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ARTHUR DANSEREAU

Montréal, 25 décembre 1890.

"Vil

A. B. ROUTHIER

Les Hommes du Jour. 5ème Série.

A. B. ROUTHIER

Si, un jour, il prenait fantaisie à un de nos littérateurs de faire l'histoire de nos luttes électorales, il ne saurait se dispenser de consacrer un long chapitre au comté de Kamouraska. C'est là que la bataille a été la plus vive, la plus prolongée. Rouges et bleus se faisaient une lutte acharnée d'une génération à l'autre. Les deux camps se préparaient à la bataille longtemps à l'avance, ou plutôt ils étaient toujours prêts, car, dans les intervalles du grand combat, on se livrait à des escarmouches sans nombre. Deux hommes y personnifiaient les passions électorales montées h un degré inoui de violence: MM. Letellier et Chapais. Ce n'étaient pas les premiers venus que ces athlètes politiques : doués tous deux de qualités intellectuelles qui les rendaient l'idole de leurs partisans, ils jouissaient d'un grand prestige dans leur parti respectif, qui était heureux de leur confier les prf;mières positions. Mais à î époque dont nous voulons parler, tous deux avaient pris leurs " invalides," le sénat ayant reçu dans son sein ces hommes de combat qui léguaient à leurs partisans des animosités bien enracinées dans ce sol belliqueux.

C'est par ce champ de bataille tout fumant de poudre que le magistrat éminènt, l'écrivain hors de pair, l'orateur de nos grandes fêtes nationales, dont nous voulons faire le portrait, voulut, un jour, entrer dans la carrière politique. On ne dira toujours pas qu'il se présentait en timide, qu'il voulait tenter de pénétrer dans la place par une porte discrète, s'ouvrant facilement sur notre Chambre des Communes prête k le recevoir. Il fallait une âme fortement trempée pour recueillir la succession de M. Chapais et accepter un héritage chargé d'un demi-siècle de haine et de colère. Aussi portait-il bientôt la peine de son audace, et ses amis regrettèrent-ils de voir tomber au champ d'honneur M. Routhier, dont notre province connaissait déjà le nom, et qui s'était signalé dans la presse par des articles de polémique ardente.

Ce fut un regret général dans le parti conservateur de Québec, qui fondait, avec raison, de brillantes espérances sur le candidat battu. Nous estimons, nous, au contraire, que les électeurs de Kamouraska rendirent, ce jour-là, — sans le vouloir — un service signalé aux lettres canadiennes, en n'accordant pas à M. Routhier leur confiance. Certes, il était du bois dont on fait les hommes d'Etat ; mais, franchement, si la politique l'avait absorbé, comme tant d'autres, pour l'épuiser et le broyer entre ses meules implacables, nous l'aurions vu bientôt ministre, premier ministre peut-être, mais admirerions-nous dans nos bibliothèques les œuvres que nous sommes si fiers de montrer à l'étranger? Entendrions-nous, dans les grandes circonstances où la nationalité cherche un interpr te de ses passions et de ses sentiments, cette voix d'un charme si pénétrant, qui connait si bien le chemin des cœurs et sait, avec un art incomparable, faire vibrer les fibres du sentiment ? Sans doute, nous aurions un orateur politique de plus pour remuer les foules, les agiter, les tenir sous l'empire des passions factices ; mais il nous manquerait l'orateur académique, au style soigné, à la parole qui se développe en périodes harmonieuses pour traduire les élans du cœur et qui possède l'organe qu'il faut pour développer ces grandes pensées, partage des hommes d'étude et de recueillement. Au reste, ne vous semble-t-il pas que ceux que Dieu a marqués au front du sceau du génie littéraire ne devraient point s'aventurer dans la mêlée politique ? Leur place n'est-elle pas plutôt en dehors de la foule, loin du bruit et des clameurs populaires ?

Comme les Chapleau, les Laurier et tant d'autres arrivés au sommet dans notre société, qui ne connait pas de barrière au talent, M. Routhier est vin enfant du oeuple. Il a vu le jour sur les bords du lac des Deux-Montagnes. C'est là qu'il a subi ces premières impressions qui ont souvent tant d'influence sur la destinée de l'homme, selon l'inspiration qui les fait naître. Nous songions à lui demander à lui-même de nous communiquer ses premiers souvenirs, lorsque, par une bonne fortune inespérée, un ami nous passa quelques notes tirées de lettres intimes du juge Routhier, sur cette période de sa vie :

" Vous me demandez quelques renseignements sur mon enfance. C'est m'induire en tentation de vous écrire un volume ; car c'est me reporter à une époque pleine de mille souvenirs touchants, qu'il me

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serait bien doux de perpétuer. Mais ces récits n'auraient peut-être de charmes que pour moi.

"Je dois donc chasser sans merci — et non sans reg^rets— tous les g-racieux fantômes que ma mémoire évoaue dès que je song-e au toit natal.

" Qu'il me suffise de vous dire que je suis né dans une paroisse qui fait peu de bruit dans le monde et qui porte bien son nom, Saint- Placide, comté des Dcux-Montag"nes.

*' Si vous passez jamais en cet endroit, vous y verrez, à une quinzaine d'arpents du village, sur une petite colline rocheuse, une maison en pierre blanche, ombragée de grands ormes et flanquée, d'un côté, par un verger, et de l'autre, par un jardin. C'est là que je suis venu au monde, le 8 mai, 1839, et que s'est écoulée mon enfance.

*' Cette maison est aujourd'hui passée en mains étrangères, et la famille qui l'habitait naguère est dispersée ; mais il n'est pas une des pierres qui la composent, pas un des arbres qui l'ombragent, que je ne vénère et ne chérisse.

'' Le site en est charmant, et, de toutes les fenêtres de la façade, la vue s'étend au loin sur la rivière des Outaouais, qui, en cet endroit, est très large et ressemble à un beau lac encaissé entre les montagnes de Rigaud et d'Oka.

" Il y a sur ce rivage telles pierres favorites, tels gazons chéris, tels arbres bien-aimés, que je ne revois jamais sans attendrissement.

*' Mon père, — Charles Routhier, — était un cultivateur fort intelligent, mais qui ne savait pas lire. J'ai dit de lui dans mes Echos :

' Des chrétiens de nos jours il était le modèle :

Bon père, bon époux et citoyen parfait. A la patrie, à Dieu toujours il fut fidèle ;

Et ce qu'il devait faire en ce monde, il l'a fait.'

"Ma mère, — Angélique Lafleur, — avait aussi une intelligence remarquable, et pratiqua toutes les vertus de la \'ie chrétienne. Des douze enfants qu'elle mit au monde, six sont encore vivants.

"l'njour, — ^j'avais onze ans, — un huissier entra chez nous, porteur d'un bref d'exécution, et saisit notre mobilier. Je me fis expliquer ce que cela voulait dire, et je me mis à pleurer. L'huissier dit alors à mon père : ' La maîtresse d'école m'a parlé de cet enfant et dit qu'il a du talent ; mettez-le donc au collège : vous en ferez un avocat, et peut-être un juge.*

'' Mon père s'est toujours souvenu de cette parole de l'huissier, qui n'avait pas cru être si bon prophète, et il me l'a souvent répétée.

"Ce qui est certain, c'est que mon entrée au collège fut décidée le jour-même ; et ce fut le dernier de mes beaux jours d'enfance sur les bords enchanteurs du lac des Deux-Montagnes."

Comme on le voit par ces notes, M. Routhier ne doit sa haute situation ni à sa naissance, ni à la faveur. Il appartient à cette lignée d'hommes d'élite, issus de ces vieilles et humbles familles canadiennes, réserves longtemps inexploitées de sève et de force d'oii la patrie tire, de nos jours^ les mieux doués de ses enfants ; c'est là que se recrute incessamment cette aristocratie de l'intelligence, largement ouverte, et heureuse de s'incorporer tous ceux qui s'élèvent jusqu'à son niveau par les dons de l'esprit et le travail.

C'est au séminaire de Sainte-Thérèse que M. Routhier a fait ses études classiques. On dit que les dispositions premières des élèves annoncent toujours quelle sera, plus tard, la caractéristique de leurs aptitudes. Tel qui est fort en thème dans ses humanités se révèle excellent mathématicien dans la dernière partie de ses études, assez pauvre philosophe, et, sil entre dans l'état ecclésiastique, pauvre casuiste ; si sa vocation l'appelle dans le monde, il devient excellent négociant, homme d'affaires de premier ordre : c'était une nature positive. Tel qui, au contraire, témoigne du goût pour la littérature, se plait aux amplifications émaillées de fleurs de rhétorique, fait un philosophe distingué dans les dernières années de son cours, pour passer, plus tard, écrivain, avocat ou journaliste. Quiconque aurait fait alors des pronostics sur le jeune Routhier aurait risqué de passer pour un faux prophète. Chose étrange, en eff'et : notre orateur, à l'imagination si puissante, se distingua tout d'abord, au collège, dans les sciences exactes. Ce n'est que beaucoup plus tard que s'éveilla en lui la vocation littéraire. Il fit son droit à l'Université Laval et alla s'établir à Kamouraska, où il exerça, pendant onze ans, la profession d'avocat. Il se fit en peu de temps une très belle clientèle; mais il avait le travail facile et sa profession lui laissa le loisir de collaborer au Courrier du Canada et au Nouveau Monde. Il se fit connaître dès lors comme écrivain de race, et ses premiers coups de plume eurent le retentissement de coups d'épée. Il y avait, vers 187 1, toute une pléiade d'écrivains brisés à la polémique, dans les deux camps, et M. Routhier eut à ferrailler contre de fines lames, qui

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s'appelaient Hector Fabre et Louis Fréchette. C'est vers ce tempslà, croyons-nous, qu'il soutint une polémique qui fit beaucoup de bruit dans notre monde littéraire de l'époque.

Quelques écrivains, mettant en commun leur esprit, publiaient, dans TJOpinion publique, sous le pseudonyme de ''Placide Lépine," une série de portraits dans lesquels plusieurs des hommes du jour se voyaient accommodésdetoutes pièces. L'honorable M.Chauveau, entre autres, avait été pris à parti par le fameux Placide, dont le nom formait une violente antithèse avec les paroles. Ce n'était pas la bienveillance, tant s'en faut, qui distinguait ces portraits. La plus pure malice en broyait les couleurs; les " portraiturés " ne se reconnaissaient pas sous les traits qu'on leur prêtait, au grand amusement de la galerie, toujours avide de méchancetés. Les rieurs se trouvaient tous d'un côté. Les choses étaient en cet état, lorsque Jean Piquefort vint, à son tour, faire de la peinture. D'une plume alerte, incisive, il traça Ls portraits des peintres couverts par Placide Lépine, et il en cuisit à ceux qui, jusque-là, avaient eu beau jeu. Sous son pinceau, la peinture se transforma en brûlure, et il y eut autant de rieurs d'un côté que de l'autre. Cette petite exécution faite, tout rentra dans le calme, sans que l'on ait gardé, ni à droite ni à gauche, de trop désagréables souvenirs de cette petite guerre. Disons, à l'éloge des uns et des autres, que l'on sut se tenir dans les bornes d'une critique, un peu acerbe, il est vrai, qui attaquait l'épiderme, mais n'allait pas audelà. Jean Piquefort, qui n'était autre que M. Routhier, fournit alors la preuve la plus complète que, si son étoile l'eût jeté dans le journalisme, il aurait été l'un des polémistes les plus brillants et les plus redoutables.

Disciple et admirateur de Louis Veuillot, adversaire déclaré du libéralisme, il se pose fièrement sur le terrain politique, littéraire et religieux. C'est à ce triple point de vue que ses adversaires l'attaquent. Faisant face à tous, rendant coup pour coup, aux acclamations de ses amis devenus ses admirateurs, il prend un ascendant considérable sur la jeunesse. La force des choses le pousse au premier rang, en fait un chef d'école et un chef de parti. C'est pendant qu'il débute d'une façon si brillante, que le gouvernement l'appelle à la magistrature, en 1873. Parvenu à cette position, la plus honorable qu'un avocat puisse atteindre dans notre pays, il renonce au journalisme militant et à la politique. Le polémiste ardent et sarcastique fait

place au mag-istrat intégre et éclairé; mais il n'abandonne pas le culte des lettres. Il s'y livre, au contraire, avec plus d'ardeur. La mag^istrature, dans un district judiciaire comme celui de Saguenay, où les assises n'ont que peu de durée et les causes peu d'importance, ne constitue pas une lourde tâche pour un esprit aussi actif que le sien : elle lui laisse des loisirs qu'il sait utiliser en se livrant à de fortes études. Il ne faut pas avoir pratiqué long'temps les œuv^res du juge Routhier pour constater que son talent n'est pas tout de surface» comme celui de tant d'écrivains. Il a creusé le fonds des choses; il a demandé à la philosophie de lui en faire saisir les raisons ; il a pénétré les secrets de l'humanité, et la réflexion lui a fourni ces grandes et fortes pensées qui abondent dans tous ses travaux, qu'anime un souffle si puissant de foi et de science.

Jamais, chez lui, la source de l'inspiration n'est trouble. Elle ne reflète que l'orthodoxie la plus sûre. Si Corneille et Racine, de Maistre et Veuillot ont formé son style, les Pères de l'Eglise lui ont permis de puiser chez eux son immense savoir. Le premier de ses ouvrages, par ordre de date, s'appelle les Causeries du Dimanche. Chaque page y porte une forte empreinte religieuse. C'est sur elles que s'exerça la verve de ses premiers critiques. 0\\ le taxait de rigorisme; on l'accusait de vouloir usurper le rcjle du prêtre, de faire du veiiillotisjne en petit. Ce n'étaient pas, disait-on, des causeries, mais des sermons, des traités de morale, et le persifflage allait son train. Nous ne sommes pas de l'avis de ces critiques ardents, qui réformeraient probablement leur jugement aujourd'hui, s'ils en avaient l'occasion. Pour nous, elles sont d'une lecture attachante ; et, si ce sont des sermons, nous en aimons la douce austérité. Ses écrits subséquents, sans être d'une teinte religieuse aussi prononcée que les Causeries du Dimanche^ trahiront toujours le fond de sa pensée ; et ce sera l'honneur de sa plume, d'avoir tracé, à travers ses œuvres, un acte de foi.

Au milieu de ses labeurs, il était en proie à une vive préoccupation. Il manquait quelque chose à son activité. Elevé au milieu d'un pays jeune, où l'histoire ne date que de deux cents ans, sur un sol qui conserve à peine les traces de nos temps héroïques, il brûlait de voir la vieille Europe, avec ses monuments contemporains des hommes et des événements dont le souvenir nous passionne enfant et nous attire homme fait. Il avait cette hantise des choses du passé, qui tourmente

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les âmes éprises d'idéal. Avec quel enthousiasme ne vit-il pas l'Europe dérouler devant lui ses richesses, et comme il dut passer d'un enchantement à un autre! Aussi était-il admirablement préparé à apprécier les trésors artistiques du vieux monde. Ne profite pus qui veut d'un voyage de ce genre. Que de gens vont voir l'Europe Gros Jean, et reviennent de même, avec quelques prétentions en plus ! Ce sont ces individus-là qui baillent à la Comédie-Française et ne trouvent matière à admiration qu'aux Folies-Bergères. Les voyages forment la jeunesse, complètent l'homme mûr, élargissent les horizons des uns et des autres. Les comparaisons forcées qui s'imposent à l'esprit, entre la patrie et les pays étrangers, dissipent bien des idées fausses, rapetissent certaines choses pour en agrandir d'autres, ramenant tout à un juste niveau. Mais, en ceci, chacun est impressionné selon ses moyens. Les uns rapportent des vues banales, des réflexions de guides. Ce n'est pas grand malheur encore ; mais, là où la calamité commence, c'est lorsqu'ils se mêlent, et à tout propos, de les communiquer à leurs voisins.

