L. R. MASSON
le Pacifique Canadien se serait soudé aux chemins américains au Sault-Sainte-Marie. Dans sa réplique, M. Masson fut écrasant de force et de logique. Racontant à grands traits une page d'histoire contemporaine, il déclare à ses adversaires que le plan qu'ils attribuent à Cartier appartient à sir Hugh Allan ; puis, ouvrant devant la chambre un journal où il consigne les événements de chaque jour, il lit le compte-rendu d'une conversation qu'il a eue sur la question du Pacifique avec Cartier, un soir de discussion. Sa voix vibrante rapportait mot pour mot les paroles de son ami, qui voulait une voie ferrée de Halifax à Burrard-Inlet par le nord du lac Népigon, où l'on trouverait des terres fertiles, un climat moins rigoureux que celui de la province de Québec, une immense région qui attendait des colons. Dans le silence de la chambre, saisie par cette révélation, il nous semblait, au milieu de cette évocation, entendre une voix d'outre-tombe, une voix vengeresse de la vérité et de l'honneur d'un grand citoyen, mort en rêvant pour son pays et les siens les plus hautes destinées.
C'est vers cette époque que le parlement eut à décider une question de la plus haute importance pour le Canada. De 1874 à 1878, une crise commerciale et agricole sans pareille s'abatit sur le pays. De toutes parts, on cherchait des remèdes à la situation : les uns préconisaient la politique du laisser-faire, du laisser-passer ; les autres prétendaient que, si nous protégions par un tarif modéré l'industrie nationale, nous pourrions retenir notre argent au pays en empêchant les Américains d'inonder nos marchés de leurs produits. C'était un changement radical dans la politique canadienne, car nous avions toujours penché vers le libre-échange. John A. Macdonald, Cartier, Cauchon, Galt étaient des libre-échangistes. Mais les principes de l'économie politique sont loin d'être absolus, et les circonstances se faisaient plus fortes que les théories de Mill et de Biistiat. M. Masson prit une part active à la discussion au parlement et devant le peuple, s'efforçantde montrer la nécessité de protéger nos manufactures contre la concurrence étrangère. On sait ce qu'il advint de la lutte ; entre le gouvernement qui se renfermait dans une politique de nonintervention, et l'opposition qui promettait une ère nouvelle, le peuple, qui attendait plus de fruits de la protection qu'elle n'en pouvait donner, abandonna M. Mackenzie aux élections générales de 1878, et lord Dufferin dut appeler sir John A. Macdonald h former une nouvelle administration. M. Masson était alors en Kurope ; et ce n'est
qu'à son retour que sir John Macdonald choisit, avec son assentiment, ses collègues du Bas-Canada. Dans la distribution des portefeuilles, celui de ministre de la milice échut à M. Masson qui, une année plus tard, passa à la présidence du conseil pour des raisons de santé. C'est à Montréal que fut complété le cabinet Macdonald. Dès qu'il fut connu dans la ville que M. Masson en faisait partie, une grande démonstration s'organisa avec une spontanéité que l'on ne voit que lorsque celui qui en est l'objet provoque l'admiration et l'estime à un haut degré. Des centaines de personnes voulaient faire cortège au nouveau ministre qui rentrait à Terrebonne ; ce fut une vraie marche triomphale, et elle dut» s'arrêter plusieurs fois sur sa route pour se rendre au désir des populations anxieuses de voir et surtout d'entendre le ministre de la milice. A Saint-Vincent-de-Paul, M. Masson fit un discours rempli de déclarations importantes. C'était la première fois qu'un membre de l'administration Macdonald prenait la parole en public. On attendait de lui en quelque sorte un discoursprogramme. Après avoir donné au peuple l'assurance d'un remaniement du tarif douanier, M. Masson aborda un sujet délicat. Ceux qui furent mêlés au mouvement politique de 1878 se rappellent encore avec quelle rage les^ rouges et les bleus se sont livré bataille sur l'affaire Letellier. Il était impossible à M. Masson de la passer sous silence sans causer un grand désappointement ; la déclaration de M. Masson, sans être très explicite, renfermait un engagement de nature à contenter ses amis, engagement qu'il a rempli à la lettre, mais au prix des plus grands ennuis qu'il ait eus dans sa carrière ministérielle.
On sait comment ils survinrent ; c'est de l'histoire contemporaine. A la session de 1879, la chambre des communes prononça une condamnation de l'acte de M. Letellier, ce qui devait tout naturellement entraîner la destitution de ce lieutenant-gouverneur. Deux mois plus tard, le parti conservateur demandait sa tête et, déjà impatient, trouvait que le gouvernement apportait trop de sursis à l'exécution.
Il planait une espèce de mystère sur toute cette affaire. L'on appréhendait de la résistance du côté de Rideau-Hall. C'est au milieu de ces incertitudes et de ces bruits rasssurants pour M. Letellier que sir John A. Macdonald vint annoncer à ses amis, le 3 avril, que le gouverneur général avait refusé de signer l'ordre en conseil destituant M. Letellier et qu'il en avait référé en Angleterre pour obtenir l'avis du ministre des colonies. On se figurerait difficilement, sans