‹ Les hommes du jour [microforme] (volume 3)Chapitre 2 sur 2 · RES · texte numérisé non relu

RES

un article des plus spirituels et des plus élogieux. Nous nous räppelons les acclamations unanimes de la presse de Québec à l'adresse de M. Routhier; les journalistes proclamèrent, à qui mieux mieux, que personne, jusque-là, n'avait porte l’art du conférencier à ce degré de perfection. Depuis lors, chaque nouvelle conférence a été l’occasion d’un nouveau triomphe; chacun ne put assez admirer le charme de sa parole, l'élégance de sa diction, l’élévation de la pensée présentée à l'auditeur dans un langage si fortement coloré. Buies, qui s’y connait, qui a l'expérience des homm” et des choses, Buies, placé, à cette époque, aux antipodes de M. Kouthier, au point de vue des idées, disait, dans /’£vènement : ‘* Routhier est un aïtiste de langue française, un ciseleur comme Benvenuto, un charmeur en prose comme Musset en vers, la plus haute expression dans notre pays de cette beauté de la forme qui seule consacre les œuvres et leur assure la durée.

Mais la conférence, en raison de son milieu et äes sujets de son ressort, impose à l'orateur une réserve qui ne lui permet pas de déployer tous ses moyens; le conférencier, c'est presque le professeur. Aussi, qui n'aurait entendu le juge Routhier que dans l’amphithéâtre de l’Université Laval, dont il est un des docteurs ès-lettres et où il enseigne le droit international, ne se ferait qu’une idée imparfaite du juge Routhier à la cribune. C'est dans nos grandes réunions nationales qu'il faut le voir, alors qu'il se trouve au milieu d’une multitude en communion d’idéss avec lui, dure multitude exigeante, ayant déjà vibré sous l'influence de voix puissantes, et üont l'attente doit être dépassée. Alors, il se transforme, il se fait la pensée et le cœurde la foule pour traduire en langage d’une incomparable élévation les sentiments qui la dominent. Par un effet de synthèse, il concentre, dans son âme de poète et d’orateur, les aspirations religieuses et nationales en ébullition autour de lui, et donne libre carrière à sa parole débordante d'enthousiasme pour proclamer, au nom de tous, ce qu'il serait possible à bien peu d'exprimer avec tant de chaleur et avec d'aussi séduisantes images, Dans ces crandes assises dela nationalité, la force de la situation le revêt d'une espèce de caractère représentatif, en tait une iüdividua!ité dans laquelle s’'incarne tont ce qui fait battre ros cœurs de Canadiens et de catholiques. Ce rôle s’est imposé au juge Routhier, non-seulement au Canada, mais aussi en Europe. Chaque fois que ses admirateurs de France et d'Italie l'ont invité à prendre la parole, nous avons senti ur légitime orgueil, nous flattant, par un

1S rapdresse X, que gré de casion de sa ntée à nnait, cette idées, Çaise, usset té de

e son ss de ofesnphies et faite atiotude déjà être le la ntilans ales Of = rait ?

18Si rce tait Ho

sentiment de vanité nationale, que si là-bas on se faisait une idée des Canadiens en écoutant notre representative man, comme disent les Anglais, nous ne pourrions pas être jugés a une meilleure mesure.

Son discours prononcé à la fête de la Saint-Jean-Baptiste, en 1880, marque le point culminant de son renom d’éloquence. On se Île rappelle, a Saint-Jean-Baptiste avait été célébrée, cette année-là, avec une pompe et un éclat extraordinaires. Jamais la vieille cité de Champlain n'avait vu une pareille réunion de Canadiens-Français venus des villes et des campagnes du Canada et des Etats-Unis. Comme président du congrès catholique et comme vice-président de la Convention nationale, le juge Routhier joua un rôle proéminent dans ces grandes solennités, qui durèrent trois jours. Ceux qui ont eu la bonne fortune d'entendre les deux discours qu’il prononça alors ne les oublieront jamais, car ils créèrent un enthousiasme universel et ils eurent du retentissement jusqu'en Europe. La plupart des journaux les publièrent, en commentant l’orateur. ZLa Minerve le salua comme ‘le champion du parti catholique.” ZL'Ætendard le proclama “le roi de nos orateurs,” et /e Courrier du Canada disait : ‘ Jamais encore, au Canada, nous n'avons été témoins d’un semblable enthousiasme.” Ces discours resteront comme des modèles du genre, et, depuis lors, le juge Routhier a été, avec Chaplear, Laurier et Mercier, l'orateur obligé de toutes les fêtes nationales.