Cette rage de s'éditer a pris les proportions d'un fléau. C'est par centaines que les presses nous inondent chaque année de récits de voyages fastidieux, amas de redites. Tout autres sont les récits du juge Routhier. De prime abord, la marque d'un esprit original et prime-sautier vous frappe; ce ne sont pas les réflexions du premier venu qui surgissent de ces pages animées. Quelle variété dans le récit ! Tantôt ce sont des souvenirs historiques qui se pressent sous sa plume, avec les réflexions qui naissent d'elles-mêmes dans l'esprit du voyageur; ailleurs, la narration prend un tour piquant, car il s'agit de saisir sur le vif un tableau de genre, une scène de mœurs. Lorsqu'il remonte en arriére, il ne s'attarde pas trop dans l'histoire ancienne : il aime à revenir au temps actuel, nous ouvre des échappées de vues sur le monde contemporain, glissant partout une pointe de modernité. S'il admire le passé, il est bien aussi l'homme de son siècle.

A son retour d'Europe, après son premier voyage, il donna, à l'Université Laval, une série de conférences qui obtinrent un succès sans précédent. A Paris, elles l'auraient placé au premier rang des conférenciers en renom, à coté des LaPommeraye et des Sarcey. L'ancien adversaire de Jean Piquefort, M. Hector Fabre, se plut à rendre hommage au talent de M. Routhier, et lui exprima son admiration dans

un article des plus spirituels et des plus élog^ieux. Nous nous rappelons les acclamations unanimes de la presse de Québec à l'adresse de M. Routhier; les journalistes proclamèrent, à qui mieux mieux, que personne, jusque-là, n'avait porté l'art du conférencier à ce degré de perfection. Depuis lors, chaque nouvelle conférence a été l'occasion d'un nouveau triomphe; chacun ne put assez admirer le charme de sa parole, l'élégance de sa diction, l'élévation de la pensée présentée à l'auditeur dans un langage si fortement coloré. Buies, qui s'y connaît, qui a l'expérience des hommes et des choses, Buies, placé, à cette époque, aux antipodes de M. Routhier, au point de vue des idées, disait, dans V Evénement : '^ Routhier est un artiste de langue française, un ciseleur comme Benvenuto, un charmeur en prose comme Musset en vers, la plus haute expression dans notre pays de cette beauté de la forrne qui seule consacre les œuvres et leur assure la durée.

Mais la conférence, en raison de son milieu et des sujets de son ressort, impose à l'orateur une réserve qui ne lui permet pas de déployer tous ses moyens ; le conférencier, c'est presque le professeur. Aussi, qui n'aurait entendu le juge Routhier que dans l'amphithéâtre de l'Université Laval, dont il est un des docteurs és-lettres et où il enseigne le droit international, ne se ferait qu'une idée imparfaite du juge Routhier à la tribune. C'est dans nos grandes réunions nationales qu'il faut le voir, alors qu'il se trouve au milieu d'une multitude en communion d'idées avec lui, d'une multitude exigeante, ayant déjà vibré sous l'influence de voix puissantes, et dont l'attente doit être dépassée. Alors, il se transforme, il se fait la pensée et le cœurde la foule pour traduire en langage d'une incomparable élévation les sentiments qui la dominent. Par un effet de synthèse, il concentre, dans son âme de poète et d'orateur, les aspirations religieuses et nationales en ébuUition autour de lui, et donne libre carrière à sa parole débordante d'enthousiasme pour proclamer, au nom de tous, ce qu'il serait possible à bien peu d'exprimer avec tant de chaleur et avec d'aussi séduisantes images. Dans ces grandes assises delà nationalité, la force de la situation le revêt d'une espèce de caractère représentatif, en lait une individualité dans laquelle s'incarne tout ce qui fait battre nos cœurs de Canadiens et de catholiques. Ce rôle s'est imposé au juge Routhier, non-seulement au Canada, mais aussi en Europe. Chaque fois que ses admirateurs de France et d'Italie l'ont invité à prendre la parole, nous avons senti un légitime orgueil, nous flattant, par un

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sentiment de vanité nationale, que si là-bas on se faisait une idée des Canadiens en écoutant notre représentative vian^ comme disent les Anglais, nous ne pourrions pas être jugés à une meilleure mesure.

Son discours prononcé à la fête de la Saint-Jean-Baptiste, en 1880, marque le point culminant de son renom d'éloquence. On se le rappelle, la Saint-Jean-Baptiste avait été célébrée, cette année-là, avec une pompe et un éclat extraordinaires. Jamais la vieille cité de Champlain n'avait vu une pareille réunion de Canadiens-Français venus des villes et des campagnes du Canada et des Etats-Unis. Comme président du congrès catholique et comme vice-président de la Convention nationale, le juge Routhier joua un rôle proéminent dans ces grandes solennités, qui durèrent trois jours. Ceux qui ont eu la bonne fortune d'entendre les deux discours qu'il prononça alors ne les oublieront jamais, car ils créèrent un enthousiasme universel et ils eurent du retentissement jusqu'en Europe. La plupart des journaux les publièrent, en commentant l'orateur. La Minerve le salua comme " le champion du parti catholique." L! Etendard le proclama " le roi de nos orateurs," et le Courrier du Canada disait : "Jamais encore, au Canada, nous n'avons été témoins d'un semblable enthousiasme." Ces discours resteront comme des modèles du genre, et, depuis lors, le juge Routhier a été, avec Chapleau, Laurier et Mercier, l'orateur obligé de toutes les fêtes nationales.

Le juge Routhier ne s'est pas contenté de nous donner neuf à dix volumes de prose, que l'on devrait trouver dans toutes les bibliothèques canadiennes : il a aussi, comme on disait jadis, courtisé les muses ; ses accointances avec ces aimables personnes nous ont valu de charmantes poésies. Que le juge Routhier soit né poète, tous ses écrits, vers et prose, en témoignent surabondamment, tellement ils sont imprégnés de poésie. Mais, à notre sens, il n'a pas assez prî^^-qué la versification. Il en est de l'art poétique comme de l'art musical : il a pour compagnon obligé le métier. Sans le métier, l'artiste est incomplet. On peut être musicien et incapable d'exécuter un morceau, faute de pratique. Si parfois la technique lui manque, jamais, par contre, l'inspiration ne kii fait défaut ; la \ ision de l'idéal et la forme imagée se présentent toujours en traits saisissants. Il a l'invention, la fécondité, la conception facile ; mais, si nous pouvions risquer une réserve, nous dirions que la facture du vers semble quelquefois le gêner, et qu'il ne Innnc pas toujours hi rime qu'il

cherche : la meilleure. En revanche, son vers a horreur de la cheville et du vide, car il renferme toujours une pensée ; il n'est pas donné à tous les poètes d'écrire pour dire quelque chose.

Le volume de vers qu'il a publié porte pour titre : Les Echos. Pourquoi ce titre ? L'auteur l'explique dans une irxtroduction remarquable d'élévation et d'élégance : *' parce que la poésie, qu'on l'appelle chant ou harmonie, n'est vraiment qu'un écho de chants et d'harmonies que le poète entend et qui lui viennent du monde idéal." Il y a, dans ce volume, des pages dignes des meilleurs poètes français, et plusieurs journaux de France l'ont accueilli favorablement. La Revue du Monde Catholique, après l'avoir apprécié et en avoir reproduit de nombreux extraits, disait : " On voit que la plume est facile, les sentiments élevés et patriotiques, l'inspiration toute chrétienne. M, Routhier a orné sa couronne littéraire, déjà si brillante, d'un nouveau fleuron qui, certes, ne la déparera pas."

Citons une des pièces les plus courtes du recueil, datée de La Malbaie, 1881 :

La nuit sur l'horizon étend ses grandes ailes ;

Mais, grâce à Dieu, la nui n'a pas d'ombres, ce soir.

La lumière rayonne aux ventes éternelles

Et, sur un pan du ciel, comme un grand ostensoir,

La lune monte, monte, et de clartés inonde

Les montagnes, la mer, les vallons et les bois

La nature se tait : on dirait que le monde,

Pour mieux voir ce tableau, retient sa grande voix.

Au firmament d'azur, d'innombrables étoiles Etincellent partout comme des diamants, Pendant qu'à l'Occident, pliant ses sombres voiles, Un lourd nuage fuit leurs rayons éclatants. De célestes lueurs scintillante, embrasée, La mer, en se calmant, semble se réjouir. Le rivage s'endort, et la vague apaisée Ose à peine se plaindre en y venant mourir.

fe chante en contemplant ces scènes toujours belles. Et mon âme vers Dieu se plait à remonter. Qui sait si cette lune, aux splendeurs immortelles. N'est pas son œil divin, revenant visiter Notre globe, qu'il aime en dépit de ses fanges ? Et ces astres sans nombre, illuminant la nuit, Qui sait s'ils ne sont pas les prunelles des anges Dont la troupe fidèle en l'adorant le suit ?

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Pendant près de quinze ans, M. Routhier a administré la justice dans cette immense région que Jacques Cartier appelait '' le royaulme du Saguenay." Heureusement, les justiciables de ce district ne sont pas aussi processifs que les Normands, car jamais notre magistrat n'aurait pu faire face à la besogne. Des causes civiles, il s'en présentait encore un nombre assez considérable ; mais la justice criminelle chômait souvent. Ordinairement la prison de Charlevoix se ferme à vide, au grand regret parfois des geôliers, qui aimeraient, de temps à autre, à tenir sous les verrous un prisonnier, à seule fin de faire avec lui un quinze cents de besigue pendant les longues soirées d'hiver. C'est là, cependant, que M. Routhier a jugé une cause restée célèbre au Canada ; le procès de l'élection de Charlevoix, au cours de laquelle fut soulevée la question de l'intervention du clergé dans les affaires politiques. L'élection de Sir Hector Langevin était en jeu : on en demandait l'invalidation, parce que quelques curés du comté avaient, disait-on, exercé une influence indue sur leurs paroissiens pour les engager à élire Sir Hector. Il n'entre pas dans le cadre de ce travail de rendre compte de cette cause, qui a valu au juge Routhier les éloges des uns et les critiques acerbes des autres, surtout celle du fameux Laurent, l'auteur voltairien du Cours de Droit Civily auteur dont l'autorité contestable nous semble jouir d'une trop grande faveur au Canada. Disons seulement que, dans l'examen de toutes les questions de droit soumises à son appréciation, le juge Routhier apporte ce sens judicieux, cette droiture de l'intelligence éclairée par le flambeau de la saine philosophie, cette science de la loi et de kl jurisprudence qui font les grands magistrats.

On est étonné de voir qu'un juge aussi remarquable ait été relégué si longtemps à la campagne. Hélas ! malgré les bonnes dispositions du pouvoir à son égard, son avancement n'a pas été aussi rapide qu'il le méritait. Il est malheureusement trop vrai que ce que l'on appelle ici la raison politique a fait passer devant lui bien des avocats qui étaient loin d'être ses pairs. Lorsqu'il s'agit de recruter la magistrature, la voix d'un homme qui n'a pas de place a beaucoup plus de force que les titres d'un juge à une promotion que sa dignité lui défend de solliciter. Dans tous les pay«5 de gouvernement démocratique comme le nôtre, le pouvoir subit les pressions de groupes, d'individus, qui font passer les exigences de la politique avant les Vtesoins de l'administration. Nous entendions, un jour, une singulière

observation au sujet du juge Routhier. A quelqu'un qui s'étonnait de le voir toujours en dehors des promotions, un homme, intelligent pourtant, quoique cela ne soit pas mis en relief par son explication, répliquait: *' Le juge Routhier est trop bon écrivain pour être bon juge." Comme si un décret de la cour perdait à être rendu en bon français, comme si les d'Aguesseau, les Montesquieu et tant d'autres ne comptaient pas parmi les premiers magistrats de France, en tenant aussi leur place parmi s. s premiers écrivains ! Et encore, à l'heure présente, M. Quesnay de Beaurepaire, le procureur général de la République, qui a mené si rondement l'affaire Boulanger, n'est-il pas connu dans le monde des lettres ? Les romans de Gaston de Glouvet et de Lucie Herpin, pseudonymes de M. de Beaurepaire, ont été autant de degrés qui l'ont aidé à g-ravir la haute position qu'il occupe.

L'élégant écrivain à qui revient, dans notre petite république littéraire, la place qu'y tenait jadis M. Chauveau, c'est-d-dire la première, est doublé d'un homme de bonne compagnie. Son intimité est précieuse à qui a su la gagner Quelle causerie charmante que la sienne! En l'écoutant, on perd conscience du temps qui s'envole. Sa conversation s'échappe en saillies pleines de sel attique, éclate en bons mots, comme sa gaieté communicative. Avec cela, il lit comme Lcgouvé et dit le monologue à rendre jaloux les gens du métier. Madame Routhier (née Clorinde Mondelet) est une femme d'une haute intelligence, qui a la foi de son mari, une foi active qui la fait se consacrer aux bonnes œuvres. Les nombreux citadins en villégiature chaque été à La Malbaie apprécient son zèle en allant s'agenouiller dans la dévotieuse et jolie chapelle que sa persévérance dans la voie souvent pénible des entreprises religieuses a élevée. De nos jours, certains philosophes ne voient dans le monde moral que l'hérédité, surtout des mauvaises qualités. C'est une théorie dangereuse et bien contestable. Cependant, lorsque nous rencontrons les charmantes filles du juge Routhier, nous inclinons, nous aussi, à croire à l'hérédité du talent et de l'intelligence. L'une peint à ravir, l'autre excelle à rendre sur le piano la musique de Rossini ou de Wagner, et la troisième n'aurait qu'à le vouloir pour se faire un nom dans la littérature. Toutes trois sont l'amabilité même.

Notre éminent magistrat a aussi un fils très bien doué pour les beaux-arts, particulièrement pour la musique et le dessin. Son père a voulu en faire un avocat; mais la vie de bureau n'allait pas à son

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caractère aventureux, et il a préféré la vie libre et mouvementée du rancho'o. Il est aujourd'hui dans un rnnche, au pied des Montag-nes Rocheuses, entre Fort McLeod et Calgary.

C'est à La Malbaie que le jug^e Routhier a fait ses débuts dans la magistrature. C'est aussi dans cet endroit charmant qu'il passe la belle saison, au milieu de sa famille, qui l'aide à rendre inoubliables les heures passées chez lui. Sa villa blanche émerg-e d'un bouquet d'arbres verts. De la vérandah, où il savoure la joie de vivre en plein air, sous un ciel presque toujours souriant, sa vue se délecte et se repose sur un panorama ravissant. A gauche, les Laurentides profilent leurs sommets découpés en arêtes vives sur le fond du ciel, pour s'abaisser ensuite en pentes rapides vers le fleuve, où elles forment cette succession de promontoires, étonnement du voyageur. En face, le fleuve, qui fuit vers les horizons sans bornes, infinis comme l'océan. A droite se détachent, dans des demi-teintes, les côtes de la rive sud, souvent» cachées par le brouillard, mais quelquefois rapprochées singulièrement de La Malbaie par un curieux efi'et de miragfe. La mer est au premier plan du tableau. Lj poète sent ici son âme en harmonie avec cette grande nature, et c'est, sans doute, en écoutant le battement cadencé des flots, que M. Routhier a modulé ses vers les plus harmonieux.

A. D. DeCELLES.

Ottawa, 15 avril, 1891.

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Les Hommes du Jour. 6ème Série.

