JOHN GEORGE BOURINOT
La petite province de la Xouvelle-Ecosse a largement contribué à l'avancement politique, littéraire et scientifique du Canada, ainsi qu'à ses progrès dans l'art et dans l'éducation. Elle a donné à la puissance un premier ministre, un haut-commissaire à Londres, le juge en chef de la plus haute cour du pays, le principal de deux de nos plus grandes universités, des géologues dont la renommée s'étend dans le monde entier, des journalistes éminents, des poètes, des historiens et des romanciers.
La Nouvelle-Ecosse nous a fourni aussi la plus haute autorité constitutionnelle en matière de pratique et de procédure du gouvernement parlementaire au Canada ; travail qui est cité et reconnu dans toutes les colonies de l'empire britannique où règne le système représentatif ; travail aussi qui a passé en sept ans par deux éditions et a rapporté à son auteur, parmi les parlementaires et les hommes d'État, une réputation au moins égale h celle de May. Ce que les auteurs qui ont écrit sur la constitution anglaise, son développement et son épanouissement, ont fait pour l'Angleterre, M. Bourinot l'a fait pour le Canada et les colonies sœurs.
Mais j'ai déjà dit que les Néo-Ecossais ont accaparé dans la puissance des positions éminentes pour tous les travaux où l'intelligence joue le rôle prépondérant. Petit à petit, d'année en année, ils ont gravité vers Ottawa, et se sont installés dans des fauteuils administratifs que l'on est obligé de reconnaître avoir été bien gagnés car un talent et une habileté qui semblent inhérents à la race de leurs titulaires. C'est ainsi que nous trouvons la bibliothèque du parlement aux mains d'un fils de la Nouvelle-Ecosse ; le chef du bureau des statistiques en est un autre ; le juge de la cour de l'échiquier, un troisième; tandis que les assistants-ministres, les officiers principaux des communes et du sénat, sans parler des commis de deuxième et de
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troisième classes, réclament pour leur berceau cette petite province du bord de la mer, dont la superficie totale est moind-re de 21.000 milles carres. Comment cela se fait-il ? Nous laissons aux ethnologistes le soin de régler cette question. Dans tous les cas, le fait existe.
Le but que je me propose est d'esquisser, aussi brièvement que le permettent les limites de cet ouvrag-e, la carrière de John George Bourmot, greffier de la chambre des communes, publiciste, journaliste et littérateur. Il est né à Sydney, dans l'île du Cap-Breton, le 24 octobre 1837. Son père, feu l'honorable lieutenant-colonel John Bourinot, résida à Sydney un demi-siècle et occupa la charge de viceconsul de France ; ceux qui ont eu l'occasion de lui rendre visite et d'être reçus chez lui ont conservé le souvenir de la façon large et généreuse dont il savait faire les honneurs de sa position. De 1859 à l'union des provinces, il représenta le Cap-Breton dans la chambre d'assemblée d'Halifax et, lors de la confédération, une proclamation rovale l'appela au sénat. Le sénateur Bourinot descendait d'une famille normande huguenote, native de l'île Jersey. Il épousa Jeanne, deuxième fille de Son Honneur le juge Marshall, qui était un intrépide avocat de la tempérance, un écrivain habile sur les sujets politiques et religieux, un jurisconsulte profond et un gentilhomme grandement respecté de tout son entourage. Son père, capitaine dans l'armée anglaise, était un Irlandais aux sentiments profondément loyaux et patriotiques. Telle est la lignée dont descendit celui qui fait l'objet de cette étude. Il ne faut pas s'étonner, avec le sang qui coulait dans ses veines, s'il a réussi à atteindre la position distinguée qu'il occupe aujourd'hui en dépit de tous les obstacles qui se sont présentés de temps à autre sur sa route. Son père surveilla attentivement sa première éducation et eut la bonne fortune de s'assurer, comme précepteur du jeune homme, le révérend W. J. Porter, sous les soins duquel son intelligence fit de rapides progrès. M. Porter était un excellent professeur, très attaché à l'éducation. Il vit de suite ce que promettait son élève et mit tout en œuvre pour faire ressortir ses brillantes qualités. Il ne fut pas déçu dans ses prévisions. Le jeune Bourinot l'étonnait par sa rapidité de conception et l'étendue de ses moyens intellectuels, facultés développées bien au-delà de son âge. Son père résolut de compléter une éducation si bien commencée et l'envoya à Toronto, où il entra à l'université du Triniiy Collège. Les années qu'il passa au collège ne sont pas encore oubliées de ses
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compagnons de classe. L'étude était sa passion et il s'attachait à ses livres avec un acharnement, une persé\érance et un zèle qui faisaient l'admiration des élèves et des professeurs. Il récolta naturellement tous les lauriers et toutes les distinctions, parmi lesquels le prix Welling-ton et plusieurs autres. En quittant son aima mater, il se trouva dans une sérieuse perplexité pour décider quelle carrière il allait suivre. Le droit était certainement la plus avantag^euse ; mais les goûts littéraires du jeune Bourinot étaient si ardents qu'il se décida à suivre ses aspirations et à cultiver les lettres. Le journalisme lui offrit d'abord une occasion qu'il cherchait, et ses débuts dans la presse se firent comme rédacteur et reporter parlementaires. C'était l'époque où Jos. Hovve et Chas. Tupper étaient dans toute leur gloire, et Bourinot avait pour tâche de sténographier les discours qu'ils prononçaient dans la vieille chambre d'assemblée d'Halifax. La connaissance qu'il fit alors de ces hommes d'Etat grandit par la suite au point de devenir une amitié inébranlable qui dure encore pour sir Chas. Tupper et qui, pour Howe, ne s'est éteinte qu'à sa mort. Les discours et les opinions émises par ces deux hommes eurent une grande influence sur l'avenir du jeune journaliste, et plus tard on lui entendit souvent dire que, lorsqu'il cherchait une inspiration, il n'avait, pour la trouver, qu'à se reporter aux discours de Howe qu'il avait recueillis autrefois. En icS6o, Bourinot fonda et rédigea le Halifax Reporter, un journal qui jouissait d'une brillante réputation dans sa clientèle pour la vigueur et l'indépendance de ses articles et aussi pour la fidélité de ses rapports parlementaires. En 1861, l'éditeur et reporter ajouta à ses occupations la tâche de faire des comptesrendus des débats de la chambre de la Nouvelle-Ecosse et accepta le poste de chef du bureau des reporters. Il occupa cette position jusqu'à la confédération, et alors il fut nommé sténographe du sénat et transporta sa résidence à Ottawa. Néanmoins il continua à envoyer des correspondances aux journaux d'Halifax et de Saint-John et à collaborer par une série d'articles précieux, généralement historiques, au Stetoarfs Literary Qiiarterly Magasine de cette dernière \ille. Il écrivit aussi pour le Quarterly plusieurs nouvelles qui attirèrent l'attention générale et valurent à leur auteur des demandes réitérées de ses amis de les réunir sous forme de volume. Cependant la chose n'est pas encore faite, bien que plusieurs de ces études, parues de 1876 à 1882, aient été revues, augmentées et réimprimées sous d'au-
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très formes, en particulier les récits de l'île du Cap-Breton, qui sont devenus, en 1892, une monographie de formidables dimensions et l'histoire la plus complète et la plus intéressante qui ait jamais été écrite sur cette portion si pittoresque de la Nouvelle-Ecosse. Cette étude, qui a été lue devant la section littéraire anglaise de la société royale du Canada, fait partie du volume des comptes-rendus de cette société; mais il a été publié, pour l'avantage de ceux qui ne peuvent pas se procurer les comptes-rendus, une édition spéciale de ce travail avec toutes les cartes, plans et notes originaux. Cet ouvrage somptueux est affectueusement dédié à la mémoire du frère de l'auteur. Il a été fait avec amour et le travail qu'il contient est si parfait et si complet que personne ne peut s'aviser de toucher au même sujet sans le citer presque à chaque page.
Une autre étude historique de Bourinot, parue primitivement dans The Ca)iadian Alonthly and National Revieiv de Toronto, est intitulée : The old forts of Acadia. Cette monographie, revue et augmentée, a fait, par la suite, partie des comptes-rendus de la société royale, où l'on peut la trouver sous le titre de : Some old forts by the sca. Une courte description de Louisbourg en 1870 y est attachée.
M. Bourinot occupa la charge de greffier du sénat jusqu'en 1873 ; à cette époque, il descendit à la chambre basse pour prendre le poste de second assistant-greffier de la chambre des communes ; au. bout de six ans, il fut promu premier assistant-greffier et, le 18 décembre 1880, lors de la mise à la retraite de feu Alfred Patrick, écuier, C. M. G., M. Bourinot devint le greffier en chef de la chambre, position qu'il occupe encore aujourd'hui.
La nature ardue de ses devoirs d'officier public n'empêcha pas M. Bourinot de collaborer sans interruption aux principaux journaux et publications périodiques, et il a fourni aux diverses sociétés littéraires et universités de ce pays et de l'étranger un grand nombre de travaux importants sur une foule de sujets. Lorsque le Toronto Mail commença à paraître et au temps où \q, New -York TFo/'/^ s'adressait à une clientèle plus relevée que maintenant, la plume prolifique de M. Bourinot fut souvent mise à contribution. Son style clair et convaincant donnait une grande importance à tout ce qu'il avait à dire. Le Canadian Monthly le compta de bonne heure parmi ses collaborateurs assidus, et c'était l'époque où Goldwin Smith, W. A. Foster et Wm. J. Rattray adressaient aux lecteurs du Canada le meilleur de leur ou-
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vrag"e. Bourinot a publié dans le Motithly une série complète de travaux sur le développement intellectuel du peuple canadien, dans lesquels il passe en revue d'une façon serrée les chang-ements sociaux et politiques qui se rallient avec notre développement et notre proifrès intellectuels ; le systèm.e d'éducation du pays depuis le régime français jusqu'à nos jours, avec un plaidoyer en faveur d'une université nationale ; le journalisme au Canada et ceux qui l'ont fait ce qu'il est, et se terminant par un coup d'œil sur notre littérature orig^inale. L'auteur, cédant au désir de beaucoup de personnes qui désiraient pouvoir conserver cet ouvrige sous une forme durable, fit paraître ces travaux en 1881 sous forme d'un volume de 128 pages.
Les comptes-rendus de l'Institut Colonial Royal, association dont M. Bourinjt a été pendant de longues années le secrétaire correspondant honoraire, ont souvent été remplis, par notre auteur, d'études de grande valeur ayant trait à son sujet favori, l'accroissement politique, économique et industriel de la puissance. En tête de ces œuvres, je mentionnerai les essais sur l'industrie maritime et le développement national du Canada, traité que la presse anglaise s'est empressée d'approuver sans réserve. Les grandes revues lui ont toujours largement ouvert leurs colonnes. Son article dans Blackwood sur le progrès de la nouvelle puissance lui a valu dans la revue du Londoii Times la remarque suivante : " que c'était le meilleur article qui eût encore paru sur le sujet dans un journal anglais." Le docteur Smith, l'éditeur de la vieille publication anglaise, la Oiinrterly Revieiv, en acceptant un de ses manuscrits, lui écrivait de lui en envoyer encore d'autres semblables ; le Westminster l'accueillait à bras ouverts, et la Scottish Revieiv^ publiée iv Paisely et à Londres, faisait place à ses écrits avec un empressement qui démontre combien ils étaient appréciés de la clientèle intelligente de cette fameuse revue. En Amérique, ]\L Bourinot envoyait la plupart de ses travaux historiques au Magazine of American History de New- York, qui était publié par Mme Martin J. Lamb, dont tous les amis de la littérature et des études historiques ont déploré la mort, survenue dans les premiers jours de janvier 1893.
