Les hommes du jour [microforme]
C'était dans la petite rue Saint-Gabriel, à l’aboutissant de la rue Sainte-Thérèse, au premier étage d’une ancienne maison démolie et remplacée depuis, dans le bureau de rédaction de l’Uxion Nationale, où Médéric Lanctôt recevait ses clients, recrutait son parti, et jetait aux quatre vents de Montréal et du pays les articles incendiaires qui faillirent faire avorter le projet de confédération des Provinces. Combien d'hommes importants j'ai connus là !
Le plus célèbre est sans contredit Wilfrid Taurier, le chef du parti libéral pour tout le Dominion, l'orateur parlementaire sans rival, celui que nos compatriotes anglais ont surnommé, 1insi qu'un nouveau Chrysostome, S#ver-tongued Laurier. Je crois le voir encore, assis à son pupitre, tout au bout de la pièce, le dos tourné aux visiteurs, feuilletant des dossiers et couvrant d’une écriture élégante et rapide les longues pages d'un document judiciaire, absorbé dans son travail, et comme inconscient: de tout le brouhaha politique qui lui bourdonnaïit aux oreilles. 2
J'avais remarqué cette gravité recueillie au milieu d’une telle agitation, ce calme si rare dans l'atmosphère fiévreuse où se fondaient, s’écrivaient et s'imprimaient les journaux du temps, et j'allais donner cours à ma curiosité, lorsque le jeune avocat se leva, prit son chapeau, et, serviette sous bras, passa devant moi pour se rendre au palais.
—M, Laurier, mon associé en basoche, me dit Lanctôt ; un futur
ministre |!
Laurier sourit, et, comme il était pressé, nous n’échangeâmes que quelques mots. Quand la porte se fut refermée sur lui : Faites attention à cette tête-1à, ajouta Lanctôt ; c'est celle d'un
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gaillard qui fera son chemin. Il est poète, orateur, penseur, juriste, tout ce que vous voudrez. C’est un homme de l'avenir.
Je n'avais pas besoin de cette recommendation : Laurier possède une de ces physionomies qui frappent au premier coup d'œil ; une fois aperçue, elle se photographie dans la mémoire et ne s'oublie jamais.
Je fus quelques années sans revoir celui qui devait être mon voisin de fauteuil au parlement fédéral, et avec qui les circonstances devaient m'unir plus tard par les liens d’une amitié si honorable pour moi. Quand j'entendis de nouveau parler de lui, j'habitais Chicago. Il donnait sous sa signature, dans je ne sais plus quelle publication périodique de l'époque, un récit, moitié conte moitié légende, où se mêlaient, dans un style clair et vigoureux, à d'’intéressants détails histcriques, des peintures de mœurs qui trahissaient un esprit d'observation très original, en même temps qu'une rare connaissance de la langue. Je n'ai jamais vu la fin de ce travail. La publication en fut interrompue par un évènement dans la vie de Laurier.
C'était en 1867. Eric Dorion venait de mourir, et le /éfricheur, ce journal populaire qui avait si vaillamment fait les luttes et assuré les victoires du parti libéral dans les cantons de l'Est, allait disparaître avec lui, lorsque le jeune associé de Lanctôt partit pour l'Avenir, chargé de relever la plume que venait de laisser tomber l’infatigable patriote et démocrate. Mais il fallait autre chose que du talent et du courage pour maintenir une entreprise dont l'administration avait été depuis longtemps négligée ; et les capitaux nécessañes manquaient à Laurier. Du reste, son talent réclamait une autre arène. Le barreau l’appelait.
Il ne revint pas à Montréal cependant. Cette vie nouvelle et pleine d'activité des cantons de l'Est, qui avançaient alors encore plus rapidement qu'aujourd'hui dans la voie du progrès et de la fortune, l’avait captivé. Et, un beau matin, sans autre bagage que sa mince garde-robe et quelques livres de droit, mais riche d'espérance et sûr de lui, le futur homme d’Etat frappait à la porte de l’unique hôtel de Saint-Christophe, chef-lieu du district judiciaire d'Arthabaska ; et, le lendemain, les habitants de l'endroit lisaient avec indifférence, sur une petite enseigne bien modeste, ces trois mots destinés à un si vaste retentissement : Wi{frid Laurier. local.