A l'heure actuelle, parmi les Canadiens éminents qui dirigent l'opinion publique en ce pays, il n'y a personne à qui le qualificatif "Homme du Jour" paisse être appliqué avec plus d'à propos qu'au très révérend George Munro Grant, principal de l'Université Queen's de Kingston. Dans le plus large et le meilleur sens de cette expression, le Dr. Grant croit que chacun doit vivre pour son temps. Il n'est pas un de ces conservateurs du vieux régime n'agissant que d'après les traditions ; mais il n'est pas non plus un de ces radicaux écervelés sur qui un précèdent produit le même effet qu'un haillon rouge sur un taureau. Sans dédaigner ni oublier les leçons du passé, il estime à sa valeur l'époque contemporaine ; et son regard plonge dans l'avenir aussi hardiment, aussi loin qu'un œil humain peut y plonger.

Plus que cela, le Principal Grant a foi dans son siècle, qui est, à son avis, le plus grand dans l'histoire du monde, et il croit que, si nous sommes à la hauteur de nos destinées, le vingtième sera encore meilleur et plus brillant que celui-ci. Il ne se trouve pas une goutte de ce lourd poison du pessimisme dans ses veines. Son cri a toujours été : " En avant ! En avant ! Ce n'est pas en vain que l'horizon s'illumine au flambeau du progrès ! "

Ses sympathies pour tout symbole et pour toute œuvre de progrès sont ardentes et communicatives. Il n'y a pas un mouvement dans les hautes sphères de l'activité intellectuelle avec lequel il ne se mette en rapport. Par sa profession de ministre de l'Evangile, il a aussi donné le bénéfice de son énergie incroyable et mis son zèle entraînant et sa chaude éloquence au service de la littérature, de l'éducation, de la politique. Et, sans flatterie, l'on peut dire de lui : Nihil tctigit quod non oniavit.

Le Principal Grant partage avec le grand nombre des meneurî

dho7n7ncs le crédit de ne rien devoir à sa naissance. Son père était un humble instituteur du comté de Pictou, dans la Nouvelle-Ecosse. Il naquit sur les bords de la rivière de l'Est, vis-à-vis Stellarton, un pauvre village de mineurs, le 22 décembre, 1835. ^^^ activité physique dans le bas âg-e fut un heureux présage de l'activité intellectuelle qu'il devait déployer dans Tâge mûr. Parmi ses compagnons d'enfance, il se distingua, tout d'abord, par son énergie, et il y avait peu de coups d'audace ou de plaisanteries de bon aloi auxquels il ne se prêtât. Personne ne se serait imaginé alors que ce brusque enfant, qui allait à l'école le long des ruisseaux et qui préférait entendre les sermons dans les bois qu'à l'église, se distinguerait bientôt comme étudiant et un peu plus tard comme prédicateur. Et, si sa carrière fut providentiellement fixée, ce fut peut-être dû à un accident causé par sa propre imprudence. Avec quelques compagnons, il se mit, un jour, en tête de faire marcher une machine à faucher, et le vieil adage qui dit que les enfants ne doivent pas jouer avec les rasoirs eut douleureusement raison. La main droite du jeune Grant fut prise dans la machine et coupée près du poignet. Ainsi privé des jeux et des amusements de son âge, son énergie se tourna dans une autre direction, et l'enfant des bois et du plaisir devint l'enfant du . avail et de l'étude.

Vers cette époque, sa famille vint demeurer au chef-lieu du comté, à Pictou, ce qui permit au jeune Grant de suivre les cours dans une excellente académie, l'orgueil du lieu ; il ne manqua pas d'en profiter, car il remporta, à la fin de l'année, plusieurs prix et, entre autres, la Primrose Medal. De là, il partit pour le séminaire de West River, soutenu en partie par l'Eglise presbytérienne de la Nouvelle- Ecosse, et il y fit de tels progrès dans les classiques et la philosophie que, deux ans plus tard, l'Eglise d'Ecosse dans le comté l'envoyait, avec trois de ses camarades, à l'Université de Glasgow, se préparer à entrer dans les ordres. Il avait alors dix-huit ans seulement ; son cours d'études en Ecosse dura huit ans et fut très complet. Il s'y fit remarquer, d'ailleurs, par ses talents, et remporta les premiers prix dans les classiques, la philosophie morale, la chimie, et surtout, le plus remarquable de tous, le prix du lord-recteur, de trente guinées, pour le meilleur essai sur la littérature hindoue et la philosophie.

Outre cela, et malgré la perte de sa main droite, il prenait une part active aux exercices athlétiques ; en se mêlant à tout ce qui forme la vie des étudiants, il devint très populaire parmi ses compagnons

d'études, qui le regardèrent toujours comme leur chef. Tout comme cela était arrivé à Pictou, il exerça sur eux la même influence personnelle qu'il exerce depuis partout où il passe, par son attitude mâle et désintéressée.

D'un autre côté, il s'inspira profondément du noble caractère et du grand cœur de Norman McLeod, alors à l'apogée de sa célébrité ; et, dans son ambition de servir l'humanité, il se mêla activement aux missions de la cité, pénétrant sans crainte dans les quartiers et les bouges où des familles vivaient comme des troupeaux, en proie à la plus profonde dégradation.

Au terme de ses études, le jeune Grant fut fait ministre de l'Eglise d'Ecosse, et reçut les offres les plus flatteuses pour qu'il restât là-bas. Mais son cœur était tourné par-delà l'Atlantique. Il aimait la terre des Blue Noses et il y revint, prêt à entrer dans les champs qu'on ouvrirait à ses travaux. Sa première mission fut, naturellement, dans sa province native. Bientôt après, une sphère plus large s'off"rait à lui dans le joli village de Georgetown et les districts ruraux de " St- Peter's and Brackly Point Roads," île du Prince-Edouard. En 1863, il fut appelé à l'Eglise Saint-Mathieu, à Halifax, l'un des postes les plus considérables de la Nouvelle-Ecosse.

Ce fut là qu'il eut l'occasion de manifester, dans toute leur étendue, les remarquables qualités et les talents dont il était doué pour le ministère et pour la tribune sacrée et qui le placèrent, dés le début, au-dessus de tant de ses contemporains. Sa prédication ralliait les fidèles en foule pressée dans la vieille église de Saint-Mathieu, l'un des plus beaux édifices gothiques du Canada. De la chaire de cette église tombaient des sermons qui impressionnaient vivement la congrégation. Pas de ces dissertations théologiques faites sans entrain, ni de ces essais sur la vérité dits d'un ton monotone ; mais des démonstrations éloquentes, pleines de feu, exposant les enseignements de la Bible appliquée à la vie de chaque jour, et données sans crainte ni mollesse. La maxime du prédicateur semblait être: *'Fais ce que dois : advienne que pourra ! "

Rien n'était plus étranger au caractère du révérend M. Grant qu'un puritanisme rigide ou lui étroit esprit de secte. Chrétien sincère, presbytérien loyal, il était absolument dégagé de fanatisme. Sa charité pour les pécheurs égalait sa libéralité envers les autres sectes protestantes et les catholiques romains. Il prenait même un plaisir

tout particulier à encourager des institutions qui pouvaient créer des relations plus cordiales entre les membres des différentes religions, avec la certitude qu'il n'en résulterait que du bien pour tous.

La jeunesse surtout aimait sa prédication. 11 était classique, large, affectueux et décidé, et il attirait probablement plus déjeunes gens que n'importe quel autre ministre d'Halifax dans le temps. C'est cette particularité de son caractère, unie à ce remarquable talent d'organisateur dont il avait donné tant de preuves, qui le désignèrent comme le mieux qualifié pour tirer l'université de Kingston de la crise où elle se trouvait plongée en 1877.

L'offre de la direction de la seule université presbytérienne du Canada était, sans doute, un grand honneur ; mais l'acceptation de cette offre impliquait de rudes sacrifices de la part du pasteur de Saint-Mathieu. Adoré, vénéré par sa congrégation; installé dans une résidence comfortable, avec un large traitement ; récemment allié, par le mariage, à l'une des premières familles d'Halifax ; populaire parmi toutes les classes et toutes les croyances ; indiqué d'avance comme devant diriger tous les mouvements d'une nature philanthropique ou religieuse ; gouverneur de l'université de Dalhousie ; modérateur de l'Eglise d'Ecosse dans les provinces maritimes durant l'époque critique de l'Union : — il avait, pour rester chez lui, toutes les raisons que peuvent donner les affections, le comfort, la considération, la tranquillité et le bonheur domestique.

Mais le même sentiment qui, vingt ans auparavant, l'avait amené à résister aux sollicitations qui lui étaient faites de rester en Ecosse quand le devoir le rappelait au Nouveau-Monde, ce même sentiment de ce qu'il devait à son église et à la patrie provoqua l'héroïque abnégation dont il fit preuve quand il accepta la tâche colossale de relever l'université Queen's des difficultés qui menaçaient son existence et de rétablir cette institution sur des bases durables et dans des conditions qui répondraient à l'œuvre qu'elle avait à accomplir. Le fait que Queen's était automone, — ce qui est la plus forte garantie de succès d'une université, — le décida. A la tête d'une telle institution, il serait indépendant des considérations de secte ou de parti.

Il se mit à la tâche avec cette énergie qui le caractérise ; et, au moyen de sa puissante éloquence, il fit comprendre aux citoyens de Kingston que charité bien ordonnée cojnmoice par soi-même^ leur promettant, s'ils lui fournissaient un local convenable, d'obtenir au

dehors des dons considérables. La situation fut comprise et les Kingstoniens répondirent avec ensemble. De larges terrains furent donnés, des édifices y furent promptement érigés, et alors commença la campagne dans le Dominion. Avec un zélé infatigable, le Principal traversa le pays, et il plaida si bien la cause de son université, qu'il obtint un succès considérable, comme le démontrent éloquemment les chiffres suivants :

Année:

modestement encore un demi-million. Grâce à son jugement étonnant et à sa persévérance, les branches de l'anglais, des classiques, des mathématiques et de la philosophie sont à peu près organisées. Les langues modernes et l'histoire naturelle demandent un enseignement plus efficace et plus complet ; mais il n'y a pas à douter qu'elles l'auront avant longtemps.

Quel qu'ait été le succès fmancier de l'œuvre accomplie par le Principal Grant, dans un temps où l'on est trop porté à prôner surtout les entreprises payantes, ce serait être injuste à son égard que d'oublier le succès qui en a couronné la partie morale et intellectuelle. Comme Me:ie Machar l'a dit dans une élégante et sympathique esquisse de notre sujet, publiée dans le IVeek de Toronto, il y a quelques années, — esquisse que nous apprécions hautement : — " Les dons financiers obtenus par le Dr. Grant ont moins contribué au progrès de l'université que le souffle qu'il a donné à la carrière universitaire par sa débordante activité et son enthousiasme, souffle qui s'est communiqué

Etudiants:

Revenu:

Capital:

1 Grant n'est

pas satifait de

cela. Il demande

à la fois aux professeurs et aux étudiants." Comme on l'a vu plus haut, le nombre des étudiants a augmenté considérablement ; et ces derniers ne peuvent manquer de partager les hautes visées et les ambitions de leur directeur. Il a pour règle de traiter ses élèves comme des hommes, et non comme des enfants. Il veut être leur conseiller, et non leur maître ; et, avec cela, il n'y a pas besoin d'autre système disciplinaire.

Les devoirs qui se rattachent à la direction d'une université sont onéreuxet très absorbants. Pourtant le Dr. Grant a, depuis sa nomination, occupé la chaire de théologie, et ses élèves sont très assidus à ses cours. De cette branche d'études, si peu attrayante au premier abord, il a fait un cours d'un intérêt profond par la libéralité de ses idées, la chaleur de ses sympathies et la forme élégante qu'il donne à son enseignement. Il continue, de plus, sa prédication, et on l'entend souvent, à Kingston et ailleurs, interpréter la Bible avec cette sincérité inaltérable et ce sens pratique qui survient aux versions contradictoires des différentes sectes.

En deux occasions, il assuma, sur la question universitaire, une position qui témoigne hautement de son esprit de progrès. Quand les jeunes filles demandèrent qu'on les admît aux cours de l'université QiLecns sur le même pied que les jeunes gens, il se rendit à leur prière, non parce qu'il s'intéressait spécialement à l'éducation supérieure des femmes, mais parce qu'il croit que les grandes institutions enseignantes doivent répondre aux besoins de tous également, sans considération de sexe, et ne doivent pas être ouvertes seulement à une classe en particulier. Il n'aurait pas chercher à inaugurer ce mouvement lui-même ; mais, du moment qu'on vint lui dire : " Nous, les femmes, voulons recevoir la même éducation que nos frères et travailler à l'acquérir," il n'a eu que des paroles de bienvenue et d'encouragement pour elles.

Lorsqu'il fut question de la fédération universitaire, c'est-à-dire d'une entente pour l'affiliation de toutes les universités d'Ontario, entente par laquelle chacune d'elles se transportait à Toronto et se départissait de son droit de conférer les degrés pour le cédera un comité central qui aurait son siège dans cette ville, le Dr. Grant s'opposa énergiquement à ce mouvement. La province d'Ontario était, d'ailleurs, trop grande, à son avis, pour n'avoir qu'une seule université. Comme on pouvait s'y attendre d'un gradué d'une université écos-

saise, il soutint que l'individualité historique de Qiœen's était un facteur important pour l'expansion et l'influence de ses compatriotes. Il connaissait la valeur de cette grande richesse des traditions, qui ne s'acquièrent que par une longue et individuelle existence, et on ne put le convaincre que, dans une centralisation, où tout cela se perdrait, il y aurait compensation pour un tel sacrifice. Il fit aussi remarquer que, s'il n'y avait plus qu'une université, tout le patronage universitaire dans Ontario serait laissé à un seul homme, qui serait sous le contrôle d'un parti politique, et il refusa d'abdiquer l'autonomie de Queens pour un tel état de choses. Aussi sa réponse aux partisans de la fédération fut-elle un éloquent plaidoyer en faveur de son université, et l'appui cordial qu'il reçut nous assure que son attitude restera la même sur ce point dans l'avenir.

A lire ce qui précède, on pourrait croire que la carrière du Principal Grant, depuis 1877, s'est bornée à ce qui touche à la grande œuvre de sa vie. Recteur, professeur, prédicateur, administrateur, financier, cela parait déjà trop pour un seul homme, et l'on ne s'attend guère à le voir se lancer dans une autre sphère de pensée et d'action. Et pourtant, il trouve encore le moyen de s'intéresser activement aux affaires publiques. Il se tient au courant des grandes questions du jour ; il forme ses opinions et ne les garde pas pour lui quand il croit utile de les faire connaître. Le fait est qu'il est une des voix les plus autorisées et les mieux écoutées du pays aujourd'hui. Il repousse l'idée que le prédicateur n'a pas sa place dans la politique. Que ce dernier se tienne en dehors des partis, mais que sa voix se fasse entendre quand des questions vitales, grosses de conséquences pour le présent et l'avenir de la nation, sont ouvertes à la discussion publique: voilà le droit qu'il réclame. Et il a le courage de ses convictions ; l'intérêt qu'il prend aux questions publiques et la bonne volonté qu'il met à les discuter en toute occasion convenable le prouvent amplement.

Que de fois nous avons été remués par des discours tombés de ses lèvres ! Quel retentissement dans la presse, dans les cercles politiques et dans l'intimité n'ont-ils pas produit ? Qu'on l'approuve ou non, quand il parle de la tribune politique, c'est avec la même franche libéralité et la même sincérité qui distinguent sa prédication de la chaire. Il n'hésite jamais à dénoncer le mal, dans les hautes sphères comme ailleurs. Contrairement au sénateur Ingall, il veut que le

Dccalogue et la Golden Rule aient place partout. Il abhorre cette définition de la vie publique : "Tout est bien pourvu qu'on arrive." Il est toujours du côté d'une politique larg-e et généreuse, à l'encontre d'une politique d'expédients, et il porte ses regards vers un idéal élevé plutôt que vers des succès matériels. Par-dessus tout, il est loyal et patriote.

