Les hommes du jour [microforme]
Si, un jour, il! prenait fantaisie à un de nos littérateurs de faire l’histoire de nos luttes électorales, il ne saurait se dispenser de consacrer un long chapitre au comté de Kamouraska. C'est là que la bataille a été la plus vive, la plus prolongée. Rouges et bleus se faisaient une lutte acharnée d’une génération à l’autre. Les deux camps se préparaient à la bataille longtemps à l'avance, ou plutôt ils étaient toujours prêts, car, dans les intervalles du grand combat, on se livrait à des escarmouches sans nombre. Deux hommes y personnifiaient les passions électorales montées à un degré inoui de violence: MM. Letellier et Chapais. Ce n'étaient pas les premiers venus que ces athlètes politiques : doués tous deux de qualités intellectuelles qui les rendaient l’idole de leurs partisans, ils jouissaient d’un grand prestige dans leur parti respectif, qui était heureux de leur confier les premières positions. Mais À l’époque dont nous voulons parler, tous deux avaient pris leurs ‘‘ invalides,” le sénat ayant reçu dans son sein ces hommes de combat qui léguaient à leurs partisans des animosités bien enracinées dans ce sol belliqueux.
C'est par ce champ de bataille tout fumant de poudre que le magistrat éminent, l'écrivain hors de pair, l'orateur de nos grandes fêtes nationales, dont nous voulons faire le portrait, voulut, un jour, entrer dans la carrière politique. On ne dira toujours pas qu'il se présentait en timide, qu'il voulait tenter de pénétrer dans la place par une porte discrète, s'ouvrant facilement sur notre Chambre des Communes prête à le recevoir. 11 fallait une âme fortement trempée pour recueillir la succession de M. Chapais et accepter un héritage chargé d’un demi-siècle de haine et de colère. Aussi portait-il bientôt la peine de son audace, et ses amis regrettérent-ils de voir tomber au champ d'honneur M. Routhier, dont notre province connaissait déjà le nom, et qui s'était signaié dans la presse par des articles de polémique ardente,
Ce fut un regret général dans le parti conservateur de Québec, qui fondait, avec raison, de brillantes espérances sur le candidat battu. Nous estimons, nous, au contraire, que les électeurs de Kamouraska rendirent, ce jour-là, —sans le vouloir un service signalé aux lettres canadiennes, en n'accordant pas à M. Routhier leur confiance. Certes, il était du bois dont on fait les hommes d’État ; mais, franchement, si la politique l’avait absorbé, comme tant d’autres, pour l’épuiser et le broyer entre ses meules implacables, nous l’aurions vu bientôt ministre, premier ministre peut-être, mais admirerions-nous dans nos bibliothèques les œuvres que nous sommes si fiers de montrer à l'étranger? Entendrions-nous, dans les grandes circonstances où la nationalité cherche un interpr te de ses passions et de ses sentiments, cette voix d'un charme si pénétrant, qui connait si bien le chemin des cœurs et sait, avec un art incomparable, faire vibrer les fibres du sentiment ? Sans doute, nous aurions un orateur politique de plus pour remuer les foules, les agiter, les tenir sous l'empire des passions factices ; mais il nous manquerait l'orateur académique, au style soigné, à la parole qui se développe en périodes harmonieuses pour traduire les élans du cœur et qui possède l'organe qu'il faut pour développer ces grandes pensées, partage des hommes d'étude et de recueillement. Au reste, ne vous semble-t-il pas que ceux que Dieu a marqués au front du sceau du génie littéraire ne devraient point s’aventurer dans la mêlée politique? Leur place n'est-elle pas plutôt en dehors de la foule, loin du bruit et des
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Comme les Chapleau, les Laurier et tant d'autres arrivés au sommet dans notre société, qui ne connaït pas de barrière au talent, M. Routhier est un enfant du peuple. Il a vu le jour sur les bords du lac des Deux-Montagnes. C’est là qu'il a subi ces premières impressions qui ont souvent tant d'influence sur la destinée de l'homme, selon l'inspiration qui les fait naître. Nous songions à lui demander à lui-même de noùs communiquer ses premiers souvenirs, lorsque, par une bonne fortune inespérée, un ami nous passa quelques notes tirées de lettres intimes du juge Routhier, sur cette période de sa vie :
‘“ Vous me demandez quelques renseignements sur mon enfance. C'est m'induire en tentation de vous écrire un volume : car c’est me reporter à une époque pleine de mille souvenirs touchants, qu'il me
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serait bien doux de perpétuer. Mais ces récits n'auraient peut-être de charmes que pour moi.
