Les hommes du jour [microforme]
Joseph Aldric Ouimet est né à Sainte-Rose, comté de Laval, le 20 mai, 1847. Il appartient à une vieille famille française. Le premier fut Jean ; il s'établit à Sainte-Famille, île d'Orléans, en 1834.
Le père de M. Ouimet était M. Michel Guimet ; sa mère, madame Elizabeth Filiatrault Saint-Louis. A force d'économies, ces braves gens purent envoyer leur fils au collège de Sainte-Thérèse. Il leur prouva sa reconnaissance en étant le premier de sa classe, termina brillamment ses années d’études, et, sa tournure d'esprit le portant vers le droit, il entra au bureau de M. Edmund Barnard. ‘Ouimet n'était pas riche. Pour payer ses cours, il paya aussi de sa personne : il fit du journalisme au “Nouveau Monde” et à la “Minerve” jusau'au moment de son admission au barreau, en 1870. Calme, bien renszigné, énergique, ayant une grande connaïssance du cœur humain, il fut recherché par des confrères qui avaient déjà une belle clientèle, MM. 3élanger et Desnoyers,—plus tard ils devaient être juges, -qui le prirent en société. Le juge Ouimet, M. Nantel, ministre des Travaux Publics à Québec, M. Corneillier furent successivement ses associés, ct maintenant il est à la tête de la raï:on sociale de Ouimet, Emard et Maurault.
Les avis de M. Ouimet sont très recherchés et très prisés. Il aime profondément sa profession. Au Palais, il est toujours écouté.
Le 27 octobre, 1873, M. Ouimet était élu député de Laval aux Communes par une majorité de 437 voix. Son concurrent malheureux était M. L. O. David. Le vainqueur se présentait comme partisan du gouvernement conservateur. Le ministère perdit le pouvoir le 5 novembre de la même année. M. Ouimet fut réélu par acclamation aux élections générales de 1874, 1878, 1882. En 1887, il battit son adversaire, M. Adolphe Ouimet, par 327 voix, et, en 1801, il fit subir le même sort au docteur Ladouceur. Cette fois, la majorité atteignit
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le chiffre de 534 voix. En Chambre, M. Ouimet parle assez souvent, et sa parole nette, énergique, vibrante sait se faire respecter par les adversaires, applaudir par les amis.
De 1887 à 1891, l’honorable M. Ouimet a été Orateur de la Charnbre des Communes, et je me félicite d'avoir contribué l’un des premiers à cette juste promotion. J'étais alors rédacteur du ‘ Canacien”’; je fus chargé par le parti conservateur de lancer le nom de Ouimet devant le public.
Le 6 avril, 1887, j'écrivais ce qui suit:
‘Nous aurons, cette année, un président français à la Chambre des Communes du Canada. La rumeur publique désigne le lieutenantcolonel Ouimet. Nous serions heureux de la voir se confirmer.
‘ Jurisconsulte distingué, excellent orateur, chercheur infatigable, M. Ouimet fera honneur à notre race.
‘ Son expérience parlementaire est admise par tous ses collègues, et nous ne pouvons que féliciter le gouvernement sur le choix qu'il se propose de faire.”
A quelque temps de là, Ouimet était unanimement porté au fauteuil de la présidence, et la Chambre, à bon droit, s’est montrée fière de ce choix.
Nommé conseil de la Reine en 1880, M. Ouimet se vit ehoisir, le 20 mai, 1891, comme conseiller privé de Sa Majesté. Par une délicate attention, Sir John A. Macdonald voulut que cette haute distinction fût annoncée au lieutenant-colonel le jour anniversaire de sa naissance.
M. Ouimet a toujours eu des goûts militaires. En 1864, il sortait de l’école d'infanterie avec ses diplômes de première classe et, ‘en 1860, il recevait ceux de l'école d'artillerie. 1870 le voyait entrer comme premier lieutenant aux chasseurs de Montréal ; à quelques mois de là, il passait capitaine au 65ème, et, en 1870, il devint le lieutenant-colonel de ce régiment, qu’il commanda jusqu’en 1889. lIlfit la seconde campagne fénienne en 1870, cornme capitaine, et, en 1885, il fut dirigé vers le: Nord-Ouest. Les faits qui se sont déroulés pendant cette pénible insurrection sont encore présents à la mémoire de ceux qui me lisent ; mais ils ne le sont pas tous, surtout ceux qui concernent le lieutenantcolonel Ouimet et son régiment.
Certains journaux du temps ont voulu, par de mesquins motifs d'intérêts politiques, jeter du discrédit sur le contingent français envoyé au Nord-Ouest. Nos soldats ne s’en émurent guère et n’en firent pas
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JOSEPH ALDRIC OUIMET 195 moins leur devoir. N'est-il pas vrai qu’à cette époque le lieutenantcolonel ait traversé seul !a prairie, guidé par trois hommes? Seul, il coucha dans la réserve indienne de la rivière Bataille. Les habitants étaient si mal disposés que, deux jours auparavant, le colonel Osborne Smith avait fait charger les armes du bataillon de Winnipeg, avant de se risquer dans cette région.