Il a foi dans l'avenir de son pays, pourvu que ses compatriotes fassent leur devoir de bons citoyens. ** Le devoir," dit-il, "nous commande d'être fidèles à nos traditions ! Le devoir nous commande aussi d'être loyaux envers notie pays. Pour tous, la patrie doit avoir la première place dans nos cœurs. Oh ! inspirons-nous de ce souffle patriotique qui a animé pendant des siècles le cœur des fils de l'Ecosse et que respire la fervente prière : Dieu sauve T Irlande , que ne manquent jamais de répéter le plus humble paysan ou la plus modeste servante irlandaise fixés loin des rivages de la verte Erin. Chaque province est superbe à voir; ses fils et ses filles sont fiers de leur sol natal. Pourquoi, pris dans l'ensemble, tout cela n'inspirerait-il pas des sentiments de loyauté aux âmes les moins susceptibles à la voix du patriotisme?

"Je me suis assis sur les bancs de charbon dans les mines de Pictou ; j'ai parcouru les vallons du Cap Breton ; j'ai erré autour du cap Nord et traversé une centaine de milles, sous les pommiers en fleurs, dans les vallées de Cornwallis et d'Annapolis ; j'ai vu les montagnes dj l'ouest dans toute leur gloire et me suis engagé dans des défilés où les grand cèdres et les pins touff"us de la côte du Pacifique cachent le soleil et le ciel en plein jour ; et je puis dire que, sur cette distance de quatre mille milles, se trouve tout ce que l'homme peut désirer, avec la promesse d'un avenir prospère. Si nous ne pouvons pas faire un grand pays avec de tels éléments, c'est parce que nous ne sommes pas dignes d'y réussir ; et, si cela arrive, soyons sûrs que nous serons punis par où nous aurons péché."

En octobre dernier, le Principal Grant donna, devantleCYz/^ 7iatio?ial de Toronto, sous le titre : Le Canada, sa position, ses aspirations, ses destinées, une conférence qui, du coup, prit place parmi les plus remarquables déclarations publiques faites dans l'histoire du Dominion. Il y manifesta son grand talent d'orateur politique ; et, pour en donner une idée sans aff"aiblir ni changer le sens de ses paroles, il faut citer un peu au long. Parlant de la question de notre fin suprême comme nation, il dit :

'*En étudiant la situation du Canada, ma première question est celle-ci : y a-t-il un terrain sur lequel les hommes d'idées et de vues différentes consentiraient à se rencontrer? Que nous brisions le lien colonial pour déclarer notre indépendance, ou que nous le maintenions en évoluant graduellement vers un état de relations et d'union plus intimes avec l'Empire, en gardant nos privilèges et nos responsabilités constitutionelles, il est, dans les deux cas, d'une importance majeure que le Canada soit fort et uni. Peu importe à laquelle de ces deux destinées nous donnions nos préférences, soyo7is Canadiens avant totd! Voilà ua programme que tous nous pouvons endosser avec honneur. L'homme qui voudrait provoquer un changement immédiat et affranchir la nation en brisant la confédération pour nous soumettre à un autre pouvoir ne pourrait pas, naturellement, adhérer à ce programme. Mais il est inutile de dire que de tels hommes n'existent pas au Canada,

"Je pourrais ajouter ici mon opinion sur la différence qu'il y a entre les fédérationistes impériaux et les sécessionistes. La politique des premiers tend à continuer nos traditions historiques et promet le développement paisible de notre pays; la politique des derniers veut dire une révolution, d'abord, puis la faiblesse inévitable qui en serait l'éternelle conséquence. Les hommes mûrs savent qu'on ne joue pas avec les révolutions et que l'affaiblissement national est frère de l'humiliation nationale."

La prédilection du Dr. Grant pour la Fédération Impériale se révèle dans les lignes qui précèdent. Voici maintenant, dans son franc parler, si brusque, mais si expressif quand il s'emporte, comment il apprécie l'annexioniste :

" L'annexioniste abandonne, d'abord, le nom du Canada, avec tout ce qui s'y rattache, — son histoire, sa constitution, ses luttes du passé, son existence actuelle, ses espérances, ses aspirations, — comme des choses absolument sans valeur. Il est vrai que, pour certaines gens, comme pour le bétail, ces choses ne comptent pas."

Après avoir parlé de l'agitation anti-jésuitique et de tout le malaise qu'elle avait provoquée, il fait un appel éloquent pour qu'on comprenne plus intelligemment la charité chrétienne et la tolérance qu'on se doit les uns aux autres:

*' Dans nos divergences, nous devons prier avec l'espoir que le chef de l'Iîlglise parviendra à réconcilier les deux grandes familles de

la chrétienté, qui, pendant si longtemps, se sont rencontrées face à face sur des champs ennemis, et à les réunir dans une même foi et dans une même Eglise plus puissante qu'aucune autre existant de nos jours. En attendant, la paix doit régner entre elles, comme elle s'impose à tout patriote et à tout chrétien. Dans le passé, bien que l'entente n'ait pas été aussi parfaite qu'il était désirable, il y a eu, cependant, un sentiment général de modération qui donne à espérer pour l'avenir. Les progrès matériels de la civilisation et le levain des idées modernes feront le reste. Celui qui croit n'a pas besoin de se hâter.

" La province de Québec ne peut pas rester permanemment étrangère, entre les provinces maritimes d'un côté, et Ontario de l'autre, puisque nous appartenons tous à la même organisation politique. Et la cause de son isolement passé ne doit pas être imputée à la race française seulement : nous avons été aussi ignorants des grandes, qualités de Vhahitant que lui était indifférent à tout ce qui nous concernait. Combien de bonnes choses ils ont là-bas, que nous ne connaissons pas encore ! Comme peuple, nous les ignorons presque complètement. Il faudrait quelqu'un pour nous les révéler, comme Charles Egbert Craddock s'est fait l'interprète des populations des montagnes du Tennessee, comme George Cable a décrit la vie des créoles de la Louisiane, comme Rudyard Kipling a peint les mœursde l'empire anglo-indien, et Tolstoï et ses frères romanciers le paysan slave et la société russe. Quiconque a remonté le cours du Saint- Laurent en plein jour doit avoir gardé l'impression qu'il y a, juste au centre du Dominion, une civilisation chrétienne, d'un type différent de la nôtre, mais supérieure à bien des points de vue."

Commentant ce passage, M. L.-H. Taché, le directeur de cette galerie, a écrit, en marge, l'appréciation suivante: ''Voilà comment le Principal Grant prêche la tolérance envers une province dont la coopération est aussi nécessaire à la vie du Dominion que l'air est nécessaire aux poumons. La seconde en population, mais la première en traditions historiques, la province de Québec occupe une situation géographique supérieure à celle des autres. Sa population est paisible, soumise aux lois, tolérante et cultivée. Ses hommes publics soutiennent avantageusement la comparaison avec ceux des autres provinces, et elle a produit des orateurs qui sont des maîtres en éloquence dans la langue anglaise comme dans leur langue maternelle. Presque tous ses hommes politiques parlent couramment l'anglais

La race française professe un attachement inaltérable pour les institutions britanniques et elle a donné, à diverses reprises, des preuves non équivoques de sa fidélité à la couronne ang"laise. Quelles peuvent alors être les causes de divergence entre elle et les autres provinces? Il n'y en a pas, en dehors de l'ignorance dans laquelle trop de Canadiens s'obstinent à l'endroit des provinces sœurs de celle où ils vivent. C'est ce qu'a si bien compris le Principal Grant, et il s'est donné la mission de faire connaître dans Ontario les autres parties de la Confédération. C'est une mission toute de patriotisme éclairé, et le pays ne peut que grandir et prospérer tant qu'il possédera des hommes comme celui-là. Dans un moment de crise, il suffit parfois d'un cri d'alarme, jeté par une voix aussi autorisée et aussi sympathique, pour ramener le calme dans les esprits."

Ceci nous amène à dire ce que pense le Dr. Grant du soin que le peuple doit apporter dans le choix de ses représentants et de la manière dont nous devons envisager l'idée de nos progrès futurs:

"Je suis fier de la représentation actuelle aux Communes. C'est la meilleure que nous ayons encore eue, parce qu'elle est la plus indépendante. Mais nous pouvons l'améliorer, et il faut y songer dès maintenant. Il n'est jamais trop tôt pour se préparer aux devoirs puplics qui nous incombent à chaque élection. Il est, sans doute, difficile de trouver V homme de la circofistance ; mais ces hommes existent. En les cherchant, il faut oublier le vieux diction : One volunteer ïs iwrth two pressed 7?ien, et exercer une pression pour amener sur les rangs ceux-là qui se dérobent trop souvent à leur devoir de citoyens. C'est encore plus difficile de décider les comtés à choisir l'homme qu'il leur faut ; mais le jour viendra bientôt, où l'on ira chercher ces hommes chez eux, au lieu de les forcer à solliciter un mandat qu'on devrait les supplier d'accepter; et cela arrivera quand la loi obligera chaque électeur à aller au poil sous peine de perdre son droit de vote. Voilà la punition que l'on devrait infliger à ceux qui négligent l'accomplissement de ce devoir.

**Quel orgueil chacun doit éprouver à mettre la main à la construction de l'édifice national, et quelle forte position le Canada occupe pour devenir un grand pays ! Je ne parle pas de la grandeur du territoire, ni du nombre de la population, ni de la richesse matérielle. Ce sont là des questions d'importance secondaire. C'est folie de parler du Canada comme ayant plus de territoire que les Etats-Unis,

si l'on veut faire croire qu'il possède la même quantité illimitée de ressources naturelles. En parlant ainsi, on ajoute : si l'on en excepte l'Alaska, — comme si l'Alaska n'appartenait pas à la république voisine et comme s'il ne valait pas un million ou deux de milles carrés de nos territoires de glaces, entre le pôle nord et le Labrador.

*' Le Canada n'aura probablement jamais plus du dixième de la population des Etats-Unis ; mais cinq millions, aug-mentant graduellement jusqu'à dix millions durant la vie de quelques-uns de nous, suffisent à notre ambition et à faire une nation. C'est autant que l'Angleterre possédait aux grands jours d'Elizabeth ; plus qu'Athènes n'avait quand, pendant deux mille ans, elle réunissait aux pieds de ses hommes d'Etat, des ses poètes, de ses philosophes, de ses historiens, de ses mathématiciens, de ses savants, de ses artistes et de ses professeurs, les étudiants du monde entier; beaucoup plus que la Judée à l'âge d'or de cette littérature prophétique qu'elle nous a transmise et qui est restée, dans une large mesure, notre guide et notre inspiratrice dans les voies de la justice; plus que Rome à l'époque de sa gloire, — non pas quand, à l'est et à l'ouest, les peuples étaient ses vassaux et que les empereurs Constantin et Théodose le Grand régnaient sur le monde, mais lorsque, vaincue à Trébie, à Thrasimène et à Cannes, ses champs dévastés, ses légions dipersées, ses soldats tués ou prisonniers, ayant dans ses murs à peine assez d'hommes pour former une légion, elle se concentrait chez elle, fermait ses portes, défendait aux mères et aux épouses de payer la rançon de leurs fils et de leurs maris, et refusait de traiter avec l'ennemi tant qu'Annibal resterait en Italie. Oh! Dieu veuille que nous ayons ces fières notions de dignité nationale et ces vertus d'Etat qui font la force des peuples."

Et, après avoir étudié la question des relations du Canada avec les Etats-Unis, le Principal Grant conclut sa conférence par cette remarquable péroraison :

" Mais, quoique nous puissions différer quant aux détails, soyons d'accord sur les principes fondamentimx. Il y a des questions d'unj importance indiscutablement plus grande que celle de la quantité de nos importations et de nos exportations et que tout ce qu'on peut établir par les chiffres ou des statistiques couleur de rose. Une nation vit, et elle vit dans l'histoire, par ce qu'est sa population. Ceux qui ont fondé le Canada ont bien peu pensé aux questions de tarifs

douaniers. C'étaient des hommes vivant modestement, que les privations ne décourageaint pas. Nous leur devons tout ce que nous avons, et le plus fermement nous maintiendrons les traditions qu'ils nous ont léguées et le plus nous nous rapprocherons de leur rude existence, de leur foi robuste, de leur ardent patriotisme, le mieux ce sera pour nous.

" L'heure présente est chargée de dangers. Il nous faut des hommes forts, des hommes sincères, et nous sommes dignes d'en avoir. Prenons conseil du devoir, et n'ayons pas peur des conséquences ! On nous menacera pour nous effrayer, on nous tentera pour nous entraîner en dehors des sentiers de l'honneur. Contre tout cela, soyons fermes. Evoquons le souvenir de nos pères, dont les traditions nous ont éclairé comme une colonne de feu, quand la nuit était noire. Oh ! oui, nous sommes de bonne race. Nos pères, qui ont émigré au Nouveau-Monde, étaient forts contre la souffrance. Ils espéraient fonder dans les forêts de l'ouest un état où il y aurait justice pour tous, récompense pour le travail et refuge pour la liberté ; liberté contre la misère, liberté contre les chaînes du despotisme ; confiance et droiture de l'homme, prenant sa source dans la confiance en Dieu. Ils savaient qu'il n'y a pas de plus sûres fondations, de plus solides liens d'union dans l'organisation sociale. Ils travaillaient et priaient pour leur nouvelle patrie. Ils étaient pauvres, et pourtant ils enrichirent tous ceux qui se joignirent à eux. Quelques-uns sont encore parmi nous, car le Canada est à son enfance. Que la connaissance de CCS hommes qui ont fondé la patrie sanctifie nos aspirations et nous donne foi dans l'avenir. Ne désespérons jamais ! "

C'est par de tels appels à ce qu'il y a de plus noble et de meilleur en nous, que le Principal Grant exerce une influence que ne surpasse celle d'aucun de ses contemporains. Il est un apôtre enthousiaste de la Fédération Impériale, qu'il regarde comme la solution logique des difffcultés qui paraissent assombrir l'avenir du Canada et de l'empire britannique. Il y a trois ans, sa santé lui commanda de prendre un repos prolongé. Il partit pour un voyage d'un an à travers les colonies anglaises, qui font une ceinture au globe, et il revint parfaitement guéri et plus enthousiaste que jamais de la Fédération Impériale. Il trouva les colonies sud-africaines et celles des îles qui forment le continent australien prêtes a se donner les avantages politiques que les provinces anglaises de TAmérique du Nord se sont

94 LES HOMMES DU JOl'R

donnés en 1867. Si la confédération était bonne pour une partie de l'empire, ne doit-elle pas l'être pour le tout ? Aussi, depuis son retour, il a mis sa parole et sa plume au service actif de cette politique dont il est aujourd'hui le chef reconnu au Canada. Si jamais ce vaste et grandiose projet se réalise, le nom du Principal Grant sera intimement lié à son histoire, du moins pour ce qui concerne notre pays.

La vie du Principal Grant a été trop absorbée par ses multiples devoirs pour lui permettre de consacrer beaucoup de son temps à la littérature, et il est à craindre qu'il ne puisse laisser derrière lui des œuvres qui témoigneraient de sa grande habileté littéraire. Son seul livre, From océan to océan, est une description graphique et un récit très intéressant et très instructif de l'expédition d'ingénieurs, conduite par M. Sandford Fleming, qui a fixé le tracé préliminaire du chemin de fer du Pacifique. Quoiqu'évidemment écrit à la hâte, ce récit est bien fait et donne des détails que nul autre ouvrage ne peut faire connaître. En dehors de cela, il a dirigé la rédaction du Canada Picturesque, une superbe publication illustrée, et il a collaboré à la rédaction du Century, du la Contemporary Revie^v et de Good Words, par des articles sur des questions relatives au Canada, dans lesquels il a donné la note d'un écrivain vigoureux et élégant.

