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de circuler à loisir dans toute ta maison, de la cave au grenier, en véritable inquisiteur.
— Mais cela n'intéressera personne.
— Tu te trompes. As-tu lu de Concourt et sa Maison dun artiste ? C'est lui-même qui passe en revue ses bibelots et qui dit : " En ce temps où les choses dont le poète latin a signalé la mélancolique vie latente sont associées si largement par la description littéraire moderne à l'histoire de l'humanité, pourquoi n'écrirait-on pas les mémoires des choses au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme ? "
— C'est bon, tu m'as convaincu ; j'y consens, mais tu m'es témoin que c'est à mon corps défendant.
— Entendu. Je commence.
Fréchette s'est remis au travail et, la tête penchée sur l'ouvrage, il couvre de sa belle écriture nette les larges feuilles de son papier spécial. Comme beaucoup d'écrivains, il tient au bon papier. De son passage dans le journalisme, Fréchette n'a pas conservé la déplorable habitude de griffonner sur le premier chiffon de papier à chandelle qui tombe sous la main. Il a son encre, ses plumes et son papier ; et je dois avouer que c'est presque un désespoir pour lui de me voir poser les mains sur son pupitre, commencer les pages au milieu, écrire en long et en large.
Ce qui le désole, ce n'est pas le papier qu'on gâche, c'est l'idée qu'on puisse travailler d'une façon aussi décousue. Fréchette est un méthodique : tous ses documents sont classés d'une façon irréprochable dans de grandes enveloppes faites exprès, numérotées, étiquetées, chiffrées. En une seconde il sait mettre la main sur ce qu'il cherche, et vous plante sous les yeux un article vieux de dix ans ou paru il y a huit jours, suivant le besoin.
Ses scrap-books sont des recueils précieux où toute l'histoire anecdotique du Canada se trouve compilée et alignée, car il est adepte fervejit de la devise : liber ibro, le livre par le livre. Aussi ne néglige-t-il rien pour s'entourer de tous les renseignements qu'il peut se procurer. Avec une mémoire aussi 'fidèle que ses papiers sont scrupuleusement coordonnés, il retrouve toujours, soit dans ses souvenirs, soit dans sa bibliothèque, le passage ou l'incident qui doit compléter son idée ou lui donner une chance de la développer.
Fréchette n'est pas un silencieux ; je veux dire que le travai ne l'absorbe pas au point de lui faire oublier le compagnon qui est à ses
cotés : de temps à autre il s'interrompt, échange un mot, une exclamation de contentement, et c'est avec un air de triomphe qu'il éclate finalement, lorsqu'il a terminé la phrase ou le vers qui seront le clou de son écrit. Il s'arrête alors et, se levant, s'il a affaire h un intime, lui dit sur un ton de gaieté bon enfant :
— Attends un peu, nous allons prendre un madère, et puis je vais te lire cela, je crois que ça y est !
Inutile de dire que l'invité n'a garde de refuser ; on trinque, puis on se remet en place.
La lecture et la déclamation sont au nombre des talents favoris de notre poète lauréat ; il dit magnifiquement non-seulement sa poésie, mais encore celle des autres, — ce qui n'est pas le don de tout le monde.
Mais il ne faut pas croire que c'est uniquement pour le bon plaisir de son auditeur que Fréchette se livre à cet exercice de lecture dent je parlais dès le début ; il sait y mettre un peu d'égoïsme littéraire et beaucoup d'étude. Au fond, il s'inquiète très légèrement que son auditeur soit content ou mécontent, ou, pour mieux dire, la satisfaction de celui-ci est secondaire. Il ne le consulte même pas, afin d'éviter le compliment banal cju'il serait sûr de recevoir ; son but est d'expérimenter zu anima vili l'effet de son écrit, poésie ou prose. Sans perdre de l'œil celui à qui il s'adresse, il suit sur sa physionomie la trace des sentiments intérieurs ; si l'auditeur sourit aux bons endroits, reste attentif aux passages sévères et s'attendrit aux vers touchants, le poète ne relève pas l'impression produite, mais il la note, et c'est pour lui un critérium. Si quelque chose tombe à plat, même silence de sa part ; soyez sûr, pourtant, qu'une fois seul le piocheur, que je connais, se remettra à l'œuvre, et demain le passage sera refait.