En 1892, lord Lorne, gouverneur général, voulant donner aux arts, à la science et <\ la littérature du Canada un stimulant et une direction qui leur manquaient, fonela deux sociétés. L'Académie des Beaux-Arts réussit immédiatement. La Société Royale, qui réunit
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peut-être les meilleurs éléments de la constitution de l'Académie française et des associations anglaises et américaines, ne fut pas si bien reçue et souleva même, en certains quartiers, des critiques acerbes. Le nombre des membres fut d'abord limité à quatre-vingt ; les deux premières sections, de vingt membres chacune, se réservèrent l'histoire, l'archéologie, l'ethnologie et la littérature en généi^al. La première section se compose de Français, et la seconde, d'Anglais ; les deux sections qui restent se consacrent à la science dans toutes ses branches et sous tous ses aspects. On peut dire de suite que ces dernières sont celles qui font, de beaucoup, meilleure figure ; cependant les sections littéraires font preuve chaque année d'une louable vitalité, qui est surtout remarquable pour la section française. Celleci admet dans ses travaux des poésies, des nouvelles, des drames, des fragments de comédie, sans toutefois exclure les études les plus sérieuses sur la philosophie, l'histoire et l'archéologie. Les Anglais sont plus conservateurs et, si quelquefois la lecture de poèmes est permise aux séances, le comité des rédacteurs en exclut sévèrement la publication des volumes de comptes-rendus. Pour établir la Société Royale, lord Lorne consulta fréquemment M. Bourinot et le nomma le premier secrétaire honoraire. Si aujourd'hui la Société Royale est devenue de quelque importance et de quelque valeur pour le pays, l'une et l'autre sont dues k l'énergie et au zèle infatigable que le secrétaire honoraire voua à l'entreprise. Non-seulement il prépara tous les rapports et se chargea de la correspondance énorme qui lui tomba sur les épaules, mais encore on peut dire qu'il conduisit 1:; société par la main dans tous ses premiers pas, jusqu'à ce qu'il la sentît assez forte pour marcher seule ; il contribua k remplir les comptes-rendus annuels d'une foule de travaux importants ; il veillait à tous les détails, et tous les nouveaux présidents, lorsqu'ils venaient h diriger les délibérations, se trouvaient redevables à M. Bourinot de la façon aisée et tranquille dont se passaient les séances, la grande expérience parlementaire du secrétaire les aidant considérablement à obtenir ce résultat. Depuis la formation de la société jusqu'en i8gi, M. Bourinot resta secrétaire honoraire, puis il fut unanimement choisi comme vice-président. En mai 1892, sur motion de fcu sir Daniel Wilson et de sir James E. Grant, K. C. M.G., il fut élu à l'i-nanimité président.
Une des séries d'ouvrages les plus utiles qui aient été publiées, — ■ ;ar son champ est très vaste et les sujets qui y sont traités sont de la
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plus haute importance au pomt de \ue politique et historique, -^— se trouve dans la collection des travaux qui forment les John Hopkins University Studies de Baltimore, (Maryland). C'est dans ces séries que parurent les travaux si soigneusement préparés du Dr. Bourinot et intitulés : Fédéral Governnient in Canada et Local Govcnimcnl in Canada. Ils attirèrent une attention marquée et contribuèrent à faire étudier notre système de gouvernement parlementaire par une foule de personnes qui jusqu'alors n'avaient eu qu'une connaissance très imparfaite des institutions canadiennes et de leur fonctionnement. Les John Hopkvi^s University Studies sont très estimées et les écrivains qui y collaborent, ayant tous une réputation d'éminence dans les sujets qu'ils traitent, sont sûrs d'atteindre un groupe de lecteurs qui constitue l'élite du monde instruit. Les Canadiens doivent certainement être fiers de savoir que les œuvres de M. Bourinot sont au nombre des plus importantes qu'ait publiées l'université et que leur valeur a été amplement démontrée.
L" 'Association historique am.éricaine" a été fondée il y a quelques années aux États-Unis par un certain nombre d'amateurs et d'auteurs d'études historiques, avec M. George Bancroft comme premier président. Très peu d'hommes de lettres canadiens eurent l'honneur d'être élus membres ; mais il ne s'écoula pas long temps avant que les services rendus par M. Bourinot à ce continent fussent reconnus, et l'association le nomma un des membres de son conseil. Cette société se réunit une fois par année à Washington, au mois de décembre, pour lire et discuter les travaux qui lui sont soumis . C'est à l'une de ces sessions qua le Dr Bourinot présenta sa remarquable monographie sur le gouvernement parlementaire au Canada, qui a été publiée et distribuée par l'association comme étant le plus intéressant et le plus important du grand nombre de travaux présentés cette année-là. C'était une étude particulièrement instructive et de circonstance, fort intéressante aussi à cause de la comparaison qui y était faite des gouvernements par parlement et par congrès, et dans laquelle les deux systèmes étaient clairement exposés. Les notes bibliographiques du Dr Bourinot sur la littérature constitutionnelle ont beaucoup ajouté à sa réputation comme autorité sur le sujet qu'il traite avec tant de succès. Les travaux de 1'" Association historique américaine " sont maintenant distribués par les soins du gouvernement des États-Unis, ce qui donne à l'institution, à tous les points
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de vue, un caractère officiel. Il est bon de dire ici que le Dr Bourinot est membre de la Société Statistique de la Grande-Bretagne, et aussi membre du conseil de l'Académie Américaine des Sciences Politiques; il fait partie également du conseil de direction du Congrès International, auxiliaire du congrès des Ilistorians and Historical Stiidents^ ses collègues étant, pour le Canada, le Dr Douglas Brymner, F.R.S.C., d'Ottawa, et le Dr George Stewart, F.R.G.S., de Québec.
Le Dr Bourinot, à différentes reprises, a lu d'importantes études sur les institutions parlementaires du Canada devant des sociétés comme la Société Géographique de Québec, l'Université Harvard de Cambridge, Mass., l'Université McGill de Montréal, l'Université de Trinity Collège de Toronto et le National Chib de Toronto. C'est devant cette dernière société qu'il a lu son Responsible Government in Canada. Les conférences qu'il a faites devant les étudiants et amis du Trinity Collège ont ensuite fait partie des documents qu'il a présentés devant la Société Royale.
Comme conférencier et orateur, le Dr Bourinot parle clairement et distinctement, sans prétendre au brio oratoire et avec fort peu de gestes. Ses phrases sont toujours bien choisies et sa façon de présenter les arguments est serrée et conxaincante. Il est tellement sûr de son terrain qu'il ne peut même pas supposer une contradiction; néanmoins il en a quelquefois rencontré, mais il est bien rare que ce ne soit pas son adversaire qui ait été obligé d'abandonner le combat en pleine déconfiture.
La grande œuA're du Dr Bourinot, œuvre absolument grande dans le sens le plus complet du mot et qui a fait connaître son nom dans toutes les parties des domaines de Sa Majesté où règne le gouvernement constitutionnel, est son Practicc and Procédure of Parliament, manuel de pratique et de procédure parlementaires, accompagné d'une revue des origines et du développement des institutions parlementaires dans la puissance du Canada. Il a retracé, dans cel exposé magistral, son expérience de plus de deux décades et demie passées à observer le parlement en fonction dans la Nouvelle-Ecosse et dans la puissance. Il avait eu le soin de coUationner et de préparer, pour le jour où l'occasion se ferait sentir de les employer, toute cette richesse de matériaux qu'il avait alors ainsi recueillis. Un travail de ce genre était devenu d'une nécessité urgente et les deux livres du Dr Alpheus Todd, l'un sur le gouvernement parle-
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mentaire en Angleterre, l'autre sur le gouvernement parlementaire aux colonies, ne remplissaient pas absolument le champ que le Dr Bourinot avait résolu de couvrir. Il y avait place pour les deux autorités et, lorsqu'il fut connu que le Dr Bourinot avait entrepris d'écrire le volume qui porte son nom, pas un homme ne donna plus généreusement ses conseils, ne souhaita plus sincèrement le succès, n'encouragea plus cordialement le nouveau venu à accomplir la tâche qu'il s'était proposée, que ce bon et bienveillant savant qui, pendant deux générations, avait si libéralement mis à la disposition des parlementaires de son pays adoptif le travail de toute sa vie.
Le but du Dr Bourinot, en dotant le Canada de son ouvrage, était de mettre bien en vue et dans un langage précis, de façon à les faire comprendre facilement, les lois et les principes qui règlent la pratique et la procédure du parlement. Nous savons que celles-ci dérivent primitivement des usages et des ordres du parlement impérial ; mais, comme le fait remarquer l'auteur, " il est survenu dans la suite des années des divergences dans la pratique et il s'est créé un grand nombre de précédents qui nécessitent un ouvrage de ce genre." Il entreprit, par suite, d'expliquer les régies et usages suivis au Canada, et aussi de fournir " des renvois assez étendus aux meilleures autorités, et particulièrement aux ouvrages de Hatfell et de May pour permettre aux lecteurs de comparer les procédures canadienne et anglaise." L'introduction retrace les origines et le développement des institutions parlementaires dans le Canada depuis le régime français jusqu'à l'époque actuelle ; l'auteur y a ajouté, de plus, un résumé des décisions du comité judiciaire du conseil privé et de la cour suprême du Canada, qui ont trait aux questions importantes relatives à la juridiction du parlement de la puissance et des législatures des provinces. Dans la seconde édition, de nouvelles additions ont été faites, sans toutefois modifier le plan et la forme de l'ouvrage. Le livre, aussitôt paru, conquit la place qui lui était due ; ce n'était pas seulement un immense arsenal de faits et de précédents, mais c'était aussi un volume délicieusement écrit. De fait, à rencontre d'oeuvres similaires entreprises par des plumes moins habiles, la pratique de procédure de Bourinot peut se lire avec autant de profit et de plaisir qu'on en éprouve à lire Green ou Fronde : le style de l'auteur est d'un bout k l'autre vigoureux, limpide et brillant. Le Times de Londres, dans une revue qui ne couvrait pas moins de
trois de ses larges colonnes, ne trouvait que des éloges à faire de l'ouvrage. La presse de l'Australie, du Canada et des États-Unis exprima des opinions non moins favorables sur son mérite, et les hommes publics de l'empire, parmi lesquels M. Gladstone, lord Salisbury et autres grands noms du domaine de la politique, parlaient dans les termes les plus élogieux de la valeur, de l'importance, de la clarté et de la parfaite exactitude de cet ouvrage. Comme nous l'avons dit, le livre de M. Bourinot devint immédiatement l'autorité incontestée sur le sujet dans toutes les dépendances de la couronne britannique. À la requête de plusieurs personnes, le Dr Bourinot prépara, par la suite, un manuel de l'histoire constitutionnelle du Canada depuis les premiers temps de la colonie jusqu'en i883 ; cet ouvrage, composé de chapitres du précédent, fut dédié en termes gracieux au marquis de Lansdowne, alors gouverneur général du Canada. Un autre livre du Dr Bourinot est intitulé : Canadian shulics in comparative politics, en trois chapitres : le premier traitant du caractère anglais des institutions canadiennes, le deuxième établissant une comparaison entre le système politique du Canada et celui des Etats-Unis, et le troisième consacré au gouvernement fédéral en Suisse et à sa comparaison avec celui du Canada. Ce livre est, comme les autres, d'un intérêt poignant et riche en notes et allusions.
Le Dr Bourinot a été, ajuste titre, l'objet d'honneurs nombreux. L'université du Ouee?i's Collège de Kingston lui a conféré, en 1886, les degrés honoraires de licencié en droit ; deux ans plus tard, son abna mater, le Trinity Collège de Toronto, lui accorda les degrés honoraires de docteur, et, en 1890, à l'occasion de la célébration du centenaire du King's Collège de Windsor, (Nouvelle-Ecosse,) cette vénérable institution ajouta à ses lauriers le titre très envié de docteur en droit de son université. En récompense de ses services publics, la reine l'a créé, en 1890, compagnon de l'ordre de Saint-Michel-et- Saint-Georges.
Dans la vie privée, le Dr Bourinot est un des hommes les plus bienveillants et les plus sociables qu'on puisse rencontrer. Sa magnifique résidence d'Ottawa est toujours largement ouverte à une hospitalité discrète. Là, entouré de ses livres, il aime à rencontrer ses amis, à discuter les événements du jour ou le dernier volume d'histoire, de poésie ou de nouvelles, et, dans tous les cas, l'abondance de
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sa lecture et ia finesse de ses observations ne manquent jamais de jeter une lumière utile sur Ja discussion. Partisan ardent de la fédération impériale, il a été nommé, en 1885, dans une réunion publique tenue à Montréal, membre du comité exécutif de la lig'ue, avec charge de répandre et de pousser le projet d'union intime avec la mère-patrie.
En octobre 1865, le Dr Bourinot avait épousé Mlle Emily Alden Pilsbury, la fille du consul américain d'Halifax, femme d'une rare beauté et douée des plus brillantes qualités. A la grande douleur d'un cercle nombreux d'amis, Mme Bourinot mourut, en septembre 1887. Au mois de juillet 1889, le Dr Bourinot épousa Mlle Isabelle Cameron à Régina, T. N. O.. La famille de cette dernière vécut à Toronto jusqu'en 1888. Son père, qui est maintenant mort, était un commerçant de bois de la baie Géorgienne bien connu et très estimé. Son grand-père, du côté de sa mère, était feu le révérend Canon Bleasdell, D. C. L., de Trenton, Ontario.
