‹ Les Hommes du jourChapitre 43 sur 46 · JOHN COSTIGAN · texte numérisé non relu

JOHN COSTIGAN

Ou(E regio in terris nos tri non plena laboris f '"

" Personne, excepté un oiseau, ne peut être à la fois à deux endroits différents," dit une maxime que l'on applique ordinairement à l'Irlandais ingénieux, mais étourdi. S'il peut y avoir quelque raison pour douter de l'ubiquité de l'oiseau, il n'en est point qui permette de mettre en doute celle des Irlandais. Ceux-ci, en effet, semblent posséder plus que tout autre race la faculté de l'ubiquité, la faculté d'occuper tout l'espace, toutes les places en même temps ; on a même prétendu que, si jamais le pôle nord était atteint, on le trouverait occupé par une colonie de Celtes.

Quoi qu'il en soit, les généreux, .spirituels et hardis enfants de la verte Érin se sont créé par toute la terre un foyer et un nom. Dans une lutte juste et égale, ils sont capables de se défendre contre tout envahis.seur, dans la politique comme sur le champ de bataille : et souvent ils porteront le sceptre de la souveraineté, ils .seront, en quelque lieu que les entraîne le sort, le pouvoir derrière le trône.

Trouverons-nous dans l'histoire de plus glorieux noms que ceux des O'Donnell, en Espagne ; des Lally ToUendal, des Dillon et des MacMahon, en France ; des Nugent et des Taafe, en Autriche : des Gavin Duffy, en Australie ; des Carroll, des Meagher et des John Boyle O'Reilly, aux Etats-Unis ; des Lynch et des O'Higgins, dans l'Amérique du Sud, et enfin, dans notre Canada, des D'Arcy McGee, des Murphy, des Anglin, des Curran et des Kingston ?

Je n'hésite pas à accoler à ces noms fameux celui de notre secrétaire d'Etat, qui fait le sujet de cette esquisse biographique. La renommée de l'honorable John Costigan s'étend aussi loin que le Dominion ; son nom est un "mot sympatWque," synonyme, dans ce sanctuaire béni de la religion et de la nationalité, de tout ce qui est noble et désintéressé.

Né le ler février 1835, à Saiiit-Xicolas, dans la vaillante province de Québec, le secrétaire d" État est encore dans le croissant de la vie et, bien qu'il ne s'en rende peut-être pas compte, il a atteint les dernières limites de la renommée dans les annales de son pays, oii le souvenir de sa conduite désintéressée et de ses actes patriotiques lui survivra pour encourager les autres à suivre le sentier du devoir et de l'honneur, dût-il être obstrué par la calomnie et la malveillance.

Il a fait ses études au collège de Sainte- Anne, dont plusieurs élèves ont atteint les plus hautes dignités de leurs carrières respectives. Ses succès 5' furent très satisfaisants. Il était brillant et intelligent, studieux et ambitieux, — qualités qui font presque toujours prévoir dans l'élève un homme remarquable.

Après avoir terminé son cours classique avec beaucoup d'éclat, il quitta le paisible port de son aima mater pour voguer sur la mer orageuse de la vie.

Un peu plus tard, il fut nommé greffier des actes pour \'ictoria et juge de la cour inférieure des plaids communs pour le Xouveau- Brunswick.

Mais cette carrière, très honorable en elle-même, était pourtant trop étroite pour l'activité naturelle et la louable ambition du jeune titulaire de la cour des plaids communs.

Poussé par ses désirs personnels et les pressantes sollicitations de ses concitoyens, il se décida à entrer dans la vie publique.

La politique exerce un attrait irrésistible sur beaucoup de personnes d'un tempérament chaud et ardent. Bien que ce soit une carrière comme une autre, elle peut être ravalée et rendue odieuse, et elle peut aussi être exaltée et devenir le digne objet de la reconnaissance d'une nation. Elle renferme d'innombrables perspectives, qui la rendent attrayante. De même que le dernier des soldats qui combattaient sous Napoléon Bonaparte était censé porter dans son sac le bâton de maréchal, de même il est fort possible pour un jeune homme ayant du talent et de l'ambition de trouver dans la politique pure et désintéressée le sceptre du pouvoir, le "Sésame, ouvre-toi!" des plus hautes dignités de l'État, le passeport pour la renommée ou la fortune, et peut-être pour les deux.

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A l'étranger, nous voyons les exemples les plus éclatants des succès individuels et du renom acquis ainsi. Chez nous, les destinées politiques du paj-s sont identifiées avec les noms des Lafontaine, des Taché, des Macdonald, des Cartier, des Dorion, des McGee, des Chapleau, des Laurier, des Blake, des Abbott, des Thompson et d'une quantité d'autres presque aussi illustres.

