‹ Les hommes du jour [microforme]Chapitre 2 sur 2 · SO RE SRE RS · texte numérisé non relu

SO RE SRE RS

Néanmoins, la défaite écrasante que subirent les libéraux, l’année d'après, n’atteignit nullement son prestige personnel. Il avait dit en rentrant au parlement—ces paroles sont reproduites en légende au bas d’une gravure de journal illustré, qui le représente hissant un drapeau sur un bastion :—"' J'ai arboré l'étendard libéral sur la vieille citadelle de Québec, et je l'y maintiendrai.”

Ii a tenu parole. Aujourd’hui, non-seulement la ville, mais encore le district de Québec sont devenus le château-fort du libéralisme dans la Province. M. Mercier a complété l'œuvre; mais Laurier avait, en effet, glorieusement hissé le drapeau, et son nom ne contribue pas peu, encore à l'heure qu'il est, à soutenir et activer la brise qui souffle dans ses plis.

Maintenant, deux événements, dans la vie de celui dont j'ai entrepris d’'esquisser le portrait, l'ont, entre tous, placé au rang des hommes exceptionnels : l'un, en faisant éclater de la façon la plus complète possible l'immense autorité que lui ont conquise son talent et son caractère : l’autre, en mettant en relief toute la souplesse de ce talent, et découpant en saillie lumineuse la fière virilité de ce caractère ; l’un en posant sur son front une couronne que bien peu de ses compatriotes ont pu rêver de ceindre : l’autre en le montrant victorieusement aux prises avec tout ce que les complications politiques, les haines de croyances et de races, unies à l’acharnement des factions, peuvent inventer pour paralyser les plus nobles efforts, déjouer la plus habile tactique, terrasser les plus puissants jouteurs.

e veux parler de son élection comme chet du parti libéral pour toute la Confédération, et de sa grande tournée or toire de l’année dernière dans la province d'Ontario.

La population française se trouvant, dans le pays, en face d’utie population d’origine britannique quatre fois supérieure en nombre, il avait toujours été réputé très difficile, sinon impossible, pour un Canadien-Français, d'arriver au premier poste dans l’un ou dans l'autre parti,—non pas précisément à cause de l'intolérance des députés, mais à cause de la répugnance naturelle des masses à se mettre à la remorque d’un chef non choisi parmi les * nôtres,’ one of ours.

Pour un parti, prendre un chef dans un groupe en minorité, c’est

D no RSR

EE nm range ne de — — ve — : = ——

non-seulement se priver d’un élément de succès des plus considérables, c'est froisser le sentiment de l'électeur et mettre la cause même en danger. Or cette considération, en politique la première de toutes, s'est effacée tout entière devant le prestige de notre compatriote. Et, bien que le parti libéral anglais comptât des hommes de la taille de Sir Richard Cartwright, de Mills, de Jones, d'Edgar, de Patterson, de Davies, le jour où des raisons de santé forcèrent idward Blake à remettre son bâton de maréchal entre les mains d'un lieutenant, ce fut T'aurier qu’on choisit à l'unanimité pour le remplacer à la tête du parti.

Le choix était inattendu, parce qu'il paraissait impossible, Il a été fait, cependant, sans hésitation ei d’une seule voix.

Laurier a-t-il répondu à cette confiance de façon à ne désappointer personne ?

Quelques-urs disaient de lui: ‘On peut être Clurmant discoureur, logicien puissant, et même orateur parlementaire hors ligne, sans pour cela avoir la valeur &’un chef de parti. (On peut compter de brillants états de service, posséder même la bravoure d'un héros, sans avoir les qualités d'un général. On peut être un admirable soldat, sans être un grand capitaine. Laurier sera-t-il au premier rang ce qu'il a su être au :econc ?”

Eh bien, là aussi, sur ce terrain pourtant si glissant, l'attitude ferme et habi‘ie du jeune /ader a plus que justifié le choix du parti. plus que satisfait l'attente de ses admirateurs ; elle les a étonnés,-— je dirais même déconcertés, si le mot ne comportait pas double signification.

Un des Anglais les plus influents du groupe libéral me disait dernièrement encore : ‘‘ /7e is marvellous.'" Kt le mot sonne juste. Laurier n’est pas un chef ordinaire. Renseigné sur tous les points, toujours prêt à la riposte, jamais découvert, d’une prudence sans pareille dans ses mouvements, ne laissant rien au hasard, charmant ses amis par sa crânerie, désarmant ses adversaires par sa loyauté courtoise autant qu’il les étourdit par ses brillantes charges à fond de train, il ne fait jamais une fausse manœuvre, ne se laisse jamais prendre au dépourvu; et, s’il n’écrase pas l'ennemi à chaque rencontre, au moins est-il bien rare qu’il ne le couche pas sur le champ de bataille.

