Les hommes du jour [microforme]
Lorsque la plume impartiale de l’histoire racontera l’organisation et le développement de cette grande entreprise commerciale qui a nom ‘‘la Compagnie de chemin de fer du Grand Tronc du Canada,’ l’on trouvera, croyons-nous, que cette histoire est aussi celle de la croissance, du développement du progrès et de l'avancement matériel de notre pays. Dire que la population suit toujours la trouée du chemin de fer n’est pas ici une simple vérité de La Palisse: c’est le résumé de ce qui s'est passé chez nous depuis que la première pelletée de terre fut jetée sur le premier terrassement du chemin de fer le Grand Tronc, et que le vaste capital des actionnaires britanniques fut consacré à l'augmentation de la richesse matérielle de notre pays, devenu aujourd’hui, grâce à ce conco‘1irs, la dépendance la plus précieuse de l’Empire par sa situation et par le caractère, la probité et l'esprit d'entreprise de sa population.
Le chemin du Grand Tronc fut aussi une école où le talent des ingénieurs put se donner carrière. Il fallut franchir des fleuves bien plus larges que ceux du vieux monde, niveler d'énormes rochers, percer des tunnels sous-marins. Enfin, la construction de cette grande voie qui ouvre à la colonisation de vastes régions, notre héritage naturel, qui rend accessibles à nos négociants, industriels et fermiers, les riches trésors de la terre et des eaux, et transporte les produits des champs et des forêts, est bien l’un des exploits les plus intéressants et instructifs, dans l’histoire du commerce et des arts, du siècle qui finit, siècle fameux pour le progrès des sciences et des inventions. Bien audacieux celui qui, il y a cinquante ans, eût prédit ce qui résulterait de la construction de cette gigantesque
voie d’acier et de fer dont le réseau s'étend aujourd’hui de Lévis jusqu'aux extrémités occidentales du Canada et de la république voisine. Heureusement pour ces hommes hardis et clairvoyants qui placèrent dans cette entreprise non seulement leur argent, mais leur intelligence et leur courage, les hommes placés à la tête du Grand Tronc, soit comme présidents, soit comme gérants généraux, ainsi que les nombreux employés qui administrent, ch&cun dans sa branche, les affaires du chemin, furent et sont gens d’un discernement rare et d’un excellent jugement, bien versés dans tous les détails, possédant à un haut degré les qualités qui assurent le succès des grandes entreprises.
Sans doute, pendant la période de construction, il y eut souvent des moments de découragement et même de désarroi, car le pays était nouveau, la population rare, et le coût dépassait de bien des millions iles estimations des projeteurs. Dès le début, beaucoup de gens en prédirent l’insuccès. On affirmait partout que l'affaire était mauvaise et que la ruine attendait les constructeurs. Mais l’histoire de toutes les entreprises de chemin de fer, surtout dans les pays nouveaux, n'est-elle pas la même sur ce point? De temps immémorial, le monde eut ses prophètes de malheur et il y aura des Cassandre jusqu’à la fin des ans. Pour certaines gens, il est plus facile de décrier une entreprise que d’aider à son accomplissement. Il était donc tout naturel que le Grand Tronc eût à subir ces désagréments, mais ses propriétaires savent que leur placement a porté de bons fruits, quoique le rendement soit quelquefois resté en deçà de leurs espérances. Aujourd’hui, le chemin de fer le Grand Tronc est un des grands travaux publics du monde. Peu de systèmes le surpassent en longueur ; par ses raccordements à l’est, à l’ouest, au nord et au sud, il offre au public voyageur des avantages qui placent cette ligne au premier rang des voituriers.
Dans les jours sombres qui survinrent, même après qu’on eut surmonté les premiers obstacles et triomphé des premières difficultés, le Grand Tronc r'eut jamais d'ami plus inébranlable et qui crut plus fermement en son avenir, jamais il n'eut de travailleur plus infatigable que celui dont le nom apparaît en tête de cette esquisse — esquisse qui, malheureusement, ne donne qu’une idée imparfaite de sa carrière. Il a vécu d’une vie d'épreuves, et,
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comme son prédécesseur immédiat, a surmonté des obstacles bien propres à ébranler les courages les mieux trempés.