GEORGE STEWART
Québec, février 1893.
(Traduction de P. M. Sauvalle.)
ANDREW GEORGE BLAIR
Les Hommes du Jour. 27eme Série.
ANDREW GEORGE BLAIR
Il y a dans la vie politique des provinces maritimes du Canada deux noms qui prédominent et commandent irrésistiblement l'attention. Les deux hommes qui les portent sont nés dans leurs provinces respectives; tous deux sont comparativement jeunes — ayant moins de cinquante ans — et tous deux aussi ont autrefois entrepris la tâche de gouverner, comme premiers ministres, à quelques mois d'intervalle l'un de l'autre. Ces deux hommes ont travaillé côte à côte, séparés seulement par la ligne qui sépare les deux provinces, et chacun, à sa manière, a fait prévaloir au meilleur de sa connaissance les principes libéraux dans leur sens le plus élevé. William Stevens Fielding-, le premier ministre de la Nou\elle-Ecosse, a eu l'influence grande, prépondérante, de Joseph Howe pour diriger sa conduite et lui inculquer ce sentiment et cette ardeur patriotiques qui ne l'ont jamais abandonné. Les leçons ainsi puisées aux pieds mêmes du maître, comme dans ce cas, n'ont jamais été oubliées par le jeune disciple. Ils appartenaient à la vieille école libérale, — cette école qui nous a donné le gouvernement et la liberté constitutionnels et qui a dispersé aux quatre vents du ciel ce fardeau, cette malédiction des premiers temps de nos luttes et de notre histoire, le Family Coinpact. Howe était pour son jeune protégé plus qu'un modèle : il était son compagnon, son arni, son maître et son aviseur. C'est à la grande tribune du peuple que le jeune Fielding a puisé cette passion pour la politique et ses roueries qui ne l'a jamais quitté. C'est Howe qui a façonné sa carrière ; mais le jeune homme, se développant avec l'esprit de l'époque, s'est fait un dossier à lui, et le temps trouvera son nom parmi les plus grands meneurs d'hommes, dans la noble phalange des enfants de la Nouvelle-Ecosse qui deviendront célèbres dans toutes les parties de la puissance. Andrew George Blair, le premier ministre du Nouveau- Brunswick, eut aussi au début de la vie un entourage qui a dû pro-
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duire une protonde impression sur son esprit. Il n'était qu'un petit garçon lorsque Tilley et Mitchell, Wilmot, Ritchie, Street et Chandler étaient occupés h régler les destinées de sa province. L'histoire de la lutte pour le gouvernement responsable avait, sans doute, résonné à ses oreilles et renforcé en lui la détermination d'ajouter son nom à la longue liste des hommes d'Etat des colonies, dès qu'il serait parvenu k l'âge de virilité. Cependant, il n'arriva pas à ce but aussi vite qu'il l'avait espéré, car il n'entra pour la première fois dans l'arène politique qu'à l'âge de trente-quatre ans.
Andrew George Blair naquit à Frédéricton, le 7 mars 1844. Sa famille était originaire d'Ecosse. L'enfant reçut une éducation soignée h l'école collégiale, dans sa cité natale, une institution d'où sont sortis bon nombre d'hommes d'avenir et qui a fait des progrès rapides dans l'enseignement. Pendant les années qu'il a passées â Valma mater, il eut plusieurs condisciples brillants ; mais aucun d'entre eux ne semble avoir mieux réussi que lui. Il embrassa une carrière professionnelle et, bien que la médecine et le génie civil offrissent des avantages au jeune étudiant, ses prédilections pour le droit l'emportèrent et il décida de s'y livrer. Il quitta l'école pour le bureau d'avocat ; il prit un brevet avec un de ceux-ci, et après avoir consacré à l'étude le temps requis, il se présenta devant le bureau des examinateurs du barreau pour donner une exhibition de son apprentissage. Son examen fut minutieux et sévère, car, dans ce temps-là, les vieux avocats avaient des idées à eux quant à ceux qu'ils jugeaient dignes d'admettre dans leurs rangs comme leurs égaux. Ils firent subir au jeune Blair une épreuve qui dura longtemps ; ils lui posèrent une foule de questions et cherchèrent en vain à le trouver en défaut. Son examen terminé, il fut chaleureusement félicité sur le succès qu'il venait de remporter. Une fois reçu avocat, il entra dans le barreau du Nouveau-Brunsvvick. Ceci avait lieu en avril 1867. Comme il possédait beaucoup d'amis et qu'il était très bien connu, il ne mit pas de temps à se faire une clientèle bonne et lucrative. Il forma une société avec George F. Gregory, plus tard maire de Frédéricton et membre de la législature du Nouveau-Brunswick. Cette société, qui dura plusieurs années, fut dissoute il y a quelques années seulement. Le 31 octobre 1866, M. Blair épousa Mlle Annie E. Thompson, la fille aînée de George Thompson, Ecr., du département de l'éducation à Frédéricton, laquelle lui donna une nombreuse famille.
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Des élections générales eurent lieu en 1878 dans la province du Nouveau-Brunswick et cette circonstance lui donna l'occasion de réaliser l'ambition qu'il caressait depuis tant d'années dans son cœur. Il fut invité à se porter candidat dans le comté d'York, dans les intérêts du parti libéral. Il accepta l'invitation et se jeta dans la lutte avec tout le zèle et l'enthousiasme d'un homme de son caractère ; il parla le jour et la nuit dans presque chaque paroisse de cette division électorale et, comme il avait des manières agréables, beaucoup de clarté dans l'exposition de ses vues, il fit une si bonne impression sur les électeurs, qu'à la clôture des poils il se trouva élu par une grande majorité. Il ne prit pas son siège, toutefois, car, alors comme aujourd'hui, le candidat défait avait son mot à dire : il refusa d'accepter le verdict du peuple exprimé au scrutin et porta la cause devant les tribunaux. Une pétition d'élection fut produite contre le nouvel élu qui, ne voulant pas perdre un temps inutile, donna immédiatement sa démission. L'orateur émana un nouveau bref d'élection et, le 14 novembre de la même année, M. Blair avait l'honneur de remporter la victoire une seconde fois. L'opposition était faible numériquement : le nombre des députés était de quarante-un. Sur ce nombre, trentequatre appuyaient le gouvernement, ce qui ne laissait pour le combattre que sept hommes vaillants, dirigés par l'honorable John James Fraser, aujourd'hui juge de la cour supérieure du Nouveau-Bruswick.
La législature fut convoquée en février 1879 et, bien que M. Blair fût un homme nouveau, peu familier avec les procédés de la chambre, un novice en politique, il fut choisi pour conduire le parti sans aucun espoir. A cette époque, on l'appelait ironiquement le "capitaine de la garde du caporal." Il ne prit pas de temps à prouver son habileté dans la chambre et à convaincre les ministériels, comme l'opposition, qu'en le choisissant pour être le chef de son parti, on avait eu raison. Il se rendit maître dans la pratique et la procédure parlementaires ; puis, dans les débats, les " expérimentés " ne tardèrent pas à reconnaître que la chambre possédait un formidable facteur, comme orateur et comme raisonneur, en sa personne. Du côté ministériel, après le vigoureux M. Fraser venait M. D. L. Harrington, un deba^er fougueux et hardi, un homme que beaucoup craignaient de rencontrer devant les assemblées publiques et dans la chambre. M. Michael .Adams, maintenant député du comté de Northumberland dans la chambre des communes, jeune et plein de feu, peu soucieux des susceptibilités
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des autres, possédant un riche vocabulaire d'épithètes, occupait la position d'arpenteur général. Le secrétaire provincial était M. Wedderburn, aujourd'hui juge de comté, un homme bien doué et possédant une belle éducation. Poli et courtois jusqu'à un certain point pour ses collègues, son genre oratoire était incisif, brillant, et son admirable diction était bien faite pour rendre la mélodie de sa voix sonore et captivante. C'est contre ces quatre hommes qu'Andrew Blair eut à lutter durant toute la session. Sa petite plialange le suivit avec courage, le stimulant, l'encourageant par son dévouement, le soutenant de sa loyauté dans ces heures d'épreuve. Tout de même, la tâche était ardue et un homme moins courageux aurait pu succomber le long de la route. Mais non, Blair persévéra. Il avait un tact remarquable, une grande connaissance des hommes, et son ardeur, sa confiance en lui-même comme dans sa cause lui amenèrent, à l'occasion, bien des adversaires d'autrefois. A la dernière session de la législature, tenue en 1882, il constata avec satisfaction que le nombre de son bataillon avait augmenté jusqu'à dix-sept. Il ne faut pas s'étonner si le gouvernement vit avec frayeur et stupéfaction ces défections de ses rangs. Il ne faut pas s'étonner non plus si les ministres s'empressèrent de reconnaître dans la personne du chef de l'opposition une force intellectuelle dans l'histoire politique économique de leur province, destinée, à courte échéance, à s'emparer des rênes du pouvoir et à les supplanter dans l'estime et la considération populaires.
On peut dire ici à la louange de M. Blair que, pendant tout le temps qu'il fut dans l'opposition, il n'a jamais refusé au gouvernement, soit en chambre, soit en comité, ses conseils et ses avis sur les projets de lois qui étaient soumis h la discussion. Il était un vrai législateur, dans toute l'acception du mot, et, tout en consacrant sa vie et son intelligence à l'avancement de son parti, il était un véritable homme du monde en ce qui touche la politique, ne perdant jamais de vue le fait que l'amour de son pays et l'appréciation de bonnes lois — des lois dont tout le monde bénéficierait ■ — • devait rencontrer son appui cordial, entier. Il abordait la discussion des questions publiques avec largeur d'esprit et sans bigoterie. Jamais il ne condamna une mesure simplement parce qu'elle provenait du gouvernement qu'il combattait dans le moment : il ne l'envisageait qu'à son mérite et, s'il lui faisait de l'opposition, il s'appuyait sur des motifs sérieux. Il n'y avait pas encore une semaine que M. Blair était membre de la cham-
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bre, que ce trait de son caractère fut remarqué par ses amis comme par ses adversaires, et, à partir de ce moment, le député d'Vork avait conquis l'estime et le respect de tous. On comprit qu'on avait en lui un travailleur et un penseur sur lequel on pourrait compter à l'occasion. Quand il parlait, il avait une conception rapide ; puis, une fois son esprit saisi d'un sujet, il était impossible de l'ébranler. Cependant, cette fermeté de décision n'allait jamais jusqu'à l'obstination. Il sentait par le travail qui se faisait dans son esprit comme un procédé et l'intuition qui lui indiquait que ses prémisses étaient correctes, et il agissait en conséquence, — et, sous ce rapport, on peut dire qu'il se trompa rarement dans ses prévisions. Bientôt on le considéra comme un homme d'un jugement sûr et comme un /e'art't^?' chanceux. Les matelots aiment à servir sous les ordres d'un capitaine heureux et, comme nous l'avons vu, M. Blair ne prit pas de temps à convaincre ses amis, ainsi que quelques partisans du ministère, sur sa politique générale, qu'il était un homme sous l'étendard duquel on pouvait se ranger sans déshonneur. Pendant son premier parlement, il avait réussi à tenir son parti compact et à porter le chiffre de l'opposition de sept à dix-sept, lorsque les chambres furent dissoutes pour un appel au peuple. Le gouvernement avait toutes les chances de succès ; il possédait le nerf de la guerre. Jamais auparavant, dans sa vie, Blair n'avait conduit une campagne électorale. Quand il s'était fait élire, il avait fait une cabale qui s'était bornée pratiquement aux seuls besoins, aux seules exigences d'un seul comté, et de l'un de ceux qui bordent la rivière. La tâche qui lui incombait était donc des plus difficiles : il lui fallait diriger toute la province ; il lui fallait gagner plusieurs sièges, s'assurer le concours des dix députés qui s'étaient joints à lui et les faire réélire.
