au droit commun^Dans la pénurie de spectacles et de distractions, les vieilles disent des obscénités, les jeunes montrent tout ce qu’elles peuvent avec grandeur et générosité, le payant après par le cachot. Cette société, derrière les grilles, vous fait admirer le rythme extraordinaire des injures russes. On lance de la mie de pain en guise d’approbation et de caresse:

Toute la journée il y a des rondes de pri-

sonniers de droit commun. Ils se disputent entre eux, et avec les autres qui restent derrière les grilles. En revenant, ils écrasent, dans l’escalier étroit, un traître ou un paysan riche, isolés pour ne pas subir le chantage des « aristos » de la prison. Presque cadavre, il passe par notre couloir à l’hôpital.

Ce sont les condamnés à mort qui passent maintenant d’une cage à grilles dans une autre avec un ciel ouvert. Ils s’amusent, ils courent en soutenant les chaînes par le cuir qui lie les chaînes à la ceinture. C’est une émouvante musique, surtout quand les chaînes sont en acier.

C’est un grand attrait de regarder tout cela, suspendu par les mains sur la fenêtre en se cachant du soldat en faction dans la cour.

(S’il vous voit, il a le droit de tirer.) Mais cela intéresse et attire les premiers jours. Quelques jours passés, on ne voit plus que les uniformes plats, beiges, qui se mêlent aux murs, aux pierres rondes par terre. Tout est beige, gris-beige, gris-marron, tout est pareil. On préfère sa vie qui existe à la peste du dehors. Vous ne revenez plus à la fenêtre. Alors le monde de droit commun revient à vous dans les rumeurs; impossible de ne pas les entendre. Pendant la visite de mercredi, un prévenu de droit commun a mangé le nez de sa

femme; on va emmener chez nous Mochoul* le fameux brigand qui a découpé avec les dents un anneau de la grille; deux surveillants, anciens mouchards connus par lui, ont quitté leur emploi de peur; toute cette nuit, à la « peresilka », on a battu un gaillard de deux mètres qui a violé un petit garçon; quelqu’un, dans l’aile gauche du deuxième, simule la folie, pas intelligemment; même les fous se fatiguent, lui, il crie tout le temps. Babi aîné sera pendu dans notre prison sans aller au centre, parce qu’avant chaque départ on trouve ses chaînes sciées et, comme il y a trois ans Petka le maigre, il sera pendu dans l’angle que fait rétablissement des bains avec le mur extérieur. Les trous dans les murs restent encore, on passera une poutre et, dessous, on mettra une caisse pour recevoir le cadavre. Pour que Babi, en attendant, se tienne tranquille, le chef surveillant lui apporte de la vodka, en cachette.

Depuis qu’on laisse (après la dernière grève de la faim) nos portes ouvertes pour quatre heures pendant la journée, les « aristos » de la prison, les privilégiés viennent nous voir. Les récits de leurs vies et de leurs exploits sont interminables; ils sont pleins de vantardise. « Je lui dis (à sa maîtresse qui l’en-

nuyait) : Prie Dieu et souviens-toi de tes parents; tu vas mourir », raconte Kourini.

C’était bien là peine de tuer sur leS grandes routes dix-huit personnes avec lâcheté, avec cruaüté, d’eU sauver d’autres avec générosité, dé violer le cadavre encore chaüd d’une jeune fille tuée, dë crâner devant la mort, pour décolorer toüt çà avèc de la littérature.

Oüi, on sait, il a tué Sa maîtresse, il l’a jetée dans un puits et, toujours fanfaron, il a épinglé sur le cadavre un mot ; elle a été tuée par Kourini. Oui, mais il l’a tuée par jalousie,

comme tue tin petit-boürgeois, après la noce,

par derrière.

Ces « aristos », ils sont bavards, couragéüx, très sentimentaux, bons hommes souvent, surtout les meurtriers. Ignobles et repoussants sont toujours les escrocs; il n’y a rien à tirer \ de conversations avec eux après la première. Le reste est pareil : déclamation et cliché.

Les petits, tout petits voleurs, qui viennent enlever la paracha, balayer le corridor, sont plus humains, sans forfanterie.

Nos relations avec • eux sont plutôt amicales; ils volent chez nous les rasoirs; ils attendent l’amnistie que nous leur apporterons par notre activité. Pourtant, il suffit que la police place un provocateur parmi eux pour qu’ils deviennent des ennemis dangereux. Il

faut ignorer tout ce monde. Regardez nos paysans : ils n’ont pas notre curiosité malsaine, notre amour pour les documents humains. Pour les agraires, ce monde n’existe ils oublient sa présence, rue vous ne voyez plus les entourent. Mais est-ce vrai leur masque de vanité, il n’y a ? Quand vous n’êtes que deux, il est acteur. Il faut l’entendre quand il est seul avec vous, dans la pénombre : il est alors seul avec lui. Alors vous entendez les accents humains, alors c’est un malade, ou un homme souillé, malheureux et irresponsable. Laissons-les.