Combien j'en ai vu de ces braves gens qui avaient ainsi servi, sinon de modèles, au moins de spécimens moraux sans s'en douter ! Les pauvres ! ils pensaient que Fréchette s'amusait k leur lire des vers pour les distraire ou leur donner une primeur !
Fréchette a trouvé dans la diversité du travail un moyen d'expédier beaucoup de besogne, tout en prenant le repos et les aises qui lui sont nécessaires.
Toujours il a quelque chose de nouveau sur le tapis, quelque chose de récréatif et d'attrayant, pour se reposer du travail d'arrache-pied,
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de la machine de longue haleine qui, elle, avance à petites étapes.
Un jour il écrira un article humoristique, le lendemain un écrit sérieux, deux ou trois pag'es de mémoires, une jolie traduction ; puis ce sera une semaine d'abattage forcené, léclosion d'une suite de belles strophes qui nous enlèvent, qui nous font pleurer.
Jamais de négligences, par exemple. La plus vaillante conscience d'artiste qu'il soit possible d'imaginer. Au point de vue de la langue, surtout, il ne se pardonne rien. Ah ! s'il eût vécu à Paris !...
Je suis loin de vouloir donner à entendre que Fréchette soit un puriste, un esclave des règles, un tortionnaire de la langue française. Non, il est même très large et ne recule point devant une hardiesse, une nouveauté, pourvu qu'elle soit bien dans le génie de la langue, qu'elle ajoute à la vigueur de l'image, à la souplesse de la formule.
Profondément épris des beautés de notre idiome national, il est, sans contredit, l'homme qui a fait le plus dans toute l'Amérique pour la gloire de la langue française : non-seulement pour sa gloire, mais encore pour son intégrité et le respect de ses traditions. Ne dédaignant pas de s'abaisser même aux petits soucis du linguiste vraiment convaincu, il a travaillé sans relâche à la corriger, à l'épurer chez ses concitoyens. Durant plus de quinze ans, il n'a pas manqué une occasion de relever les erreurs de langage, les solécismes, les barbarismes ou les anglicismes qui tombaient sous sa coupe, et son œuvre a été fructueuse. Il a réussi à provoquer une sorte d'émulation, d'amourpropre, de honte même parmi ceux qui s'abandonnaient à ces nonchalances et h ce relâchement de style, et le résultat a été une sensible amélioration de la langue parlée et écrite dans notre société canadienne.
A ce titre, il a grandement mérité des lettres françaises.
Combattre l'ignorance est pour lui un besoin. Mais autant il est indulgent pour l'ignorant involontaire et sans prétention, autant il déteste les faux savants ou les pédants qui pataugent devant lui, au milieu des belles-lettres, comme des corneilles abattant des noix, et qui se complaisent dans les hérésies les plus monstrueuses sans se douter un instant qu'ils sont aussi ineptes qu'ignares. Pour ceux-là, il est impitoyable.
Sur le chapitre de l'érudition histotique, il est d'une intransigeance féroce ; sur celui de l'érudition littéraire, il n'admet pas d'entraves ;
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et, bien que sans aucun penchant pour les ouvrages trop légers ou trop court vêtus, il ne souffre pas de clôture à son esprit.
Il lit beaucoup et il lit tout. Son avis, comme celui de tout homm3 réellement intelligent, est que l'écrivain qui réunit les qualités nécessaires pour coordonner ses pensées et les communiquer au public devient nécessairement l'expression de son temps. On ne peut connaître celui-ci sans tout lire.
Villemain, jeune encore, raconte Sainte-Beuve, lisait à Sieyès son éloge de Montaigne. Arrivé au passage où il dit : " Mais je craindrais, en lisant Rousseau, d'arrêter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il faut toujours tenir loin de soi." Sieyès l'interrompit, disant : " Mais non, il vaut mieux les laisser approcher de soi pour les étudier de plus près."