La lutte fut vive. Blair fut élu pour York et, à la réunion des chambres, en mars 1883, il eut la juste satisfaction de renverser le gouvernement. M. Harrington, le premier ministre, ainsi que son cabinet, offrirent leur résignation ; le lieutenant-gouverneur, Robert Duncan Wilmot, une fois président du sénat du Canada, appela M. Blair et lui confia la charge de former un gouvernement. La chose ne lui prit pas longtemps, car le même jour sa tâche était remplie. M. Blair prit pour lui le portefeuille de procureur général. Il s'adjoignit comme collègues: l'honorable James Mitchell pour secrétaire provincial ; l'honorable P. G. Ryan pour commissaire des travaux
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publics ; Ihonorable L. Tweedie pour arpenteur général ; l'honorable William Pugsley, C.R., pour solliciteur général ; l'honorable David McLellan pour président du conseil, avec MM. H. Harrisson et C. H. Labillois comme ministres sans portefeuille. En retournant devant ses électeurs comme procureur général, le 24 mars, il fut de nouveau élu. Dès le début, M. Blair obtint, comme ministre de la couronne, un succès marqué. Grâce à ses manières engageantes, il se fit beaucoup d'amis ; il n'y avait pas six mois qu'il était au pouvoir, que déjà il avait prouvé sa détermination à conduire le vaisseau de l'État aussi longtemps qu'il le désirerait. Il choisit avec un tact remarquable ses collègues dans les deux camps politiques, donnant aux libéraux, cependant, comme la chose était naturelle, la prépondérance. Ils marchèrent en bonne harmonie, presque sans friction, et, bien qu'ils n'aient fait aucune législation importante, le procureur général passa plusieurs statuts destinés à faciliter les affaires. Son gouvernement augmenta en force, et lorsqu'en 1886 des élections générales eurent lieu, on s'aperçut que M. Blair et ses collègues étaient plus que jamais ancrés dans l'estime du peuple. Dans le mois d'octobre 1887, il se rendit h Québec avec son collègue, l'honorable David McLellan, secrétaire provincial, pour prendre part à la conférence interprovinciale convoquée par l'honorable Honoré Mercier, alors premier ministre de la province de Québec. Les séances, qui étaient présidées par l'honorable Oliver Mowat, maintenant sir Oliver Mowat, premier ministre d'Ontario, furent tenues au palais législatif. M. Blair prit une part très active aux travaux de cette conférence et, bien que les résultats de celle-ci aient été un désappointement pour ceux qui en avaient eu l'idée, le projet, en somme, était bon, car il a permis aux hommes publics qui vivent et travaillent dans différentes parties de notre patrie commune et qui gouvernent d'après différentes méthodes, de se mieux connaître. Que la convention des hommes d'État de la colonie n'ait eu pour résultat que de réunir des représentants de nos institutions parlementaires depuis l'Atlantique jusqu'au Pacifique, qu'elle leur ait permis de délibérer ensemble pendant plusieurs jours, c'est déjà satisfaisant. Les réceptions, les aÉ home, les déjeuners et les dîners fournirent aux citoyens de Québec l'occasion de rencontrer les délégués de la Colombie Britannique, du Manitoba, d'Ontario, de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick, et d'échanger leurs vues, leurs opinions sur les questions du jour. L'Ile-du-Prince-Edouard
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seule resta à l'écart et refusa d'envoyer un délégué pour y prendre part. Le premier ministre de cette petite île était, à cette époque, M. W. W. Sullivan, C.R., depuis jug-e en chef. Il n'était pas en harmonie avec les vues politiques de MM. Mercier et Mowat et, bien que la conférence eût été convoquée apparemment sur des principes étrangers à la politique, mais dans le but d'examiner le champ provmcial, de comparer ses rapports avec le gouvernement central à Ottawa, M. Sullivan ne jugea pas à propos d'assister aux séances. Quand il reçut l'invitation de venir rencontrer ses confrères à Québec, nous sommes sous l'impression qu'il l'accepta tout d'abord. D'autres avis prévalurent avant la date de l'ouverture et, en tout cas, l'île n'envoya point de délégués pour prendre part aux délibérations. M. Blair se montra l'un des membres les plus utiles de la conférence ; il produisit sur ses collègues une excellente impression. Il fit preuve d'un tact merveilleux, et son attitude sur les différentes questions qui furent soumises pour discussion fut marquée au coin de la plus grande largeur de vues. De tout temps sa politique a été conciliante, et ce trait aimable de son caractère perça plus d'une fois durant la semaine occupée qu'il passa à Québec, préparant ou amendant des résolutions, discutant les points embarrassants qui, de temps à autre, requéraient une solution. Ceux qui ne le connaissaient que de réputation ne tardèrent pas à se confirmer dans leur opinion. Il ne perdait pas de temps dans un verbiage inutile ; il allait droit au but et traitait la question soumise à la convention au point de vue simple, mais sûr, du sens commun. Son esprit pratique fut rarement, s'il le fut jamais, pris en défaut, et ses collègues étaient unanimes h vanter son adresse comme son habileté. Plusieurs des items dans la série de résolutions adoptées par la conférence sont dus à son initiative et, dans les suggestions qu'il a faites, il s'est montré un zélé mentor.
Nous venons de voir que la conférence interprovinciale n'a pas réussi à mettre son programme à exécution, — programme qui, après tout, embrassait plusieurs côtés sensibles — mais le temps prouvera que la convention des ministres des différentes provinces à une place centrale pour y discuter les affaires publiques sans passion comme sans parti pris ne manquera pas de produire des résultats plus ou moins avantageux. Plusieurs des délégués ne s'étaient jamais vus, d'autres ne se connaissaient que de nom. Réunis en convention. Is eurent une excellente occasion d'étudier ensemble et d'apprendre
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dune façon intime les besoins des différentes provinces qui composent la confédération.
En 1S90, quand les chambres furent dissoutes, lorsque des élections eurent lieu pour la septième fois depuis l'entrée du Xouveau- Brunswick dans la confédération, M. Blair et son parti remportèrent une nouvelle victoire. Le premier ministre avait depuis longtemps le désir d'abolir la seconde chambre, cet accessoire dispendieux et inutile du système parlementaire dans sa province. En 1867, Ontario avait refusé d'ajouter ;'i son fardeau un conseil législatif ; Québec insista pour conserver sa chambre haute et les autres parties de l'union ne s'y opposèrent point. La Nouvelle-Ecosse avait fait plusieurs tentatives dans le but de se débarrasser de sa chambre non élective ; M. Blair avait tenté lui-même la chose deux ou trois fois sans pouvoir réussir. Les conseillers faisaient la sourde oreille quand on leur demandait de commettre cet acte de suicide, bien que la chose eût été l'affaire la plus populaire qu'ils eussent pu faire. En vain M. Blair exposa-t-il la cause avec le plus g-rand soin ; en vain essaya-t-il de fortifier son argument en insistant sur le coût d'une institution dont l'utilité était absolument nulle. Il eut beau déclarer que les ressources de la province ne suffisaient point au maintien de deux chambres, rien n'y fit. Alors il attendit d'avoir quatre ou cinq vacances et il y nomma des hommes qui s'engagèrent d'avance à voter leur propre décapitation. Le temps venu de la voter, quelques-uns des nouveaux conseillers oublièrent leur engagement et le conseil continua d'exister. M. Blair eut de nouveau recours aux caresses, puis il réussit à engager les conseillers à consentir à leur abolition lorsque la dissolution aurait lieu, ce qui signifiait alors, dans l'ordre naturel des choses, un ajournement de quatre ans. Deux ans après, il obtint du lieutenantgouverneur Tilley, qui n'y mit aucun obstacle, la dissolution du parleme.'.t. Il va sans dire quo, du coup, le conseil législatif se trouvait supp.'imé. Quelques-uns des conseillers montrèrent leur bonne foi en se portant candidats à la chambre populaire et un très petit nombre, si toutefois il y en eut, réussit à se faire élire. Le gouvernement balaya la province, augmentant sa majorité dans plusieurs endroits ; mais le destin, chose étrange ! trahit le premier ministre, qui subit une défaite dans York; son comté natal, ce comté qu'il avait représenté fidèlement et sans interruption depuis le premier jour où il était entré dans la vie publique et k la prospérité duquel il avait si largement
ANDREW GEORGE BLAIR
contribué. Dans l'une des élections les plus chaudes que l'on ait jamais vues au Canada, celle de 1878, la ville de Kingston traita sir John A. Macdonald de la même manière. Son parti arriva au pouvoir avec le cri de la politique nationale ; mais le vétéran fut défait dans la vieille cité de pierre, témoin de tant de ses victoires. La vieille allégeance passa en d'autres mains : sir John ressentit la chose aussi vivement que. M. Blair ressentit la défection de ses vieux amis au moment même où il voyait dans les autres comtés de la province le triomphe des principes pour lesquels il avait combattu. Il devait sa défaite au cri religieux qu'on avait soulevé contre Jui, et quelque grand que fût son dégoût, il ne put s'empêcher de ressentir qu'il avait mérité de Ja part de ses électeurs un meilleur traitement. L'ingratitude, à ses yeux, était une faute qu'il était difficile d'oublier, et sa dignité personnelle lui commandait d'ab-indonner Frédéricton pour chercher à Saint-Jean, la capitale commerciale de la province, un autre refuge. Il alla se fixer à Saint-Jean, où il ouvrit un bureau et commença à exercer sa profession. Plusieurs députés de son parti lui offrirent leur siège : le membre pour Madawaska fut le premier à offrir sa résignation. Le comté de Queen en fit autant et, si les rapports sont vrais, une douzaine, au moins, de comtés furent offerts à son choix. Il finit par s'arrêter sur le comté de Queen où, bien qu'il eût l'honneur d'avoir de l'opposition, il remporta une victoire si éclatante qu'il détruisit pour toujours l'accusation d'avoir perdu parmi le peuple de sa popularité personnelle.
Il rencontra les chambres bien préparé à faire face à ses adversaires, qui ne réussirent point à déloger le gouvernement de sa position et se calmèrent après quelques tentatives ratées. Beaucoup des amis politiques et personnels du premier ministre croient qu'il ne se contentera pas de jouer un rôle purement provincial dans sa province ; il est bien probable qu'il a l'œil ouvert sur un siège dans la chambre des communes depuis quelque temps, et ce ne sera une surprise pour personne si, aux prochaines élections générales pour la puissance, M. Blair se fait élire pour aller siéger à Ottawa, où ses talents et son habileté trouveront de l'emploi et un champ d'action. Il jouit chez lui d'une grande réputation : son nom est identifié avec bien des réformes importantes, et les statuts contiennent bien des lois utiles et pratiques qui sont son œuvre. Il a pris une part active dans les efforts qui ont été faits pour obtenir du Canada pour le Nouveau-
Brunswick des conditions plus favorables {better ternis); il s'est aussi vivement intéressé dans toute législation ayant rapport aux terres de la couronne et aux produits des forêts. Dans son propre ministère, celui des lois, il s'est montré un travailleur constant et infatigable. Il y a environ trois ans, il a été fait conseil de la reine par le gouvernement fédéral ; et cet honneur qui, il est inutile de le dire, fut très agréable au barreau du Nouveau-Brunswick, ajouta à la liste de ceux qui ont droit de porter la robe de soie l'un des noms les plus dignes qui l'aient jamais ornée.
GEORGE STEWART
Québec, avril 1893.
(Traduction de l'honorable Charles Langelier.)
JOSEPH MARMETTE
Les Hommes du Jour. 28eme Série.
JOSEPH MARMETTE
Il y a bien des années déjà, obéissant à une habitude qui m'était, hélas ! devenue trop chère, j'entrais chez Dunn, que je quittais le moins possible pendant la durée de mes courts séjours à Québec.
Quelques instants après mon entrée se présentait un homme jeune encore, très brun, petit de corps, mais droit et bien pris dans sa taille.
Ses yeux, que recouvrait un binocle destiné bien plus à en atténuer l'éclat qu'à remédier à leur faiblesse, me frappèrent tout d'abord. J'y lus sur-le-champ ce que j'y ai toujours lu depuis : la franchise et la bonté, l'imagination et l'énergie.
— Monsieur Marmette, me dit Oscar Dunn.
Je m'inclinai avec sympathie. J'avais lu le Chevalier de M ortiac et François de Bienville, et j'eusse reconnu leur auteur sans l'aide de l'ami à jamais regretté qui prononçait son nom.
Joseph Marmette est né le 25 octobre 1844, à Saint-Thomas-de- Montmagny, de l'union de M. le Dr J. Marmette, médecin de distinction, avec Mlle Éliza Taché, fille de sir E. P. Taché.
Il entra au séminaire de Québec en 1857 et en sortit en 1864 pour suivre les cours de l'école de droit à l'Université Laval.
Cette tentative, si étrange pour ceux qui connaissent Marmette et sa répulsion pour toutes Jes chicanes qui ne sont pas celles de l'esprit, dura trois années, trois bien longues années, sans doute, malgré les nombreuses compensations que les étudiants savent trouver dans leur jeunesse et dans le plaisir. Puis, comme il fallait s'y attendre, fatigué d'un travail plein d'aridité, ennemi de toute imagination et de tout élan, il abandonna Pothier et Dalloz, accepta la situation qui lui fut offerte et pénétra à la trésorerie provinciale.
