L. R. MASSON
en avoir été témoin, l'émoi que créa cette nouvelle dans le parti conservateur. La plupart des députés canadiens s'emballèrent pour de bon, d'aucuns allant jusqu'à accuser sir John et M. Masson de trahison, de connivence avec lord Lorne. Quelques heures après la déclaration officielle, M. Ouimet se leva en chambre pendant une discussion sur le tarif et, commentant le refus de lord Lorne de signer, demanda si nous jouissions bien du gouvernement responsable. A quoi bon discuter le tarif, s'il peut prendre fantaisie au gouverneur général de l'expédier pour révision aux commis du bureau colonial ? La position était des plus tendues chez les conservateurs, et les mécontents, réunis journellement à leur quartier général, la Maison Bleue, fulminaient leurs anathèmes bien plus à l'adresse des ministres qu'à celle de lord Lorne.
Comme c'était M. Masson qui avait pris, tout d'abord, l'engagement de régler la question selon le vœu de ses amis, c'était surtout sur lui que se concentrait l'animosité. Il fit bravement tête à l'orage, rassurant les uns, remettant avec fermeté à leur place ceux que la passion emportait au-delà des limites des observations légitimes. Le temps vint bientôt venger M. Masson des soupçons injustes que l'on cherchait à faire peser sur lui. Le 15 juillet de la même année, lord Lorne signait l'arrêté en conseil qui destituait M. Letellier, après avoir reçu ordre du ministre des colonies de suivre l'avis de ses ministres. Ce fut là l'épisode le plus désagréable de sa carrière ministérielle.
Le règlement de la question du Pacifique, où il eut le plaisir de voir triompher le projet qu'il avait défendu lorsqu'il était un des chefs de l'opposition, et le remaniement du tarif ne lui donnèrent que le travail et les fatigues qu'entraînent les mesures ordinaires. En 1882, la maladie qui minait sa constitution depuis plusieurs années s'étant aggravée, les médecins lui conseillèrent, hâtivement, il nous semble, de se reposer. Il se décida à remettre sa démission à sir Jo!m A. Macdonald. De profonds et sincères regrets suivirent M. IVÎasson dans sa retraite ; on sentait une force utile perdue pour le pays, une intelligence condamnée au repos alors qu'elle était dans toute sa vigueur. L'inactivité pèse, dit-on, à ceux qui ont une fois exercé le pouvoir. Nous ne croyons pas, cependant, que les angoisses qui tourmentent les hommes d'action mis en disponibilité aient eu prise sur M. Masson. Son amour de l'étude devait l'en préserver. 11 retourna à son cabinet de travail et, lorsque la maladie lui en laissait
le loisir, il mettait la main k son Histoire des Bourgeois du Nord-Ouest. Si quelque chose pouvait nous offrir une compensation à sa retraite, ce serait ce superbe ouvrage si fortement écrit. Quiconque voudra étudier l'histoire primitive du Manitoba et de nos immenses Territoires devra puiser à cette source que M. Masson a ouverte au public. Personne n'a si bien expliqué la fondation et l'organisation de cette puissante Compagnie du Nord-Ouest, qui tint une si grande place à Montréal durant les vingt premières années de notre siècle. C'est dans ces pages que l'on voit se dessiner les caractères de ces bourgeois du Nord-Ouest, ou des Nor- Westers^ comme les Anglais les appelaient, hommes de haute intelligence, âpres au gain, au caractère énergique, ne reculant devant aucun obstacle. Il faut les voir à l'œuvre au Nord-Ouest, empruntant les mœurs des aventuriers, des chercheurs d'or de tous pays, et, partant, sans scrupules, puis grands seigneurs, à Montréal, une fois leur fortune faite. Les Mackenzie, les Frobisher, les McTavish reviyent dans ce livre avec leur physionomie si originale, si spéciale. On aperçoit aussi, à côté des bourgeois, leurs précieux auxiliaires, les voyageurs canadiens-français, le corps de l'entreprise, si leurs patrons en étaient l'âme. On se prend à regretter l'immense dépense de forces mises par les nôtres au service des bourgeois et qui leur rapportaient si peu ; toujours à la peine, ils n'étaient jamais au partage des grands bénéfices.
En faisant l'historique de la découverte du Nord-Ouest, en nous faisant parcourir ces solitudes à la suite de La Verandrye, il établit ce fait généralement inconnu que les missionnaires, compagnons du hardi découvreur, avaient fondé des colonies prospères dans cette région éloignée. Elles disparurent à l'arrivée des Anglais dans le pays. En parcourant ces contrées, les bourgeois et les trappeurs trouvèrent les ruines de ces établissements, dont le souvenir était encore frais dans la mémoire des Indiens au commencement de notre siècle.
Il n'y a guère d'hommes parmi nous plus versés que M. Masson dans l'histoire générale du pays ; nul n'en saisit mieux que lui les grandes lignes, n'en a pénétré plus avant la philosophie. Ce goût qui le portait vers les études sérieuses l'a poussé naturellement à réunir autour de lui une bibliothèque canadienne, remplie de raretés. Il n'y a à Montréal que l'honorable juge Baby et M. l'abbé Verreault, et M. Cyrille Tessier à Québec, dont les collections puissent soutenir