1sidé cause nière comnmes dgar,

rent ains ur le

Il a ‘Sa p-

disgne, Dter ros, able nier

ude irti, $,——

1ble

sait ste.

ats, ans ant uté de ais enmp

Pr En ée +

Mais c'est quand il faut disposer d’une question vitale, presser l'application d’un important principe économique ou humanitaire, quand il faut frapper le coup suprême qui décide du sort d’une campagne, que Laurier se dresse de toute sa hauteur et sait déployer toute son envergure.

Alors, si la nouvelle transpire au dehors, si l'on apprend que Laurier doit parler, la foule se précipite, les galeries se bondent de spectateurs sûrs d'assister à une éclosion rayonnante et d'entendre une pièce oratoire digne de figurer parmi les plus belles pages d’éloquence parlementaire. Et personne ne s’en retourne désappointé.

Or toutes ses qualités de chef politique, notre vaillant compatriote les a déployées surtout dans sa récente campagne chez nos voisins d'Ontario.

On sait quels préjugés avaient été soulevés, depuis deux ou trois ans, dans cette partie du pays, contre tout ce qui porte chez nous le nom de français et de catholique. Le brandon de la discorde, secoué par quelques fanatiques désireux de pêcher en eau trouble, avait enflammé les esprits. Le vieux levain des haïnes anciennes avait fermenté partout, et, au nom de prétendus droits menacés, on avait réussi à soulever contre nous et notre province une portion considérable de la population d'Ontario. Les chefs réagissaient de leur mieux et faisaient des efforts inouïs pour enrayer le mouvement, at risque d’être emportés par la débâcle ; maïs, voyant, malgré tout, le danger des plus sérieux conflits grandir sans cesse, les libéraux de la province sœur crurent n'avoir rien de mieux à faire que d'appeler Laurier à la rescousse,

Je n'ai pas à signaler ici les causes de ce soulèvement déplorable, ni à partager entre qui de droit la somme des responsabilités encourues ; je constaterai seulement que, dans les circonstances, pour un chef de parti français et catholique, aller ainsi en plein Toronto affronter les cris furieux de :—#Vo poperr ! No French domination ! c'était plus que de l’héroïsme, c'était de la témérité. Autant aller défier un tigre dans les jungles, disait-on.

Et quand le jeune chef eut accepté la tâche presque surhumaine qu'on lui imposait :—‘"C’est la fin de Laurier,” ajoutèrent plus d'un sous forme de conclusion.

Et cependant Wilfrid Laurier est revenu vainqueur. À sa parole

généreuse et franche, devant cette nature éminemment conciliante, sachant unir, avec tant de discrétion et d’à-propos, la fermeté qui dompte à la douceur qui captive, en face de cet esprit large et libéral, s’élevant sans le moindre effort au-dessus des mesquines considérations qui uivisent trop souvent les: sociétés et les individus, et planant libre de tout lien dans les calmes régions de la tolérance philosophique et chrétienne, le fanatisme dut rentrer ses ongles et l’armée de préjugés battre en retraite.

Les adversaires se rendaient en foule aux assemblées, quelquesuns décidés à interrompre l’orateur, à le siffler, à lui répondre par des huées, à l'empêcher même de se faire entendre ; et tous s’en revenaient, sinon convaincus et convertis, du moins adoucis et charmés. Jamais tribun n'avait vu se dresser devant lui plus d'obstacles à combattre, et jamais tiibun ne pouvait les attaquer plus victorieusement,

En somme, cette campagne redoubtable se changea en tournée triomphale ; et le résultat des dernières élections dans la prove d’'Ontario est peut-être plus qu’on ne le pense le témoignage pratique de son efficacité.

La grande puissance de Laurier, c’est qu’il domine les circonstances au lieu de se laisser dominer par elles. Il n’obéit pas, il commande. Et puis il est tout d'une pièce ; sa pensée méditative et profonde le fait en tout remonter aux principes, et des principes son esprit méthodique le fait descendre au système. Ce n’est pas l'homme des expédients, c’est l’homme du raisonnement. Aussi toute son œuvre forme-t-elle un ensemble compact. Sans être en aucune façon un idéologue dans le sens étroit de cette expression, il se résorbe, en quelque sorte, dans une idée primordiale, qui est comme la synthèse de cette intelligence si variée et en même temps si peu complexe,

Cette idée peut se résumer eu deux mots: le patriotisme servi par le libéralisme. Patriotisme avancé, libéralisme restreint. Patriotisme avancé, c’est-à-dire large, éclairé et sachant regarder l'avenir en face ; libéralisme restreint, c’est-à-dire délivré de toutes les exagérations et de tous les rêves utopiques dont il s'enveloppe souvent dan: certains pays de l’Europe.