C'était abandonner Charybde pour s'approcher de Scylla ! Marmette financier me paraît aussi original que Marmette bazochien. Mais, en ce bon pays du Canada, comme en bien d'autres, le talent
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rapporte peu et la position nouvelle assurait cette nurca mediocritas que bien des poètes ont désirée sans l'atteindre jamais.
En 1882, grâce à un ami influent, il échangea cette situation, aussi peu faite pour satisfaire ses appétits de romancier et de littérateur que l'étude des lois, contre le poste, qui lui convenait entre tous, d'agent du gouvernement fédéral à Paris.
Il allait enfin voir Paris, que les imbéciles et les Allemands ont nommé la " Babylone moderne" et que les gens d'esprit de tous les mondes appellent la " ville-lumière."
C'était un rêve qui se réalisait. Le rêve fut court. Parti en mai 1882, il revint en novembre 1883.
Malgré l'accueil mérité qu'il reçut en France, malgré des travaux pleins d'intelligence et d'utilité, il fut rappelé et dut rentrer avant l'heure au Canada.
Dans cette circonstance comme dans bien d'autres, la place aimée et bien remplie ne fut pas conservée au plus digne.
Quelle que fût la rapidité de son passage à Paris, grâce à une activité peu ordinaire, à des facultés de chercheur toutes spéciales et aux sympathies nombreuses qu'il sut s'attirer, il parvint à cataloguer plus de douze cents volumes manuscrits des archives de Paris concernant le Canada.
Ce travail, appelé à rendre dans un avenir prochain les plus incontestables services à l'histoire canadienne, lui fait le plus grand honneur, et M. l'abbé Casgrain, qui eut l'occasion de s'en servir pour les recherches qu'il dut faire lui-même, le tient en très g-rande estime.
Le gouvernement si regrettablement inspiré qui le faisait trop tôt revenir le créa adjoint du directeur des archives historiques du Dominion.
Le choix était parfait et, puisque l'on ne remplaçait pas encore ce haut fonctionnaire, l'on ne pouvait le compléter, en attendant, d'une manière plus heureuse.
Depuis, le bruit de la retraite de M. Brymner s'est répandue et la voix publique, que l'on dit aussi être celle de la divinité — vox popnli vox dei - — a désigné Marmette au choix de nos gouvernants comme successeur naturel de l'homme distingué qui se propose de quitter la direction des archives.
Cette nomination, conforme à toutes les lois de la hiérarchie administrative, sera non seulement un acte de justice, mais encore, en
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quelque sorte, la consécration et le couronnement d'un talent reconnu et universellement apprécié.
Marmette s'est exercé dans tous les genres et ses Récits et souvenirs sont venus nous montrer à quel degré de délicatesse et d'élégance pouvaient parvenir et sa plume et sa pensée. Mais sur cette route choisie quelques écrivains canadiens l'ont précédé ou l'accompagnent et, s'il reste inimitable, ce sera comme barde et comme historien des héros qui illustrèrent sa patrie au XVI le et au XVIIIe siècles.
Ce qui charme surtout, dans les chroniqueurs des siècles éloignés de nous, c'est la saveur étrange de leurs récits, c'est le moule dans lequel ils les ont coulés, l'enveloppe dont ils les ont revêtus.
Leurs tableaux ignorent l'ombre, tout y est en pleine lumière et d'une éclatante réalité.
On dirait qu'après avoir arraché un morceau de l'arène où avaient su vaincre ou mourir leurs héros, ils l'ont fixé tout pantelant sur leur toile, sans y amollir une saillie, sans y polir une aspérité, sans y étancher une goutte de sang.
Lisez ces pages du Dernier boulet et dites-moi si Marmette n'en a point usé ainsi que ses devanciers.
" Pierre s'approcha du canon avec son père et parla au soldat, qui tendit la mèche au vieil invalide :
" — Volontiers, l'ancien, dit-il, si ça peut vous être agréable.
" Au commandement : " Haut la mèche ! " le vieux se redressa comme autrefois.
" — Feu ! cria l'officier.
" Le canon tonne et se cabre. Mais en même temps, un boulet venu de la ville frappe la pièce et, ricochant, coupe le vieillard en deux et fracasse la poitrine du fils. Le vieux tombe comme une masse inerte, tandis que Pierre, frappé de flanc, tourne sur lui-même et, pantelant, s'abat à côté de sa femme qu'il inonde d'un flot de sang.
"D'abord paralysée par l'épouvante, celle-ci resta sans mouvement et sans voix. Et puis, avec un cri qui n'avait rien d'humain, elle se jeta sur le corps de son mari. Le cœur emporté, il était étendu sur le dos, les yeux démesurément ouverts. Tout auprès, l'enfant, échappé des bras de sa mère et roulé dans le sang de l'aïeul et du père, poussait de pitoyables vagissements.
" Comme on se précipitait vers ce lamentable groupe,- la guerre est sans merci — trois coups de clairon retentirent.
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" — Cessez le feu ! commanda rofficier.
" Un aide-de-camp accourait.
" — Qu'on encloue les pièces, cria-t-il, et qu'on se prépare à battre en retraite ! Une demi-heure pour enterrer les morts !
" M. de Lévis venait d'apprendre que V'auquelain, écrasé par le nombre, avait eu nos derniers vaisseaux foudroyés par l'Anglais.
" C'était l'espérance suprême que nous arrachait le ciel."
Ne vous semble-t-il pas assister à ce drame poignant et glorieux ? Mais voyez plus loin. Lisez encore.
" Les funérailles terminées, le sergent qui soutenait la veuve voulut l'arracher du bord de la fosse, maintenant comblée, où la malheureuse semblait voir encore celui qui pour toujours dormait dans la terre des braves.
" Mais elle résistait.
" — Ma pauvre dame, vous ne pouvez pas rester ici, dit-il ; voici que la retraite a commencé.
" Elle remua la tête, mais ne bougea point.
" — Où demeurez-vous ?
" — A l'Ange-Gardien, murmura-t-elle.
" — Mais comment allez-vous faire pour y retourner ?
" — Je ne sais pas, moi. Avant de me tuer mon mari et le père, ils avaient brûlé notre maison... Je n'ai plus rien au monde.
" — Et votre enfant ? dit la voix grave du prêtre.
" — Ah ! C'est vrai ! s'exclama la mère en embrassant son fils.
" — Sergent, dit l'aumônier, vous allez la conduire jusqu'aux premières maisons de Sainte-Fo3'e. Elle y trouvera bien un asile jusqu'à ce qu'elle puisse retourner vers ceux qui la connaissent.
*' Quelques instants plus tard, l'arrière-garde, qui couvrait la retraite, tournait le dos à la ville et s'engageait à son tour sur la route enténébrée de Sainte-Foye. Soutenue par son guide, la mère, emportant son fils, s'en allait avec eux "
Celui qui a écrit les lignes qui précèdent doit sentir profondément ce qu'il-excelle à si bien faire vibrer chez les autres.
Il a su s'identifier à tel point avec son sujet, qu'il a vu ce qu'il nous raconte, qu'il a éprouvé les douleurs qu'il nous décrit.
Ce sont là, à mon sens, des qualités qui, dans le roman historique, prennent avantage sur toutes les autres.
Certes, la correction et le style sont deux fort belles choses, que je
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suis loin de contester à Marmette ; mais je leur préfère ce que je trouve à un si haut degré dans toutes ses œuvres : Timagination qui séduit, la vérité qui frappe et l'action qui émeut.
Cependant il sait atteindre également l'effet sans raideur et la grâce sans mièvrerie, et je trouve charmante la peinture qu'il nous fait d'une nuit floridienne :
" Sereine et tiède comme une de nos belles soirées du mois d'août, cette nuit du 12 février descend sur la ville qui, contrairement à nos cités du nord, semble plutôt s'éveiller que se laisser aller doucement au sommeil. Pendant la chaleur du jour, à part les étrangers qui errent dans les rues, promenant leur personne ennuyée, marchant sans but ou regardant d'un air distrait les curiosités étalées dans les vitrines, on aperçoit assez peu les gens de la place, les femmes surtout, qui se tiennent au frais à l'intérieur des maisons ou dans leur jardin. Mais à peine les dernières clartés du jour sont-elles éteintes que la vie renaît dans la ville jusqu'alors engourdie par l'ardeur d'un soleil du midi. Hommes et femmes sortent des habitations pour jouir de la douce fraîcheur d'une nuit floridienne."
Puis, après cette entrée en matière pleine de désinvolture et de fraîcheur :
" Des fenêtres ouvertes du salon d'un hôtel s'échappe la mélodie langoureuse d'une valse que chante une harpe accompagnée d'un piano, et j'aperçois des danseurs enlacés qui tourbillonnent sous l'éclat des lustres. Le propriétaire de l'établissement d'à côté a retenu les services des musiciens de la garnison, qui, installés dans un coin de la cour, jettent k la brise, parfumée des senteurs de l'oranger, de l'acacia, du magfnolia ou des lauriers-roses en fleurs, les accords voluptueux de la valse de Faust, pendant que, à travers les traînées de lumière multicolore que projettent les lanternes suspendues aux branches des chênes toujours verts ou au panache mouvant des palmiers, ondulent et se croisent les valseurs, dont les pieds glissent sans bruit sur les feuilles de roses ou d'orangers parsemées sur la pelouse. Du haut d'un balcon tombent les notes perlées d'une romance chantée par une voix pénétrante comme un regard de ces grands yeux noirs de créole qui m'ont fixé tantôt, près de la piazaa, et dont le brûlant souvenir hante encore ma mémoire
Nest-ce point là de la poésie en prose charmante ? Trop charmante, peut-être; mais au milieu de tant de fleurs, dans un
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climat si doux et sous le feu de pareils yeux noirs !
Quoi qu'il en soit, l'on ne peut nier au peintre qui brossa ce tableau la richesse du coloris et la vivacité des sensations. Je ne saurais lui en faire un crime, ayant toujours préféré les splendeurs de tons d'un Delacroix à la rectitude sans couleur d'un Puvis de Chavannes. Le sentiment est une faculté exquise qui ne vit pas sous les tropiques et qui ne résista jamais au parfum des orangers en fleurs.
Le véritable écrivain sait modifier l'expression de son talent avec les milieux et avec les sujets qui l'inspirent. Lisez la page qui suit et que j'extrais encore de ses Récits et souvenirs : vous y reconnaîtrez comme moi que Marmette sut obéir à cette loi du talent réel.
Cela s'appelle : Une promenade dans Paris, et se passe sur le quai rêvé par tous les bibliophiles, sur le quai Voltaire.
"Depuis le commencement du quai Voltaire, en passant par le quai Malaquais et celui de Conti, jusqu'au Pont-Neuf, d'où Henri IV, du haut de son fier cheval de bronze, laisse tomber son sourire sceptique sur le bon peuple de Paris, la librairie, le bric-à-brac envahissent tout : parapets des quais, devantures des boutiques et rez-dechaussée au plafond bas d'en face. A l'étalage en plein air s'offrent partout les livres, l'imagerie de moindre valeur, — les trop fréquentes averses du ciel parisien ne permettant pas d'exposer aux intempéries de l'air les éditions />r/«cé'/>j' et les gravures avant la lettre. Voulezvous plutôt admirer des incunables authentiques, de vrais elzévirs, des pasdeloups irréprochables ? Traversez la rue et vous arrêtez aux vitrines qui longent les quais à perte de vue. Là des milliers de chefs-d'œuvre de l'imprimerie, de la reliure et du burin charmeront votre regard, tandis que, tout à côté, s'amuseront à vous tirer l'œil toutes les merveilles du bric-à-brac : vieilles armures damasquinées d'or ou d'argent, épées à poignée finement ciselée par quelque maîtrearmurier des XVe et XVIe siècles, bahuts d'ébène, coflFrets mauresques aux délicates et fantasques incrustations de cuivre ou de nacre, lustres envieux cuivre fouillé à jour, émaux cloisonnés, faïences de Bernard Palissy, ivoires, potiches, statuettes, porcelaines de Chine, de Saxe ou de Sèvres, — tout cela vrai souvent, mais parfois aussi imité avec une perfection telle que des connaisseurs sérieux ont pu s'y laisser prendre."
Il me serait possible de citer encore une multitude de pages atta-
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chantes, et je résiste difficilement au désir de les donner à mes lecteurs. Mais je suis contraint de les priver de ce plaisir si délicat. Cela m'entraînerait au-delà du cadre d'une étude biographique nécessairement limitée h. de rapides esquisses par l'œuvre déjà considérable de mon sujet, car M. Marmette est l'un de nos auteurs canadiens les plus féconds.