Sa résidence, a Kingston, occupe un endroit plein de soleil sur le penchant d'un plateau, tout à côté de l'université. Quelques années avant de quitter Halifax, il avait épousé la fille aînée de feu William Lawson, l'un des princes du commerce dans cette ville, et il a un fils à qui il consacre tous les loisirs que ses occupations lui accordent. Encore dans la force de l'âge, et à l'apogée de sa réputation, nous ne pouvons terminer cette biographie sans exprimer le souhait et l'espoir que la Providence lui réserve encore de nombreuses années d'activité, .de bienfaisance et de bonheur.

J. MACDONALD OXLEY.

Ottawa, 15 mars, 1891.

[Traduction de Louis-H. Taché.]

SIR CHARLES TUPPER, Bakt.

Les Hommes du Jour. 7eme Série.

Hardiesse de conception, force de volonté, persévérance dans l'exécution, voilà ce qui distingue Sir Charles Tupper, le haut-commissaire du Canada en Angleterre. Cet homme est une puissance, et, à qui le connaît, il donne l'impression d'une de ces charrues k neige qui ouvrent la voie sur nos chemins de fer canadiens à travers les amoncellements dont la poudrerie les couvre en hiver.

En effet. Sir Charles n'entreprend rien sans y mettre toute son énergie, et, comme la charrue qui parvient à rendre la voie libre par des assauts répétés, il n'accepte aucun échec comme décisif et il revient à la charge jusqu'à ce qu'il ait forcé la victoire à lui sourire. Aussi aurait-il pu, avec à-propos, renverser la devise de sa famille : *' L'espoir est ma force," et inscrire sur son blason : "La force est mon espoir."

L'apparence extérieure de Sir Charles donne l'idée de sa puissance intellectuelle et est en harmonie avec elle. Sa taille est un peu audessus de la moyenne. Sans être obèse, il est solidement bâti ; sur ses épaules larges et fortes, la tête est bien placée, avec une légère inclination en avant, comme s'il frayait son chemin à travers quelque chose de plus substantiel que l'air invisible. " Assurément," se diton en voyant cette carrure si caractéristique d'une force extraordinaire et dont chaque ligne indique décision et détermination, *' cet homme doit être un rude adversaire à rencontrer sur le forum ou dans l'arène."

Dans un temps où la question d'atavisme a tant d'à-propos, il est curieux de constater que Sir Charles peut retracer ses ancêtres jusqu'à l'époque de la Réforme, où sa famille fut une de celles qui en adoptèrent hardiment les principes, acte qui impliquait alors la persécution. Pour échapper aux conséquences inévitables de leur hardiesse, deux frères Tupper furent forcés de s'enfuir de Hesse-Cassel,

vers 1522. L'un d'eux s'établit en Hollande, où ses descendants prospèrent encore de nos jours. L'autre traversa en Angleterre, et fixa ses pénates dans le beau comté de Kent. De lui naquit Thomas Tupper, qui, ayant hérité de l'esprit d'entreprise de ses pères et confiant dans la bonne fortune, émigra en Amérique, où il devint l'un des fondateurs de la ville de Sandwich, dans le Massachusetts.

Son fils, qui portait aussi le nom de Thomas, fut assez heureux pour obtenir la main de la fille du gouverneur Mayheu.

Un de ses descendants se transporta dans la province encore plus jeune de la Nouvelle-Ecosse, vers 1760, et se fixa dans Cornwallis. De lui sortit une famille de dix fils et quatre filles, l'un des plus jeunes fils devenant plus tard le révérend Charles Tupper, un linguiste et un critique biblique distingué, dont le fils aîné fait le sujet de ce travail.

Sir Charles naquit à Amherst, dans le comté de Cumberland, le 2t. juillet, 182 1, et fit ses premières classes à l'académie Horton, alors considérée comme l'une des principales maisons deducation de la province. Choisissant plus tard la médecine comme profession, il se rendit à Edinburgh pour y suivre les cours ; et, en 1843, ^^ ^" revint avec le titre de M. D. de l'université et un diplôme de licencié du collège royal des chirurgiens.

Il se fixa comme médecin dans sa ville natale, et, en peu d'années, obtint une clientèle qui n'était pas limitée aux bornes de son comté. S'il avait alors des ambitions pour l'avenir, il ne permit pas qu'elles le détournassent de ses devoirs professionnels. Il consacra à sa clientèle tous ses instants, mit tout son cœur dans l'étude plus approfondie et la pratique assidue de la médecine ; et, en montrant alors plus de dévouement à ses malades que d'ambition de faire fortune, il établit les bases de cette popularité persistante et sans rivale qui lui a valu, depuis, d'être élu quatorze fois, sans un seul échec, comme représentant du comté de Cumberland à la députation provinciale ou fédérale, exemple presque sans pareil dans l'histoire des institutions parlementaires.

L'année 1855 marque l'entrée de Sir Charles Tupper dans la politique. Une élection pour la législature de la Nouvelle-Ecosse allait avoir lieu. Joseph Howe, l'un des hommes les plus brillants que les provinces maritimes aient produits, alors chef du parti libéral, était sur les rangs dans le comté de Cumberland. Malgré les multi-

pies exigences de sa profession, le Dr. Tupper avait trouvé moyen de s'intéresser aux affaire^ publiques et de donner une idée de l'étoffe dont il était fait Ses sympathies étaient pour les conservateurs ; mais ses vues étaient tellement progressives, et son programme, si hardi, que le parti conservateur dut modifier son nom pour les rencontrer. M. Howe était un rude jouteur et n'était pas facile k vaincre. Parmi les conservateurs, on savait qu'il n'y avait qu'un adversaire possible contre lui : le Dr. Tupper. Aussi lui demanda-t-on d'accepter la nomination comme l'un des candidats dans cette élection. Cette offre était flatteuse, sans doute, mais n'était guère séduisante. Entrer en lice avec un aussi formidable adversaire que M. Howe, c'était entreprendre une lutte de géant, d'abord, sans compter l'incertitude du résultat, la clientèle qui se disperse et, même après le succès, l'intérêt professionnel compromis au bénéfice de la politique.

Néanmoins, il donna son consentement, quoiqu'un peu à contrecœur, et, une fois dans la lutte, il se jeta de l'avant avec toute l'énergie de sa forte nature. Il était encore novice dans l'art de parler en public ; mais, dans ce combat contre le plus éloquent et le plus sympathique orateur de la province, il ne faiblit pas un moment ; et, lorsque le scrutin fut dépouillé, l'on constata qu'il avait remporté un triomphe éclatant, autant peut-être à sa propre surprise qu'à la joie de ses amis et au désappointement de ses adversaires.

Un incident significatif, à ce propos. Quand M. Howe retourna à Halifax et qu'on lui demanda son opinion sur le jeune médecin qui venait de lui infliger cette défaite, il répondit, avec cette franchise et cet empressement à rendre justice même à un adversaire victorieux, qui n'étaient pas les moindres de ses nobles qualités : " Vous verrez bientôt que j'ai été défait par le leader du parti conservateur." Cette prédiction ne fut pas longue à se réaliser. Malgré l'élection du Dr. Tupper, le parti conservateur avait été écrasé. Dans une chambre de cinquante-deux députés, les conservateurs en comptaient seulement seize. Au premier caucus tenu à Halifax, le jeune député de Cumberland fut appelé à donner son opinion sur les causes de ce désastre. Bien que le dernier arrivé, le Dr. Tupper avait le courage de ses opinions, et il indiqua immédiatement les questions sur lesquelles il croyait que son parti se trouvait du mauvais côté, et qui lui seraient toujours fatales.

Le programme conservateur d'alors aliénait au parti le support

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lOO LES HOMMES DU JOUR

des catholiques, et il fallait le remplacer par un autre, plus large et plus éclairé, qui permettrait à des hommes de croyances différentes de se rencontrer sur la même plate-forme. Le parti faisait aussi fausse route dans sa politique de chemins de fer, et la politique des libéraux était la bonne ; car tous ces grands travaux devaient être entrepris et exploités par le gouvernement, et non par des particuliers. Si le parti conservateur voulait arriver au pouvoir, il avait à faire une volte-face complète sur ces deux questions.

A la surprise de plusieurs, l'honorable M. Johnstone, alors leader de la gauche, ne se contenta pas de reconnaître l'opportunité de ces réformes, mais il ajouta qu'il était trop avancé dans la vie pour les entreprendre lui-même et que la meilleure chose à faire était de donner carte blanche au Dr. Tupper. Cette proposition fut acceptée ; et, depuis ce jour, bien qu'il n'eût pas encore pris son siège à la chambre, Sir Charles a été le chef indiscutable du parti conservateur dans la Nouvelle-Ecosse.

Un vigoureux plan de campagne, sur la base ci-dessus indiquée, fut immédiatement arrêté, puis exécuté avec tant de vigueur et d'habileté, qu'un an plus tard l'administration libérale était renversée et les conservateurs montaient au pouvoir avec une forte majorité.

Dans le nouveau cabinet, le Dr. Tupper occupa le portefeuille important de secrétaire provincial. Etant désormais lancé sur la mer agitée de la politique, il abandonna la pratique de sa profession et vint se fixer à Halifax, où il résida pendant de longues années.

Sans perdre de temps, la nouvelle administration se mit en mesure de remplir ses promesses. Une de ses premières réformes fut l'abolition du monopole sur le charbon. C'était alors un fait reconnu, qu'aucun propriétaire ne pouvait tirer une livre de charbon de ses propres terrains. Une société anglaise de Londres avait le privilège exclusif de miner et de vendre du charbon. En détruisant ce monopole, on accomplissait un acte de justice d'une valeur incalculable pour la province, car ce fut le point de départ de progrès considérables dans l'exploitation de ses grandes ressources minières et minérales.

Une autre réforme urgente était nécessaire dans la représentation des comtés. La division de la province présentait de curieuses anomalies : le petit comté de Hants, par exemple, envoyait cinq députés à la chambre, tandis que le grand comté du Cap-Breton n'en

SIR CHARLES TUPPER lOI

nommait que deux. Un acte fut passé pour redistribuer les sièges d'une manière plus équitable. Cet acte fut violemment attaqué alors, (le mot gerrymander n'existait pas encore), et fut, sans doute, la principale cause de la chute du gouvernement, l'année suivante. Toutefois, il est certain que c'était un acte impartial, car il est resté en force jusqu'à ce jour, sans modification.

De 1860 à 1863, le Dr. Tupper, tombé du pouvoir, exerça sa profession. Il ne se permit pas, cependant, de négliger la politique, et travailla si bien, qu'en 1863, aux élections générales, il balaya ses adversaires et remporta la victoire d'un bout de la province à l'autre. Et quand la chambre se réunit, il se trouva appuyé par quarante députés sur une chambre de cinquante-cinq, ce qui lui permettait d'exécuter tout sor. programme.

Les quatre années qui suivirent furent fécondes dans le sens d'une législation de réforme et de progrès : la création d'une cour d'équité, la loi du jury, l'établissement d'écoles libres et les subventions à cet effet, Tacte concernant les incapacités executives et législatives, qui fut la première loi interdisant le double mandat dans les provinces, l'abolition des portefeuilles de secrétaire des finances et de solliciteurgénéral, et l'acte réduisant le nombre des députés à l'assemblée législative, de cinquante-cinq, qui était beaucoup trop, à trente-huit, qui est tout-à-fait suffisant.

La question vitale de l'extension du chemin de fer ne fut pas négligée. A l'arrivée des conservateurs au pouvoir, en 1863, il n'y avait, dans la province, que neuf milles de voies ferrées. Lorsque, en 1867, Sir Charles quitta la sphère provinciale pour prendre une position élevée dans la politique de la confédération, le chemin de fer se prolongeait, d'un côté, jusqu'au Saint-Laurent, et l'on avait pourvu W son extension, de l'autre côté, jusqu'à la baie de Fundy.

Mais, tout importantes que fussent ces questions, elles devaient être toutes éclipsées par celle de l'union des provinces, union que Sir Charles a prêchée et soutenue avec un talent remarquable. Il y songeait depuis longtemps. Dès 1860, il donnait une conférence au Mechanics, de Saint-Jean, N.B., sur les conditions politiques de l'Amérique du Nord, indiquait les anomalies et les défauts de l'union des deux Canada, proposant comme unique remède une union fédérale. Dans son opinion, le temps d'une telle union n'était pas encore venu ; mais, pour y arriver, il était opportun d'unir les provinces

maritimes. Quatre ans plus tard, il proposait et faisait adopter une mesure autorisant l'envoi de délégués de la Nouvelle-Ecosse auprès des deux autres provinces. La conférence eut lieu à Charlottetown ; mais elle avait à peine commencé ses délibérations, qu'elle recevait de Sir John A. Macdonald la demande de les ajourner, pour permettre aux provinces du Haut et du Bas-Canada de s'associer avec elle pour discuter la question d'une union sur une plus grande échelle.

Cette demande fut bien reçue, et Sir John A. Macdonald, l'honorable Geo. Brown, Sir E. P. Taché, Sir Georges E. Cartier et Sir A. T. Galt se rendirent à Charlottetown et plaidèrent pour une union de toutes les provinces, au lieu de trois seulement. Les délégués s'en retournèrent presque convaincus, et le premier ministre de la Nouvelle-Ecosse comprit que cette union était plus près de s'accomplir qu'il ne l'avait cru en 1860.

Plus tard, une nouvelle conférence eut lieu k Québec, où elle réunit des délégués de toutes les provinces. Après un mois de délibération, on s'arrêta, pour la création du Dominion, à un projet qui est aujourd'hui pratiquement notre constitution. La révision finale de ce projet fut faite à une troisième conférence, tenue à Londres, et c'est alors qu'il fut adopté pour être soumis à l'approbation des diverses provinces.

Sir Charles prit une part active à toutes ces délibérations et contribua grandement à concilier les intérêts contradictoires qui étaient en jeu.

Il lui restait, cependant, la tâche la plus difficile à remplir, celle de faire accepter ce projet par sa province, qui était ouvertement hostile au changement proposé. Il eut à faire face à une coalition antifédérale, composée de membres influents des deux partis. La lutte fut longue, pénible, violente, amère. Les sentiments soulevés alors étaient si forts, que l'agitation ne s'est pas tout-à-fait éteinte après la lutte et qu'il reste encore aujourd'hui, dans la Nouvelle- Ecosse, des gens dont le credo politique est : guerre à la confédération. Mais le mot " échec " n'existait pas pour le chef conservateur, et, grâce à un travail héroïque et à l'éloquence de sa parole, les députés se rallièrent à sa politique les uns après les autres, jusqu'au jour où, en 1866, il eut la satisfaction suprême de faire adopter la mesure en question par un vote de deux contre un dans l'assemblée et dans le conseil législatifs.

Non-seulement Sir Charles convainquit les députés, mais il accomplit une chose presque inouïe. Il se gagna l'appui de l'honorable Joseph Howe, le gfrand chef libéral et son plus ardent adversaire dans la chambre pendant nombre d'années. Tous deux se rencontrèrent à Londres, où M. Howe avait été envoyé par le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse pour demander la nomination d'une commission royale chargée d'étudier le fonctionnement de la confédération et, s'il était possible, de la briser. Sir Charles, de son côté, représentait le gouvernement fédéral, qui l'avait envoyé pour combattre M. Howe.

Le résultat de leurs rencontres et de leurs longues discussions fut la conversion de M. Howe, qui comprit que sa mission devait fatalement échouer et que son devoir indiscutable était de déposer les armes, ou plutôt de vouer désormais son magnifique talent à l'œuvre de la confédération et aux intérêts de sa province.