Cette saine tolérance est celle que pratique mon ami, non-seulement pour lui, mais encore pour les autres. Ces études, néanmoins, — et c'est bien ce qui nous montre l'avantage de l'indépendance et aussi l'innocuité du mal sur les âmes bien trempées — n'ont jamais déteint sur les croyances du poète et ne l'ont jamais fait dévier de l'inflexible ligne de conduite quil s'était tracée dès ses débuts. Fréchette se glorifie de ne jamais écrire une ligne, de ne jamais employer un mot qui puisse offenser la religion ou blesser les croyances de n'importe qui, catholique ou protestant.
Quant à la morale, il n'y a pas une de ses œuvres qu'il hésiterait à mettre sous les yeux d'un enfant de quatorze ans. "Je m'honore, dit-il quelquefois, de n'avoir jamais écrit une ligne que mes fillettes ne pourraient pas lire avec autant de sécurité que leur catéchisme." Tout cela, d'ailleurs, est une question de caractère. La physionomie et le tempérament même physique d'un écrivain sont des éléments indispensables dans l'analyse que l'on fait de son talent. Cette vérité ncst plus discutable aujourd'hui. Il est notoire que chacun pense comme il sent et écrit comme il pense. Ainsi chez Fréchette. C'est un patriote dans toute la force du terme ; c'est un robuste aussi : de là la virilité de ses grands vers, les éclats de clairon, les apothéoses étincelantes de sa Légende cT un peuple.
En même temps, il est sensible, il est tendre, doux pour les humbles et les petits. Une parole affectueuse tait infailliblement rouler une larme dans l'œil de ce rieur. Son émotion, comme sa gaieté, est communicative ; le cœur toujours ouvert, la main promptement ten-
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due, toujours il a une pensée pour là-haut, tout là-haut. De là les touchants accents, les sentiments délicats, les pieuses envolées des Feuilles vo Imites.
Dans sa prose se retrouve encore la synthèse de ce caractère énergique, croyant et jovial. Avez-vous parcouru ses Originaux et détraqués^ où le rire éclate à chaque ligne par fusées sonores ? .Avezvous lu Tipite r^///^r«;/^/ remportant la " torquette du diable"' dans un concours de " sacres " ? Rien de plus vivant, de plus vrai n"a encore été écrit sur le milieu où s'agitent les personnages. Le ton, l'entrain, la facture même de la phrase indiquent bien que tout cela a été vu et senti. Ceux qui, vivant dans l'intimité du poète, ont pimettre la main parmi les manuscrits qu'il empile tous les jours, savent un peu ce que réservent aux lecteurs canadiens les deux volumes de Masques et fantômes, les trois volumes de Vieux cartons, et le futur recueil de poèmes : La forêt vierge.
Et encore, peut-on dire que Fréchette a donné la mesure de son talent? Bien des gens, et j'en suis, ne le croient pas. Il suffît, pour s'en convaincre, de lire le délicieux récit qu'il vient de publier dans 1:;. Revue Canadienne sous le titre de : Conte de Noël, et dans lequel il se révèle, suivant moi, romancier de premier ordre.
Cette fraîche et touchante nouvelle découvre un côté du talent de Fréchette comme prosateur, et c'est peut-être son meilleur.
Je ne parle ici que des derniers ouvrages du poète, des plus récents. Qui n'a lu les autres ? Qui n'a admiré la Voix de Vcxilc, Pèle-Mùlc, les Fleurs boréales, les Oiseaux de neiges, et tant d'autres ouvrages qui frisent le chef-d'œuvre.
L'Académie française en a solennellement couronné deux. Ce jour-l;'i fut un grand jour pour notre poète et pour le Canada tout entier. L'honneur n'en était pas mince pour l'humble fils du sol canadien, qui s'était fait lui-même au milieu de difficultés et d'épreuves sans nombre et qui avait réussi à enlever d'assaut ces lauriers tant enviés. Ils n'étaient pas éclos dans l'indolence et dans la joie, ces vers si puissamment émus, fruit des froissements de cœur, des luttes et des combats pour la vie.