‘ Je dois donc chasser sans merci—et non sans regrets-—tous les gracieux fantômes que ma mémoire évoque dès que je songe au toit natal.
‘ Qu'il me suffise de vous dire que je suis né dans une paroisse qui fait peu de bruit dans le monde et qui porte bien son nom, Saint- Placide, comté des Deux-Montagnes.
‘{ Si vous passez jamais en cet endroit, vous y verrez, à une quinzaine d’arpents du village, sur une petite colline rocheuse, une maison en pierre blanche, ombragée de grands ormes et flanquée, d’un côté, par un verger, et de l’autre, par un jardin. C'est là que je suis venu au monde, le 8 mai, 1839, et que s’est écoulée mon enfance.
‘{ Cette maison est aujourd’hui passée en mains étrangères, et la famille qui l’habitait naguère est dispersée ; mais il n’est pas une des pierres qui la composent, pas un des arbres qui l’ombragent, que je ne vénère et ne chérisse.
‘* Le site en est charmant, et, de toutes les fenêtres de la façade, la vue s'étend au loin sur la rivière des Outaouais, qui, en cet endroit, est très large et ressemble à un beau lac encaissé entre les montagnes de Rigaud et d'Oka.
“Il y a sur ce rivage telles pierres favorites, tels gazons chéris, tels arbres bien-aimés, que je ne revois jamais sans attendrissement.
‘ Mon père, —Charles Routhier, —était un cultivateur fort intelligent, mais qui ne savait pas lire. J'ai dit de lui dans mes Æchos :
Des chrétiens de nos jours il était le modèle : Bon père, bon époux et citoyen parfait.
A la patrie, à Dieu toujours il fut fidèle ; Et ce qu’il devait faire en ce monde, il l’a fait.”
‘Ma mère, — Angélique Lafleur,—avait aussi une intelligence remarquable, et pratiqua toutes les vertus de la vie chrétienne. Des douze enfants qu’elle mit au monde, six sont encore vivants.
‘ Un jour, —j'avais onze ans,—un huissier entra chez nous, porteur d'un bref d'exécution, et saisit notre mobilier. Je me fis expliqner ce que cela voulait dire, et je me mis à pleurer. L'’huissier dit alois à mon père : ‘La maîtresse d'école m'a parlé de cet enfant et dit qu'ii a du talent ; mettez-le donc au collège : vous en ferez un
avocat, et peut-être un juge.”
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‘* Mon père s'est toujours souvenu de cette parole de l'huissier, qui n'avait pas cru être si bon prophète, et il me l'a souvent répétée.
“Ce qui est certain, c'est que mon entrée au collège fut décidée le jour-même ; et ce fut le dernier de mes beaux jours d'enfance sur les bords enchanteurs du lac des Deux-Montagnes.”
Comme on le voit par ces notes, M. Routhier ne doit sa haute situation ni à sa naissance, ni à la faveur. Il appartient à cette lignée d'hommes d'élite, issus de ces vieilles et humbles familles canadiennes, réserves longtemps inexploitées de sève et de force d'où la patrie tire, de nos jours, les mieux doués de ses enfants ; c'est là que se recrute incessamment cette aristocratie de l'intelligence, largement ouverte, et heureuse de s’incorporer tous ceux qui s'élèvent jusqu'à son niveau par les dons de l'esprit et le travail.