Bien que Sir Charles tût désigné comme un des membres du cabinet, à Ottawa, dès sa formation, il crut devoir s'effacer successivement en faveur de Sir Edward Kenny et de l'honorable Joseph Howe, pour que l'administration fût, autant que possible, composée de représentants des diverses croyances et des différentes classes du nouveau Dominion. Ce ne fut que plus tard, en juin, 1870, qu'il accepta, dans le cabinet fédéral, le portefeuille de président du conseil privé, qu'il garda pendant deux ans. Il devint alors ministre du revenu de l'intérieur, position qu'il occupa jusqu'en février, 1873, époque à laquelle il fut nommé ministre des douanes. Il garda ce portefeuille jusqu'à la chute de l'administration, au mois de novembre suivant. Ces trois années offrirent un vaste champ à l'activité de Sir Charles, et plusieurs actes importants du parlement sont dus à son esprit d'initiative. Parmi ces actes, il faut citer celui des poids et mesures, si vivement combattu à son début, mais si hautement apprécie plus tard, et la loi prohibant l'importation et la vente des liqueurs dans les territoires du Nord-Ouest.

De toutes les mesures passées par ce parlement, la plus importante est, indiscutablement, celle qui concernait le chemin de fer du Pacifique, entreprise gigantesque, à laquelle aucun nom n'est plus intimement lié que celui de Sir Charles.

Dès l'abord, des difficultés considérables se présentèrent et furent la cause directe de la chute du gouvernement et de l'arrivée au pouvoir du parti libéral, sous la conduite de l'honorable Alexander

Mackenzie. Cet événement se produisit au mois de novembre, 1873. Sir Charles, simple député aux communes, se livra à la pratique de la médecine à Ottawa et à Toronto, trouvant le moyen, cependant, de prendre une part active à la politique, au parlement et dans les comtés. Les libéraux avaient une majorité écrasante; pourtant son courage et ses espérances n'en étaient pas moins ardents. Il était le critique financier de l'opposition et le leader pour tout ce qui avait trait aux questions concernant le chemin de fer du Pacifique ; et l'on sait avec quelle habileté il combattit le gouvernement du temps sur ces questions.

Ce fut vers cette époque que Sir John A. Macdonald conçut et traça le programme de sa nouvelle politique fiscale, appelée, depuis, la politique nationale, politique qui fut si bien plaidée auprès du peuple aux élections générales de 1878. Le parti libéral-conservateur revint au pouvoir avec une majorité presque aussi forte que celle du gouvernement libéral après 1873. Cette majorité, toutefois, n'était pas trop considérable pour permettre à la nouvelle administration d'exécuter son gigantesque programme de protection et de chemins de fer.

Sir Charles fut fait ministre des chemins de fer et assuma le fardeau de l'entreprise du Pacifique et les difficultés que comportait la politique des chemins de fer du gouvernement. L'idée première avait été de faire construire le Pacifique par une compagnie, que le gouvernement aurait subventionnée en terres et en argent; mais certaines parties du tracé étaient reconnues comme devant coûter si cher et devant rapporter si peu, que le gouvernement crut devoir en assumer la construction. Conséquemment, ce ne fut qu'en 1881 que Sir Charles put introduire et faire passer un acte incorporant une compagnie composée de capitalistes canadiens, anglais et européens, qui consentaient à se charger de la construction de cette grande voie, que l'on a appelée avec raison : "" Le cheniiii de la Reine de V Atlantiqtie an Pacifique.''

Deux autres mesures importantes ayant trait à ce chemin de fer, qui furent adoptées subséquemment, mais que nous pouvons mentionner ici, furent : d'abord, l'acte qui accordait à la compagnie un prêt de trente millions de dollars, qui lui permirent de mener à bonne fin ce travail gigantesque plusieurs années avant l'expiration du temps déterminé par le contrat ; et puis, les arrangements à la suite

desquels la compagnie échanoeait les droits de monopole que lui accordait la charte contre une garantie du gouvernement d'un intérêt de trois et demi pour cent, pendant cinquante ans, sur des obligations de quinze millions de dollars, cet intérêt devant être employé à des fins déterminées.

Comme nous l'avons déjà dit, le chemin de ter fut complété plusieurs années avant le temps fixé. Il a atteint une extension et une prospérité bien plus grandes que ne l'avaient rêvé ses promoteurs et ses propriétaires, et à personne plus qu'à Sir Charles Tupper ne revient tout l'honneur de cette entreprise.

L'acte du chemin de fer canadien du Pacifique, en 1879, ^^ celui des subsides aux chemins de fer, en 1883, n'attirèrent pas seuls son attention. Il facilita l'extension du système des voies ferrées en général, et la sollicitude qu'il apporta à la question du chemin de fer Intercolonial, qui unit les provinces maritimes au reste du Canada, convertit un déficit annuel de trois quarts de million dans les dépenses en un surplus, peu élevé, si l'on veut, mais qui n'en est pas moins plein de promesses pour l'avenir.

En 1883, il fut nommé haut-commissaire du Canada en Angleterre. Il remplit ses nouvelles fonctions, la première année, tout en gardant son siège au parlement ; mais, durant les quatre années suivantes, iJ se consacra tout entier aux intérêts de notre pays dans le vieux monde.

En 1885, il fut commissaire exécutif du Canada à l'exposition d'Anvers, puis, l'année suivante, à l'exposition coloniale et indienne de Londres. Sa Majesté le nomma aussi commissaire royal à cette dernière exposition. Dans ces deux occasions, mais plus particulièrement dans la seconde, il déploya une énergie, un zèle indomptables, pour sauvegarder les intérêts canadiens. Aussi, tel fut son succès, que l'on estima alors que le Canada avait eu la part du lion pour ce qui avait trait à l'installation des articles exposés, ainsi qu'aux avantages, toujours ardemment disputés, qui résultent d'une exposition de ce genre.

Un service considérable, rendu par Sir Charles pendant ces dernières années, a été de faire exempter les animaux canadiens de la prohibition imposée par le gouvernement impérial sur les animaux importés de l'étranger, prohibition dont l'objet était de mettre l'An- -gleterre à l'abri de cette maladie destructive, connue sous le nom de

pleuro-pneumonie, que le bétail des Etats-Unis contracte si facilement. Le commerce d'animaux vivants entre le Canada et la Grande- Bretagfne va toujours croissant en nombre et en valeur, et la défense de leur importation dans la mère-patrie serait une véritable calamité pour le Dominion. Le but du haut-commissaire a toujours été d'empêcher cette calamité, et on l'a vu, dans les occasions critiques, ne pas hésiter à entrer lui-même dans les parcs à bestiaux et à examiner les animaux soupçonnés d'infection, afin d'être en état, lorsque les soupçons n'étaient pas fondés, d'en donner la preuve la plus irréfutable.

En 1887, au moment d'une autre élection générale, Sir Charles, désireux de prendre sa part du combat, se démit de sa position de haut-commissaire et entra de nouveau dans le cabinet comme ministre des finances. Il prit une part très active à la campagne, dont le résultat fut le maintien au pouvoir, par une bonne majorité, de l'administration libérale-conservatrice. Il continua d'agir comme ministre des finances jusqu'en 1888, et, pendant le temps qu'il siégea sur le banc de la trésorerie, mit en vigueur l'acte des douanes, qui inaugurait une politique de protection et d'encouragement pour les manufactures de fer et d'acier. On lui doit encore des résolutions pour faire transférer au gouvernement certaines responsabilités encourues par les commissaires du havre de Montréal pour l'élargissement du chenal du Saint-Laurent, ainsi que des engagements contractés par les commissaires du havre de Québec au sujet du bassin de radoub et du havre de cette ville.

C'est encore lui qui, de retour à Londres, en 1888, lança et plaça sur le marché un emprunt de ;^4.ooo.ooo, à trois pour cent d'intérêt, premier emprunt colonial contracté k ce taux. Et cependant, en dépit du faible montant d'intérêt, le crédit du Canada était si ferme, que l'on reçut des offres pour douze millions sterling, et le prêt fut contracté au taux de;£^95,i pour cent.

Sa Majesté conféra à Sir Charles un honneur aussi grand que rare en le nommant, à la fin de l'année 1887, l'un de ses ministres plénipotentiaires à la conférence relative aux pêcheries qui se tint à Washington et qui, de bonne heure, l'année suivante, amena la signature d'un traité destiné à régler la dispute entre le Canada et les Etats-Unis au sujet des pêcheries sur l'Atlantique. De retour à Ottawa, Sir Charles proposa un bill pour la ratification du traité

par le parlement canadien; et ce fut pour reconnaître tout spécialement ce service, que la reine le créa baronnet, le 13 septembre de la même année.

Depuis mai, 1888, Sir Charles est resté haut-commissaire à Londres, trouvant dans l'exercice relativement facile de ses fonctions l'opportunité de rétablir sa santé, fortement ébranlée par ses travaux ardus et incessants pendant un si grand nombre d'années.

Après avoir esquissé à grandes lignes quelques-uns des traits de la vie publique de Sir Charles Tupper, il nous reste, pour achever son portrait, k dessiner certains détails propres à faire ressortir la physionomie remarquable de cet illustre homme d'Etat. La photographie que l'on voit en regard de cette notice biographique suffirait à nous donner une idée bien exacte de la personne de Sir Charles. Mais, pour la compléter, il nous semble à propos d'ajouter quelques traits de plume à l'ensemble de cette personnalité remarquable.

Doué de manières des plus agréables, il est d'un abord très facile et ne vous fait jamais sentir la distance qui vous peut séparer de lui. Que vous ayez affaire à lui officiellement ou personnellement, il vous accueille toujours de la façon la plus courtoise, ne laissant jamais voir que son visiteur puisse l'importuner. Non-seulement il vous écoute avec attention, mais encore il fait droit à votre demande, pourvu qu'elle soit raisonnable et fondée en justice : et l'on peut compter sur sa parole, quand une fois il l'a donnée. Sa mémoire des physionomies est extraordinaire, et jamais il n'oubliera ni une personnalité ni les faits qui s'y rattachent. Sociable à l'extrême, il sait apprécier les bonnes choses de la vie, quoiqu'il soit à peine nécessaire d'ajouter que sa carrière agitée lui a laissé bien peu de loisirs.

Il est aussi vif dans l'administration de son département qu'il est laborieux et épris du progrès. Il apporte la plus scrupuleuse attention à sa correspondance et ne laisse pas échapper le moindre détail des affaires qui lui sont soumises.

Comme orateur. Sir Charles brille au premier rang, sur les hiisf/n^s comme au parlement. Tous ses discours sont remarquables au point de vue pratique. Il ne recherche pas les périodes arrondies, les antithèses subtiles ni les finesses des rhéteurs. Ce qui caractérise son talent, c'est la vigueur de la parole, comme celle de la pensée. C'est un torrent qui s'élance de la cime d'un mont, abondant, imposant, irrésistible, balayant tout devant lui. Sur les hnsft'jigs, per-

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sonne ne lui est supérieur au Canada. Ses frères BLuoioses sont fiers de l'appeler le "cheval de bataille de Cumberland;" et cette désignation rend bien le fond de leur pensée. Arrive une élection générale, et il se jette au plus fort de la mêlée avec une force et une ardeur telles, que son adversaire doit faire des efforts héroïques pour lui résister. Il remplit de sa parole les salles d'assemblée, et, pendant des heures entières, il tient son auditoire sous le charme. Sa mémoire, qui est des plus heureuses, le dispense de se servir de notes prises à l'avance. Regardant ses auditeurs bien en face, il ne cesse de leur parler que lorsqu'il a bien rendu tout le fond de sa pensée. .

La manière dont il comprend et manie les questions de chiffres et de finances est remarquable. La chambre écoutait avec la plus grande attention sa critique des discours budgétaires, alors qu'il était dans l'opposition ; et ses exposés, comme ministre des finances, peuvent soutenir la comparaison avec ceux du très honorable M. Gladstone, au point de vue de leur lucidité et de leur intérêt.

La vie privée d'un homme dont tout le temps et les talents ont été consacrés au service des autres, soit dans l'exercice de sa profession, soit dans les fonctions publiques, laisse peu de chose à ajouter. Trais ans après avoir été admis à la pratique de la médecine, Sir Charles, alors le docteur Tupper, épousait France-Amélie, fille de Silas-Hibbert Morse, Ecr., d'Amherst, femme très intelligente et charmante.

Sir Charles a quatre enfants. L'aîné, James-Stewart, est un avocat distingué de Winnipeg, où il exerce avec M. Hugh Macdonald, le fils unique du premier ministre du Canada. Le second est l'honorable Charles-Hibbert Tupper, avocat, ministre de la marine et des pêcheries, qui s'est déjà acquis une très belle réputation comme orateur politique et administrateur de la chose publique. Le troisième fils, William-Johnson, avocat aussi, est l'associé de son frère aîné k Winnipeg. Sa seule fille, Emma, est l'épouse du major-général Cameron, de l'armée anglaise, commandant du collège militaire de Kingston, Ontario. Sir Charles a toujours été dans les plus cordiales relations avec ses enfants, aux succès desquels il s'intéresse d'une manière toute particulière et dont il est très fier.

En dehors des succès politiques, Sir Charles a reçu nombre de distinctions durant sa carrière publique. En 1862, il fut nommé gouverneur de l'université de Dalhousie par la législature de la Nouvelle- Ecosse. De 1867 à 1870, il fut président de l'association médicale

du Canada. En 1886, l'exposition coloniale de Londres lui offrit l'occasion de prouver son zèle, sa détermination et sa diplomatie au profit de son pays, et l'université de Cambridge lui conféra le degré de docteur en droit. Il est aussi docteur en droit civil au collège Acadia de la Nouvelle-Ecosse.

Les autorités ont, à différentes reprises, reconnu ses capacités et ses services. Nommé compagnon du Bain le 29 juin, il fut fait chevalier-commandeur de l'ordre de Saint-Michel-et-de-Saint-Georges le 24 mai, 1879, et grand-croix de ce dernier ordre le ler février, 1886; puis créé baronnet, par lettres-patentes datées du 13 septembre, 1888.

Il est difficile de prédire le rôle que Sir Charles sera appelé à jouer dans l'avenir. Pour le moment, il semble préférer l'honneur de sa position actuelle et l'existence agréable qui s'y rattache aux ennuis et aux lourdes responsabilités du pouvoir au Canada. Il est, d'ailleurs, remarquablement doué pour la diplomatie. Parfaitement au fait de l'histoire politique du Dominion, de sa position économique, de ses ressources et de son avenir, aussi bien que de tout le système administratif, il peut suivre de près la marche de la nation et faire servir son influence à promouvoir sa prospérité et ses progrès.

Avec cela, extrêmement affable, possédant une volonté de fer, alliée à un magnétisme personnel considérable, il mène généralement à bonne fin tout ce qu'il entreprend.

Bien qu'absent. Sir Charles reste le leader des provinces maritimes. Il est généralement admis qu'il sera, un jour ou l'autre, premier mmistre du Canada. Malgré son âge déjà avancé, il conserve une très grande force physique, et Sir John Macdonald n'a pas eu de lieutenant plus fidèle et avec qui il ait conservé des relations plus cordiales.

A tout événement, quel que soit le cours des choses, Sir Charles a assez fait pour que son nom soit à jamais inscrit dans l'histoire du Canada comme celui d'un de ses fils les plus intelligents, les plus habiles et les plus lo}'aux.

J. MACDONALD OXLEY.

Ottawa, 15 mai, 1891.

(Traduction de Louis-H. Taché.)

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Les Hommes du Jour. 8eme Série.

C'était en 1861. Le R. P. Larcher, professeur de rhétorique au collègue Sainte-Marie, de Montréal, avait préparé une g'rande séance publique à l'occasion de je ne sais plus quelle fête.