Nous différons d’eux en tout. Nous sommes habillés comme la foule du dehors; avec nous viennent à la prison des objets nouveaux :

des livres aux couvertures jaunes, rouges, blanches et noires; un gros cahier que chacun de nous reçoit de ses amis, les pages sont numérotées dans le bureau; le cahier avec ses pages liées d’un cordon jaune et un sceau en cire à cacheter noire; la brosse à deqts toute blanche et lisse; le savon... en papier de luxe; choses qui transforment notre cellule. On nous apporte régulièrement à manger du dehors, et, pendant les fêtes, on nous permet de recevoir des fruits et même du vin. Nous sommes une collectivité, nous avons notre administration élue par nous, nous avons notre chef, notre plénipotentiaire : le « starosta », nous avons le droit de réunion; notre « starosta » a le droit d’entrer parfois où sont les « politiques » ; il a son mot à dire quand on nous case; nous avons notre tribunal.

Et nous avons nos moyens de défendre nos

droits : l’obstruction et la grève de la faim. Il est vrai qu’on nous répond souvent par la cravache et le cachot.

Mais le plus important qui nous rapproche des hommes libres, c’est notre travail. La prison, c’est notre université.

Pour beaucoup de professionnels fatigués, la prison est un repos. Ils viennent si surmenés que, les premiers jours, ils dorment jour ou bien ils n’ont pas du tout sommeil.

Mais quelques jours de prison et l’éducation commence. Comme des affamés, ils se jettent sur les livres, discussions, conversations. Il faut un effort pour diriger leur curiosité pour tout, pour la politique, le théâtre, la littérature, la philosophie, etc. Bien plus : ici commencent les doutes qui poussent au travail acharné, qui affermissent la foi. D’ici sortent les théoriciens, les spécialistes dans les questions agraires, les çoopérateurs. Le travailleur révolutionnaire renforce le sentiment par le sens critique. On étudie Marx, les néo-empiristes; ici naissent à nouveau les questions vieilles comme le monde, elles mènent à la consécration de la pensée, à la philosophie matérialiste.

Ici chacun prépare sa place dans le travail après la prison. Certes, ce n’est pas tout le monde qui travaille méthodiquement, mais

l’ambiance de travail existe. Il y en a qui travaillent avec acharnement, égoïstement, oubliant qu’il faut éduquer les autres.

Même une partie du travail pour le dehors se fait ici. Si meme quelqu’un ne travaille pas par manque d’habitude, occupé par des désirs d’évasion qui le rongent, il apprend quand même quelque chose.

Mais le plus gros ' travail c’est l’éducation des ouvriers et des paysans, A eux souvent il faut l’alphabet; il faut achever le travail des cercles interrouipus. Plus encore, aux agraires il faut souvent expliquer pourquoi ils sont ici, ils ne le comprennent pas très bien; il faut leur découvrir les motifs cachés de leurs propres actes, leurs sentiments. Et les étudier en faisant leur éducation. On a vu toute l’importance de ce travail avec les agraires pendant l’affaire Chevtehenko. Cette affaire a amené à uotre prison douze cents paysans, tous robustes, sains et ignorants.

L’affaire Chevtchenko

Une petite ville, entourée de forêts. A un marché plein de paysans — c’était un dimanche — Chevtchenko, un peintre ambulant, chétif et manchot, se met à faire de la propagande dans un débit. On le connaît, on l’écoute. Il dit la misère et la fatigue de la vie ouvrière; mais quand il vient à dire ce qu’il faut faire, les paysans que satisfaisaient jusque-là les bribes de son discours qui leur parvenait de loin, tous ces paysans veulent bien entendre. On sort du débit, on place Chevtchenko sur un gros tonneau. Il parle, encouragé par les lourds « c’est juste » que laissent tomber les paysans. Bientôt le tonneau, avec Chevtchenko dessus, prend place au milieu du marché. Chevtchenko est chétif, mais a une voix tranchante et forte. Il parle longtemps.

Après beaucoup d’efforts et de ruses, la police réussit à enlever Chevtchenko du tonun léger passage à tabac, à le

Le lendemain lundi c’est fête. C’est un grand marché où viennent les paysans de toute la contrée. La foule de paysans au’marché est houleuse et sombre. Vers dix heures du matin, deux mille paysans robustes et reposés se dirigent vers la prison. Là, avec un entêtement stupide, ils frappent si longtemps la porte de la prison qu’elle cède. Chevtchenko est libre sous les yeux du commissaire et d’un petit détachement de police montée qui assistent impuissants; le meeting avec Chevtchenko recommence. Il est secondé par des camarades.

Le lendemain, la police, renforcée par des cosaques et les conseils d’un envoyé du gouverneur, arrête une vingtaine de « meneurs », de jeunes gens, tous d’un même village :

chose absurde. Chevtchenko est introuvable.

La police montée escorte les prisonniers.

En route pour la ville, on traverse deux villages qui manifestent une hostilité passive envers la police. Devant le troisième village, une centaine de paysans entourent le convoi, le pétrissent un petit peu et fêtent les prisonniers qu’ils délivrent. Trois jours après, un régiment disciplinaire perquisitionne, pille, détruit et arrête presque touts les hommes du village où on a libéré les paysans. Ça fait quelques centaines d’arrêtés, Les arrestations

LES HOMMES Dü 1905 RUSSE

sont mouvementées, les villages proches sont pleins de rumeurs, une nouvelle échauffourée avec la police a lieu devant la ville* la police tire, il y a des blessés et qn arrête, bn arrête, sans preuves, on arrête simplement parce qu’on est paysan. Chevtchenko est oublié, mais cette affaire, avec douze cents inculpés, s’appelle « l’affaire Chevtchenko ».