La première en date de ses œuvres sérieuses est François de Bienville, roman historique qui parut en 1870.
On trouve dans ce livre beaucoup d'imagination, une mise en scène très soignée, très émouvante, et des personnages bien accusés et très vivants. La couleur locale y est parfaite, toujours observée, et le côté archéologique traité avec le plus grand soin et la plus grande netteté.
Ces qualités précieuses sont l'ornement constant de toutes les œuvres de Marmette. Il fut peut-être le premier écrivain de notre pays qui apporta une étude aussi consciencieuse et aussi approfondie de notre histoire dans ses romans de cape et d'épée.
IS Intendant Bigot fut publié deux ans après.
Cette histoire des faits et gestes du plus complet des boodlers de cette époque est extrêmement intéressante. Plus fortement charpentée que François de Bienville, la trame en est plus habilement, plus solidement ourdie, l'action plus vivement conduite que dans l'ouvrage précédent. On y sent plus d'habileté, plus de savoir-faire. Le style en est plus châtié, plus uni.
Le Chevalier de Mornac, qui parut moins de deux ans après V Intendant Bigot, est le tableau de l'existence d'aventures et de la vie sauvage d'un cadet de famille sans fortune du XVI le siècle. Le principal personnage de ce roman est un gentillâtre sympathique, brave, d'apparence généreuse, très vantard, un peu trop né sur les bords de la Garonne, mais amusant, quoique manquant un peu d'originalité à cause de l'usage immodéré qu'en ont fait certains romanciers modernes qui n'étaient point encore des Zolalâtres.
Le Chevalier de Momac parut pour la première fois dans V Opinion Publique, et les lecteurs lui firent l'accueil favorable qu'il méritait.
La Fiancée du rebelle fut publiée dans la Revue Canadientic qw 1875. C'est, à mon avis, la mieux écrite des œuvres de Marmette. Klle a été composée à tête plus reposée.
Moins mouvementée, peut-être, que X Intendant Bigot, elle lui est
supérieure comme forme et comme style. Le temps a fait son oeuvre et la plume de l'écrivain s'est affinée. La phrase est devenue plus serrée. Elle y est mieux conduite, plus régulière. La pensée et l'intrig^ue y sont mieux enveloppées.
La Fiancée du rebelle est l'histoire bien sombre du siège de Québec par les Bostonnais en 1775 ; mais cela respire encore l'odeur de la poudre. On y trouve toujours les plus vaillants coups d'épée et ce g'oût du terroir canadien qui est l'un des charmes difficilement imitables du Chevalier de Moniac et de François de Bienville.
Que l'on en juge par les deux morceaux qui suivent, tous deux extraits de cette dernière œuvre.
"James Evil avait donc brusquement interrompu le téte-à-tête d'Alice et de Marc Evrard.
" — Mademoiselle, dit-il, en assez bon français qu'il avait appris en France, où il avait voyagé après la guerre de sept ans, mademoiselle me fera-t-elle l'honneur de sa compagnie à la prochaine danse ?
" — J'en suis bien fâchée, répondit Alice, mais M. Evrard, que voici et que vous n'avez pas semblé apercevoir, m'en a priée avant vous.
" — Oh! pardonnez-moi. Mais vous êtes engagée pour l'autre danse aussi ?
" — Oui, monsieur.
" — Toujours avec ^L Evrard ?
" — Oui, monsieur, répondit Alice en rougissant un peu, mais enchantée, au fond, de faire cette malice à lofficier, qu'elle détestait.
" — Oh! Oh! C'est bien, répondit Evil, qui lança un regard haineux à Marc et pirouetta sur ses talons en se dirigeant vers un groupe de femmes auxquelles il demanda de vouloir bien organiser une contredanse.
"Ce genre de danse n'était que peu ou point connu au Canada, où elle fut apportée par les conquérants. La contredanse {coiintry dance) était une innovation anglaise. James Evil avait un certain plaisir à l'imposer à une société canadienne, sachant bien que les invités de ^L Cognard étaient presque tous des gens à se plier aux caprices d'un officier de l'armée britannique.
" Marc et Alice furent forcés de figurer dans la contredanse, que James Evil dut diriger du commencement k la fin.
" Quand la danse fut terminée, Marc dit à Alice, qu il ramenait à sa place :
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'' — Je crois que vous avez un peu durement reçu ce pauvre capitaine.
" Marc, en parlant ainsi, n'était point sincère ; au contraire, il était enchanté d'avoir vu humilier devant lui cet arrogant officier.
" — Vous pensez ? dit Alice, en glissant un malin regard entre ses longs cils. Bah ! Tant pis pour lui ! S'il vous avait salué, encore, je ne dis pas ! Pour lui prouver que j'aime autant danser avec vous que je le déteste lui-même et pour faire pièce à sa vilaine danse anglaise, venez exécuter un pas de gavotte avec moi."
Tout cela n'est-il pas agréablement dit et pensé?
N'est-ce point ainsi que devaient agir et penser les Marc Evrard et les James Evil de cette époque ?
Et ne devaient-ils pas combattre et mourir comme Marmette le décrit dans les pages qui suivent ?
" En voyant monter vers lui ce mourant, armé d'une épée qu'il pouvait à peine tenir, Evil eut un sourire d'infernal contentement. Il fit signe à Gauthier, qui venait d'armer son mousquet, de déposer son arme, et attendit sans bouger, avec le rire satanique de la vengeance aux lèvres, ce spectre vivant qui se tramait vers lui.
" — Attends ... . balbutia Evrard en s'approchant, il me reste encore .... assez de force pour te tuer.
" Le bras tendu, l'épée au poing, il arriva enfin près d'Evil.
" — O mon Dieu ! dit Evrard, donnez-m'en la force.
" Evil bondit sur Marc, lui arracha son épée, qu'il jeta loin d'eux, saisit Evrard par les poignets et la gorge, et, traînant le malheureux jusqu'au bord du rocher :
" • — Tu as tort d'invoquer Dieu en ce moment, lui dit-il. L'esprit de la vengeance est Satan, et c'est mon Dieu, à moi. Vois-tu comment il t'a jeté sans défense dans mes mains vengeresses ? Tu m'as vaincu d'abord, et pourtant je vais rester le dernier sur la brèche. Mais avant de piétiner sur ton cadavre, je veux, là, sous tes regards mourants, que le feu infernal de la jalousie te ronge aussi le cœur : avant que tu rendes au diable ton àme maudite, ta femme, entends-tu ? ta femme sera mienne, ici, sous tes yeux.
*' Dans un dernier effort, Evrard se débattit pour échapper k l'étreinte de son ennemi. Mais Evil le souleva de terre et le poussa dans le vide.
"L'infortuné jeta un cri étouffé et s'en alla tomber au fond du ravin.
•' — Maintenant, la belle enfant, dit l'officier d'une voix horrible, à nous deux ! ! ! "
Heureusement que cet officier aux principes un peu relâchés n'a pas le temps d'accomplir le forfait qu'il médite. Il est tué d'un coup de mousquet par Tranquille, le serviteur d'Evrard, au moment où il allait atteindre la jeune femme. Celle-ci profite de sa délivrance inespérée pour se précipiter vers son mari ....
" Elle accourait en toute hâte, autant que le lui permettaient ses forces surexcitées par l'émotion du moment, quand elle se trouva inopinément sur le faîte du rocher qui surplombait le ravin. La vue de son mari gisant tout au fond la frappa d'épouvante, et le vertige l'empoigna et la précipita du haut en bas du rocher.
" — Malédiction ! cria Tranquille, qui arrivait comme elle tombait. Il avisa quelques crans saillants de la roche et s'en aida pour descendre. Lorsque, tremblant de douleur, il arriva près de ses maîtres, il vit immédiatement qu'ils étaient perdus. La chute d'Evrard avait déterminé en lui une lésion intérieure du poumon déjà blessé ; il perdait le sang k pleine bouche. Quant à la jeune femme, outre les meurtrissures de sa chute, la faiblesse, la misère, la douleur et l'effroi venaient de la jeter dans une syncope mortelle.
" A travers le nuage de l'agonie qui voilait à demi ses yeux, Marc aperçut son fidèle serviteur et le reconnut.
" — Ev'il ? demanda-t-il.
" — Mort ! répondit Tranquille.
" Evrard lui serra la main et lui fit signe de le rapprocher d'Alice étendue à quelques pieds de lui.
" Quand ils furent à côté l'un de l'autre, Evrard enlaça de ses bras le corps de sa chère femme et le pressa sur son cœur dans une étreinte suprême. Elle tressaillit, ouvrit les yeux et lui sourit ; leurs lèvres se cherchèrent et leur vie s'exhala dans un dernier baiser ! ! ! "
Peut-être eût-on désiré un peu plus de naturel et de vraisemblance dans le caractère des héros de ce récit : les passions et les actes sortent un peu trop violemment de l'ordinaire. Mais l'action est bien conduite, très dramatique, très "empoignante", pour me servir d'un mot de l'auteur, et l'on ne saurait tenir compte d'un si léger défaut.
Marmette fait partie de la Société Royale du Canada. Il y entra dès sa création. L'an dernier, l'Université Laval le faisait docteur ès-lettres.
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" II y a tant de charmes à trouver l'homme véritable sous l'écrivain officiel ! " dit Vecchio dans X Opinion Publique, et cette vérité me paraît tellement indiscutable que je veux vous parler encore, non de l'auteur de la Fiancée du rebelle et de V Intendant Bigot, mais de jMarmette dépouillé de tous les titres qu'il a acquis à la postérité, de mon ami Marmette, enfin, du charmant camarade, de l'homme d'esprit et de cœur que ses œuvres vous ont tait déjà concevoir.
Ce qu'il a de plus grand, c'est le cœur, et ce viscère a pris chez lui
un tel développement qu'il a nui à l'expansion des autres organes : du
• moins est-ce ainsi que j'explique la petitesse de sa taille. Cependant,
je l'ai dit plus haut, il est bien pris dans cette taille exigfuë et son œil
dit tout un poème.
Dans la joie, dans le chagrin et dans la colère, je ne connais pas un regard plus éloquent que le sien. C'est une caresse, une larme, ou une épée très acérée.
Son binocle, seul effort diplomatique qu'il ait jamais daigné se permettre, n'est placé devant ses yeux que pour dissimuler la vivacité de ses impressions. Je crois même m'être aperçu qu'il le laissait négligemment retomber lorsque son heureuse étoile le mettait en présence d'une jolie femme. Les lecteurs A' Une nuit floridienne ■ — et ils sont très nombreux — me croiront. Ils ne peuvent avoir oublié ces grands yeux noirs de créole qui le fixèrent, un soir, près de la piassa " et dont le brûlant souvenir hante encore sa mémoire " !
Son binocle lui devient également inutile lorsque sa mauvaise fortune le force à subir le contact odieux d'un homme discourtois.
Il est resté le gardien incorruptible des traditions de la politesse de nos pères, et rien ne saurait altérer chez lui le goût parfait des manières, qu'il a su conserver, avec un soin jaloux, dans toute leur intégrité.
Tout ce qui est beau le séduit ; tout ce qui est grand l'attire ; il est l'amant du bien.
Une nature semblable devait éprouver d'inénarrables jouissances à Paris.
C'est là que je le retrouvai en 1882. C'est là que la liaison commencée au Canada se continua et ne tarda pas à marcher à grands pas vers l'intimité si douce et si appréciée qui vivra, je l'espère, autant que nous
C'est à Paris, ce cloaque de tous les vices, s'il faut en croire les
imbéciles, ce foyer de toutes les sciences et de toutes les fêtes de l'esprit et de l'art, si l'on écoute les gens d'esprit, que nous vécûmes, pendant quelques mois trop courts, de la même existence, buvant à la coupe des mêmes joies et poussés par les mêmes aspirations.
A cette époque, les Hydropaihes, nés un soir de réveillon, au café Latin, de l'amitié de quelques Bohèmes devenus célèbres et d'une valse allemande ou autrichienne de Gung'l, je crois, — Hydropathen — venaient de sombrer au milieu des flots houleux de la misère noire. Les Hirsutes^ qui gisaient alors dans un sous-sol du boulevard Saint- Michel, les avaient remplacés et battaient leur plein. Le Chat Noir, qu'un homme d'esprit, en un jour d'amére bêtise, confondit avec un mauvais lieu, réunissait dans l'atelier de Salis tous les talents que caressait l'avenir et qu'il a consacrés depuis : Goudeau, Harry Alis, Haraucourt, Montancey, Richepin, Henry Somm, Willette, etc. s'y rencontraient chaque soir.