C'est au séminaire de Sainte-Thérèse que M. Routhier a fait ses études classiques. On dit que les dispositions premières des élèves annoncent toujours quelle sera, plus tard, la caractéristique de leurs aptitudes. Tel qui est fort en thème dans ses humanités se revèle excellent mathématicien dans la dernière partie de ses études, assez pauvre philosophe, et, s'il entre dans l’état ecclésiastique, pauvre casuiste ; si sa vocation l’appelle dans le monde, il devient excellent négociant, homme d’affaires de premier ordre: c'était une nature positive. Tel qui, au contraire, témoigne du goût pour la littérature, se plait aux amplifications émaillées de fleurs de rhétorique, fait un philosophe distingué dans les dernières années de son cours, pour passer, plus tard, écrivain, avocat ou journaliste. Quiconque auraït fait alors des pronostics sur le jeune Routhier aurait risqué de passer pour un faux prophète. Chose étrange, en effet : notre orateur, à l'imagination si puissante, se distingua tout d'abord, au collège, dans les sciences exactes. Ce n'est que beaucoup plus tard que s’éveilla en lu’ la vocation littéraire. Il fit son droit à l’Université Laval et alla s'établir à Kamouraska, où il exerça, pendant onze ans, la profession d'avocat. Il se fit en peu de temps une très belle clientèle; mais il avait le travail facile et sa profession lui laissa le loisir de collaborer au Courrier du Canada et au Nouveau Monde. ‘:H se fit connaître dès lors comme écrivain de race, et ses premiers coups de plume eurent le retentissement de coups d'épée. Il y avait, vers 1871, toute une pléiade d'écrivains brisés à la polémique, dans les deux camps, et M. Routhier eut à ferrailler contre de fines lames, qui
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s'appelaient Hector Fabre et Louis Fréchette, C’est vers ce tempslà, croyons-nous, qu'il soutint une polémique qui fit beaucoup de bruit dans notre monde littéraire de l’époque.
Quelques écrivains, mettant en commun leur esprit, publiaient, dans L'Opinion publique, sous le pseudonyme de ‘“‘Placide Lépine,” une série de portraits dans lesquels plusieurs des hommes du jour se voyaient accommodésdetoutes pièces. L'honorable M.Chauveau, entre autres, avait été pris à parti par le fameux Placide, dont le nom formait une violente antithèse avec les paroles. Ce n’était pas la bienveillance, tant s’en faut, qui distinguait ces portraits. La plus pure malice en broyait les couleurs ; les ‘‘portraiturés”’ ne se reconnaissaient pas sous les traits qu’on leur prêtait, au grand amusement de la galerie, toujours avide de méchancetés, Les rieurs se trouvaient tous d’un côté. Les choses étaient en cet état, lorsque Jean Piquefort vint, à son tour, faire de la peinture. D'une plume alerte, incisive, il traça les portraits des peintres couverts par Placide Lépine, et il en cuisit à ceux qui, jusque-là, avaient eu beau jeu. Sous son pinceau, la peinture se transforma en brûlure, et il y eut autant de rieurs d’un côté que de l’autre. Cette petite exécution faite, tout rentra dans le calme, sans que l’on ait gardé, ni à droite ni à gauche, de trop désagréables souvenirs de cette petite guerre. Disons, à l'éloge des uns et des autres, que l’on sut se tenir dans les bornes d’une critique, un peu acerbe, il est vrai, qui attaquait l'épiderme, mais n'allait pas audelà. Jean Piquefort, qui n'était autre que M. Routhier, fournit alors la preuve la plus complète que, si son étoile l’eût jeté dans le journalisme, il aurait été l’un des polémistes les plus brillants et les plus redoutables.
Disciple et admirateur de Louis Veuillot, adversaire déclaré du libéralisme, il se pose fièrement sur le terrain politique, littéraire et religieux. C'est à ce triple point de vue que ses adversaires l’attaquent. Faisant face à tous, rendant coup pour coup, aux acclamations de ses amis devenus ses admirateurs, il prend un ascendant considérable sur la jeunesse. La force des choses le pousse au premier rang, en fait un chef d'école et un chef de parti. C’est pendant qu'il débute d'une façon si brillante, que le gouvernement l’appelle à la magistrature, en 1873. Parvenu à cette position, la plus honorable qu'un avocat puisse atteindre dans notre pays, il renonce au journalisme militant et à la politique. Le polémiste ardent et sarcastique fait
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| | 70 LES HOMMES DU JOUR à | | place au magistrat intègre et éclairé; mais il n'abandonne pas le culte 4 des lettres. Il s’y livre, au contraire, avec plus d’ardeur. La magis- 4 | trature, dans un district judiciaire comme celui de Saguenay, où les 4 HE assises n’ont que peu de durée et les causes peu d'importance, ne É | constitüe pas une lourde tâche pour un esprit aussi actif que le sien: 1 Al elle lui laisse des loisirs qu'il sait utiliser en se livrant à de fortes Ë | études. Il ne faut pas avoir pratiqué longtemps les œuvres du juge Routhier pour constater que son talent n'est pis tout de surface, L | comme celui de tant d'écrivains. Il a creusé le fonds des choses; il a * | demandé à la philosophie de lui en faire saisir les raisons; il a pénétré La
les secrets de l'humanité, et la réflexion lui a fourni ces grandes et fortes pensées qui abondent dans tous ses travaux, qu'anime un souffle si puissant de foi et de science.