Un matin, une foule est devant notre prison : une démonstration? Cette foule est trop paisible, la plupart sont assis par terre, leurs petits baluchons sur les genoux. C’est pour l’affaire Chevtchenko. Douze cents inculpés font un trajet de soixante-quinze kilomètres à pied pour comparaître devant le tribunal d’ouièzd !

Mais où caser tout ce monde? Le système est simple : on va avoir recours à la multiplication. Une cellule pour un homme multipliée par quinze donne une chambrée pour quinze prisonniers. Dans le deuxième bâtiment, on tasse les prisonniers de droit coim mun sur un seul étage, on place les paysans de F affaire Chevtchenko au deuxième. L’étage aménagé pour cent cinquante hommes en contient maintenant douze cents.

Dans les cellules on reste presque toute la journée debout, la nuit on dort les pieds des uns dans la bouche des autres.

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En voilà du travail! Ils sont calmes, patients, vivent en commun, ils sont enfermés, tout autour est étrange pour eux.

Pourtant il faut qu’après des mois de prison ils reviennent à la maison des révolutionnaires conscients. Voilà du travail pour nous. Voilà pour nous de l’activité à la prison.

Instruction. - Jugement. - Transfert

La porte de votre cellule s’ouvre quatre fois par jour : pour le premier appel de « vérification » à six heures du matin; pour la première promenade à dix heures du matin; pour la deuxième promenade à deux heures de l’après-midi, et pour le deuxième appel à six heures de l’après-midi. Si elle s’ouvre en dehors de ces heures fixes, c’est pour un événement.

Avant qu’elle s’ouvre, vous entendez les pas du surveillant (vous les connaissez bien), accompagnés par d’autres pas et la musique des clés du surveillant-chef.

Dans toutes les cellules on s’approche du guichet de la porte. « Où se sont-ils arrêtés? Ils continuent, c’est pas pour nous ». C’est toujours un événement quand les portes s’ouvrent en dehors des heures fixes. On amène un nouveau. S’il tombe dans une cellule commune, il veut raconter, raconter tout et il ne réussit à raconter rien du tout. Il oublie que la vie générale des hommes, de l’autre côté

des murs, est interrompue pour nous. Beaucoup de choses nous manquent. Nous ne le comprenons pas. Alors il commence l’historique de chaque détail. Notre patience souffre, nous savons ceci et celà. Alors il nous demande de dire les choses que nous ne savons pas. Nous préférons l’interroger.

La porte s’ouvre encore pour laisser passer un camarade chez le juge d’instruction, chez le « gendarme ». Le camarade revient toujours taciturne, sombre, on n’aime pas nier les actes qui font votre orgueil. On y est obligé, et on est indigné contre soi-même, contre les camarades.

Le retour d’un procès, si triste qu’il soit à cause du verdict, est toujours une fête. Les ironiques rapportent des détails ridicules sur les juges, sur les avocats, les témoins; les passionnés ont encore les yeux brillants, comme ils les avaient en face des ennemis qui se disent juges, comme dans leurs discours de défense qui, toujours, devenaient accusateurs. Si on rapporte un acquittement et si on n’est pas envoyé en Sibérie par ordre administratif, quelle agitation autour; ce n’est pas le camarade qui s’en va, c’est la poste. Lui, il se dépense pour trouver les cachettes pour la correspondance dans les habits et sur le corps; quand on l’appelle, il n’a pas encore

fait son paquet; il le fait, il est trop grand; il le défait, il donne presque tout aux camarades, il emporte des choses inutiles, il s’en aperçoit, il les laisse aüssi.

Le paysan libéré/emporte toujours le pain.

Il a écrit à son frère le jour du procès, mais il n’a jamais confiance eh lâ poste; il n’est pas sûr que son frère assistait au procès. Il dit simplement bonjour à tout le monde, comme s’il partait pour une heure. Passé lë bureau, on le voit qui marche droit sans se retourner la porte de la prison. Bonjour au surveillant. À la porte, son frère l’attend. Ils se regardent silencieusement; le frère prend au prisonnier sortant son paquet. Lui, il arrange sa casquette et marche sans mot dire; le frère suit. A deux cents pas, ils s’arrêtent, se pressent les mains, avec les mains gauches, ils enlèvent leurs casquettes et s’embrassent trois

Quand il y a un verdict de peine capitale, vous le voyez de suite par les manquants, qui sont déjà dans le quartier des condamnés à mort, et par le silence des autres. Des heures honteuses. On ne parle plus. C’est sous le couvert de la nuit qüe les femmes osent Jes premières appeler les condamnés à mort et leur adresser la parole.

Quelle paresse, quel ennui* quelle tristesse de quitter la, prison la nuit pour aller dans une autre, souvent à pied ou dans un train lent et froid. Les wagons des prisonniers, qui sont en dehors des gares, ont des bancs placés en long et n’ont ni air ni lumière. Le rythme du train accentue l’ennui. Quel ennüi, quel froid dans cette caisse morne, avec cette lanterne qui se balance, qui se balance. Pas une tache nette. Seule à la porte brille la baïonnette.

On ne parle pas, dans le wagon des prisonniers, pendant la nuit; on ne dort pas non plus. C’est un voyage triste d’hommes tristes qui n’en désirent même pas le terme. On ne parle pas, la voix choque, elle est dissonante, on ne dort pas. Chacun repasse lentement sa vie, chacun la voit comme une suite de fragments qui ne se lient pas ensemble, des trous et des trous, on ne trouve pas un sacré morceau à regretter.