En 1 861, la circonscription de Victoria élut l'honorable M. Costigan pour la représenter à l'assemblée législative du Xouveau- Brunswick. La popularité du jeune député était si grande, la confiance qu'avaient en lui ses électeurs était si entière que, pendant trente-deux ans, ils n'ont pas cessé de l'élire pour les représenter. Il siégea cinq ans à l'assemblée du Xouveau-Brunswick, et le reste du temps, après la confédération, à la chambre des communes.

Peu de temps après la proclamation de la confédération, alors que M. Costigan ne faisait que débuter à la chambre fédérale, un nuage sombre commença à envahir l'horizon politique. Il continua à grossir et à s'obscurcir, faisant présager, par son aspect menaçant, une tempête prête à se déchaîner au premier moment. Elle éclata à l'occasion de l'acte des écoles du Nouveau-Brunswick, — acte qui attira de suite le démon des querelles de sectes. La bataille, opiniâtre et acharnée, fut pendant un certain temps confinée aux étroites limites de l'assemblée locale, mais ne tarda pas à être transportée sur le champ plus vaste de la politique fédérale. L'écho en fut répercuté d'un bout à l'autre du pays, de la côte de l'Atlantique aux montagnes Rocheuses, et il en résulta une agitation qui surexcita violemment les plus mauvaises passions du peuple. Un mouvement identique \ient d'être suscité parmi la lointaine population du Manitoba, et tous ceux qui préfèrent la paix et la bonne entente aux querelles de sectes et de races doivent le déplorer.

Je me permettrai ici de réclamer l'indulgence du lecteur pour une petite digression : je voudrais exprimer mon humble opinion sur le malheureux sujet des écoles séparées, question d'une importance capitale. Au reste, il est bien entendu qu'en le faisant je ne suis poussé par aucun sentiment hostile à ceux que leur conscience porte à soutenir des idées différentes des miennes. Le sujet est de ceux qui comportent une amicale discussion ; mais c'est du juste règlement du diff"érend en litige que dépendent la paix et la pros-

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périté de la communauté, — communauté mélangée, dont tout bon citoyen doit s'efforcer d'harmoniser les divers intérêts, si inextricablement entremêlés, pour le bien comme pour le mal, de manière à réduire au minimum possible toutes les causes de discorde ou de difficultés sociales.

Je dis donc que la question des écoles séparées sera toujours une question brûlante pour les catholiques. Et pourquoi ? Parce que, pour eux. toute tentative faite pour supprimer leurs écoles est de la persécution religieuse, et l'histoire du monde démontre que de telles persécutions n'aboutissent qu'à la confusion et au chaos, ne font que détruire l'harmonie et les sentiments bienveillants qui devraient animer la fraternité humaine.

Mais il y a, au sujet de la croisade contre les écoles séparées, un trait remarquable, qui montre l'étroitcsse de vues et le manque de logique de la pauvre nature humaine, lorsqu'elle est aveuglée par les préjugés ou les passions. Les pires ennemis de ces écoles sont les champions des "droits égaux," — des hommes qui, à tort ou à raison, ont l'habitude de monter sur les toits pour crier qu'ils sont prêts à mourir pour la '"liberté civile et religieuse." Comment ces hommes mettent-ils en pratique leurs louables théories ? En méconnaissant tout simplement les droits des catholiques ; en abolissant les écoles catholiques, ou en privant arbitrairement, de toute manière, les catholiques de leurs légitimes privilèges et de cette "liberté civile et religieuse." Aussi bien, les "droits égaux," quand il s'agit des catholiques, sont de vains termes, des " illusions " et des pièges.

Eh bien ! les prétentions énoncées par les défenseurs des écoles séparées renferment un principe ; et les principes .sont fixes et sans bornes, comme l'univers: ils ne sont pas et ne sauraient être restreints par des divisions géographiques. \'oici ce principe : si les protestants ont le droit de choisir /curs écoles, les catholiques ont incontestablement le même droit, qu'ils habitent au Nouveau- Brunswick, au Maniloba ou ailleurs. La province de Québec s'est inclinée devant ce principe et en a obtenu les meilleurs résultats ; pourquoi ne pas le mettre en force dans toute la Puissance ? Les principes ne sont pas basés sur le pouvoir, les préjugés ou la bigoterie, mais sur le droit, l'équité et la justice, et ils ne devraient pas