C'était un milieu intéressant au plus haut degré et je fis connaître à Marmette quelques-unes des personnalités très singulières qui le composaient.
Il sut s'en faire apprécier et aimer, ce qui lui était facile ; mais il sut aussi, ce qui était beaucoup plus délicat, en scruter les qualités avec une habileté parfaite. Il sut encore trouver très vite le cœur, sous le flot de théories étranges et de sophismes prodigieux dont s'enveloppaient la plupart des hommes qui végétaient encore dans cette pépinière de l'art, d'où, quelques années plus tard, devaient venir les arracher le succès et la célébrité.
Si j'ai bonne mémoire, c'est vers les Hirsutes que nous nous dirigeâmes tout d'abord, je tenais à lui présenter Emile Goudeau, président de cette réunion de poètes, de littérateurs, de musiciens et de peintres qui n'avaient de cette peuplade mal léchée que le nom. Nous trouvâmes ce dernier sur les tréteaux, occupé à déclamer des vers de sa composition.
La salle était comble et nous ne savions trop où nous asseoir, lorsque des voix amies me guidèrent, et nous nous dirigeâmes vers le fond de la pièce, où Léo Montancey et Marie Krysinska, qui m'avaient reconnu et appelé, nous offrirent des sièges à côté deux.
Je présentai Marmette à Marie Krysinska et Léo Moniancey à Marmette. Ce devoir accompli, j'abandonnai mon excellent camarade à Marie, qui me parut disposée à s'en occuper activement, et je me
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mis à causer avec Léo. Quelques instants après, je me retournai vers le couple que j'avais abandonné pour accabler Montancey de questions de tous genres, car il y avait plusieurs années que je ne l'avais vu.
Marmette n'avait plus son binocle et Marie, qui venait de composer une valse que tout Paris devait danser quelques jours après, lui parlait de cette composition en femme pénétrée de sa valeur.
— Et vous le voyez, monsieur, disait-elle, dans cette circonstance j'ai été bien inspirée et particulièrement heureuse.
— Oh ! madame, répondit Marmette, ce sont surtout les notes que vous avez conçues qui sont heureuses .... Ne viennent-elles pas de vous ?
C'était du Trousac, un peu malicieux, peut-être ; mais c'était du Trousac et du plus pur. Marie Krysinska en était toute saisie. Il était temps d'intervenir.
D'ailleurs, Goudeau arrivait et la conversation devint générale.
— Enchanté de vous voir à Paris, cher monsieur, dit Goudeau.
— Et vous arrivez de ce beau Canada dont mon ami Puy m'a tant parlé .^ J'espère que vous êtes pour longtemps des nôtres ?
— C'est mon plus vif désir, cher monsieur, répondit Marmette.
— Et serait-il indiscret de vous demander dans quel but vous êtes à Paris .-^ S'il m'était possible de vous être agréable ou utile, j'en serais vraiment très heureux.
— Mais, cher monsieur, je suis perfectible, et le but que je me propose d'atteindre, c'est le perfectionnement. J'accepte donc avec reconnaissance les offres de services que vous voulez bien me faire, et veuillez croire ■ — ajouta Marmette — que j'en userai sans retard.
Goudeau se mit à rire.
— Ah ! cher monsieur, dit-il, vous ne pouvez nier votre origine : vous êtes resté bien Français, et si tous vos compatriotes vous ressemblent, c'est nous qui devrions nous rendre à Québec ! Mais, hélas ! nos imperfections sont trop grandes et ne nous laissent espérer aucun perfectionnement.
J'entraînai Marmette. 11 m'eût fait oublier de mes amis de tous les sexes.
Le cœur hurnain est rempli de petitesse, et je tenais à conserver ma place dans leur souvenir.
Arrivés sur le boulevard, je le regardai. Il avait remis son binocle.
— Tu Tas replacé, lui dis-je ?
— Oh ! je puis le laisser retomber, répondit-il. Et, sur cette parole épique et peu rassurante, qui me ramenait au Chevalier de Mornac, nous nous dirigeâmes vers le café Voltaire, où nous devions dîner.
— C'est une institution charmante que ces Hirsutes, me dit-il.
— N'est-ce pas ? répondis-je.
— Oui, cette réunion d'hommes de haute intelligence et de femmes de talent est unique en son genre.
— Rien n'est plus vrai, dis-je à mon tour ; mais ce qu'il y a de plus curieux dans cet alliage, c'est qu'il est pur. Les Russes et les Polonaises qui viennent étudier en France et qui fréquentent ces cercles de l'esprit y restent au-dessus de tout reproche et, malgré la liberté de leurs allures, ne sont que de charmants camarades.
— De telle sorte, me répondit-il en souriant, que, si l'ami Faucher était ici, il pourrait dire de sa belle voix de contralto et en martyrisant sa royale : " Mon cher, honni soit qui mal y pense ! "
Et il remit philosophiquement son binocle, qu'il avait laissé tomber pour allumer son cigare et prendre son café.
HENRY DE PUYJ.ALON.
Montréal, lo mars 1893.
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LES HOiMMES DU JOUR
SIR JOSEPH HICKSON.
Les Hommes du Jour 29ème Série
SIR JOSEPH HICKSON
Celte galerie ne contient pas simplement la biographie des hommes politiques dont le succès a couronné la carrière : son but est de faire connaître aussi les Canadiens qui se sont créé un nom dans toutes les sphères de l'activité humaine. La liste en est remarquable : elle comprend, en efïet, outre les grandes figures politiques, des hommes qui ont acquis une renommée au barreau, dans la littérature, les arts, les sciences, la médecine et la presse, ainsi que ceux qui se sont distingués dans la carrière industrielle de notre pays et qui, par un talent réel et une énergie indomptable, se sont élevés à des positions de confiance et d'immense responsabilité.
Avec l'histoire du Canada, durant les trois dernières générations, se déroule une liste remarquable de noms illustres et à jamais vénérés, car à ces noms s'attache le souvenir des développements •progressifs de l'Amérique britannique du Nord pendant plus d'un demi- siècle. Un nom surtout, intimement lié à l'histoire de la prospérité industrielle du Canada, brille entre tous ces noms illustres : je veux parler de celui de Joseph Hickson, qui servit la compagnie du Grand Tronc pendant plus de trente ans. La carrière de sir Joseph est peut-être une des plus instructives de nos annales. Il fut, si l'on me permet cette expression, l'architecte de sa propre fortune. Chaque échelon de sa renommée, il le gagna de ses propres efforts. Il s'éleva d'une position relativement inférieure à la plus haute qu'il lui était possible d'atteindre. Lorsqu'il entra au service du Grand Tronc, cette compagnie n' avait qu'une ligne de mille quatrevingt-dix milles d'étendue, avec une largeur de voie exceptionnelle de cinq pieds et demi, et ne percevait qu'environ soixante-dix mille dollars de recettes par semaine. Lors de sa retraite, la compagnie possédait une ligne de trois mille quatre cent quatre-vingt-dix milles,
d'une largeur régulière de quatre pieds et huit pouces et demi, et encaissait de quatre à cinq cent mille dollars par semaine, sans compter les lignes étrangères placées sous le contrôle de la compagnie, mais dont les comptes figuraient séparément.
Quand on écrira l'histoire des chemins de fer sur ce continent, — et ce sera à une date peu éloignée — aucun homme n'occupera une place plus en évidence et plus méritée que le sujet de cette esquisse. X'a-t-il pas, en effet, consacré les meilleures années de son existence laborieuse à la grande corporation qui a tant fait pour développer les ressources naturelles et industrielles de ce pays ?
Joseph Hickson naquit en 183a, à Otterburn, comté de Northumberland, en Angleterre. Il reçut une éducation complète ; mais, ne se sentant aucun goût pour le commerce ou les carrières libérales, il entra, encore jeune, dans les bureaux de la compagnie du chemin de fer York, Xewcastle et Berwick. Bientôt après, il fit partie du personnel du cliemin de fer Mayport et Carlisle ; et sa première ambition se trouva satisfaite. Il resta avec cette compagnie jusqu'à sa nomination d'agent principal à Carlisle, où il se distingua comme administrateur de voies ferrées et donna la plus grande satisfaction à ses directeurs. En 1851, son ami et patron, M. Alport, — plus tard sir James — au fait de son habileté, l'engagea à entrer au service du chemin de fer Manchester, Sheffield et Lincolnshire. En dix ans, il devint assistant du directeur général. Le président de la compagnie était alors M. Edward Watkin, qui devint plus tard président de la compagnie du Grand Tronc au Canada.
Il fut tout de suite prévenu en faveur du jeune Hickson, car il vit que c'était un officier plein de zèle, décidé à réussir et, pour cela, se tenant au courant des moindres détails de son service. La place de surintendant général du Grand Tronc était vacante. M. Edward, maintenant sir Edward Watkin, l'offrit à M. Hickson, qui l'accepta en décembre 1861. Peu après, il en devenait le secrétaire-trésorier, poste où il eut occasion de faire l'épreuve de sa véritable valeur. Il put alors exercer librement les talents rares et élevés qui étaient en lui et se manifestaient déjà fortement à cette époque.
Il traversa l'Atlantique et vint se fixer au Canada. Et c'est de ce jour que son nom devint intimement lié au progrès du Grand Tronc.
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Ce que cette compagnie a fait pour le Canada, l'histoire commerciale et industrielle de ce pays nous l'apprend. La main de M. Hickson se voit partout.
Que de fois l'on fit appel à ses aptitudes en matière financière, à son habileté à -commander, à sa connaissance approfondie des hommes, à son énergie pour surmonter des obstacles de toutes sortes, durant le temps qu'il occupa cette position difficile ! Il commit bien peu d'erreurs et son dévouement aux intérêts de la compagnie était connu à Londres, d'où l'on suivait tous ses pas.
En 1874, le poste important de directeur général se trouva vacant et ^L Hickson fut invité à l'occuper. Il avait à peine quarantequatre ans et la tâche était lourde. Un homme moins sûr de luimême, moins confiant dans ses propres ressources aurait peut-être reculé devant une responsabilité que l'on se représentait, à l'époque, comme surhumaine. Mais M. Hickson n'avait jamais reculé, il savait qu'on attendait beaucoup de lui. Et il ne perdit pas de temps à échanger des paroles inutiles avec les directeurs : il télégraphia son acceptation et se mit de suite à l'œuvre.
Son premier travail, en quelque sorte, fut de mettre la ligne sur un pied, qui lui permît de lutter avec presque toutes les lignes rivales de cet hémisphère. Il se vit obligé de modifier la largeur de la ligne, à l'est de Montréal, pour obtenij- une uniformité complète avec les correspondances américaines et canadiennes du Grand Tronc et permettre aux marchandises de faire le trajet sans changer de wagons. Le côté financier de ce remaniement comportait de graves difficultés, mais elles furent tranchées promptement, et, lorsque le directeur général soumit son plan au conseil d'administration, tous les directeurs n'eurent qu'une voix pour l'approuver et la proposition fut acceptée.
A cette même époque, ou un peu plus tard, M. Hickson amena le gouvernement fédéral du Canada à acheter cette ligne improductive, aujourd'hui formant partie de l' Intercolonial, qui s'étend de la Rivière-du-Loup à Lévis.
Cette partie de la ligne n'avait jamais bénéficié à la compagnie, et en coupant cette branche inutile, M. Hickson donna à l'arbre une vigueur plus grande. Le produit de la vente, environ un million et demi de dollars, fut consacré à une extension dont le
Grand Tronc avait besoin depuis longtemps : le contrôle d'une ligne directe à la grande cité de l'ouest, Chicago. Cette opération était, pour l'époque, un coup de maître révélant l'homme rompu dans son métier en même temps que le fin diplomate. C'est alors que le talent de M. Hickson se fit jour dans les entreprises hardies et gigantesques qu'il dirigea avec une audace et une sûreté de jugement rares. Le réseau de Chicago, qu'il convoitait depuis longtemps, donna au Grand Tronc un intérêt direct dans le système des chemins de fer américains. Naturellement, les rivaux ne se firent pas faute de critiquer, — et Dieu sait si le Grand Tronc en a eu, des rivaux, et d'impitoyables ! — mais il a toujours passé son chemin sans s'attarder aux plaintes ni aux récriminations. Il entreprenait là un travail gigantesque et, à chaque pas, les risques les plus grands l'attendaient. Il le savait, mais il avait confiance dans son œuvre.
Beaucoup croyaient qu'il ne sortirait pas victorieux de la lutte : pourtant sa persévérance assura à la compagnie un prestige et des relations d'affaires qui, avec le temps, ne firent qu'augmenter.