Laurier voit loin, parce qu’il regarde de haut. Pour la mème

nt re A à

raison, il aperçoit beaucoup à la fois, et son œil sait d'autant mieux embrasser l’ensemble. De 1à probaklement chez lui cette unité de la pensée, qui, pour ainsi dire, taille l’homme d’un seul bloc comme une statue de marbre, De là peut-être aussi l’inflexibilité de son caractère, Car, si rien n’est plus souple que l’éloquence de Laurier, rien n’est plus rigide que son esprit sur une question ue principe. C’est le chêne de Lafontaine : il peut rompre, maïs ne pliera jamais.

N'est-ce pas là aussi ce qui fait qu'on le dirait un peu fataliste ? Un revers ne l’affecte pas plus que le succès ne l’étourdit. Il le reçoit presque avec le même sourire. Son échec de 1877 était un terrible coup porté en pleine poitrine ; c'était un effondrement inattendu, peut-être fatal. J'étais près de lui, ce soir-là, avec d'autres amis; nous nous sentions écrasés. Or sa bonne humeur n’a pas dévié d’une ligne de son calme habituel, et sa main n’a pas eu le plus léger tremblement sur le verre qu’il leva à la santé des jours meilleurs. Je me demande si, de même que le &ÿf et l’avoir dans les livres d’un caissier, les événements heureux et malheureux n’entrent pas en ligne de compte prévue comme partie nécessaire de l'ensemble dans les calculs de cette âme à la trempe si profondément philosophique.

Je l'ai dit plus haut, Laurier est un patriote, mais c’est un patriote de son temps ; et, si bizarre que soit l'expression, j'ajouterai : de son pays. D'autres, parmi nous, peuvent être plus français que lui : je veux dire plus enthousiastes des institutions françaises. Nul n’est plus véritablement canadien. Sa patrie, c’est le Canada, et non pas seulement la province de Québec. C’est vers le Canada tout entier qu’il dirige constamment ses vues et ses préoccupations patriotiques. Il aime sa race, il en est fier ; mais il cherche à développer chez lui et chez les autres ce qu’il y a d’élevé dans ce sentiment, et non ce qu’il peut avoir d’étroit et d'exclusif.

Quand à son libéralisme, il en a emprunté toute la formule aux seuls grands prêtres de la démocratie anglaise, et il en trouve l'essence dans la constitution de l’Angieterre, cette constitution assez élastique, suivant son expression, pour embrasser toutes les idées nouvelles, et assez solide pour servir comme d’arche entre les institutions du passé et les aspirations de l’avenir.

Aussi n'est-il pas de ceux qui déplorent outre mesure les vicissi-

tudes de fortune qui ont introduit au Canada la domination britannique. Il aime les institutions politiques dont celle-ci nous a dotés ; et il ne s’en cache ni chez nous ri ailleurs, quitte à travailler plus tard, à modifier ces mêmes institutions suivant les besoins des circonstances et de l'heure, lorsque l'intérêt du pays l’exigera. Cette manière d'entendre le patriotisme se trouve admirablement développée dans la péroraison du mémorable discours sur le Zzbéralisme politique, qu'il prononça à Québec, le 26 juin 1877. Cette péroraison mériterait d’être citée. Elle donne la note de Laurier sous bien des rapports. Chose rare chez les orateurs à parole facile et nombreuse, son éloquence ne s’abandonne jamais à la fougue. Elle vous intéresse, plutôt qu'elle ne vous secoue. Elle ne vous fait pas toujours passer le frisson dans les cheveux, mais elle vous berce, vous gagne, vous convainc. L’enthousiasme qu’elle provoque est raisonné. Point de périodes ou d'images ne visant qu’à l'effet littéraire : nulle recherche d'esprit ni d'expressions sonores : jamais d'appels exclusifs aux sentiments ou aux passions de l’auditoire ; rien que du bon sens,de l'honnêteté, de la logique ; la vérité tuute belle et toute pure, dans une langue correcte, savante, abondante, mélodieuse au possible, et pleine d'une énergie virile, devinée plutôt que sentie, sous la nervosité d’une phrase limpide comme l’eau de roche.