Le juge Routhier ne s’est pas contenté de nous donner neuf à dix volumes de prose, que l’on devrait trouver dans toutes les bibliothèques canadiennes : il a aussi, comme on disait jadis, courtisé les muses ; ses accointances avec ces aimables personnes nous ont valu de charmantes poésies. Que le juge Routhier soit né poète, tous ses écrits, vers et prose, en témoignent surabondamment, tellement ils sont imprégnés de poésie. Mais, à notre sens, il n’a pas assez pratiqué la versification. Il en est de l’art poétique comme de l'art musi-

: il a pour compagnon obligé le métier. Sans le métier, l'artiste est incomplet. On peut être musicien et incapabie d'exécuter un morceau, faute de pratique. Si parfois la technique lui manque, jamais, par contre, l'inspiration ne lui fait défaut ; la vision de l'idéal et la forme imagée se présentent toujours en traits saisissants. Il à l'invention, la fécondité, la conception facile ; mais, si nous pouvions risauer une réserve, nous dirions que la facture du vers semble quelque-ois le gêner, et qu'il ne trouve pas toujours la rime qu'il

cherche : la meilleure. En revanche, son vers a horreur de la cheville et du vide, car il renferme toujours une pensée ; il n’est pas donné à tous les poètes d'écrire pour dire quelque chose.

Le volume de v£rs qu'il a publié porte pour titre: Zes Æchos. Pourquoi ce titre? L'auteur l’explique dans une introduction remarquable d’élévation et d'élégance : ‘‘ parce que la poésie, qu’on l’appelle chant ou harmonie, n’est vraiment qu’un écho de chants et d’harmonies que le poète entend et qui lui viennent du monde idéal.” 11 y a, dans ce volume, des pages dignes des meilleurs poètes français, et plusieurs journaux de France l’ont accueilli favorablement. La Aevue du Monde Catholique, après l'avoir apprécié et en avoir reproduit de nombreux extraits, disait : ‘On voit que la plume est facile, les sentiments élevés et patriotiques, l'inspiration toute chrétienne. M. Routhier a orné sa couronne littéraire, déjà si brillante, d’un nouveau fleuron qui, certes, ne la déparera pas.”

Citons une des pièces ies plus courtes du recueil, datée de La Malbaie, 1881 :

La nuit sur l'horizon étend ses grandes ailes ;

Mais, grâce à Dieu, la nuit n’a pas d'ombres, ce soir. La lumière rayonne aux voûtes éternelles

Et, sur un pan du ciel, comme un grand ostensoir, La lune monte, monte, et &2 clartés inonde

Les montagnes, la mer, les vallons et les bois

La nature se tait : on dirait que le monde,

Pour mieux voir ce tableau, retient sa grande voix,

Au firmament d'azur, d'innombrables étoiles Etincellent partout comme des diamants,

Pendant qu'à l'Occident, pliant ses sombres voiles, Un lourd nuage fuit leurs rayons éclatants.

De célestes lueurs scintillante, embrasée,

La mer, en se calmant, semble se réjouir.

Le rivage s'endort, et la vague apaisée * Ose à peine se plaindre en y venant mourir.

Je chante en contemplant ces scènes toujours belles, Et mon âme vers Dieu se plait à remonter,

Qui sait si cette lune, aux splendeurs immortelles, N'est pas son œil divin, revenant visiter

Notre gl: be, qu'il aime en dépit de ses fanges ?

Et ces à ‘res sans nombre, illuminant la nuit,

Qui sait “ils ne sont pas les prunelles des anges Dont la troupe fidèle en l’adorant le suit ?

a chest pas

Æchos.

emarppelle armoil ya, ais, et Revue uit de S sen- . M.

iveau

le La

Pendant près de quinze ans, M. Routhier a administré la justice dans cette immense région que Jacques Cartier appelait ‘‘ le royaulme du Saguenay.” Heureusement, ls justiciables de ce district ne sont pas aussi processifs que les Normands, car jamais notre magistrat n'aurait pu faire face à la besogne. Des causes civiles, * s'en présentait encore un nombre assez considérable ; mais la justice criminelle chômait souvent. Ordinairement la prison de Charlevoix se ferme à vide, au grand regret parfois des geôliers, qui aimeraient, de temps à autre, à tenir sous les verrous un prisonnier, à seule fin de faire avec lui un quinze cents de besigue pendant les longues soirées d'hiver. C'est là, cependant, que M. Routhier a jugé une cause restée célèbre au Canada : le procès de l'élection de Charlevoix, au cours de laquelle fut soulevée la question de l'intervention du clergé dans les affaires politiques. L'élection de Sir Hector Langevin était en jeu: on en demandait l’invalidation, parce que quelques curés du comté avaient, disait-on, exercé une influence indue sur leurs paroïssiens pour les engager à élire Sir Hector. Il n'entre pas dans le cadre de ce travail de rendre compte de cette cause, qui a valu au juge Routhier les éloges des uns et les critiques acerbes des autres, surtout celle du fameux Laurent, l’auteur voltairien du Cours de Droit Civil, auteur dont l’autorité contestable nous semble jouir d’une trop grande faveur au Canada. Disons seulement que, dans l'examen de toutes les questions de droit soumises à son appréciation, le juge Routhier apporte ce sens judicieux, cette droiture de l'intelligence éclairée par le flambeau de la saine philosophie, cette science de la loi et de la jurisprudence qui font les grands magistrats.