On passe d’une « peresilka » dans une autre, d’une marche à pied au chemin de fer, aux gares. Des gares, des gendarmes, une nouvelle prison; on part; les voyages sont sans joie, l’homme est fatigué, sans curiosité. La curiosité est fatiguée et paresseuse.

Les conversations avec vos compagnons de

route sont les mêmes. « La ville A, elle est bien; le pain à la prison est bien cuit ». Un autre aime la ville B..., on a le samovar dans la cellule. La ville G... est mauvaise, les cellules sont humides. Est-ce que vous connaissez la ville D... (c’est-à-dire la prison de la ville D...) ? » L’autre ne répond pas. L’ennui.

La fatigue

Il semblait qu’après les mois de cellule solitaire les gares, les routes, même les « peresilki » entassées devraient vous réjouir.

Après des mois dans une cellule solitaire où vous avez embêté le vieux surveillant par des questions répétées et absurdes, tout cela seulement pour parler à haute voix, pour prononcer les a, les i, les o, après avoir conversé tout haut avec vous-même.

Et vous- êtes passé indifférent sous le chêne devant la porte de la prison que vous avez tant admirée, en raccourci, de la fenêtre de l’escalier.

Vous auriez préféré rester couché dans la cour de la prison plutôt que d’entrer dans la cellule, les quinze minutes de votre promenade finies. Au printemps, quinze minutes de promenade, c’est si peu. Le printemps, c’est la nostalgie de sentir avec les pieds la terre molle et humide après les neiges fondues.

C’est la même chose pour toutes les saisons.

L’été on est attiré vers le soleil, le jaune aveu-

98 LM tîOMMËS t>ü 1905 RUSSE

glant des champs avec les points bleus des bluets, avec le chant des oiseaux invisibles; l’hiver, ce sont les champs de neige, blancs, sanS( horizon.

Les saisons sont nettes en Russie. L’hiver est froid, le gai printemps est agité, plein d’espérances, le doux automne est nostalgique.

En prison, on a la nostalgie des saisons.

En prison, l’hiver commence le 8 novembre, parce qu’on commence à chauffer. Le 8 avril c’est le printemps, parce qu’on ne chauffe plus.

C’est vrai, vous avez passé six longs mois de cellule solitaire, d’isolement absolu, mais c’est de votre faute. Après deux mois on vous a mis avec un camarade de votre choix. Vous n’avez tenu que deux semaines.

C’est en insistant beaucoup que vous avez eu de nouveau votre cellule solitaire.

Après quelques jours et nuits passés à évoquer des souvenirs, vous vous êtes rapprochés de trop près. C’est comme si votre visage était collé au sien. Vous avez vu l’épiderme couvert de points noirs, de poussière, de saleté, les tout petits cheveux désagréables; tous ces détails ont caché à jamais la figure de votre ami. A la longue, on voit toujours

trop son compagnon. On ne se renouvelle pas à la prison. On se sent surveillé l’un par l’autre. Cette surveillance est fatigante et insistante, avec tous les tours et détours, elle est humiliante.

Vous avez essayé d’être sage : je lui trouve tant de défauts, mais je les trouverai en chacun dans les mêmes conditions. On a été trop amis, on a trop parlé. Il faut être économe. Il était entendu que vous vous tairiez le plus longtemps possible.

C’est vous qui avez interrompu ce long silence par un cri impatient : « J’en ai assez de vous, de cette vie. Je veux me démerder tout seul, comprenez-vous? »

O la fatigué! Je n’ai pas peur d’être sentimental. L’ouvrier fatigué trouve notre compassion. Est-ce que nous ne la méritons pas?

Ce n’est plus nous, nous autres d’autrefois qui voulions soulever la terre; c’est notre ombre, fatiguée. Notre fatigue! Nous la cachons en serrant les dents.

jPst !

Devant moi-même je n’ai pas peur d’être sentimental. J’ai pitié de moi-même!

C’est mille fois plus facile de donner sg vie d’un coup, que jour par jour, heure par

heure, que de rester dans cette mare enlisante des tribunaux, des cachots, des prisons.

Le cerveau du travailleur révolutionnaire est fatigué, épuisé; mais pas paresseux. Encore un effort. « J’accepte, j’accepte. Mais si j’accepte la vie, c’est pour la lutte. »

La prison et l’obstruction

Nous étions fatigués, nerveux; nous étions dans la désolation, la désolation de notre Mer, de notre aujourd’hui, de notre demain vide. Même dans cette désolation abominable nous sommes restés les mêmes. Quand il fallait lutter, nous trouvions encore des forces; chancelants, nous tenions encore, épuisés, amnésiés, nous continuions à lutter, dans notre désespoir nous savions défendre nos droits, rester la collectivité qui se fait entendre.

Nous empoisonnions la victoire aux conquérants, nous répandions partout le corrosif de notre désespoir. La bataille nous donnait des forces en nous en demandant.

Soldats inconnus, souvent oubliés dans les prisons, sacrifiés par nous-mêmes consciemment, nous n’avions pas à choisir. Nous ne pouvions pas rester dans le marécage de l’inaction, nous préférions mourir en protestant.