M. Lewis James Seargeant, qui succéda à Sir Joseph Hickson comme gérant général du Grand Tronc, fit preuve dès sa jeunesse, par ses travaux sur les principales voies ferrées de son pays natal, qu’il possédait à un haut degré les aptitudes d’un homme de chemin de fer. Il naquit à Trowbridge, Wiltshire, Angleterre, où il reçut une éducation soignée et apprit les premiers principes de la profession qu'il a exercée depuis avec une habileté, une prudence et un succès si remarquables. Il brilla à l’école, occupa un rang élevé dans ses classes, fut aimé et estimé de ses condisciples. Ce fut sur le South Wales Raïlway qu'il fit ses premières armes dans la carrière où il était destiné à briller ; il y surveilla son département avec tant d'assiduité que la promotion ne se fit pas attendre. Cette ligne se raccordait avec le plus important système de voies ferrées de la Grande-Bretagne, le Great Western, dont le capital-actions est de 483,000,000 et le parcours de 2,482 milles. La compagnie du South Wales Raïlway s'occupa constamment de l'extension de Milford Haven comme grand port de mer international, en vue surtout du commerce américain qu’elle s'efforçait énergiquement d'augmenter. Pendant son service sur ce chemin, M. Seargeant, quoique tout jeune, jouit d’une popularité remarquable parmi ses chefs et ses subordonnés ; lorsque la compagnie South Wales s’'amalgama au Great Wastern, les propriétaires se rendirent chez lui et, en reconnaissance de ses services distingués, lui présentèrent un cadeau généreux.
A cette même époque, il obtint la surintendance de la division South Wales et en cette qualité rendit aux propriétaires des services qu'ils n’oublièrent jamais. Il était en voie directe de promotion et n'eut pas à attendre longtemps. Le président de la compagnie Great Western était alors le comte de Shelburne, fils de celui qu’on a surnommé le Grand Comte (Great Eari), qui deux fois refusa un marquisat, et père de Lord Lansdowne, qui succéda à Lord Lorne en qualité de gouverneur général du Canada et remplaça le marquis de Dufferin et Ava à la vice-royauté des Indes. Lord Shelburne et Sir Daniel Gooch, l’un des principaux promoteurs du câble transatlantique, restèrent toujours ses amis dévoués. Le
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jeune surintendant ne cessa jamais de jouir de leur entière confiance et il leur plut tellement qu’une vacance étant survenue dans le personnel du South Devon Railway, M. Seargeant fut immédiatement nommé premier officier de cette importante ligne, et plus tard une position semblable lui fut donnée sur les Cornwall & West Cornwall Raïlways, qui, ensemble, formaient un système complet entre Exeter et Penzance. C'est vers ce temps qu'il fit la connaissance de M. Brunel, ingénieur célèbre et savant militant, déjà connu par ses expériences sur le système atmosphérique pour le compte du South Devon, et qui venait alors de mettre le comble à sa popularité par ses plans pour la traverse de la rivière Severn.
En entrant en fonctions M. Seargeant trouva que la situation du South Devon était loin d’être florissante ; ce n’était pas une tâche facile qu’il avait entreprise. Il cumulait les fonctions de gérant général, de secrétaire et aussi de secrétaire de la commission conjointe des compagnies Great Western, Bristol & Exeter, South Devon et Cornwall, dont il représentait officiellement les intérêts devant les commissions parlementaires avec une prudence sans égale, de l'aveu de tous ses contemporains. Nous avons dit que les finances du South Devon étaient en fort mauvais état lorsque M. Seargeant en prit la direction. Peu après son accession, cependant, il survint un changement qui augmenta considérablement les dividendes. La nouvelle de son succès se répandit dans toute l'Angleterre et l’on se disputa le jeune gérant. Parmi les situations qui lui furent alors offertes, on mentionne celle d'agent ou de principal officier d’une des plus importantes voies ferrées de l'Inde. C'était vraiment un grand compliment, car cette position exigeait des talents spéciaux et brillants ; un tact et un jugement sûrs sont exigés chez ces fonctionnaires, non seulement par les compagnies, mais aussi par le gouvernement indien, qui exerce sur eux une active surveillance. M. Seargeant hésita, mais la compagnie Great Western le pria de rester où il était et une promotion rapide s'ensuivit naturellement. Le département du trafic passa dès lors sous sa surveillance directe. Il réussit à en arriver à une entente avec les représentants de compagnies rivales, en vertu de laquelle le trafic était équitablement divisé entre le Great
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