Il fallait du courage, et beaucoup, pour agir comme agit M. Hickson.
Il avait endossé une sérieuse responsabilité, mais il triompha, et il ne se trouverait pas, je crois, un homme assez osé pour déclarer aujourd'hui que le directeur général du Grand Tronc n'avait pas calculé au juste les résultats de son entreprise.
L'extension de la ligne du côté de Chicago ne lui suffit pas. Il avait encore de plus grands projets, dont l'exécution s'imposait immédiatement. li construisit une ligne établissant une correspondance directe avec Toledo, Ohio, et la fusion du Grand Tronc avec le " Great Western of Canada " donna au premier un terminus à Détroit, Michigan, pour la première fois.
M. Hickson ne s'en tint pas là non plus. Non-seulement il était directeur général du Grand Tronc, mais il devint président du Chicago et Grand Tronc, du Détroit, Grand Haven et Milwaukee, et d'une douzaine d'autres compagnies canadiennes; il était aussi vice- président de la compagnie de 1' " International Bridge" à Buffalo et directeur du Vermont Central et de plusieurs de ses compagnies adjointes. Il eut, pendant nombre d'années, le contrôle absolu de plus de cinq mille milles de chemins de fer dans le Canada
SIR JOSEPH HICKSON 453
et les États-Unis. Le Grand Tronc, avec lequel il a été en rapports pendant de si longues années, est une des premières cinq grandes lignes du continent. I{n sa qualité de directeur général, M. Hickson prit part aux grandes délibérations tenues de temps à autre entre les présidents du New- York Central, du Baltimore et Ohio, du Pennsylvania et Érié, et du Grand Tronc. Dans ces délibérations, qui portaient exclusivement sur la question importante du commerce et des entreprises du pays, il prit toujours et avec honneur une part importante, et apporta dans la discussion le fruit d'une expérience qui semblait embrasser tous les détails d'une entreprise de chemin de fer, depuis l'atelier jusqu'au bureau du directeur.
Simple dans ses manières, facile d'approche pour tous ceux qui avaient réellement affaire à lui et sachant en même temps garder son rang, il gagna le respect et l'estime de tous ceux qui le connurent. et les directeurs des autres compagnies trouvèrent toujours en lui un homme franc et honnête. Il ne manqua jamais à ses engagements et exigeait des autres la même stricte fidélité à leur parole. Il était en aussi bons termes avec ses directeurs à Londres qu'avec les hommes d'affaires et le public du Dominion.
Lorsqu'il visita l'Angleterre, en iSSi, la compagnie qu'il avait servie avec tant de fidélité et de succès lui présenta un service de table en or et en argent d'une valeur de deux mille cinq cents livres sterling, accompagné d'une adresse très flatteuse — honneur aussi extraordinaire que mérité. Cet incident causa un vif plaisir à ses amis, car il montrait à quel point des hommes du métier, et par conséquent plus à même de connaître sa valeur réelle, appréciaient ses services.
Eût-il aspiré aux honneurs parlementaires, il aurait pu aisément satisfaire son ambition, car ses amis désiraient beaucoup le voir entrer aux Communes. Toutefois, la politique n'avait point de charmes pour lui, si ce n'est la politique des chemins de fer. Bien que des dignités commerciales lui aient été offertes fréquemment, il ne se fit jamais un scrupule de les refu.ser. Il préférait dévouer tout son temps et toute son énergie à la poursuite des intérêts du Grand Tronc. Son cœur était uni à la destinée de cette compagnie et il fit toujours tout son possible pour en développer les ressources par tous les moyens légitimes en son pouvoir.
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Homme d'affaires d'instinct et d'éducation, il eut toujours pour unique occupation de veiller aux intérêts du Grand Tronc.
Il serait aisé de produire des centaines de témoins à l'appui de ces assertions. Une autorité dit : " Il ne peut y avoir aucun doute sur la position élevée qu'occupe le directeur général de la grande ligne canadienne sur ce continent : son nom est dans toutes les bouches." Un autre observe : " Aucun chef ne pouvait veiller à ses devoirs avec plus de vigilance et plus de finesse." Une fois décidé sur la marche à suivre, peu d'hommes pouvaient apporter autant d'habileté et d'intelligence dans l'exécution heureuse de leurs desseins.
Peu de personnes ont une idée de la finesse et de la diplomatie incessantes qu'exige la gestion d'un chemin de fer important. Il ne s'agit pas seulement de la direction des travaux de la ligne, bien que ce soit déjà une tâche énorme, au-dessus des forces de bien des gens ; mais c'est en suivant le progrès des lignes rivales, en faisant les extensions et les développements nécessaires, que le gérant et ses principaux coopérateurs doivent être toujours en éveil. Durant sa longue carrière, M. Hickson a eu des démêlés remarquables et il s'est arrangé de façon à sortir de la lutte avec honneur pour luimême et en général avec profit pour les actionnaires. Mainte ligne, telle que le chemin de fer " Great Western," a été obligée de disparaître ; mais le Grand Tronc est aujourd'hui plus puissant que jamais, avec de nouvelles et importantes additions à son crédit.
A ces critiques impartiales, ajoutons les lignes suivantes d'un des principaux journaux d'Ontario : " Le chemin de fer a un caractère public si marqué qu'on le considère généralement comme une des nécessités ordinaires de la vie ; et rarement prend-on la peine d'arrêter sa pensée sur la prévoyance et les soins individuels qu'exigent l'administration et la conservation d'un chemin de fer. Si le Grand Tronc occupe aujourd'hui une position aussi importante, avec toutes les chances d'un avenir largement assuré, il le doit en grande partie à M. Joseph Hickson. Et chaque jour ne fait que justifier la confiance illimitée que mettent dans ses capacités le président, sir Henry Tyler, et les autres directeurs."
Le grand ouvrage des ponts et chaussées, le tunnel Saint-Clair, doit beaucoup à sir Joseph Hickson. Ce tunnel sous-marin, le plus
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long du monde, peut être regardé comme une raer\-eille parmi les merveilles du XIXe siècle. Un modèle exposé à l'exposition de Chicago a créé une admiration générale. Sa construction demanda une somme de travail immense et ses promoteurs se trouvèrent constamment en butte à des obstacles d'un caractère presque insurmontable.
Ce fut sir John Hickson qui suggéra le plan de ce gigantesque tunnel sous-marin. Ce fut en grande partie son énergie qui peu à peu en amena l'achèvement. Ce fut sa clairvoyance qui lui fit dire que cette merveille était réalisable ; enfin, ce fut sa force de caractère indomptable qui lui acquit, pour l'exécution de cette entreprise, l'appui de sir Henry Tyler, le président de la ligne, et de M. Joseph Hobson, ingénieur en chef des travaux. Une fois son esprit arrêté sur cette entreprise qui promettait tant pour le Grand Tronc, il ne perdit jamais courage ni confiance. Obstacles sur obstacles se dressèrent devant lui, il n'en devenait que plus déterminé à réussir et à surmonter les difficultés. Il avait, il est vrai, des hommes d'élite pour le seconder ; mais sans sa parole encourageante, son tact administratif rare, son zèle, son enthousiasme, sa persévérance étonnante et sa surveillance personnelle, le tunnel ne serait peut-être pas encore achevé, aurait pu ne jamais se construire.
Sa grande perspicacité lui avait montré les avantages que procurerait une rapide traversée de la rivière Saint-Clair. Bien avant d'entreprendre l'exécution de ce travail, il commença à réunir ses lignes dispersées, et pour ainsi dire mourantes, en un tout harmonieux. L'introduction du " Great Western " dans l'union forme partie du plan. Puis vint l'acquisition des lignes de chemin de fer sur la rive américaine de la rivière Saint-Clair ; et le tunnel projeté fut immédiatement déclaré d'une exécution possible.
La compagnie du tunnel Saint-Clair fut formée. Dans l'automne de 1886, on commença les travaux, en coulant des tuyaux des deux côtés de la rivière, à une profondeur de quatre-vingt-douze pieds sur la rive américaine et de quatre-vingt-dix-huit pieds sur la rive canadienne. Les tuyaux avaient quatre pieds sur huit, et étaient construits en bois de pin d'un pied carré, avec un étai en travers. Des décombres furent jetés dans le fond de la rivière à angle droit avec les tuyaux, à une distance de cent cinquante pieds de la rive
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canadienne et de trente pieds de la rive opposée. La compagnie travailla tout d'abord sous l'eau sur des tuyaux énormes, coulés de chaque côté de la rivière. Les travaux commencèrent en 1888. Les tuyaux avaient vingt-trois pieds de diamètre avec des murs en briques de deux pieds et six pouces d'épaisseur. Les murs étaient bâtis sur des coussinets circulaires en fonte et terminés en pointes qui s'enfonçaient à mesure que la tranchée se creusait au-dessous. Le poids de la brique devait les couler d'eux-mêmes dans la tranchée. L'ouvrage ne produisit pourtant pas les résultats anticipés et plusieurs échecs survinrent, échecs qui auraient pu décourager un homme moins confiant dans le succès que le promoteur et directeur de cette grande entreprise. Il modifia le plan et décida d'enfoncer les tuyaux par les extrémités. Le matériel et l'équipement furent transportés à dix-huit cents pieds de la rive américaine et à dix-neuf cents pieds de la rive canadienne. On creusa deux grandes tranchées circulaires sur chaque rive. Les travaux commencèrent en janvier 1889 et furent achevés en 1890. au coût de près de trois cent mille dollars. Le tunnel a six mille vingt-six pieds de long, dont deux mille deux cent quatre-vingt-dix sous l'eau, et le reste sous terre ferme. La rivière a quarante pieds de profondeur maxima. Le tunnel a dix-neuf cent quatre-vingt-quatorze pieds de long sous terre ferme sur la rive canadienne et dix-sept cent seize pieds sur la rive opposée. La longueur du tunnel et des approches est de onze mille cinq cent cinquante-trois pieds.
Comme spécimen d'habileté scientifique, le tunnel compte au nombre des grands monuments de ce siècle et restera longtemps un noble et durable hommage au génie, au courage et à l'impulsion de ses éminents promoteurs.
En janvier 1890, la Reine, en reconnaissance des services rendus au Canada par M. Hickson. lui donna le rang et le titre de " Knight Bachelor. " L'honneur n'avait pas été cherché, mais il n'en futpas moins bien accueilli par les amis de sir Joseph Hickson. qui en éprouvèrent un vif plaisir.
Lorsque, en réponse à une pétition de la part des membres du Parlement en faveur de la tempérance, le gouvernement du Dominion créa une commission pour étudier la question et passer une loi d'après l'ordre en con.seil, sir Joseph Hickson en fut nommé le président. Il
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eut à voyager beaucoup dans le pays pour l'accomplissement de ses fonctions, et à recueillir tous les témoignages possibles. Les partisans de l'œuvre de tempérance réaliseront-ils leurs espérances? Nous ne pouvons l'affirmer aujourd'hui ; mais nul ne peut mettre en doute l'honnêteté et l'impartialité du président, qui cherche, par tous les mo^^ens en son pouvoir, à recueillir toutes les informations nécessaires sur un sujet qui intéresse vivement une grande partie de notre population. Lorsque le rapport, accompagné de l'enquête, et les témoignages seront déposés devant le Parlement, le peuple sera capable de juger de la valeur réelle des informations recueillies. Elles ont été prises fidèlement, personne ne pourra le nier.
En 1869, sir Joseph Hickson épousa miss Catherine Dow, fille de feu Andrew Dow et nièce d'un riche brasseur de ce nom. Il a six enfants vivants de cette union.
Sir Joseph Hickson, dans ses fonctions multiples, a pénétré bien avant dans l'étude de la vie sociale et commerciale du peuple. Il est l'un des plus distingués citoyens de Montréal, accomplissant son devoir sans affectation et d'une façon qui le rend s^-mpathique à tous. Jamais on ne s'est adre.s.sé à lui en vain dans n'importe quelle œuvre louable que ce fût. Fervent admirateur de tous les jeux qui développent les forces physiques, il les encourage et les aide de son mieux. Entrant largement dans la vie commerciale de la métropole du Canada, le temps et l'occasion lui ont permis de s'identifier, en quelque sorte, avec ses progrès et sa prospérité. En un mot, il a réussi à jouer un rôle dans tout ce qui touche à la prospérité et dans tout ce qui fait la gloire de la métropole du Dominion, où il est respecté et estimé pour des qualités qui ont subi les plus .sévères épreuves durant sa longue carrière publique.
GEORGE STEWART
Québec, juillet 1893.
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