Ne nous admirez pas, vous, petits ciseleurs

102 HOMMES EfU 19Q5 RUSSE

d’idées, sages observateurs, suceurs d’images, bourgeois au cœur sensible. Nous vous détestons : esthètes qui aimez le rouge, spectateurs attendris et hypocrites. Nous ne vous envions pas, mais nous ne vous pardonnons pas votre vie tranquille et votre appétit.

De même nous ne pardonnons pas aux bourreaux aveugles une seule petite offeuse, pas le moindre vol de nos droits; uqus ne leur pardonnons rien, leur régime de mensonge et de crimes, leur insolente satisfaction de nous tenir, leur graisse puante. Nous ne pardonnons pas le meurtre organisé de nos camarades.

Nous sommes capables de creuser des tunnels dans la pierre, avec nos ongles, pour tuer; nous sommes capables des travaux les plus patients, et nous sommes capables d’une tension qui éclate dans nos obstructions à la prison, L’obstruction suit l’offense comme le tonnerre suit la foudre. De tous nos trous, nous crions en déchirant les poumons, nous cassons, nous déchirons tout, nous frappons dans les portes, nos mains, nos pieds, nos chaînes sont nos marteaux; nous nous répandons dans les couloirs, les escaliers; nous détruisons le monde ignoble : pour être frappés, liés, jetés dans les cachots.

Lç seps d’uue obstruction dans la prison

/• LES HOMMES pu 1905 RUSSE 103

est toujours concret : « Nous voulons ceci et cela », pu : « Nous n’acceptons pas ceci et cela »; nous ne permettons pas qu’on nous prive de livres, qu’on nous tutoie ; nous n’qcceptons pas des cachots compie punition, et nous n’açceptons pas l’assassinat de nos camarades.

L’ohstrnctiqn était notre activité de désespoir; nous détruisions les pauvres mentales de la prison; nous forcions les portes, en pavoisant nos fenêtres de rouge,

La réponse dépendait du naoment. Souvent leur lâcheté les obligeait à être généreux. Mais dans la plupart des cas, on ouvrait les portes de la prison à la horde èauvage des cosaques. Feu, punitions corporelles, cachots.

On nous mettait dans les cachots humides sans veste, on ne nous permettait plus de recevoir rien du dehors, on nous privait de visites.

Nous cédions, écrasés, pour recourir à une autre forme de notre défense : la grève de la faim.

Même quand le condarnné à mort se mourait tout seul, par sa propre volonté orgueilleuse, par le poison que nous lui avions passé, n’importe, après sa mort il y avait une obstruction. On suivait, par les coups au mur, sa, mort douce et consciente. En frappant dans le

mur après avoir pris la morphine, il nous parlait, à nous tous, jusqu’à l’agonie. Avec son dernier mot conscient : « ça vient », on mourait avec lui; on faisait savoir aux impardonnables bourreaux, aux laquais qui les servent ici, à tous ceux qui sont restés passifs, que c’était tout de même leur meurtre.

Si la belle Marousia, si le vieux Tkatchenko, si le tout jeune Petrov sont morts par le poison, il arrivait qu’un condamné à mort n’avait pas la force de prendre le poison. Sa robuste santé, ses muscles vibrants lui dictaient l’invraisemblance, l’impossibilité de la mort, faisait naître un optimisme insensé. Ils continuaient leurs visites au dentiste, s’occupaient d’un petit bouton sur la figure, ils cédaient à l’optimisme de la chair saine.

On réussit une fois, dans une voiture des légumes destinés à la prison, à introduire deux bombes de grande puissance. De la cuisine, on les a passées aux ateliers d’en bas par une fenêtre pendant la promenade des prisonniers de droit commun, dans le deuxième bâtiment.

Ces bombes étaient déjà sous le matelas des trois « politiques » condamnés à mort.

Comme il faisait déjà très chaud (c’était en uin), ils avaient le droit de porter leurs vestes sur les épaules, ils pouvaient dissimuler

dessous les bombes en sortant pour la promenade. A deux heures, ils devaient les jeter dans le mur de la cour qui donne sur l’extérieur et, par la déchirure faite par l’explosion, sortir, fuir en ligne droite, sans regarder de côté. Dehors, les camarades s’arrangeront pour que cette ligne soit libre jusqu’à la voiture qui les attendra.

Pendant trois jours, la prison ne dort pas; pendant trois jours les techniciens se préparent, font tout pour être tranquilles, en forme, comme le font les artistes avant un spectacle important. A l’heure fixée, un politique du deuxième bâtiment fait le guet. Il doit donner le signal aux techniciens. Voilà qu’un des condamnés entre dans la petite cour; les deux autres, avec le surveillant, le suivent, les vestes sur les épaules. Ils sont taciturnes. Après la première ronde, ils s’approchent du mur de la prison : certainement afin d’avoir le recul pour jeter les bombes. L’attente est longue, longue. On se prépare au bruit de l’explosion. Les renseignés du premier bâtiment sont avisés que les condamnés sont dans la cour, ils ont la tâche d’attirer vers eux-mêmes les surveillants en faisant du bruit. Sur un toit d’un hangar, au loin, le politique qui surveille voit un homme qui répare le toit : c’est le signal que les techniciens sont là. ,Par une chanson,

il je dit aux condamnés. Les condamnés reviennent, comme suivant la ronde. Encore nn tour. N’ont-ils pas réussi à descendre les bombes? Les voilà de nouveau cachés sous le mur. Mon Dieu» que se passe-Lil? Ils tournent, tournent encore; ils s’en vont avec le surveillant. Du attend encore le bruit de quelque part. Rien. Tout est calme. Le soir, une nouvelle étourdissante : ils partent pour le centre, pour être pendus. Un mot arrive d’eux, indécis, pas net. Deux semaines passent. Un camarade qui est parti dans le même convoi raconte que tous trois sont morts courageusement, pendus sur la << Montagne chauve ».