De ces mauvais temps, le poète se souvient juste assez pour apprécier son bien-être actuel et se ranger en riant parmi les philosophes de la bonne fortune.
Mais le temps passe vite à causer et à observer ; le soir arrive, et
je me prépare h fermer mon calepin. Ah ! non, on ne part pas comme cela. Mme Fréchete a entendu ma voix, et la voici qui apparaît, entourée de la charmante maisonnée, pour me prier de rester à dîner, en famille, car tout est bien patriarcal dans cette excellente demeure cù l'ami retrouve un autre chez-lui.
Quel joli tableau ! Quel monde heureux et joyeux ! Mme Fréchette, si bonne, si aimable, si distinguée, ayant abandonné un des noms les plus respectés de Montréal pour se vouer à son poète, qui lui en a conquis un autre sans supérieur parmi les illustrations littéraires de l'Amérique ; Louis, le fils aîné si délicat et si bien élevé ; Jeanne, l'aînée des filles, déjà grandelette, aux yeux largement ouverts, à lallure dégagée ; puis les deux petites : Louise, plus frêle et, pour cela probablement, la plus caressée du papa, et enfin la dernière — un ravissant bébé de trois ans — blonde et bouclée, dont l'enfance joveuse est comme un rayon de soleil qui se joue tout autour de ce bouquet de jeunesse fleurie.
Quel légitime orgueil reflète le visage du père presque extasié devant le groupe gracieux formé par ce quatuor massé autour de la mère qui sourit à tous d'un beau sourire à la fois doux et heureux !
Fréchette se lève et, me montrant du doigt ce coup d'oeil délicieux, me dit, bien simplement, mais aussi avec une conviction à laquelle on ne se trompe pas :
— Tu vois, Sauvalle, il n'y a que cela !
Nous descendons maintenant ; la jeunesse a pris les devants, et nous la regardons dévalant l'escalier, avec ce sentiment indéfinissable qui nous vient d'instinct dans les heures calmes du jour: "Voilà ceux qui nous succéderont et qui auront à faire comme nous leur trouée dans le monde."
C'est alors que le protecteur de ces jeunes années, qui a largement fait sa part de la tâche à lui imposée par le Créateur, qui a grossi son patrimoine et assuré l'avenir de ses enfants, éprouve la fierté et le soulagement de se dire : " Ces petits-là, au moins, n'auront pas à passer par où j'ai passé, et pour eux les fanfaronnades de François Villon ne seront pas lettre morte :
Vente, f;resle, gelle, jay mon pain cuit ! ' Cette apaisante tranquillité devant l'avenir, Fréchette l'a conquise, et quand on le voit " piocher " toujours avec l'ardeur d'un besogneux, personne ne la lui jalouse.
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L. O. David a dit quelque part : " Il y a deux hommes dans Fréchette : le poète enthousiaste, et l'homme pratique sérieux, l'homme d'affaires."
En effet, Fréchette est le premier littérateur, au Canada, qui soit arrivé à faire payer ses écrits. C'est grâce à lui, à la ténacité toute commerciale avec laquelle il a tenu la dragée haute à ceux qui nous exploitaient, si quelques-uns d'entre nous sont parvenus à faire tarifer leurs productions littéraires et si l'écrivain canadien de quelque valeur peut enfin gagner sa vie avec sa plume.
Ses ouvrages lui rapportent, bon an mal an, un fort joli revenu qui, ajouté h celui dont il jouit déjà, lui permet de faire valoir, en administrateur intelligent, ses excellentes qualités pratiques. L'ordre, Ja conduite, la ponctualité, l'intelligence financière ne sont pas, en général, qualités de poète : Fréchette les possède toutes.