Par-ci par-là, un aphorisme bien trouvé résumant une situation ; une considération toute nouvelle, et si naturelle pourtant qu’il vous semble l'avoir sentie germer dans votre cerveau en imnême temps que l'orateur ouvrait la bouche pour l'énoncer ; une de ces phrases con- cluantes qui se stéréotypent d’elles-mêmes dans la mémoire comme la solution du problème débattu ; un de ces mots brusques, inattendus, à l’emporte-pièce, qu'on dirait frappés comme une médaille de bronze et qui restent. Et, par-dessus tout, une conviction communicative, presque irrésistible. Il est impossible de l'écouter cinq minutes sans se dire. Voilà un honnête homme qui parle. Pr bonus dicendi peritus !

Au physique, Laurier est la distinction même. Il serait remarqué dans une réunion de ducs et pairs Grand, mince, élancé, de tournure élégante, il impose par la dignité de son maintien et par je ne sais quelle grâce inaffectée, probablement inconsciente, qui règne dans toute sa personne.

britandotés ; er plus ircons- Cette velopalisme raison en des retuise, us ins touberce, ue est l'effet amais ; rien belle mélot que che.

tion :

vous s que COnNme la idus, e de iunicinq Vir

rqué , de ar je gne

ns

La figure est glabre, le teint mat ; les traits, sans être absolument réguliers, sont beaux ; le regard est ferme et bienveïllant, la bouche singulièrement expressive. Toute la physionomie respire le calme et l'indulgence. La tête, où la chevelure flottante et à demi bouclée encadre encore assez richement un front large et méditatif, se dresse droite et grave avec un grand air u’autorité, tempéré par l'express'on sympathique qui se dégage du personnage tout entier. Au fait, un corrélation frappante entre le physique et le moral, entre la personne elle-même et le caractère de son taleni.

Dans ses relations sociales, Laurier ne perd rien de son prestige. Affable et hospitalier chez lui, d'un commerce charmant chez les autres, la main et le cœur largement ouverts à tous et partout, il se serait fait même une réputation d'homme du monde, si sa renommée comme homme d’Etat eût laissé place pour une rivale.

Il a même cette suprême qualité chez les forts.et chez ceux dont la gloire a consacré le mérite, de ne jamais faire sentir son écrasante supériorité à personne. Tout le monde est à l’aise avec lui. Grand homme en public, aimable cavalier chez les dames, bon camarade dans l’intimité—l’éclat de rire sur les lèvres franc et sonore comme sa parole, voilà Laurier.

On ne s'étonnera pas, après ce portrait —aussi fidèle que ma main ait pu le tracer—si j'ajoute que Laurier est d’une loyauté absolue, vis-à-vis même de ses adversaires. Ils se plaisent à le proclamer, du reste, Sir John Macdonald, parait-il, disait un jour à quelqu'un :— ‘Je puis me fier sans crainte à Laurier; il serait incapable, le voulût-il, de manquer à sa parole.”

Et comme couronnement de toutes ces belles qualités, une admirable possession de lui-même dans toutes les circonstances de la vie !

En somme, pas un nuage: une impeccabilité désespérante. On se demande ce qui manque à cet homme. Hélas ! oui, il lui manque quelque chose : un fils, qui serait l'héritier de son talent et de ses vertus civiques.

Mais, si Laurier n’a pas d'enfants, son intérieur n’en est pas moins un des plus agréables qu’on puisse visiter. J'essaierais de le peindre, si M. Willison, du Globe, dans un article intitulé : Zaurier at Home, ne l'avait fait d'une telle main de maître, qu’il serait im-

prudent pour tout autre de l'essayer après lui.

. MR ao A6 PA OU A rar E : 3 = - ”

Je me contenterai de joindre aux témoignage d’admiration À l'adresse compagne de l’homme qui—s’il n’est p de ma race—a cette le modèle,

siens mes hommages et mon de Mme. Laurier, la digne

as, Comme Papineau, le type autre gloire, aussi enviable au moins, d’en être

LOUIS FRÉCHETTE, Montréal, 25 juillet 1890,

En re

(l CLIM Clic T Auto ®

| 4 Fc pic. hs |

ds, Paca TT Lou buts tar, Le.

Fe L vitrar Les aucsamT

Prices L'Atltcl VOP22

: DMT nl ee au se.

miktéit |

: Paie de 4 7] LC 257 / |

Page 1