II
Ce Journal d'um femme vit tout entier par le scntiiiicnt. C'est une peinture achevée des affections du cœur dans ce qu'elles ont de plus élevé et de plus douloureux. Il n'y a pas là de péripéties dramatiques, de coups de théâtre à effet. On n'est ni moins iniôlessé ni surtout moins, touché. C'est le triomphe du sentiment dans le roman. Mais qu'on ne s'y trompe pas, sentiment ne veut pas .dire sentimentaUté. On ne trouve dans ce livre aucune trace de sentimentalisme. Chez le commandant d'Eblis, chez Charlotte de Louvercy, qui sont des êtres parfaitement équilibrés, la nature n'est point faussée par l'excès du sentiment ; — à moins pourtant que l'on ne regarde comme des maladies le dévouement, l'abnégation et toutes les vertus de sacrifice.
Dans un court avant-propos, M. Octave Feuillet assure qu'il n'est que l'éditeur du Journal d'une femme. On serait bien tenté d'en croire le romancier sur parole si l'on n'était accoutumé à sa touche délicate. Il y a là, en effet, des finesses de dire, des grâces d'expression, des .nuances et des raffmements de sentiment qui sembleraient avoir été sentis, conçus et exprimés par une femme. Mais pas la moindre apparence de recherche, nulle affectation, aucune mièvrerie.
Tout est simple et ferme. La délicatesse de la touche n'exclut ni la précision du trait ni le relief du modelé.
11 est des esprits paresseux qui jugent, une fois pour toutes, un homme sur le mot d'un autre homme. Ceux-là, peutrêtre, en sont encore à croire que M. Octave Feuillet est le « Musset des familles », le « Berquiu de la Revtie des Deux Mondes ». Mais qu'ils lisent donc ses romans, s'ils en veulent parler I Nous les avons entendus : « Chez Octave Feuillet tout est romanesque, tout se perd dans le a bleu » ; il n'y a aucune observation. » Or, est-il étude plus profonde, plus sagace, plus topique que la première partie d'un Mariage dans le monde ? Si le livre de Balzac est la physiologie du mariage, celui-ci en est la psychologie. Écoutez encore : « C'est le roman idyllique, vertueux, digne de faire suite à la Morale en action. » Or il nous parait, à nous, que M. de Camors n'est pas le parangon de toutes les vertus et que son e Parbleu I » à madame Lescande est un trait qu'auraient envié et Laclos, et Byron, et Mérimée, et les plus amers et les plus secs. Il nous paraît aussi que Julia de Trécœur et son mari, qui la laisse si froidement se tuer sous ses yeux, ne sont point des personnages d'idylle. Autre refrain : « Cet auteur n'a ni vigueur ni nerf. » Or lisez, dans le Journal d'une femme, l'épisode du drapeau brûlé sous Metz. L'^nZeVemen/ de la redoute
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A la vérité, il manque à cette scène le trait final de Mérimée, le mot f..., et nous craignons bien que ce ne soit ce mot-là qui fasse pour nos contemporains le sublime de F Enlèvement de la redoute. Plus que jamais, aujourd'hui, il faut non point frapper juste, mais frapper fort. On n*est vigoureux qu'à la condition d'être brutal, et l'on ne passe pour énergique que si l'on est grossier. Quant aux délicats, leur royaume n'est plus de ce monde. Et voyez jusqu'à quel point cette fausse idée de la force nous a fait perdre le sens des choses et la valeur des termes. Dire d'un écrivain qu'il est, dans son genre, un Lebrun ou un Chardin, c'est un éloge; dire qu'il est un Watteau, c'est presque une offense. Or Lebrun et Chardin ne sont, après tout, que des peintres de quatrième ordre, et Watteau, grand maître par le dessin et par la couleur, est une des gloires de l'école française.
Seplembrri 1878.