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être affectés par " les subtilités, les calembours et les ieux de mots" qu'une interprétation erronée des documents constitutionnels peut mettre sur les lèvres des factieux ou des fanatiques. Nous voyons la majorité catholique respecter et soutenir ce principe : la majorité des champions des " droits égaux " voudrait le fouler aux pieds et lui substituer le vieux motto païen : " Lcx talionis : vœ vidis /"

L'honorable M. Costigan était pleinement d'accord avec -ses compatriotes et ses coreligionnaires dans leur mouvement pour répudier l'acte des écoles du Nouveau-Brunswick. De son siège à la chambre des communes, il attaqua cette odieuse mesure avec toute la véhémence et l'éloquence naturelle d'une indignation légitime, avec l'intime persuasion qu'on avait commis une injustice. Il revint à la charge plusieurs fois avec une intrépidité indomptable. Le 20 mai 1872, il proposa une adresse à Son Excellence pour lui demander le désaveu de l'acte, parce que " la dite loi était injuste et causait beaucoup de malaise au milieu de la population catholique romaine." N'ayant pas réussi alors, nous le trouvons, un an après, le 14 mai 1873, proposant une autre adresse pour demander que ' ' le Gouvernement avise Son Excellence de désavouer les actes votés par la législature du Nouveau-Brunswick," ce qui fut accordé. Suivant l'ordre d'idées des adresses précédentes, il proposa encore, le 6 mai 1874, une adresse à Sa Majesté pour lui demander de faire passer un acte afin d'amender celui de l'Amérique Britannique du Nord de 1867, en décidant que "chaque dénomination religieuse, au Nouveau-Brunswick, continuerait à avoir possession et jouissance de tous les droits se rapportant à ses écoles comme elle en avait possession et jouissance à l'époque où le dit acte fut voté," etc. Pour des raisons bien connues, cette motion fut ensuite retirée. Mais au mois de mars de l'année suivante (1875), il reprit la question en proposant une résolution pour demander de voter un acte amendant celui de l'Amérique anglaise du Nord de manière à pourvoir à ce que ' ' les habitants catholiques romains du Nouveau-Brunswick aient les mêmes droits, privilèges, etc., quant aux écoles .séparées et dissidentes, etc., que ceux dont ont jouissance et possession la minorité catholique romaine d'Ontario et la minorité protestante de Québec." Après avoir été amendée, cette motion fut votée.

La position prise par M. Costigan sur cette question des écoles montre qu'il a le courage de ses convictions jusque dans les circonstances les plus critiques et qu'on ne saurait le taxer de pusillanimité ni de manque de caractère. Il traversa cette lutte mémorable et fit face aux plus décourageants obstacles avec résolution et ténacité, soutenu, sans aucun doute, par la pensée que "celui dont la cause est juste est armé d'un triple airain."

Sa loj-auté et son dévouement à une cause qui avait l'approbation de sa conscience, le zèle, l'énergie et l'éloquence qu'il déploya pour sa défense gagnèrent à M. Costigan le respect et la considération de ses adversaires aussi bien que de ses amis. Feu sir John A. Macdonald, qui n'était pas un mauvais juge en fait de caractères, lui prouva immédiatement le cas qu'il faisait de sa conduite en lui offrant le portefeuille du Revenu de l'Intérieur. Il fut assermenté comme membre du Conseil Privé en 1882, et, chaque fois que l'on a renouvelé ou reconstruit le Cabinet, il en a fait partie.

Il avait à peine terminé la lutte à outrance pour ses coreligionnaires dans le paj's témoin de sa naissance, que son esprit chevaleresque le poussa à offrir tout le secours dont il pouvait disposer à ceux qui luttaient pour leurs droits nationaux dans le paj's de ses ancêtres.

\'ers 1873, le mouvement irlandais du home riile parut recevoir une nouvelle impulsion. De nombreux clubs se formèrent aux Etats-Unis et au Canada. C'était un réveil de l'esprit d'indépendance suscité, plusieurs générations auparavant, par Daniel O'Connell, de cet esprit qui peut sommeiller, mais qui ne saurait mourir. Des années ont passé depuis que John Woolman, à la première aurore de ce sentiment de liberté, disait, en parlant de l'esclavage dans la république voisine : "Travailler à se délivrer de l'esprit d'oppression est la première obligation de la famille de Jésus- Christ." Dans le même sens, le home ride, qui a pour but d'étouffer cet " esprit d'oppression," devrait être regardé comme la "première obligation," sinon de l'humanité entière, du moins de toute cette partie de l'humanité qui réclame l'Irlande comme son pays natal ou le pays de ses ancêtres. Le patriotisme est un devoir à la fois sacré et impérieux. Il n'a rien à faire avec le rang, le le climat ou la croyance. C'est une plante à jamais enracinée dans

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