Un vol. chez Poulet-Malassis
des mâles héros et des belles amoureuses, au fond
des bois sacrés et sur les hautes cimes couronnées
d'étoiles. Il s'est peint lui-même dans une charmante
ballade :
Assembleur de rimes, Banville 1 C'est bien que les chardonnerets Chantent dans les bois de Chayille; Mais veux-tu chez les Turcarets Emplir ton co£f^ et tes coffrets ?
Plante-là ton réye féerique!
— C'est bien dit, mais je ne saurais :
Je suis un poète lyrique.
Quand M. Théodore de Banville écrivit ses premiers vers, — c'était vers i840, — l'antiquité, que, depuis un sièclCj de froides et pompeuses tragédies dénaturaient si étrangement, était tout à fait démodée. Malgré l'exemple d'André Chénier, nul ne pensait, parmi les romantiques, à demander des inspirations à la vieille Hellade. Les strophes ailées de Victor Hugo volaient des burgs gothiques aux mosquées orientales sans s'arrêter près des temples grecs. Lamartine écoutait son âme de chrétien et de rêveur, Musset courait l'Espagne et l'Italie, Alfred de Vigny paraphrasait la Bible, Auguste Barbier coulaitle bronze de ses ïambes dans la fange du ruisseau, Théophile Gautier renouvelait de Holbein les comédies de la mort, Brizeux vivait dans les landes de la Bretagne, Emile Deschamps voyageait aux pays des Maures et de« paladins, Sainte-Beuve s'abîmait dans les mélan-
colies morbides de Tâge moderne. On était Allemand, Anglais, Espagnol, — Français quelquefois. Qui eût voulu être Grec ? M. Théodore de Banville eut cette audace et cette originalité. L*un des premiers, avec Tauteur de Psyché et celui de la Poésie dans les Bois, il revint à la grande inspiration des muses de la Grèce. 11 sut rajeunir les scènes classiques, en les traitant dans les formes nouvelles créées par Técole romantique. La plupart des pièces des Cariatides sont, comme le titre môme de ce recueil, prises à l'antique. Plus tard, le poète ne déserta pas la cause qui l'avait fait vaincre. Dans les Stalactites, dans fe Sang de la Coupe, les sujets grecs sont en majorité. Pour d'autres recueils, dont les rythmes savants sont empruntés à la vieille poésie française, les Améthistes, les Rondels, les Odelettes, les Ballades, il y eût eu une sorte d'anachronisme à prendre comme sujet les exploits des guerriers grecs ou les amours des dieux. Mais dans les beaux sonnets des Princesses, dont la forme simple et ample peut cadrer avec les plus nobles idées, et surtout dans les Exilés, où le poète agrandi a donné la suprême expression de sa puissance lyrique, M. Théodore de Banville est revenu à l'inspiration grecque.
D'ailleurs, Théodore de Banville est un Grec de la Renaissance et du xix® siècle, un élève de Pindare qui a passé par l'école de Ronsard, qui a lu to
Comédie humaine et qui a connu Gavarni et Daumier. Les pointes, les hyperboles, les mignardises à l'italienne de la Pléiade, et les mélancolies, les fièvres, les sentiments excessifs des poètes modernes se mêlent dans ses vers au lyrisme du chœur grec. On disait de Pradier qu'il partait chaque matin pour Athènes, mais qu'il s'arrêtait rue Bréda. M. Théodore de Banville, lui, ne s'arrête ni rue Bréda, ni môme à l'Académie française; mais, arrivé dans les îles de la Grèce, il n'oublie pas tout à fait Paris. Pour exprimer cette idée d'une autre façon, les pièces antiques de M. de Banville ont moins l'air d'être traduites qu'imitées ou inspirées du grec. Nous avons vu à la villa Barbaro, près de Trévise, des fresques mythologiques du Véronèse. Ces Dianes et ces Vénus aux formes opulentes, aux chairs satinées de reflets d'argent, aux fauves chevelures retenues par des torsades de perles, aux somptueuses draperies et aux colliers d'émeraudes et de rubis, nous rappelaient les déesses de Théodore de Banville. Il nous semblait que le poète les avait déjà évoquées à nos yeux dans les Cariatides, dans les Stalactites, dans le Sang de la coupe, dans les Exilés même, bien qu'en ces nouveaux vers, M. Théodore de Banville se soit plus absolument hellénisé et qu'il ait souvent chanté avec la voix d'un Grec les dieux et les héros de la Grèce.