Au cours de cette séance, quatre élèves devaient successivement faire l'élog^e d'une arme de guerre, pendant qu'un cinquième était chargé de faire le résumé et de prononcer le jugement. Buteau Turcotte faisait valoir l'arme de la cavalerie, avec cette verve caustique et ce brio superbe, maintenant, hélas ! silencieux pour jamais. Charles DeLorimier, aujourd'hui juge de la cour supérieure, exaltait, avec les mouvements d'une grande éloquence, le mérite et l'importance de l'infanterie, tandis que Ferréol Dubreuil prouvait surabondamment, autant que je me le rappelle, l'excellence de l'artillerie. Quant à moi, quatrième, je démontrais, avec une égale clarté, que le génie est au-dessus de toutes les autres armes et que les mines, les escarpes et les contrescarpes sont des choses absolument indispensables. L'élève chargé de faire le résumé et de prononcer jugement, — grave et calme, assis sur un fauteuil de jug^e, — c'était Honoré Mercier.

Lorsque le dernier des quatre discours eut pris fin. Mercier se leva, s'avança lentement jusqu'au bord de la scène, — car nous étions sur une véritable scène, — et promena pendant quelques secondes ses regards sur l'auditoire. Ce n'était pas l'homme d'aujourd'hui, avec sa taille puissante annonçant la force et le calme de la maturité : il avait la même stature, mais la minceur de la jeunesse et cet air un peu embarrassé qui distingue tous les collégiens.

La position était assez difficile. DeLorimier, avec ses accents chauds et vibrants, avait créé une profonde impression. Se faire écouter après lui, et surtout après quatre longs discours, n'était pas une tâche ordinaire. Mercier le sentait parfaitement ; aussi ses

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premières paroles manquaient-elles d'assurance. Cependant, à peine eut-il prononcé quelques phrases, qu'on le vit reprendre possession de lui-même et prendre, en même temps, possession de son auditoire. D'une voix i>rave, lente, mais bien audible, il commença son résumé, clair, précis, mesuré, écartant ou tournant les obstacles, supprimant les hors-d'œuvre et s'attachant à l'idée maîtresse, qu'il savait toujours saisir. Peu à peu sa voix s'échauffait, — sans pourtant perdre trop de la g-ravité que la circonstance lui imposait; — le mot sonore, d'un timbre métallique, allait porter le trait dans tous les coins de la grande salle. Chacun écoutait, avec une surprise mêlée de plaisir, ce tout jeune homme qui s'affirmait déjà avec une réelle autorité et qui se dirigeait tranquillement, mais directement, vers son but, avec une sûreté de coup d'œil et une persistance de volonté peu ordinaires.

Je ne me rappelle plus quelle arme a finalement triomphé ; je crois même que nous avons eu tous quatre un peu gain de cause. Ce que je sais, c'est que, lorsque Mercier eut fini son résumé, il avait remporté un grand et légitime succès et laissait déjà entrevoir, pour Tavenir, une carrière distinguée.

Ceux qui l'ont suivi depuis cette époque savent comme il a largegement tenu cette promesse.

Honoré Mercier descend d'une famille française qui est venue s'établir dans le district de Montmagny, et dont une branche est allée se fixer dans le comté d'Iberville. Son père, J. B. E. Mercier, et sa mère, Marie-Catherine Laflamme, demeuraient à Saint-Athanase. C'est là qu'il est né, le 15 octobre, 1840.

Après avoir fait son cours d'études au collège des RR. PP. Jésuites, à Montréal, il entra au barreau et commença à exercer sa profession en 1865, à Saint-Hyacinthe.

Mais il avait déjà débuté, trois ans auparavant, dans le journalisme et rédigeait le Courrier de Saint-Hyacinthe^ qui défendait alors la politique de M. Sicotte, passé au parti de l'opposition. Cette courte notice ne permet pas d'entrer dans les détails de l'histoire politique de l'époque, à laquelle M. Mercier, tout jeune qu'il était, prit une part très active. Disons néanmoins que, dès 1864, au début de la discussion de la fédération des provinces, il combattit vigoureusement ce projet et dut même abandonner le Courrier^ dont la direction ne partageait pas sa manière de voir.

En 1866, la confédération paraissant devoir passer à l'état de fait accompli, nonobstant de nombreuses protestations, M. Mercier jugea toute discussion ultérieure parfaitement inutile ; il se décida à laisser faire l'épreuv^e du nouveau régime, et rentra au Courrier. Plus tard, cependant, les provinces maritimes ayant remis sur le tapis plusieurs questions qui avaient paru décidées finalement, le jeune polémiste, mécontent de la manière dont on voulait régler ces questions, quitta de nouveau son journal et se consacra presque exclusivement à l'exercice de sa profession.

A part le prestige que lui avaient donné ses vigoureuses polémiques, il s'était aussi fait connaître par un grand nombre de conférences et de discours qui furent très remarqués.

En 187 1, la question des écoles séparées du Nouveau-Brunsvvick, qui mettait en péril des droits précieux, le rappela dans l'arène. Il défendit vaillamment la minorité contre les attaques d'une majorité peu scrupuleuse et tenta alors, pour la première fois, de former un parti national ç\\.\\ devait permettre aux deux grandes fractions de la représentation bas-canadienne de se réunir et de combattre sur un terrain d'intérêt commun. Il fut un de ceux qui discutèrent avec le plus de vigueur et de succès, à la tribune et dans la presse, ces grandes questions, si importantes pour nos compatriotes des autres provinces.

En 1872, les électeurs de Rouville le nommèrent au parlement. A la première session, cette même question des écoles du Nouveau- Brunswick fut portée devant les chambres par l'honorable M. Costigan et souleva une longue discussion. Le jeune député prononça, sur ce sujet, un discours qui lui donna, du coup, une place marquante dans la chambre. On avait rarement entendu traiter une question avec cette largeur d'idées, avec cette tactique savante et cette logique pressée qui élucidaient tous les points, écartaient les obstacles et les arguments spécieux et groupaient enfin, comme en un faisceau, tous les plus puissants moyens à l'appui de sa thèse.

Lors du vote, le gouvernement fut défait par 35 \oix; mais le chef du cabinet. Sir John A. Macdonald, ne crut pas devoir donner sa démission.

Une nou\"elle session fut convoquée dans l'automne de la même année, et l'on sait que le ministère démissionna au sujet d'un incident survenu en rapport avec la question du chemin de fer du Pacifique.

Il6 LES HOMMES DU JOUR

L'honorable Alexander Mackenzie fut appelé à former une nouvelle administration.

M. Mercier continua, sur les /mshngs et âcins la presse, la campagne vigoureuse qu'il avait entreprise. Doué d'une activité qui ne le cède en rien à son multiple talent, il est toujours le premier au poste, partout où il y a une lutte à soutenir, et paie généreusement de sa personne pour défendre la cause qu'il a embrassée avec ardeur.

En 1874, les électeurs de Rouville le pressent vivement de se présenter de nouveau dans leur comté ; mais il s'efface, par un acte de patriotisme, en faveur de M. Cheval, afin de ne pas scinder le vote.

En 1878, il dispute le mandat du comté de Saint-Hyacinthe à M. Tellier, qui ne l'emporte que par 6 voix.

Au printemps de 1879, après la mort du regretté M. Bachand, membre du cabinet de Québec et trésorier de la province, le premier ministre, l'honorable M. Joly, se trouvait dans une position extrêmement dangereuse. Il perdait l'un de ses lieutenants les plus habiles, et, comme il n'avait qu'une voix de majorité dans l'assemblée, il fallait, de toute nécessité, trouver quelqu'un qui pût conserver le comté de Saint-Hyacinthe, rétablir la majorité, et surtout apporter le secours du prestige et du talent dans le combat terrible que se livraient les deux partis.

Les regards du premier ministre se tournèrent, tout d'abord, vers j\L Mercier, que l'on alla chercher au fond de sa retraite. Malgré son désir de ne plus rentrer dans la vie politique, il dut céder devant les nécessités du moment, et emporta le comté par une majorité de 304 voix. Il avait le portefeuille de solliciteur général.

Dès lors, il se remit au travail avec cette suprême activité qu'on lui connaît et prépara le programme de la session suivante, qui devait être si mouvementée.

C'est au cours de cette session, en 1879, qu'il traita la question constitutionnelle soulevée par l'intervention du gouvernement fédéral à propos de l'acte du lieutenant-gouverneur Letellier, qui avait renvoyé ses ministres le 2 mars, 1878.

Quel que soit le point de vue auquel on se place pour juger ce discours, il est impossible de ne pas admettre que c'est une des plus vigoureuses et des plus puissantes harangues qui aient jamais été prononcées dans l'enceinte de notre assemblée législative.

Mais le travail et le talent étaient ici impuissants k conjurer le

danger qui s'avançait ; et l'on sait comment le cabinet fut défait au mois d'octobre de cette même année.

En 1881, M. Mercier, fatigué des luttes qu'il avait soutenues et éprouvant, d'ailleurs, le besoin de consacrer tout son travail aux intérêts de sa famille, qu'il avait dû nécessairement négliger, vint s'établir à Montréal et annonça son intention bien arrêtée d'abandonner la politique pour se donner tout entier à sa profession. Mais il avait déjà fourni une carrière trop remarquable et trop utile à son pays pour que sa retraite fût aussi facilement acceptée.

Ses amis de toutes les parties de la province, surtout de la région de Montréal et de Saint-Hyacinthe, adversaires aussi bien que partisans, le pressèrent de revenir sur sa décision et firent tant d'instances, qu'à la fin il fut obligé de se rendre à leur désir. Le comté de Saint- Hyacinthe l'élut par acclamation.

C'est à cette époque qu'il y eut plusieurs pourparlers au sujet d'une coalition, d'abord avec M. Chapleau, ensuite avec M. Mousseau, dans le but de donner à la province une force et une impulsion nouvelles par la réunion de ses meilleurs éléments. Du reste, M. Mercier a toujours manifesté ce désir d'élargir les bases de la politique. Les partis, cependant, ne purent pas s'entendre sur les concessions qui devaient être faites de part et d'autre.

En 1883, M. Mercier est nommé chef de son parti pour la province. C'est ici que commence sa véritable carrière politique et qu'il va déployer sur un plus large théâtre, ou du moins dans des sphères plus variées, les puissantes qualités qui le distinguent ; c'est ici qu'il va affirmer son incontestable talent de meneur d'hommes et de grand capitaine. A la tête d'une phalange peu nombreuse, mais dévouée, il se multiplie et semble présent à la fois sur tous les points. Aucun sujet de discussion ne lui est étranger: finances, statistiques, instruction publique, agriculture et colonisation, bois et forêts, travaux publics, droit, questions constitutionnelles, commerce et industrie, il aborde tout et fait preuve de la plus vaste érudition, en même temps que d'une singulière puissance de parole. Son réquisitoire, lors du débat sur l'adresse en réponse au discours du trône, le 22 janvier, 1883, et ceux qu'il prononça dans des circonstances analogues, les années suivantes, offrent des passages d'un effet saisissant, qui donnent facilement une idée de la diversité et de l'étonnante fécondité de son talent.

llH LES HOM.MHS DV JOIK

je voudrais pouvoir citer ici quelques extraits de ces fortes harani^ues ; mais il serait impossible de le faire sans donner à cette bio^-raphie une certaine couleur politique, que je désire éviter par-dessus tout.

Lisez ég-alement ses discours sur la question des écoles du Nouveau-Brunswick, sur le soulèvement des Métis au Nord-Ouest, sur la question Riel, sur la restitution des biens des Jésuites, sur l'autonomie des provinces. Partout, c'est la même largeur d'idées, le même souffle puissant et soutenu, la même érudition qui embrasse le sujet dans son ensemble et le saisit à la fois dans tous ses détails.

Ecoutez-le, quand il traite la question des biens des Jésuites ; je prends au hasard :

" On a basé la prise de possession sur le droit de conquête. Par cette déclaration, on violait les engagements pris par les capitulations et le traité de Paris. Si le principe posé dans ce bref de possession est un principe juste en droit naturel et en droit international, il ne serait pas seulement juste pour les corporations religieuses, mais il devrait encore être juste pour les particuliers. Or, M. le président, quel n'aurait pas été le cri de rage — et bien légitime — de la part de n'importe quel habitant de ce pays dont les propriétés auraient été confisquées après la conquête, — que n'auraient pas fait nos bons habitants des campagnes, si, en vertu du droit de conquête, on était venu leur dire : ' Nous prenons possession de vos biens ; nous prenons possession de ces terres qui appartiennent à la couronne par droit de conquête ? ' Il y aurait eu un long cri de douleur et de protestation dans toute la province. Ce cri aurait été entendu en Europe et, malgré la décadence du gouvernement français à cette époque, il aurait été écouté en France. On aurait dit : ' Vous violez le traiié de Paris et les capitulations ; \ous n'avez pas le droit de confisquer, en vertu de la conquête, les biens des particuliers.' Et, si cela ne se fait pas quand il n'y a pas de conventions, cela doit se faire encore moins quand il y a des conventions.

"Ce que l'on ne pouvait pas faire contre de simples particuliers, contre des hommes qui, en définitive, pouvaient se défendre, prendre les armes, exposer leurs griefs, se protéger dans les assemblées publiques, provoquer un mouvement politique ; ce qu'on ne pouvait faire contre des hommes placés dans ces conditions, on aurait pu l'exécuter contre de pauvres religieux sans défense, contre des hom-

hoxoril mercier 119

mes qui avaient consacré toute leur vie à la cause de la civilisation et dont les prédécesseurs avaient parcouru le pays d'un bout à l'autre, en l'arrosant de leur sang, avec un dévouement si héroïque ! Ce qu'on aurait eu le droit de faire contre les Jésuites, on aurait eu le droit de le faire contre tous les habitants de ce pays. Or, ce n'est là ni le droit, ni la justice. Et quand on a déclaré, dans ce bref de possession, en 1800, qu'on prenait ces biens par droit de conquête, on a invoqué un droit qui n'existait pas. On a violé les capitulations, on a violé le traité de Paris, et on a violé le droit des gens.

" A cette époque comme aujourd'hui, le vieux droit barbare de conquête était disparu. C'est-à-dire qu'alors comme aujourd'hui, la conquête d'un pa3'S ne conférait que le droit de domaine supérieur, et non de propriété. ... Et aujourd'hui, la conquête d'un peuple ne donne que la souveraineté ou le droit de gouverner, c est-à-dire le droit de prendre les revenus et les propriétés publics. Mais la propriété privée est respectée ; la liberté du sujet n'est pas violentée.

*' Et je voudrais bien voir un conquérant, aujourd'hui, venir prétendre que, parce qu'il a pris possession d'un pays en raison d'une victoire temporaire, il va s'emparer des biens des citoyens, réduire ceux-ci en esclavage et faire disparaître de nos codes ces pages glorieuses que le christianisme y a inscrites."

Je l'ai déjà dit, M. Mercier, dans la carrière publique qu'il a fournie jusqu'ici, a abordé tous les sujets, traité toutes les questions qui intéressent le pays, sa magnifique étude sur la province de Québec en est une excellente preuve ;■ — mais ce qui a toujours appelé par-dessus tout son attention, ce qui a été constamment l'objet de sa plus vive sollicitude, c'est l'éducation, c'est l'instruction du peuple, répandue largement, mise, autant que possible, à la portée de tous. Dans presque tous les discours qu'il a prononcés, les articles qu'il a écrits ou les conférences qu'il a faites, il a toujours taché de faire surgir cette question, vitale par excellence, il a presque toujours trouvé moyen de lui donner l'importance qu'elle a en réalité, le rang quelle mérite à si juste titre.

