‹ Les hommes du jour [microforme] (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · L. R. MASSON · texte numérisé non relu

L. R. MASSON

‘ Mon voisin d’estradeé, Espagnol très intelligent, ne pouvait comprendre la grande répugnance des étrangers pour ces jeux nationaux de l'Espagne. ‘‘ Il s’en faut de beaucoup, disait-il, qu’ils soient aussi cruels et aussi révoltants que les combats d'hommes en Angleterre, (la boxe), et aussi dangereux que les spectacles licencieux de Paris.” Il avait probablement raison ; mais, r’ayant jamais eu l'avantage de fréquenter les hauts cercles de la boxe et des combats de cogs, j'en suis revenu le cœur lourd et promettant bien de n'y pas retourner.

‘Il y a, dans la vue du sang, quelque chose de révoltant auquel ie cœur ne se fait qu'avec peine, et il est incompréhensible qu’un peuple chrétien y puisse prendre plaisir ; mais, d’un autre côté, il ne faut pas tomber dans l’exagération des détracteurs ordinaires de l'Espagne et des Espagnols. La passion de ce peuple pour ces jeux cruels n'est pas le seul mystère incompris que cache le cœur de l’homme : écoutons plutôt le grand écrivain catholique de l'Espagne contemporaine, Balmès, expliquant les penchants de ses compatriotes, tout en les déplorant.”

Toute cette intéressante relation est écrite d’une plume vive, alerte ; on n’y rencontre pas ces banalités qui constituent souvent le fond des récits de voyageur ; les réflexions piquantes y abondent. M. Masson admire sincèrement les merveilles de l'Europe; mais cette admiration ne l'emporte pas au point de lui faire perdre de vue ce qui, chez nous, est supérieur à ce que lui offrent les autres pays. Son esprit critique, élevé, sait démêler le vrai du faux, l’or du clinquant. Un souffle patriotique passe à travers ces pages, que l’on trouve trop courtes, une fois la lecture finie.

Il est passé en axiome aujourd’hui que la science cu droit est la base de la science de la politique, et le nombre toujours croissant d'avocats au sein des gouvernements n’y contredit point. C'est la parole de l’homme de loi qui gouverne les démocraties, quoique les orateurs qui partent beaucoup et même bien soient rarement des hommes d'action.

M. Masson, qui méditait toujours d'entrer dans la vie publique, fit donc des études de droit, et devint avocat en 1859. Comme il n’était pas question pour lui d'exercer sa profession et qu'il lui fallait fournir un aliment à son activité, il se fit militaire et passa par tous les grades de notre milice jusqu’à celui de major de brigade, qui donnait alors le commandement d’un district. Il apporta au service cet

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[ amour du travail, cette activité, cette conscience qui est la caractéris- | 1,041 tique de toute sa conduite. Personne plus que M. Masson ne fut 11 utile à notre milice, sur l’organisation de laquelle il écrivit alors une sage brochure. Prêchant d'exemple, il entraîne à sa suite des jeunes (1141 gens sans occupation, qui autrement ne seraient pas sortis de l'oisidit veté. Son ardeur, son enthousiasme mettent le métier de soldat à (Un la mode. Il n'entend pas être un militaire de parade seulement ; et, à deux reprises, on le voit courir à la frontière durant les invasions | féniennes.

‘1 M. Masson a gardé de son passage dans nos camps une allure toute martiale. De haute taille, la tête fièrement établie sur de larges | épaules, le buste bien développé, tout témoigne chez lui de l'homme | 11 né pour le commandement ; et il l’a été aussi bien parmi les soldats | que sur le terrain de la politique. C'est la marque d’un esprit vrai- [18 ment supérieur, car il est bien difficile d'amener à l’obéissance ceux mêmes qui partagent toutes nos idées, tous nos desseins. L'entrée || de M. Masson dans la vie publique date des premiers jours du régime 1] | inauguré en 1867. La confédération canadienne vient d’être pro- | clamée. Cartier, qui se trouve sur une scène agrandie, comprend qu'avec un parlement à Ottawa et un autre à Québec, il lui faut de 7 14 nouveaux auxiliaires pour lui prêter main-forte dans son œuvre. Il | jette les yeux sur M. Masson et le presse d’accepter le mandat que lui 1# offrent les électeurs de Terrebonne. En même temps, il contie à M. pu Chauveau, alors surintendant de l'instruction publique à Québec, la VI mission d'organiser le gouvernement de notre province. Aux élections de 1867, Terrebonne acclame en MM. Masson et Chapleau deux futurs ministres, deux futurs lievtenants-gouverneurs, inaugurant ‘TU cette tradition qui semble exiger que ce comté soit toujours repré-

1 senté par quelques-uns des hommes les plus éminents de notre pays. | M. Masson ne tarda pas à se faire une place marquante aux communes, et ce n’est un secret pour personne que Cartier ne prenait 411 l'initiative d'aucune mesure importante sans se concerter avec le dé- 114 puté de Terrebonne, dont l'influence allait croissant de jour en jour. | | Ses compatriotes le tenaient en haute estime, tandis que les députés

1h d'Ontario et des provinces maritimes, dominés par son talent hors ligne, son prestige de grand seigneur, le regardaient comme une puissante individualité. Dans notre état politique et social si complexe, ce sont des personnalités de la force de caractère de M. Mas-

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L. R. MASSON 45% son et de sa position qui peuvent rendre le plus de services au pays. J' y surgit au tournant du chemin des obstacles créés par les préjugés de race et de religion, et il leur appartient de les aplanir.