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uriste, à C’est dans ce même village—aujourd’hui Arthabaskaville—que ë nous renouâmes connaissance en 1870. Je fus frappé par l’élévation
)ssède de cette intelligence, par la tournure si philosophique de cet esprit 1e fois 4 dont la multiplicité et la variété des connaissances étonnaient dans mais. | un pays où les hommes de profession croient se compromettre en mon j lisant autre chose que les livres qui traitent de leur spécialité. ances Mais il ne faut pas que mes souvenirs personnels me fassent trop rable anticiper sur l'ordre chronologique d'une biographie. Afin de bitais À procéder plus régulièrement, remontons jusqu'au 20 novembre 1841, quelle ; jour où naquit, à Saint-Lin, comté de l’Assomption, celui de nos 10itié î hommes publics, peut-être, qui ait encore su commander le plus d’in- | universel respect dans le pays. Son père, M. Carolus Laurier, ahis- arpenteur de profession et citoyen sans reproche, mit Je jeune l’une À Wilfrid au collège le moins éloigné—celui de l’Assomption—où, dès le ce l’âge de treize ans, ii commença à mAnifester la supériorité intellecdans À tuelle, l'amour de l’étude et la droiture de caractère qui devaient si | hautement le distinguer plus tard. Il ne pouvait manquer d'être teur, : excellent élève et de mériter l'estime de ses professeurs ; cependant— suré c'est M. David qui le dit—cela n’empêcha point qu'il ‘se fit punir dis- plus d’une fois pour être allé, sans permission, entendre plaider à la pour À cour du village ou applaudir les orateurs politiques, la vocation nber À s’affirmant en dépit du règlement.”” que En 1860, on le retrouve à Montréal, feuilletant le Pandectes et la inis- | Coutume de Paris, dans l'étude de Me Rodolphe Laflamme, qui fut ces- k son collègue plus tard, à titre de ministre de la Justice, dans le une ‘ cabinet Mackenzie.
| Admis au barreau en 1864, il exerça sa profession durant deux e et | ans, en société, comme il est dit plus haut, avec Médéric Lanctôt, ce core jourtialiste et tribun tapageur dont la popularité fut un moment si | D bruyante, et qui devait s’éteindre dans une si triste obscurité. Ce que milieu remuant ne convenait guère au tempérament calme et méthonce i dique de Laurier ; et ce fut peut-être 1à une des raisons qui l’engagèque à rent à s'éloigner de Montréal, où les circonstances ne pouvaient ha- . manquer de le rendre plus ou moins solidaire des écarts de jeunesse vec F où tombaient quelquefois certains libéraux trop enthousiastes pour 1ots il être prudents.
Quoi qu’il en soit, Laurier etit bientôt acquis, dans le district où
il s'était fixé, une grande réputation d'avocat et de jurisconsuite ; et ses merveilleuses «ptitudes oratoires, son honorabilité en affaires, sa nature douce et bienveillante, sans compter le charme exquis de ses manières, lui créèrent une telle popularité, que la division électorale de Drummond et Arthabaska, aux élections provinciales de 1871, le porta à la députation pour la Chambre de Québec, par une majorité de 1,000 voix sur l’ancien député, M. Hemming, son concurrent.
Son ‘lébut à l'Assemblée législative fit sensation. Quel était donc ce jeune député, qui n'avait pas trente ans et qui traitait ainsi, du premier coup, les plus hautes questions politiques avec cette franchise et cette autorité? Quel était donc ce nouvel orateur, disert, érudit, captivant, qui en imposait même à ses adversaires par sa parole si châtiée, si élevée, si courtoise dans le blâme ou l'ironie, surtout si mesurée dans l'entraînement de la discussion ?
L'effet produit fut magique Je crois entendre encore le tonnerre d'applaudissements qui ébranla les galeries, lorsque, à la fin d’une période imagée où il avait fait défiler, sous les regards de ses auditeurs, la caravane immense et triste de nos compatriotes éinigrant aux Etats-Unis, l'orateur jeta au gouvernement du jour son allusion sanglante au mot célèbre des condamnés de l'ancienne Rome: Ave, Cœsar, morituri le salutant !
Le lendemain, le nom de Laurier était dans toutes les bouches. Et tout le monde se souvient comme ces deux syllabes, dans leur signification héroïque, sonnaient juste et clair, avec leur timbre de pièce d’or pure de tout alliage et frappée au bon coin !
J'ajouterai de suite que, plus tard, au cours de la carrière si mouvementée du jeune débutant de 1871, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, pas une défaillance, pas un instant d’oubli, pas un mouvement maladroit, pas une phrase hasardée, pas un mot malheureux, ne sont venus altérer en rien l'éclat de ce premier succès. Au contraire, quelles qu’aient été les circonstances üifficiles où il se soit trouvé, les lourdes responsabilités qu'il lui ait fallu assumer, les obstacles et les préjugés avec lesquels il dût combattre corps à corps, il a grandi sans cesse, surpassant chaque fois l’attente de ses admirateurs, toujours de plus en plus étonnés par sa souplesse d'esprit et la variété de ses ressources.