11 y aurait une curieuse page à écrire sur le rôle qu’a joué là-bas le colonel Ouimet. Toujours habitués à plier et à se faire petits devant l’arrogance étrangère, les malheureux Métis ne pouvaient pas arriver à comprendre et à croire qu’un Français et un catholique comme eux pût être autoritaire, donner des ordres aux bourgeois de la compagnie de la Baie d'Hudson et s’en faire obéir sans réplique. C'est ce que fit ‘Ouimet, et tout le mond: se trouva bien de l’ascendant juste, raisonné, qu'il prit dès les débuts de la campagne. Son premier acte d'autorité fut de faire désarmer la compagnie des Gardes d'Edmonton. Elle n’était d'aucune utilité. Il la remplaça par une compagnie de Métis français, et la suite prouva que le colonel avait raison : ces batteurs d’estrade firent un service d’éclaireurs très actif. Ce fut cette compagnie qui surveilla les sauvages réunis en nombre à la réserve Alexandre ; ce fut elle qui sauva la mission de Saint-Albert d’un pillage presque certain. Esprit juste, mais ferme, Ouimet voulut que la vieille routine suivie dans la distribution des contrats fût changée. Jusqu’alors ils avaient été distribués aux amis de la compagnie de la Baie d'Hudson ; dorénavant ils seraient donnés par voie de soumissions. On connait la mobilité du caractère métis: peu habitués à se voir traiter avec tant d'équité, ils passèrent dès lors de la crainte et de l'indifférence à la plus entière confiance. Ils ne tardèrent pas à en donner une preuve. Quelque petite qu’elle puisse paraître, elle n’en a pas moins eu son importance au milieu des événements qui se déroulèrent alors. Un pari avait été offert et tenu par le colonel Ouimet et par aeux officiers du 65ème à trois bourgeois de la compagnie de la
Baie d'Hudson.
Il s'agissait d’un concours à la carabine.
Au jour fixé, les Métis accoururent en nombre. Ils avaient leurs habits de fête, et bientôt les paris de s'engager. Argent, armes, chevaux, tout était mis du côté des officiers français. Ces derniers remportèrent la victoire par 57 points, et, ce soir-là, il y eut grande liesse dans le camp. A quelque temps de là, on célébrait la fête
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nationale, la Saint-Jean-Baptiste. Toute la population métisse se réunit, décore l’église, où Mgr. Grandin dit une messe solennelle au milieu de l'émotion générale, et, le soir, la salle d'école est transformée en une salle de banquet, où un souper superbe est offert aux Canadiens- Français de Montréal par les habitants d'Edmonton et de Saint- Albert. Est-ce que des démonstrations aussi spontanées ne prouvent pas la popularité d’un officier supérieur et du régiment qu’il commande?
Ouimet était tout aussi bien avec les Anglais du Nord-Ouest qu'avec les Métis. Sa fermeté, son esprit droit leur plaisaient. Il était énergique avec les indisciplinés, poli pour chacun, ne souffrait pas qu'on pressurât les pauvres ni que l'on commit des injustices sous ses yeux. Et, avec cela, il était d’une grande délicatesse pour chacun.
Un des ses officiers m'a raconté un trait charmant. Un jour, il faisait avec un camarade une promenade dans les environs de Saint- Albert. En traversant le jardin des Sœurs Grises, il se baissa et cueuillit trois pensées. Il les mit à sa boutonnière, en disant :
‘< Elles seront pour ma femme ; elle les recevra par le prochain courrier.”
La Mère supérieure de la mission avait été témoin de ce pieux larcin. Tout en riant, elle dit au colonel :
‘“ Ce n’est pas bien, ce que vous faites là. Vous donnez le mauvais exemple à vos hommes, en venant piller ainsi celles que vous avez à défendre.”
Le colonel sourit et reprit le chemin du camp. Le lendemain, un officier remettait à la Supérieure une enveloppe cachetée. Sur la carte du colonel se lisaït le motif qui lui avait fait cueuillir les fleurs. Cette carte était enveloppée dans trois billets de cinquante dollars, —-c'est-àdire cinquante dollars pur pensée; -et celui qui s'acquitta de ce message auprès de la pauvre petite mère des orphelins de Saint-Albert n'a pas encore oublié l'émotion que lui a causée le spectacle des larmes de reconnaissance que la Sœur Grise versa à ce moment.
Quoi qu’on ait pu en dire et en écrire, le colonel Ouimet restera certainement l’un des officiers qui ont le mieux compris la situation du Nord-Ouest. Il s’est de suite mis bien avec les populations. Il a contribué, dans l'humble mesure de ses forces, à les rapprocher, à les pacifier, et la civilisation doit lui en être reconnaissante, à lui et à ses hommes. Les Métis ont trouvé en lui un défenseur. Aujourd’huimême, il ne les oublie pas. Je l’ai entendu revendiquer, dans la
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