En 1881, lors de l'établissement des écoles des arts et métiers, il appuyait fortement le projet du gouvernenient et prononçait, sur ce sujet, un discours remarquable sous tous les rapports.

" Répandre l'instruction primaire," dit-il, " la faire pénétrer dans nos campagnes les plus reculées, vaincre la résistance ou l'indiftérence

des parents à proclamer l'oblio^ation de fréquenter les écoles dans certaines conditions : voilà quel est le premier devoir de nos lég'islateurs."

Dans une autre circonstance, il s'exprime ainsi :

'' L'instruction élémentaire, c'est la première nécessité d'un pays constitutionnel. Il faut, comme le dit Girardin, mettre en harmonie l'instruction et la constitution d'un peuple.

'* Nous ne donnons que $ 160.000 aux écoles élémentaires, et $ 70.000 à l'instruction dite supérieure. J'admire et je respecte nos collèges classiques, que nous devons au dévouement de prêtres vertueux, véritables amis de leur pays, et je ne veux diminuer en rien leur prestige et leur mérite ; mais je combats un système qui n'est ni juste ni sage. C'est le peuple surtout que l'on doit chercher à instruire ; le riche peut se protéger tout seul ; c'est à l'enfant du pauvre qu'on doit tendre la main bienfaisante de l'éducation pour le défendre contre les dangers qui l'assiègent, pour le sortir de la misère qui peut tuer cette intelligence naissante, et pour lui ouvrir à deux battants les portes de l'avenir et l'aider à conquérir une position honorable."

Et, dans un autre travail, je trouve encore ces paroles :

" . . . . Certaines sciences, belles et louables en elles-mêmes, seraient peu utiles à nos manufacturiers, à nos commerçants, à nos artisans, et ces sciences, tout intéressantes qu'elles sont, ne mèneraient pas loin ceux qui voudraient s'en contenter à notre époque, et surtout dans nos villes d'Amérique "

Et plus loin encore :

" . . . . Ce reflet de gloire, qui nous arrive du vieux monde, nous impose de nouveaux devoirs, au premier rang desquels nous devons placer la nécessité de tirer le peuple de sa léthargie et de faire parvenir jusqu'à lui les bienfaits de l'instruction. L'ignorance, c'est la misère; l'instruction, c'est la fortune. L'ignorance, c'est l'esclavage; l'instruction, c'est la liberté. La mère doit le lait à l'enfant qu'elle a mis au monde, le père lui doit le pain, la société lui doit l'instruction. Et ce peuple que nous devons instruire, c'est le vrai peuple, celui qui travaille : laboureurs et artisans, les pères nourriciers du genre humain, ceux qui construisent, ceux qui sèment, mais qui, hélas ! ne récoltent pas toujours. Ouvrons à ceux-là, et à deux battants, les portes du temple qui répand sa lumière bienfaisante sur le monde ;

assurons-nous que cette lumière pénètre jusqu'aux plus humbles chaumières."

Et, dans une autre circonstance :

'' Couvrons le sol de notre province de maisons d'école ; faisonsles nombreuses, élégantes, confortables, pour que nos enfants aiment à les voir et à les fréquenter. Entourons-les d'arbres et de fleurs, pour que cette jeunesse, qui est l'espérance de la patrie, sache que M'instruction est l'ornement du riche et la richesse du pauvre,' suivant la pensée d'un philosophe."

Il se déclare franchement, hardiment, en faveur de l'instruction obligatoire :

"Il ne faut pas se le dissimuler," dit-il, "l'instruction obligatoire est un problème qui s'impose nécessairement, un jour ou l'autre, à toute société démocratique comme la nôtre. Heureux les pays qui prévoient ce problème ! car le prévoir, c'est déjà commencer à le résoudre, c'est éviter pour l'avenir bien des troubles, bien des agitations."

Ailleurs, il demande que l'on donne plus de place, dans les programmes d'études, à l'éducation politique :

" Comment voulez-vous que l'instruction de l'enfant

puisse le préparer à ce grand et noble rôle qu'il devra remplir plus tard comme électeur, sous des gouvernements représentatifs comme les nôtres, si on ne lui enseigne pas le principe et le fonctionnement de la constitution qui le régit ; si on ne lui apprend pas quels sont les droits qu'il peut exercer, les devoirs qu'il a à remplir, et quels sont les dangers, au point de vue politique, économique et social, qui le menaceront, un jour, s'il n'a pas été mis en état de donner un vote intelligent et raisonné, et sur les hommes et sur les choses de son pays?"

L'instituteur lui-mcme a également toutes ses sympathies :

"Le titre d'instituteur," dit-il, "est un titre de noblesse; il devrait

être suffisant pour conférer celui d'électeur Celui qui est

digne d'élever des citoyens est digne de l'être lui-même. Relevez l'instituteur, vous relèverez l'école."

A chaque occasion qu'il trouxe de revenir sur le sujet, il ne manque jamais d'exprimer les mêmes idées larges, élevées et fécondes. De toutes les différentes branches du service public, c'est celle qui appelle davantage sa sollicitude.

122 LHS HCtM.MKS HT JCMK

Et il a éi^alemenl prouvé la sincérilé de ses intentions en fondant dernièrement et en dotant si généreusement ces écoles g-ratuites du soir, qui ont déjà opéré tant de bien et qui sont destinées à en produire beaucoup plus encore.

Nous voici maintenant arrivés à une époque de la vie de M. Mercier qui forme comme le point de départ d'une carrière nouv'elle : c'est le soulèvement des Métis du Nord-Ouest sous la conduite de Louis Riel, le procès de ce dernier, sa condamnation à mort et l'exécution de la sentence.

Il n'y a pas lieu d'entrer ici dans les détails de ce drame, que tout le pays a encore présent à la mémoire. Rappelons seulement que ce fut, d'un bout à l'autre de la province, un immense cri de protestation, lorsqu'on vit que, sur cette terre des grandes libertés, à une époque de lumières comme celle que nous traversons, l'autorité avait décidé de punir et a\ait puni de mort un homme coupable d'un simple délit politique, un homme à peu près irresponsable de ses actes, puisqu'il avait été déjà enfermé pendant longtemps dans un hospice d'aliénés.

M. Mercier fut un des premiers à élever la voix pour demander au peuple de s'unir dans ce cri de reproche, sans tenir compte des partis.

Toute une population se leva pour l'appuyer. Il avait littéralement en mains le pouvoir suprême. C'est alors qu'il accomplit une des plus belles actions, peut-être, de sa vie, un de ces sacrifices généreux qui comptent dans une existence. Il fallait un chef pour commander cette nouvelle phalange qui s'engageait dans un champ d'action nouveau. M. Mercier était naturellement désigné pour ce poste d'honneur. Il voulut cependant s'effacer, et offrit généreusement la première place à M Chapleau. Une pareille alliance aurait, sans doute, fait des représentants de la province un groupe capable d'exercer une action prépondérante.

On sait que cette offre ne fut pas acceptée.

Pendant la session de 1886, le 7 mai, M. Mercier prononçait, sur cette question du Nord-Ouest et de Riel, un des plus éloquents plaidoyers qui se soient fait entendre dans nos assemblées législatives. Ce discours, si rempli d'érudition, de logique irrésistible, et si vibrant à la fois, produisit une émotion extraordinaire.

Mais M. Mercier ne devait pas s'en tenir là. On annonçait les élections provinciales pour l'automne de la même année. Il se mit

tout de suite en campagne, afin de préparer le terrain. Rarement avait-on vu un zèle, une activité si extraordinaires, servis par une habileté qui n'était jamais en défaut. Qu'il suffise de dire que, pendant cette campagne, M. Mercier parcourut tous les collèges électoraux de la province et prononça quatre-vingt-treize grands discours.

Le résultat fut tel qu'on devait le prévoir.

Le 16 octobre, 1886, M. Mercier sortait du combat avec une majorité.

Au mois de janvier, 1887, à la réunion des chambres, il fut appelé à former un ministère dont tous les membres, — ceux, du moins, qui formaient partie de l'assemblée législative, — furent réélus par acclamation.

Depuis cette époque, M. Mercier s'est mis à l'œuvre pour remplir le programme qu'il avait formulé. Il a apporté à l'exécution de sa tâche cette puissance de travail, cette ténacité et cette perspicacité qui 1 i caractérisent d'une manière si accentuée.

Il serait trop long de passer en revue tout le programme. Signalon<, cependant, parmi les actes les plus importants et les lois les plus saillantes, la conférence interprovinciale de 1887, dans laquelle les différences provinces se sont entendues pour s'unir dans une action commune, afin de sauvegarder, par tous les moyens constitutionnels, leurs intérêts, lorsqu'ils se trouvent en conflit avec le pouvoir central.

Le règlement de la question si difiicile des biens des Jésuites, pendante depuis tant d'années, est peut-être l'œuvre la plus remarquable de M. Mercier. En effet, dans une province comme la nôtre, avec une population de races et de croyances différentes, il paraisait presque impossible de sortir du fait accompli et de rentrer dans le droit véritable, sans blesser des susceptibilités faciles à concevoir et à expliquer. Cependant le problème a été résolu, et maintenant, malgré des mouvements qui tentent vainement de se reproduire sur certains points, la solution est acceptée par tous, même par ceux qui lui semblaient le plus hostiles.

Nous avons déjà parlé des écoles du soir. Il y a, dans l'établissement de ces écoles, une idée large et patriotique que le peuple a saisie de prime abord. Aussi, dès la seconde année, le nombre des élèves a plus que triplé et il a fallu établir un grand nombre de nouvelles classes pour répondre aux pressantes demandes venues de toutes parts.

Une aulre mesure qui intéresse directement le peuple, en aidant à la colonisation de nos terres et en contribuant k empêcher nos compatriotes d emio-rer aux États-Unis, c'est la loi qui accorde un lot de terre de cent arpents aux pères ou mères de famille ayant douze enfants vivants. Dans un pays comme le nôtre et avec la fécondité prodig-ieuse de notre race, cette loi est destinée à opérer de grands et durables résultats.

La fondation d'un prix de mérite agricole est également une mesure importante, qui aidera singulièrement à secouer un peu la torpeur de nos cultivateurs et à les sortir de leurs méthodes routinières.

Au premier concours régional, qui embrassait huit comtés, le premier prix, — une médaille d'or, — a été remporté par M. Champagne, de Saint-Eustache, un vieillard de plus de quatre-vingts ans. Cette médaille et les autres prix étaient présentés en grande cérémonie, le 23 décembre, au palais législatif, en présence de Son Honneur le lieutenant-gouverneur, de Son Éminence le cardinal Taschereau et de tous les dignitaires du pouvoir.

Il y aurait lieu de mentionner aussi quelques-unes des lois très importantes de la session qui vient de se terminer, sur les chemins de fer, sur les asiles d'aliénés, sur les manufactures, sur l'expropriation et le règlement final de cette brûlante question de la succursale de l'université Laval à Montréal. Mais le défaut d'espace m'oblige d'abréger.

Si, maintenant, on veut se faire une idée générale de ce talent, qui est incontestablement une puissance, on trouve, d'abord, une très grande facilité d'appréhension, une vue rapide et claire de l'ensemble des faits, et une singulière habileté à dégager les traits principaux en élaguant tous les accessoires inutiles. Joignez à cela une érudition prodigieuse, avec ce calme de la force qui s'impose, un langage correct, concis, vibrant à l'extrême, et vous comprendrez l'effet que produit sur un auditoire la réunion de toutes ces qualités du débuter et du tribun.

Au reste, voici ce que dit de M. Mercier un homme qui a été un des plus grands talents de la F'rance et dont le court passage au milieu de nous a laissé des traces éclatantes :

*' L'éloquence de M. Mercier est toute faite de puissance

continue, de ténacité et de force logique. Elle ne vient pas de la subtile et harmonieuse Athènes ; mais il semble qu'elle n'eût point

déparé le sénat romain, aux temps des rudes et fortes harangues viriles qui appartenaient au génie sévère de la vieille république, et dont un Caton n'a pas emporté avec lui le secret tout entier.

"Il faut l'avoir entendu, dans quelqu'un de ces beaux jours où l'orateur se surpasse lui-même et se révèle tout entier. Il y a du commandement dans cette éloquence large, un peu lente et sonore, qui broie un à un les arguments de l'adversaire, captive l'attention des auditeurs les moins dociles ou les plus prévenus, et maîtrise malgré elles les passions d'une assemblée hostile. . . . ."

Et ailleurs :

'' Les derniers événements ont montré, de façon à surpasser l'attente même de ses amis, à quel point M. Mercier possède les éminentes qualités d'un chef politique : l'habileté, la décision, la clairvoyance, les larges horizons de l'homme d'Etat qui envisage, au-delà du succès du jour, les nécessités du lendemain, la loyauté qui fait naître la confiance dans les cœurs et qui rend les alliances durables. Mais ce que tout le monde avait vu et compris, dès le premier jour, c'est que M. Mercier était, par essence, un chef populaire.

" Nul n'excelle autant que lui à s'adresser aux sentiments du peuple, à le convaincre, à l'électriser. D'autres ont pu y mettre plus de brio et provoquer des entraînements passagers ; M. Mercier ne se contente pas de séduire, il persuade. Il ne se borne point à paraître dans les comtés et à y recueillir des applaudissements ; après avoir triomphé sur les hitstings par la chaleur pénétrante de sa parole et la maie puissance de sa logique, il conquiert les esprits un à un, il discipline son parti et il organise la victoire

"A contempler cette large nature, cette physionomie rayonnante de force, de franchise et de volonté, ce type si expressif qui paraît avoir conservé quelque chose de l'empreinte des médailles romaines, on sent, à première vue, qu'on a en face de soi une puissance. Quand on a pénétré de plus près, -quand, sous la rigidité apparente de l'orateur, on a été à même de reconnaître et d'apprécier la chaleur de l'ame, la spontanéité de la passion, l'affabilité du caractère et, disons le mot, cette bonhomie véritable qui ne s'allie bien qu'avec la force, on n'est point surpris du prestige que M. Mercier a su acquérir auprès du peuple.

*' Va cependant, il y a, à cette communion intime entre lui et le ctL'ur de la nation, une autre raison qui complète les heureux dons de

120 LKS HOM.Mi:s HL' JOIK

sa nalure. M. Mercier est, avant tout et par-dessus tout, Canadien- Français. C'est un enfant du pays dans toute la force du terme. Fous les sentiments g-énéreux qui remuent l'ame de notre peuple ont un écho puissant dans la sienne. Le peuple l'a senti d'instinct et ne s'est pas trompé. Avant d'être un chef de parti, M. Mercier est un patriote."

Au physique, M. Mercier est de taille bien prise, au-dessus de la moyenne ; tête bien posée, cheveux noirs, figure intellig^ente et très agréable, ayant, — comme le dit l'écrivain que je viens de citer, — quelque chose de l'empreinte d'une médaille romaine. Œil vif à s'enflammer, mais le regard g-énéralement calme, profond et lointain du capitaine de vaisseau qui interroge l'horizon. Il vient de fêter le cinquantième anniversaire de sa naissance ; mais il n'accuse pas plus de quarante ans. La voix est sonore, puissante, et porte loin et juste. Le physique est bien le reflet du moral : force et harmonie.

M. Mercier a été bâtonnier-général du barreau de la province de Québec et, deux fois, bâtonnier de la région de Montréal. II est grand-croix de l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, officier de la Légion d'honneur et docteur en droit de l'Université Laval. Et Sa Sainteté Léon xiii vient de lui conférer l'insigne distinction de co??i^(' romain, ou plutôt de com/e palatin, pour lui et ses descendants directs.

Sa carrière, jusqu'ici, est très remplie ; mais il est jeune et plein de force : il peut faire encore de grandes choses, et il les fera.

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