Rien de médiocre, toujours des coups de maître. Aussi, quand
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son début retentissant à l’Assemblée législative de Québec l'avait placé au rang suprême parmi les plus brillants orateurs français de sa province, celui qui signala son arrivée à la chambre des Communes, en 1874, le mit d'emblée presque hors de pair parmi les debaters anglais de la Confédération.
Ce fut une circonstance solennelle, et nul de ceux qui étaient là présents ne saurait en perdre jamais le souvenir. Il s'agissait de l'expulsion de Louis Riel, le révolté du Nord-Ouest, qui, accusé du meurtre de Thomas Scott et fuyant la justice, venait d’être élu député de Provencher, et s'était fait assermenter à ce titre sans toutefois oser prendre son siège. La question était brûlante et passionnait terriblement les esprits. Des antipathies de races l’'envenimaient encore. Les mots de clémence, de justice, de bonne Farmonie n'avaient plus de signification aux oreilles de plusieurs. Ï1 fallait un maître en éloquence pour défendre le contumace en face de ses plus mortels enemis, et manœuvrer, sans encombre ni heurts, à travers les monceaux et l’enchevêtrement de préjugés soulevés contre le chef métis. Le débat durait depuis deux jours, violent, enflammé. Enfin Laurier se lève :—/7r. Speaker, dit-il . ..
On savait Laurier éloquent ; il avait déjà pris la parole en français à l'ouverture de la session; mais on ne croyait pas, on n'avait pas l'idée qu'il hasarderait sa réputation en essayant de prononcer un discours en anglais, dans une circonstance aussi scabreuse. La surprise fut grande, mais ce fut une révélation. Je ne crois pas qu'aucun orateur, si ce n’est lui-même, ait remporté depuis un pareil succès dans nos assemblées délibérantes.
À mesure que, dans son langage si élégant et si académique, le brillant discoureur entrait tranquillement dans le cœur de son sujet, un silence de tombeau se répandait dans la vaste salle, et les députés anglais prêtaient l'oreille avec étonnement à ce charmeur qui maniait leur langue avec plus de grâce qu'eux et qui leur disait de cruelles vérités sur un ton qu'ils ne pouvaient s'empêcher d’applaudir. Tous s’'entre-regardaient, émerveillés.
Laurier tint l'auditoire entier suspendu à ses lèvres durant plus d’une heure, Pas un seul instant sa prodigieuse éloquence ne faiblit. Il faut l'avoir entendu. Il développait les principes et les doctrines du droit judiciaire et constitutionnel avec l’aisance d'un
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vétéran parlementaire et la précision d'un dialecticien consommé. Les faits se groupaient, les preuves et les autorités s'amoncelaient, les arguments s'échafaudaient les uns sur les autres avec une logique serrée, vivante, inexorable, et les conclusions arrivaient d’ellesmêmes, sans efforts, mais irrésistibles. Et cela admirablement enchaîné, coulant de source, sans une hésitation, sans un bégaiement, sans une syllabe de trop, avec un organe sonore et vibrant, une richesse et une variété d'intonations superbes, un geste sobre et précis, une attitude aussi naturelle que magistralement digne.
L'enthousiasme fut immense. Il avait déjà repris son siège depuis cinq minutes, que les applaudissements éclataient encore, tandis que les ministres et les députés les plus importants défilaient devant lui pour lui prodiguer leurs poignées de mains et leurs félicitations. Le futur chef de parti venait d'affirmer son droit au premier poste, en disant : Ægo nominor leo ! Cette fameuse harangue n'eut qu'un défaut, celui d'en décourager plus d'un. J'entendis un député dire: ‘Si ce discours eût été prononcé au commencement du débat, personne ne sait s’il n’eût pas emporté le plateau de la balance.”’
En tous cas, Leurier avait gagné sa partie, à lui ; dès ce moment, sa place fut marquée au ministère. Il y fut appelé en 1877, à la retraite de M. Cauchon, qui venait d'être nommé lieutenantgouverneur pour le Manitoba.
Chose singulière et qui fournit un exemple bien frappant des aberrations populaires cumme des vicissitudes souvent incompréhensibles de la vie politique, le nouveau ministre, qui, aux élections précédentes, avait été nommé par une majorité de plus de 700 voix sur son concurrent, M. Tessier, un notaire distingué et très éloquent, ne put se faire réélire, malgré le surcroît d'influence qu'aurait dû lui donner son porte-feuille de ministre de l’Accise. Il fut défait par un honnête et inoffensif marchand de village, qui l’importa:sur lui par 21 voix de majorité !
Ce fut pour le gouvernement Mackenzie un échec dont il ne se releva pas. Laurier eut beau revenir dans la capitale, le mandat de Québec-Est à la main, le branle était donné, la bascule commençait à jouer. L'immense popularité du jeune ministre dans le reste du
pays n’y put rien.