reflète que l'orthodoxie la plus sûre. Si Corneille et Racine, de Maistre et Veuillot ont formé son style, les Pères de l'Eglise lui ont permis de puiser chez eux son immense savoir. Le premier de ses ouvrages, par ordre de date, s'appelle les Causeries du Dimanche. Chaque page y porte une forte empreinte religieuse. C’est sur elles que s'exerça la verve de ses premiers critiques. On le taxait de rigorisme; on l’accusait de vouloir usurper le rôle du prêtre, de faire du veutllotisme en petit. Ce n'étaient pas, disait-on, des causeries, mais ces sermons, des traités de morale, et le persifflage allait son train. Nous ne sommes pas de l'avis de ces critiques ardents, qui réformeraient probablement leur jugement aujourd’hui, s'ils en avaient l’occasion. Pour nous, elles sont d’une lecture attachante ; et, si ce sont des sermons, nous en aimons la douce austérité. Ses écrits subséquents, sans être d’une teinte religieuse aussi prononcée que les Causeries du Dimanche, trahiront toujours le fond de sa pensée: et ce
sera l'honneur de sa plume, d’avoir tracé, à travers ses œuvres, un acte de foi.
| | | | Jamais, chez lui, la source de l'inspiration n’est trouble. Elle ne | | À !
Au milieu de ses labeurs, il était en proie à une vive préoccupation. Il manquait quelque chose à son activité. Elevé au milieu d'un pays Jeune, où l’histoire ne date que de deux cents ans, sur un sol qui conserve à peine les traces de nos temps héroïques, il brûlait de voir la vieille Europe, avec ses monuments contemporains des hommes et des évènements dont le souvenir nous passionne enfant et nous attire homme fait. Il avait cette hantise des choses du passé, qui tourmente
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les âmes éprises d'idéal. Avec quel enthousiasme ne vit-il pas l'Europe dérouler devant lui ses richesses, et comme il dut passer d’un enchantement à un autre! Aussi était-il admirablement préparé à apprécier les trésors artistiques du vieux monde. Ne profite pas qui veut d'un voyage de ce genre. Que de gens vont voir l'Europe Gros-Jean, et reviennent de même, avec quelques prétentions en plus! Ce sont ces individus-là qui baïllent à la Comédie-Française et ne trouvent matière à admiration qu'aux Folies-Bergères. Les voyages forment la jeunesse, complètent l’homme mûr, élargissent les horizons des uns et des autres. Les comparaisons forcées qui s'imposent à l'esprit, entre la patrie et les pays étrangers, dissipent bien des idées fausses, rapetissent certaines choses pour en agrandir d’autres, ramenant tout à un juste niveau. Mais, en ceci, chacun est impressionné selon ses moyens. Les uns rapportent des vues banales, des réflexions de guides. Ce n’est pas grand malheur encore; mais, là où la calamité commence, c’est lorsqu'ils se mêlent, et à tout propos, de les communiquer à leurs voisins.
Cette rage de s’éditer a pris les proportions d’un fléau. C’est par centaines que les presses nous inondent chaque année de récits de voyages fastidieux, amas de redites. Tout autres sont les récits du juge Routhier. De prime abord, la marque d'un esprit original et prime-sautier vous frappe; ce ne sont pas les réflexions du premier venu qui surgissent de ces pages animées. Quelle variété dans le récit! Tantôt ce sont des souvenirs historiques qui se pressent sous sa plume, avec les réflexions qui naissent d’elles-même. dans l'esprit du voyageur ; ailleurs, la narration prend un tour piquant, car il s’agit de saisir sur le vif un tableau de genre, une scène de mœurs. Lorsqu'il remonte en arrière, il ne s’attarde pas trop dans l’hi oire ancienne : il aime à revenir au temps actuel, nous ouvre des échappées de vues sur le monde contemporain, glissant partout une pointe de modernité. S'il admire le passé, il est bien aussi l’homme de son
siècle.
À son retour d'Europe, après son premier voyage, il donna, à l'Université Laval, une série de conférences qu‘ obtinrent un succès sans précédent. À Paris, elles l’auraient placé au premier rang des conférenciers en renom, à coté des LaPommeraye et des Sarcey. L'ancien adversaire de Jean Piquefort, M. Hector Fabre, se plut à rendre hommage au talent de M. Routhier, et lui exprima son admiration dans