Dans un tout petit carré de papier, en lettres minuscules, il rapporte sa conversation avep epx dans le train, la conviction qu’il a : le fameux jour qu’ils sont descendus dans la cour avec les bombes, ils n’ont pas osé les jeter par peur d’êtrê tués, par peur d’être grièvement blessés.

Les techniciens étaient déçu?- Le travail avait été si bien organisé!

les hommes du 19Q5 pussE

Les évasions et la technique des passeports

Il n’y avait pas une technique spéciale pour les évasions, comme pour les imprimeries, mais il y avait toujours un groupe de techniciens qui était particulièrement Ué qypo la prison. Çe groupement était toujours prêt à venir en aide aux prisonniers.

Il est tout naturel que dès son arrestation chacun cherche la possibilité de fuir. Si la fuite avec ses propres forces d’arrêté pouvait se faire au moment de ^arrestation, en route vers la prison, au commissariat, elle n’était plus possible sans l’aide des techniciens dès qu’il passait la porte de la prison.

II fallait avoir un groupe de camarades pour venir à l’aide du prisonnier au premier appel, parce que en prison les possibilités n’attendent pas. Le groupement devait étudier mille projets des prispnniers (il y avait des inventeurs), en rejeter quatre-vingt-dix pour cent, étudier les dix réalisables.

En fait de qualités personnelles, ces teçhniciens devaient avoir de l’invention, du sang-

froid, de la rapidité et un sens critique très développé.

Quel matériel fallait-il avoir? Rien du tout permanence et tout au moment de l’action.

La première chose qu’il fallait avoir pour raccourcir l’intervalle entre le moment de l’évasion et celui où le fuyard était bien caché: des moyens de locomotion bons et rapides. Il fallait avoir des chevaux excellents, un coqui saehe les utiliser.

Zisia-le-Borgne était un voiturier profestrès fort, agile et courageux. Il ne changeait jamais son costume de travail. Il voiturier pour charges lourdes. Tous ces voituriers formaient une caste indépendante et orgueilleuse. Par. là, ils répondaient au médes petits bourgeois.

En prison, où il était pour une rixe où il a coupé un petit peu trop quelqu’un, il est devenu l’ami du politique Sémion.

Le camarade Sémion, vieux révolutionavec son calme ironique, avec son charme particulier, faisait des amis partout et de tout le monde, des prisonniers au droit comdes surveillants, même des gendarmes.

L’amitié pour le camarade Sémion était le faible de Zisia, cette amitié était son orgueil.

Il ne fut jamais révolutionnaire conscient.

Même pas révolutionnaire du tout, il aimait la Vitesse, la force physique, la vodka et il était attaché au camarade Sémion et à ses amis. En les servant, il suivait la révolution, comme un esclave. Zisia-le-Borgne ne se montrait pas sans être appelé. Il était dévoué sans demander rien en échange, même pas la reconnaissance.

Il suffisait que le camarade Sémion le prévienne que tel jour oh aurait besoin de lui et des chevaux, pour qu’il délaisse tout travail, qu’il soit tout attention, prêt à agir.

Si on suit l’évasion de Nicolas dès le commencement, il faut commencer par les barreaux de la fenêtre. Il fallait couper les barreaux dans neuf places, c’est-à-dire couper dix-huit barres de fer et neuf anneaux qui les liaient, pour faire le carré assez grand pour qu’un homme puisse passer. Pendant deux semaines, toutes les nuits, Nicolas a travaillé. Il sciait avec de petites scies qu’emploient les orfèvres et les amateurs de découpages en bois contre-plaqué (ses doigts faisaient le manche). Il était facile de cacher ce travail au surveillant du couloir qui en passant regarde dans le guichet; on entendait son approche. C’était plus difficile de le cacher aux patrouilles du dehors. La fenêtre au deuxième donnait sur la dernière cour. Le

LES HOMMES DtJ 1905 RUSSE

matin, après avoir rempli les endroits sciés par la poussière, Nicolas se couchait en se disant malade. Huit croisements sciés, le neuvième à moitié, il était prêt.

Il fallait enlever les chaînes maintenant, sont attachées à la cheville par un bracelet de fer. Ce bracelet se composait de deux moitiés, du côté de la chaîne, les deux moitiés du bracelet étaient liées par un anneau, tre côté, côté extérieur, était rivé. Il se trouvait que la rivure du pied gauche avait les bords minces. Comme les petites scies étaient toutes cassées (le dernier temps il tradéjà avec de tout petits morceaux), il a préparé uhe scie d’ün rasoir en le frappant légèrement aux barres de la grille. Avec cette nouvelle scie et de la patience il a enlevé la rivure. Elle était remplacée par du papier de plomb pétri qui sert pour l’emballage thé. La nuit de l’évasion, une demi-heure de travail, et le dernier anneau du pied gauétait enlevé.