On me reprochera peut-être l'insistance que je mets à signaler ce côté sérieux de notre poète, ce serait un tort, j'y trouve un curieux champ d'observation et une leçon qui n'est pas à dédaigner.
j'aime aussi à mettre en lumière le côté heureux de la vie du poète. Que voulez-vous ! le bonheur au foyer d'un ami me fait autant de plaisir que si ce bonheur frappait à ma propre porte ; et nul plus que Fréchette n'a mérité de le voir frapper à la sienne. Il a travaillé ferme, il a lutté pour de nobles causes, le front haut, sans broncher, sans se décourager ni taire un pas oblique. Il n'a pas compté les adversaires ni courtisé le succès. C'est un paladin, et je suis heureux qu'il en soit récompensé.
Avec cela qu'au lieu de tourner ses regards et ses aspirations vers la vie k grandes guides, il se renferme dans son intérieur, cherchant dans le calme d'une existence tranquille et rangée, dans la satisfaction du devoir accompli, dans la compagnie d'un petit cercle d'amis éprouvés et surtout dans le travail énergique et persistant, les jouissances que tant d'autres vont chercher ailleurs.
Il se permet pourtant une petite débauche ; mais celle-là, il y tient : la misère seule pourrait l'empêcher de donner libre cours à ses goûts artistiques. Tout artiste n'est pas poète, mais tout poète est artiste, et Fréchette l'est dans le fond de l'âme. Il ne l'est pas seulement pour lui, mais encore pour les autres.
Quelle guerre à mort n'a-t-il pas faite aux extravagances architecturales et décoratives de ses concitoyens ! Ce n'était pas une guerre,
c'était une croisade. Pendant des mois, il a publié dans le Canada Artistique, précurseur du Canada-Revue, des satires mordantes dans lesquelles il dénonçait sans merci les crimes de lèse-art, sans calembours, dus à l'incompréhensible indifférence de nos compatriotes pour tout ce qui touche au bon goût.
Et il a réussi : Fréchette a accompli un prodige à mes yeux, une action d'éclat qui lui vaudra la reconnaissance éternelle des races présentes et futures.
Je le dis sans honte : Fréchette est le seul homme que j'aie vu, dans toute ma carrière de journaliste, — quinze ans bientôt, — parvenir à déraciner un abus par la seule force de sa plume. Quedis-je, un abus ? Il en a déraciné deux ou trois, à ma connaissance. Grâce à lui, nous avons vu disparaître ces hideuses clôtures en bois qui déparaient la face de nos demeures. Grâce à lui aussi et malgré les efforts du belliqueux abbé Baillargé, les saintes-faces et les mains ensanglantées ont été retirées des salons et reléguées dans les oratoires.
Et puis, il a donné le coup de grâce à ce titre banal et ridicule d^écuyer qu'on se croyait obligé d'accoler au nom du premier venu, sous peine de l'insulter. Maintenant avocats, notaires, médecins, échevins même n'ont plus honte de se nommer monsieur Un Tel tout court, de même que le président de la République française. C'est plus qu'il n'en faudrait pour illustrer un journaliste.
Mais lorsque je parle des goûts artistiques de Fréchette, il ne faut pas croire que je vais m'en tenir à ce hors-d'oeuvre : je dois certainement insister davantage sur cette faiblesse de notre grand poète.
Il y a quelques années, Fréchette entrait quelquefois dans l'atelier de Philippe Hébert, l'éminent sculpteur. Ce dernier, frappé par les remarques toujours justes que lui faisait le poète sur son travail, lui dit un jour : " Monsieur Fréchette, je serais très curieux de vous voir modeler ; voici une selle, de la terre, des ébauchoirs : essayez donc ! "
Le poète était avec son fils, alors âgé de trois ans ; il fît le buste de l'enfant, et avec un tel résultat, que la ressemblance est encore frappante, bien que le modèle ait aujourd'hui près de seize ans. Le nouveau sculpteur ne s'en tint pas là ; et deux des plus jolis ornements de son salon sont aujourd'hui les deux bustes en marbre de son père et de son beau-père, feu J.-B. Beaudry, modelés par le poète.
Il y a longtemps malheureusement que Fréchette n'a pas repris