‹ Les Hommes du jourChapitre 39 sur 46 · LOUIS FRÉCHETTE · texte numérisé non relu

LOUIS FRÉCHETTE

Prenez le point culminant de Montréal, la rue Sherbrooke, par exemple ; sur la rue Sherbrooke, la maison la plus haute, le numéro 408 ; dans cette maison, l'avant-dernier étage, le quatrième ; et la, à toute heure du jour, dans un vaste cabinet de travail éclairé par une quadruple fenêtre qui tient presque tout un coté de la pièce, garnie sur trois de ses faces de longs rayons de livres précieux, audessus desquels, flanqués de nombreux diplômes, planent les bustes de la famille, vous rouverez notre poète national penché sur son pupitre, travaillant, bûchant, " vingt fois sur le métier mettant et remettant son ouvrage."

Après avoir gravi le haut escalier de pierre qui conduit h la porte d'entrée, le visiteur presse la sonnette électrique et pénètre dans le premier vestibule, clos par une large porte aux vitres maillées de plomb doré, où se détache en couleur le monogramme du propriétaire de céans.

Dans une niche creusée sur la gauche, un gigantesque ibis en bronze japonais, autour duquel grimpe et s'entrelace un lierre aux teintes lustrées, semble monter la garde sur ce séjour de calme et de félicité hospitalière.

Balzac était d'avis " qu'à cinquante mille livres de rente, et pas avant, commence la liberté du chez soi ".

Je ne sais si Fréchette a beaucoup dépassé cette mesure ; maïs l'on s'aperçoit vite, en entrant dans le large ha// qui introduit dans la demeure du poète, que " la liberté du chez soi " n'y manque pas.

Une lourde portière d'élégante tapisserie, discrètement relevée, permet de jeter un coup dœil sur un salon somptueux, mais, chut ! le maître a été prévenu de la présence d'un ami et c'est sa bonne grosse voix qui m'interpelle là-haut :

— C'est toi, Sauvalle ? Monte donc, tu connais le chemin.

Pas plus de façon que cela. Fréchette, en vieillissant - - ce qui n'y paraît guère — est resté ce qu'il a toujours été : le bon camarade, joyeux, rond, serviable, que tous ont connu et à la bienveillance de qui l'on n'a jamais fait appel en vain.

J'escalade lestement les deux étages et sur le palier je trouve mon excellent compagnon d'autrefois, qui me tend une main largement ouverte, avec un cordial bonjour.

— Comment vas-tu ? Et chez toi ?

Jamais Fréchette n'oublie la petite famille ; il est avant »^out l'homme du foyer, pour les autres comme pour lui-même.

r.es enfants sont sa joie, son régal ; régal de poète, d'ailleurs, si l'en en croit le grand génie dont le portrait trône au-dessus du bureau de mon ami, le grand génie qui nous a donné V Art d'être grmid-père.

Les badauds se figurent qu'un poète, dans la période d'incubation, doit revêtir un costume spécial, adopter une pose particulière, une coiffure à part. Foin de ces balivernes !

Notre poète, — qui n'est pas plus chevelu qu'un agent de change, — vêtu confortablement, comme le commun des mortels, avec de bons chaussons aux pieds pour mieux défier les attaques sournoises de la noble goutte, m'indique du geste l'entrée du sanctuaire :

— Fais comme chez toi, me dit-il.

Je pénètre dans le cabinet connu de longue date et, choisissant sur la table un bon cigare que j'allume, je m'installe dans la plus commode des chaises longues et des fauteuils à bascule qui garnissent la pièce ; puis, une fois à mon aise, je romps les chiens :

— Sais-tu ce qui m'amène, Fréchette ? Tu ne devineras jamais. Il faut que je fasse ton portrait.

— Comment ? Es-tu devenu photographe ?

— Non, ce n'est pas cela : je suis chargé par la direction des HOMMES DU JOUR décrire ta monographie ; on m'a même demandé ta vie.

— Hein !

— Disons ta biographie, mais je n'ai consenti qu'à essayer ton portr?it ; veux-tu poser ?

— Ce n'est guère dans mes habitudes.

— Je le sais ; aussi, je n'insiste pas ; seulement tu vas me laisser toute liberté de saisir mes lignes, de guetter mes nuances, et pour cela de te faire parler un peu, de parler beaucoup moi-même, et aussi

LOLIS FRECHETTE

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