Le dimanche passé, dans un baiser, au rendez-vous, il a reçu par la bouche, dans une boule de verre, une dose de morphine suffisante pour faire dormir le surveillant. Celui-ci l’a reçue avec un gâteau après l’appel du soir.

A l’heure entendue, quand la nuit d’âutom-

LES hommes pu 1905 RUSSE 111

ne est si noire et que les patrouilleurs d’en bas se pressent contre les murs, Nicolas envoie une petite balle de fer avec un lance-pierres. A la balle est accrochée une fine et forte ficelle assez longue pour passer le mur et atteindre le camarade Sémion qui attend ,avec Zisia et, son frère dehors. Ici ils ont enfoncé solidement un poteau avec un croc. (A ce croc est attaché une corde savonnée). Ils attachent l’autre bout de la corde à la ficelle envoyée par Nicolas. Il tire la ficelle, la corde la suit, il l’attache, bien tendue, au bas de la grille. Un coup solide et la partie de la grille découpée est tournée de côté. Avec la vitesse d’un météore* Nicolas descend sur une poulie au-dessus du soldat ébahi, au-dessus du mur, se déchire les mains en freinant et tombe sur la poitrine du camarade Sémion, A deux pas, la voiture avec Zisia; en dix minutes on est loin, libre et tranquille.

Souvenons-nous encore d’une évasion* celle des bains.

L’établissement de bains est dans la première cour. Un des deux murs intérieurs donne sur la façade, l’autre donne dehors sur une rue très tranquille; ce mur est très peu surveillé parce que les prisonniers ne s’approchent jamais de lui. La fuite de l’établissement de bains était possible grâce à la complicité

tous lès prisonniers. Elle est belle par la solidarité, par le généreux travail de chaque équipe de baigneurs, qui, avec de gros clous, pendant une semaine, chacun à son tour, ébréche le mur de côté, en camouflant le travail une barricade de seaux de bois. Le jour de l’évasion, on jette sans cesse de l’eau chaude sur les pierres chauffées à blanc, au milieu, pour faire autant de vapeur que possible. Ces vapeurs obligent le surveillant à sortir de temps en temps. Derrière le paravent des seaux, quinze minutes de travail fiévreux et le trou est prêt, on sort un à un — huit sortent ainsi — on est attendu, on est sauvé. Les autres passent au cachot avec satisfaction.

La plus audacieuse et la plus classique évasion est celle qui a lieu pendant la promenade, avec le « crochet ».

Il suffit de faire passer au prisonnier une corde (d’ailleurs, on peut l’avoir dans l’atelier du tissage) avec un triple crochet. Pendant la promenade, vos amis commencent une dispute, ils en viénnent même aux mains, ils attirent l’attention des surveillants. Le fuyard jette le crochet attaché à la corde sur le haut mur. Il faut être musclé et agile pour monter sur cette corde quand le crochet a

Ce moyen connu, très connu est toujours inattendu.

Un autre moyen classique, c’est l’évasion par un tunnel. Le « politique » a reçu dans les ateliers des tisserands une chambre pour un atelier de reliure. Ici, pendant des mois, on creuse un tunnel, quatorze se sauvent.

Aider tout cela, acheter souvent les surveillants, les travailler par la propagande, étudier tout le temps la prison, à cela ne se borne pas le travail des techniciens de l’évasion. Il y a du travail avec les fuyards.

Le fuyard est toujours aveuglé par la lumière, abattu par la liberté. Il ne faut pas du tout être psychologue pour reconnaître le fuyard dans la rue. Et de plus, le premier jour, toute la police est alertée.

Il faut cacher les fuyards les premiers temps; il faut des] locaux.

Pas pour tout le monde. Il y a des fous !

Nicolas, le deuxième jour de l’évasion, endosse l’uniforme d’un gendarme et s’en va tout seul chez des amis à la campagne. De cette manière, il se promène jusqu’à son départ.

Ordinairement, on reste quelques jours dans un local conspiratif. Après on change de ville. Mais pour partir, il faut un passeport. Il faut des passeports pour beaucoup de monde :

l’un est recherché, un autre a fui la Sibérie, le troisième, étudiant, veut entrer comme ouvrier dans une usine pour la propagande : il leur faut le passeport d 5 un ouvrier.

Pour les passeports, on a une technique.

On trouve les blancs dans la mairie. Si on ne les a pas par une liaison, on les vole. Les remplir est facile. Il y a chez nous des spécialistes de cette littérature, avec l’écriture comme il faut. Il reste des cachets innombrables à mettre. On prépare les cachets avec l’hectographe, on le grave dans le savon, dans des pommes de terre. A la mairie, on trouve aussi de vieux passeports. Ils sont plus commodes, il n’y a pas à les patiner. Le passeport d’un ouvrier ou d’un paysan doit être bien patiné, par la graisse, par la poussière, il doit avoir des empreintes de la sueur. \

hssxrx?-*#*

Le typhus à la prison

Après beaucoup de catastrophes survenues en été, en automne la prison entre dans une accalmie. On lit beaucoup. On a modelé dans la mie de pain un jeu d’échecs, on reprend le travail. Les soirées sont longues, pleines de conversations intimes, les promenades pendant ces jours du soleil qui est tendre et paresseux, sont un délice. Sans nous le dire, les surveillants prolongent les promenades jusqu’à vingt et vingt-cinq minutes chaque fois. Notre séjour à la prison devient presque idyllique.