Que de gens d’Ontario, arrivés à Ottawa pétris de notions fausses à notre égard, les ont senties se dissiper au contact de certains Canadiens, qu'ils étaient étonnés de trouver instruits, éclairés, d’un esprit large et cultivé !

Leur rôle ne se borne pas à celui qu’on leur voit jouer devant les chambres ; mais il se prolonge, se dédouble en arrière de la scène, où se règle tout, à l'insu du public, qui ne voit que la grande représentation, la consécration publique de ce qui s’est passé dans les coulisses. C'est là que la diplomatie politique, l'habileté doivent se déployer, pour déblayer le terrain des difficultés qui le hérissent et qui renaissent d’un côté lorsqu'on les fait disparaître de l’autre. C’est là qu'il faut autant de fermeté que de souplesse, de patience que de longanimité. Les violents que l'obstacle irrite, qui veulent tout casser, n'y sont pas plus à leur place que les faibles toujours prêts à céder.

Ce qu'il faut est assez difficile à définir ; c’est une détermination inflexible d'arriver au but, lentement, si nécessaire, mais sûrement, en exagérant, au début, ses prétentions, pour paraître faire des concessions ensuite. L'habileté doit voiler la force, tout en la laissant pressentir. C'est ce que M. Masson comprenait fort bien. Sans doute, il y a des circonstances où, ces moyens manquant, il faut se rejeter sur le droit absolu, irréductible ; c'est cette attitude que M. Masson prit lorsque la question des écoles du :Jouveau-Brunswick vint s'imposer à l'attention du parlement fédéral.

En 1871, malgré les liens d’amitié qui l'attachent : Cartier, M. Masson n’hésite pas à se séparer de son chef sur cette mportante question, qui domine pour lui les intérêts de parti. Pendant cinq ans, tout ce que son éloquence a de puissance se déploie au profit de cette grande cause, et sous le régime conservateur et sous Île régime livé: ral, jusqu’au jour où les principaux intéressés, — l'évêque du Nouveau- Brunswick en tête,—décident qu'il n’y a plus lieu de combattre et que les catholiques n’ont qu’à se scumettre au jugement des tribunaux. La lutte avait été longue, opiniâtre, surtout dans la province de Québec, où les questions de sentiment empoignent si vivement les masses ; Cartier paya de sa défaite à Montréal sa détermination de ne pas intervenir dans les affaires provinciales afin d'éviter de créer,

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disait-il, un précédent que l’on pourrait un jour invoquer contre rous.

De 1869 à 1873, durant l'administration de sir John Macdonald, la chambre voyait M. Masson prendre une part de plus en plus active à ses débats, et, à la mort d£ Cartier, en 1873, son influence se faisait sentir à tel point que sir John lui offrit un siège au conseil privé. Il eut la force morale de refuser ce grand honneur, parce qu'il n’approuvait point l’attitude du gouvernement vis-à-vis des catholiques du Nouveau-Brunswick. Cef surtout à dater de la session de 1874 que le député de Terrebonne donna toute la mesure de sa force et mit en relief les ressources de son éloquen-e. L'opposition offre un champ bien plus avantageux pour la lutte que le côté ministériel. A droite, le talent, retenu par ia discipline de parti, laisse naturellement les chefs donner le ton à ia discussion, expliquer la politique du gouvernement ; c'est celui-ci qui a la responsabilité de ses actes: et c’est à lui de régler ses moyens de défense. A gauche, nulle contrainte ; chacun pour soi ; il fait bon, pour l’orateur, de sentir qu’il n’a personne à compromettre que soi-même. C’est à l’école de l'opposition que s’aiguise l'esprit, que le tempérament s’aguerrit et que se forment les meilleurs debaters. M. Masson ne se fit pas faute de profiter des occasions favorables pour preniire la parole. Il était de toutes les fêtes oratoires ; toujours sur la brèche, toujours infatigable, apportant à la discussion ue incomparable maestria, une véhémence qui témoignaitde la grande sincérité de ses convictions. Ses discours, reflet de ses études sur l’histoire et la politique du pays, laissaient toujours quelque chose d’utile dans l'esprit de l'auditeur ou du lecteur, soit des renseignements précieux, soit des aperçus généraux sur ja situation politique. C’est surtout lorsque M. Mackenzie eut saisi la chambre de son plan de chemin de fer du Pacifique que M. Masson fit preuve d’une connaissance intime des besoins du Canada et des nécessités de notre position à côté des Etats-Unis. Le projet du gouvernement comportait une voie de communication. entre les vieilles provinces et la côte du Pacifique, d’une nature spéciale, moitié par eau, moitié par chemin de fer. Le chef de l'opposition du Bas-Canada donna j'assaut au projet ministériel, en faisant valoir en même temps l'importance d’ur. > voie ferrée continue d’un océan à l’autre.

Nous nous rappelons l'avoir vu, à une séance, faire tête aux avocats du gouvernement, qui avaient cru l’acculer dans ne impasse en lui disant qu'il avait soutenu le projet de Cartier, projet d’après lequel

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