Si M. Théodore de Banville reste toujours un peu Français quand il est à Athènes, lorsque son inspiration le ramène à Paris, il y est toujours un vrai Grec. De la vie contemporaine, il sait dorer les tristesses, les ridicules et la banalité avec un rayon du soleil de TAttique. Ses Odes funambulesques, qui mettent en scène des personnages tout modernes, ont le feu d'Aristophane ; c'est la verve bouffonne de ses dialogues et le lyrisme emporté de ses chœurs. Voyez, dans le Saut du Tremplin, le clown — ou plutôt le poète :
Tout le peuple criait « Bravo! »
Mais lui, par un effort nouveau Semblait roidir sa jambe nue, Et, sans que Ton sût avec qui.
Cet ëmule de la Saqui Parlait bas en langue inconnue.
C'était avec son cher tremplin.
Il lui disait : a Théâtre plein D'inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique !
» Frêle machine aux reins puissants.
Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères, Si haut que je ne puisse voir Avec leur cruel habit noir Ces épiciers et ces notaires 1
» Par quelque prodige pompeux Fais-moi monter, si tu le peux, Jusqu'à ces sommets où, sans règles.
i5i LES HOMMES ET LES IDÉES
Embrouillant les cheveux vermeils
Des planètes et des soleils,
Se croisent la foudre et les aigles.
9 Jusqu'à ces éthers pleins de bruit, Où, mêlant dans Faffreuse nuit Leurs haleines exténuées, Les autans, ivres de courroux, Dorment, échevelés et fous, Sur les seins pâles des nuées.
» Plus haut encor, jusqu'au ciel pur l Jusqu'à ce tapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante !
Jusqu'à ces rouges orients Où marchent les dieux flamboyants.
Fous de colère et d'épouvante.
» Plus loin! plifs haut! je vois encor
Des boursiers à lunettes d'or,
Des critiques, des demoiselles.
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! plus loin, de l'air 1 du bleu !
Des ailes l des ailes ! des ailes ! »
Enfin de son vil échafaud, Le clown sauta si haut, si haut!
Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour, Et, le cœur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles.
JN 'avions-nous pas raison de dire que le souffle lyrique qui anime les Cariatides et les Exilés court à travers les Odes funambulesques ? C'est que le poète, qu'il peigne des héros ou des grotesques, est toujours le poète. — Nous avons tenté de marquer dans l'œuvre de M. Théodore de Banville sa qualité maîtresse:
le lyrisme. Mais qui louera assez Fouvrier pour le merveilleux travail de ses vers, pour la richesse fantastique de ses rimes, pour son art surprenant à plier les rythmes à l'expression de sa pensée, à les employer tous, à en tirer des effets nouveaux, à se jouer de leurs infinies difficultés, aies multiplier même par d'intimes lois euphoniques que le profane apprécie sans les comprendre ? M. Théodore de Banville aime l'éclat et la sonorité des mots. Pour lui, faire des vers, c'est peindre et orchestrer. Telle épithète correspondra au rouge-sang ou au jaune de l'or en fusion ; tel mot rendra le gémissement de la viole ou le son strident du clairon.
M. Théodore de Banville a dit dans une de ses spirituelles préfaces que « presque jamais on ne se » montre bon ouvrier lorsqu'on écrit sous l'impres- » sion d'un sentiment vrai, au moment même où on » l'éprouve )>. C'est là un sophisme que M. Théddoro de Banville lui-même a mainte fois démenti par ses vers.Plus d'une de ses poésies, et des plus originales, des plus achevées, des plus durables, a été faite sous l'impression d'un sentiment vrai, au moment même où il l'éprouvait. On pourrait citer nombre de pièces des Odes funambulesques , des Exilés, des Trente-six Ballades, enfin de ces exquises Idylles prussiennes, écrites au bruit des canons Krupp, dana Paris assiégé.
L'heure n'est pas encore venue de s'écrier :
Où sont les poètes d'antan?
On répôle trop volontiers ce paradoxe que le xlv® siècle, tout scientifique et historique, est rebelle au développement de la poésie. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Banville, Laprade, 'se sont-ils déjà tus? N'entend-on pas les jeunes voix du chœur où sont Coppée, Sully Prudhomine, Armand Silvestre ? Sontils donc oubliés, les vers de Lamartine, de Théophile Gautier, de Barbier, de Musset, de Brizeux, de Sainte-Beuve, de Vigny ? Le xvr siècle a mis une pléiade au ciel poétique de la France ; le xix® siècle V laissera une véritable Voie lactée.
Mars 1879