On est étonné de voir qu’un juge aussi remarquable ait été relégué si Icagtemps à la campagne. Hélas! malgré les bonnes dispositions du pouvoir à son égard, son avancement n’a pas été aussi rapide qu'il le méritait. * Il est malheureusement trop vrai que ce que l'on appelle ici la raison politique a fait passer devant lui bien des avocats qui étaient loin d’être ses pairs. Lorsqu'il s’agit de recruter la magistrature, la voix d'un homme qui n’a pas de place a beaucoup plus de force que les titres d’un juge à une promotion que sa dignité lui défend de solliciter. Dans tous les pays de gouvernement démocratique comme le nôtre, le pouvoir subit les pressions de groupes, d'individus, qui font passer les exigences de la politique avant les besoins de l'administration. Nous entendions, un jour, une singulière

observation au sujet du juge Routhier. A quelqu'un qui s’étonnait de le voir toujours en dehors des promotions, un homme, intelligent pourtant, quoique cela ne soit pas mis en relief par son explication, répliquait : ‘‘ Le juge Routhier est trop bon écrivain pour être bon juge.” Comme si un décret de la cour perdait à être rendu en bon français, comme si les d’Aguesseau, les Montesquieu et tant d’autres ne comptaient pas parmi les premiers magistrats de France, en tenant aussi leur place parmi ses premiers écrivains ! Et encore, à l’heure présente, M. Quesnay de Beaurepaire, le procureur général de la République, qui a mené si rondement l'affaire Boulanger, n'est-il pas connu dans le monde des lettres ? Les romans de Gaston de Glouvet et de Lucie Herpin, pseudonymes de M. de Beaurepaire, ont été autant de degrés qui l’ont aidé à gravir la haute position qu'il occupe. L’élégant écrivain à qui revient, dans notre petite république littéraire, la place qu'y tenait jadis M. Chauveau, c’est-à-dire la première’ est doublé d’un homme de bonne compagnie. Son intimité est précieuse à qui a su la gagner Quelle causerie charmante que la sienn°! En l’écoutant, on perd conscience du temps qui s'envole. Sa conversation s'échappe en saillies pleines de sel attique, éclate en bons mots, comme sa gaieté communicative. Avec cela, il lit comme Legouvé et dit le monologue à rendre jaloux les gens du métier. Madame Routhier (née Clorinde Mondelet) est une femme d’une haute intelligence, qui a la foi de son mari, une foi active qui la fait se consacrer aux bonnes œuvres. Les nombreux citadins en villégiature chaque été à La Malbaie apprécient son zèle en allant s’agenouiller dans la dévotieuse et jolie chapelle que sa persévérance dans la voie souvent pénible des entreprises religieuses a élevée. De nos jours, certains philosophes ne vôient dans le monde moral que l’hérédité, surtout des mauvaises qualités. C'est une théorie dangereuse et bien contestable. Cependant, lorsque nous rencontrons les charmantes filles du juge Routhier, nous inclinons, nous aussi, à croire à l’hérédité du talent et de l’intelligence. L'une peint à ravir, l’autre excelle à rendre sur le piano la musique de Rossini ou de Wagner, et la troisième n'aurait qu'à le vouloir pour se faire un nom dans la littérature. Toutes trois sont l'amabilité même.

Notre éminent magistrat a aussi un fils très bien doué pour les beaux-arts, particulièremenc pour la musique et le dessin. Son père a voulu en faire un avocat; mais la vie de bureau n'eilait pas à son

ét

onnait igent ation, e bon bon utres enant heure de la | pas uvet t été upe. littéière” prénn!

ver-

ON

caractère aventureux, et il a préféré la vie libre et mouvementée du ranchero. 1 est aujourd’hui dans un anche, au pied de: Montagnes Rocheuses, entre Fort McLeod et Calgary.

C'est à La Malbaie que le juge Routhier a fait ses débuts dans la magistrature. C’est aussi dans cet endroit charmait qu’il passe la belle saison, au milieu de sa famille, qui l’aide à rendre inoubli ibles les heures passées chez lui. Sa villa blanche émerge d’un bouquet d'arbres verts. De la vérandah, où il savoure la joie de vivre en plein air, Sous un ciel presque toujours souriant, sa ‘1e se délecte et se repose sur un panorama ravissant. À gauche, les Laurentides profilent leurs sommets découpés en arêtes vives sur le fond du ciel, pour s’abaisser ensuite en pentes rapides vers le fleuve, où elles forment cette succession de promontoires, étonnement du voyageur. En face, le fleuve, qui fuit vers les horizons sans bornes, infinis comme l’océan. A droite se détachent, dans des demi-teintes, les côtes de la rive sud, souvent cachées par le brouillard, mais quelquefois rapprochées singulièrement de La Malbaie par un curieux effet de mirage. La mer est au premier plan du tableau. Le poète sent ici son âme en narmonie avec cette grande nature, et c’est, sans doute, en écoutant le battement cadencé des flots, que M. Routhier a modulé ses vers les

plus harmonieux. :

Page 1