Et quand l’infirmier de la prison — un sympathisant — tout inquiet, nous dit qu’il y a un cas de typhus à la prison, nous ne le comprenons pas, nous restons indifférents.

Le typhus à la prison !

Il monte d’en bas, il grimpe les escaliers, il passe par les couloirs, il couche tout le monde dans les cellules, il les vide après. C’est une épidémie. La vie dans l’inquiétude silen-

cieuse. Il a commencé tout en bas. Il est au deuxième, un surveillant est malade.

La prison est un monde, tous les habitants unis dans leur impuissance. La ville ne peut pas nous venir en aide. C’est le bilan d’été de 1906, bilan des barricades en ville, des émeutes à la campagne et dans les casernes.

Tout est prison, hôpital, tout est plein. On nous isole, on nous met en quarantaine. Nous, par notre propre initiative, nous ne recevons ni n’envoyons rien, nous n’avons plus de ren-

Qui peut penser à une protestation et devant qui, nous sommes maintenant une famille avec nos surveillants. On fait ensemble tout le possible pour combattre la terreur.

Nous faisons les infirmiers, nous fabriquons les cercueils, nous faisons les fossoyeurs. Il n’y a plus de régime. Les cellules sont toutes ouvertes et personne ne pense à fuir ! Les prisonniers de droit commun ne descendent plus matelas en paille dans la cour. A leur place nous voyons, chaque matin, en regardant du haut de notre fenêtre, une rangée de cercueils noirs et devant, le pope qui nous attend, nous, les fossoyeurs.

On se regarde étonné, on regarde les autres. On parle peu; en parlant on s’embrouille, parce que chacun pense autre chose, qui ne

se dit pas. On pose une question sans attendre une réponse, pour changer le mouvement insaisissable d’une pensée. Chacun est membre d’une équipe de sauvetage, qui ne sauvera rien, qui doit périr. Aux nouvelles on se donne des commentaires. Quelles nouvelles ? Le fléau monte mathématiquement, un tel est malade (dans les cellules 42, 43), un tel est mort.

« Oratorski est tombé malade ». Ce roc blafard, cette chair qui donnait l’impression d’être de pierre ! Il est mort. On l’enterre demain.

J’étais injuste quand je parlais des prisonniers de droit commun. Lui seul devait sauver à mes yeux, la valeur humaine de cette masse grise.

Pendant notre grève de la faim, nous avons exigé qu’une femme politique, femme d’un pendu, qui était presque devenue folle, qui était ici par simple ordre administratif, nous avons exigé que cette femme soit libérée.

Comme toujours, dans ces cas, le procureur est venu. Il expliquait pendant longtemps que cela ne dépendait pas de lui, qu’il ferait tout son possible, que sûrement elle serait libérée, qu’il fallait attendre et qu’il était inutile d’attendre en s’épuisant par la grève de la faim. Nous lui avons demandé de foutre immédia-

tement le camp; il continuait en reculant à expliquer.

Sur le deuxième palier, devant le procureur se dresse Oratorski, venu d’on ne sait où : « Tu la libéreras, coquin ! » Et avant que les surveillants se. mettent entre lui et le procureur, il le jette dans le trou de l’escalier.

Et quelle honte. Quand on l’a battu sauvagement, quand on l’a tenu trois semaines enfermé dans le cachot, à nos exigences, nous n’avons pas ajouté en lettres énormes, criardes, la libération d’Oratorski.

Il est mort tout jeune. Dans deux mois, il allait être libre. Quelle honte.

Nous le portions avec tendresse comme notre ami. Honteux, nous n’avons trouvé le temps pendant sa vie de lui dire sa valeur, notre estime, de le flatter, de l’attendrir, d’enrichir sa pauvre vie de prison. Pas une de nos femmes n’est venue l’embrasser, ce voleur, pour lui dire qu’il est mieux que nous, qu’il est hautement humain, lui dire- des choses tendres pour appeler son admirable sourire gêné et heureux.

les monceaux de terre cachent la le soir. Une femme vieille, menue, est là. Son châle est attaché en croix sur sa poitrine, ses mains s’agitent. En nous voyant, elle les relève ses mains frêles,

elle court à notre rencontre, comme si elle l’avait reconnu à travers le cercueil. Nous continuons notre marche. Elle court autour de nous, elle crie, elle se plaint, elle raconte à nous, à lui... Il était son fils chéri, le seul, « je n’ai personne d’autre que toi, mon fils »,, elle lui raconte qu’elle a raccommodé tout son linge, qu’elle l’attendait, qu’elle comptait les heures !

Nous sommes près de la fosse. La maman, la chère maman, elle court autour de la fosse, elle s’agite, comme si elle devait faire encore quelque chose, comme si on pouvait faire encore quelque chose pour lui.

La première pelle de terre sonne. La maman court de l’un à l’autre, elle s’accroche à nous ; nous, presque défaillants, nous continuons à jeter la terre. Elle court de l’un à l’autre, elle supplie : « Ne jetez pas de cailloux, de gros morceaux de terre, de gros cailloux ! » Et après, dans une angoisse suprême, encore vieillie et courbée, elle crie, cela nous crève le cœur, elle crie : « Pourquoi? » et, dans une plainte, s’adressant au pope défaillant comme nous : « Pourquoi? »

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